‹ Tempérament et caractèreChapitre 5 sur 84 · LE TEMPÉRAMENT. — TEMPÉRAMENT SENSITIF ET TEMPÉRAMENT ACTIF · texte numérisé non relu

LE TEMPÉRAMENT. — TEMPÉRAMENT SENSITIF ET TEMPÉRAMENT ACTIF

I. Un progrès se produit de nos jours en biologie qui est digne de toute l’attention1. On sait comment naquit la grande et belle « théorie cellulaire », qui considère le corps comme une colonie de cellules2. La découverte de la cellule semblait le dernier mot de la biologie, mais, aujourd’hui, il est impossible de s arrêter là : l’analyse de l’être vivant doit franchir un nouveau pas, et les efforts les plus persistants, dans ces dernières années, ont été dirigés en ce sens. L’attention a passé de la a forme » qes

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cellules à la « structure » intime cle leur matière vivante, cju’on appelle leur protoplasme. De là une théorie nouvelle, plus radicale que la théorie cellulaire, et qu’on pourrait nommer la « théorie protoplasmique ». A ce niveau, qui, jusqu’à nouvel ordre, est le plus voisin du fond môme de la vie, l’anatomie ou étude des structures , la physiologie ou étude des fonctions, deviennent inséparables. Toutes les structures anatomiques, d’un côté, toutes les fonctions physiologiques, de l’autre, veulent être interprétées en « changements constructifs et destructifs de la matière vivante elle-même » ; car la vie n’est qu’une construction et destruction perpétuelle ou, en d’autres termes, une intégration et désintégration. Figurez-vous un jet d’eau qui ne s’arrête jamais; quoique à peu près constant dans ses apparences, il est formé par la montée et la descente de gouttes toujours renouvelées; sa pointe, qui semble immobile, est dans une incessante agitation. D’une part, nous voyons arriver la matière, air, eau, carbone, etc., nourriture qui doit être assimilée et organisée; pour cela, cette matière remonte une série de changements chimiques a travers chacun desquels elle devient plus complexe et plus instable : albumine, fibrine, etc. Le tissu vivant, lui-même inoxydé et inaltéré, s’empare de l’oxygène libre, dont les recherches de Pflüger ont montré qu’il est très avide, et l’emmagasine pour

ses usages propres. Cet emmagasinement d’oxygène est le signe de la réparation. D’autre part, le protoplasme qui résulte de cette réparation se désagrège continuellement en composés de plus en plus simples et, finalement, en produits de désassimilation : le bioxyde de carbone et l’eau sont le signe de cette dépense. Telle est la matière vivante, en montée et en descente continuelles. La série ascendante des changements, étant synthétique et constructive, a reçu le nom de processus constructif (ou anabolique), la série descendante et analytique a reçu le nom de processus destructif (ou catabolique). Les deux séries de changements peuvent se combiner à divers degrés; ainsi se produisent les structures spécialisées et les fonctions spécialisées chez les êtres vivants, végétaux ou animaux. Toute 1 anatomie et toute la physiologie auront désormais pour tâche de découvrir, dans l’ensemble et dans le détail, les diverses relations des changements assimilateurs et des changements désassimilateurs, à d’établir ainsi le taux de la recette et de la dépense organiques, le bilan de la vie.

C’est, selon nous, le mode et la proportion des changements destructifs dans le fonctionnement de 1 organisme qui produit le tempérament. 11 faut distinguer la constitution proprement dite d’avec le tempérament. La constitution, ce sont les variations individuelles dans l’architecture et la char-

pente du corps, dans le volume et le poids, dans la proportion et l’adaptation des organes. La constitution a donc trait à la structure de l’organisme et à l’équilibre de ses parties; elle est la caractéristique « statique » d’un individu. Le tempérament, ce sont les variations individuelles dans l’activité de l’organisme; c’est la caractéristique « dynamique » d’un individu.

Le tempérament est comme une destinée interne qui impose une orientation déterminée aux fonctions d’un être vivant, et il doit se formuler en termes de la constitution chimique prédominante, selon qu’elle donne la prépondérance à l’épargne ou à la dépense. La physiologie entreprendra, croyonsnous, la recherche du tempérament fondamental

de chaque organisme ou partie d’organisme, lequel entraîne son mode spécial d’agir et de réagir. Le naturaliste poursuivra partout le rythme vital de l’intégration et de la désintégration, il devra tout interpréter en termes de changements constructifs et destructifs. Du même coup, la science de la vie se trouvera rattachée aux sciences plus générales : mécanique, physique, chimie. L’intégration, en effet, a une direction centripète; la désintégration est centrifuge ; l’une est un phénomène de con-

centration, l’autre d’expansion; on retrouve donc dans le rythme de la vie l’antithèse plus générale des forces centripètes et des forces centrifuges, qui

domine la théorie de l’attraction universelle et aussi la théorie de l’affinité. Le même contraste se manifeste dans toutes les phases et formes de la vie. Chaque cellule, par exemple, a des phases d’activité et de repos; l’alternative de la veille et du sommeil en est la conséquence : le sommeil est une série de changements centripètes où la réparation domine . Mais la principale application de la théorie est la grande antithèse entre la croissance et la reproduction, Tune qui est surtout une recette et une concentration de forces, l’autre qui est surtout une dépense et une expansion. La croissance, à son tour, quoique avant tout constructive, se subdivise en opérations plus particulièrement constructives et centripètes (assimilation de la nourriture) et opérations plus particulièrement destructives ou centrifuges (désassimilation). Enfin, la reproduction, quoique surtout dépensière pour l’individu (qui donne une partie de sa vie pour qu’elle se développe hors de lui dans un autre être), implique cependant le concours d’opérations dont les unes sont plus particulièrement une épargne et les autres plus particulièrement une dépense. Les premières, comme nous le verrons dans un chapitre ultérieur' sont l’origine de l’élément féminin ; les secondes, de 1 élément masculin; les caractères sexuels, soit primitifs, soit secondaires, ne font qu’exprimer la tendance physiologique fondamentale, le tempérament

propre qui différencie chaque sexe, commande sa structure et ses fonctions.

Pour rendre sensible aux yeux l’importante théorie du protoplasme, les biologistes ont imaginé des tableaux qu’on peut résumer en quelques lignes. Divisez par la pensée le domaine de la vie en deux groupes de changements fondamentaux : croissance et reproduction; les changements intégrateurs dominent dans la croissance ; les changements désintégrateurs dominent dans la reproduction . Subdivisez à son tour la croissance en assimilation et désassimilation : les changements intégrateurs dominent dans l’assimilation, les changements désintégrateurs dans la désassimilation. Enfin, subdivisez la reproduction en élément féminin et élément masculin : les changements intégrateurs dominent dans le premier, les changements désintégrateurs dans le second. Vous avez ainsi, en résumé, l’histoire de la vie et par cela même , selon nous , la classification naturelle des tempéraments, qui seule fournit la première assise d’une classification naturelle des caractères.

II. — D’après ce qui précède, pour diviser les tempéraments, nous devons considérer le rapport mutuel de l’intégration et de la désintégration dans 1 organisme en général et dans le système nerveux en particulier. Nous aurons ainsi des tempéraments

d’épargne et des tempéraments de dépense, les uns en prédominance d’intégration, les autres en prédominance de désintégration? Telle est, selon nous, la division fondamentale que commande la nature intime des changements du protoplasme.

Du môme coup, nous rattachons à son vrai principe biologique la division ancienne des tempéraments sensitif et actif. Il est probable que chacune des deux fonctions sensitive et motrice enveloppe à la fois intégration et désintégration ; mais il n’en est pas moins vrai que la fonctiou sensorielle, dans ses résultats généraux, favorise l’intégration/ tandis que la motrice favorise la désintégration. Sentir, en effet, c’est recevoir et organiser une impression, par exemple, celle d’un coup, celle d’un éclair, celle d’un son subit. Dans les centres nerveux, où l’impression est recueillie et élaborée, il y a au premier moment une perturbation de l’équilibre des molécules, une usure et une dépense, mais cette perturbation est aussitôt suivie d’un réarrangement, par lequel tend à s’établir une harmonie entre l’intérieur et l’extérieur : grâce à cette élaboration, le dehors s’exprime dans le dedans et s’y imprime. D est dire que, tout compte fait, les opérations constructives dominent dans la sensation et surtout dans la perception/ Elles dominent aussi dans cette réaction générale qu’on appelle le plaisir ou la douleur, par laquelle l’organisme entier s’arrange pour

s’adapter au nouveau milieu. Enfin, le résultat presque spontané des sensations et perceptions répétées, c’est une facilité acquise par le système nerveux à vibrer de nouveau de la même manière ; là est le fondement de l’habitude, qui elle-même est le fondement de la mémoire. L’habitude et la mémoire sont encore des phénomènes de croissance et d’organisation, qui, en conséquence, se rattachent au pouvoir de sentir J * Au contraire, la volition et l’action musculaire sont manifestement une dépense d’énergie : dans les nerfs comme dans les muscles dominent alors les opérations destructives. Nous retrouvons donc, au-dessous des deux grandes fonctions psychiques, l’antithèse fondamentale entre l’acquisition et la dépense, entre 1’ «anabolisme » et le « catabolisme ». La direction générale du tempérament sensitif est, comme la sensation même, centripète; en d’autres termes, il y a plus de mouvements et de changements qui pénètrent au dedans qu’il n’y en a se dirigeant du dedans au dehors.

Y a-t-il entière incompatibilité de nature entre sentir fortement et agir? Non, sans doute. Chaque impression ressentie par la sensibilité, en effet, est un mouvement communiqué qui ne peut se perdre : il doit être restitué ou distribué d’une manière ou d’une autre. Or, la voie ordinaire que suit le mouvement de réaction, c’est celle de la détermination volontaire, se réalisant au dehors

parle moyen des muscles. Nous sentons donc pour agir. Il n’en est pas moins vrai que, chez la plupart des individus, une des deux grandes fonctions l’emporte sur les autres. Par cela môme, en vertu de la loi du balancement des organes, l’excès sur un point entraîne un manque sur d’autres points. Cela tient à ce que l’énergie totale de l’organisme est une quantité limitée. Cette quantité est-elle assez élevée et, de plus, partagée à peu près également entre l’intégration et la désintégration, entre les fonctions sensitives et les fonctions motrices, il y aura alors équilibre approximatif de la sensibilité et de l’activité. Mais si, à l’un des pôles, afflue un excédent considérable d’énergie, — par exemple au pôle sensitif, — il y aura chance

Pour qu’il y ait insuffisance d’énergie à l’autre pôle. L oiganisme a son budget : obligé à des crédits excessifs, le voilà dépourvu pour d’autres dépenses. P où vient, par exemple, que les tempéraments trop sensitifs sont ordinairement peu portés à l’action? C’est que, outre la voie normale de l’action, d y en a deux autres par où peut se répandre et se distribuer l’énergie. La première est celle de la

pensee : au lieu de se traduire en actions dans les membres, le sentiment peut s’employer à susciter des idées dans le cerveau. La seconde voie que peut prendre le sentiment, au lieu d’aboutir à l’achon, c’est la voie de l’expression intérieure et exté-

rieure. L’ébranlement intense est alors communiqué par le système nerveux à la majeure partie des organes, aux poumons, au cœur, au visage, à la physionomie, etc. On peut donc dire, en résumé, que la sensibilité se dépense soit dans le cerveau en idées et en sentiments associés, soit dans le système nerveux et les organes internes en expressions de toutes sortes, soit enfin dans les muscles en actions proprement dites. Quand Talma éprouvait quelque peine, il se mettait d’instinct, en vue de son art, à réfléchir sur les gestes par lesquels ses sentiments se manifestaient au dehors; excellent moyen pour les métamorphoser en pensées froides. Mais, d’ordinaire, les pensées suscitées par nos joies ou nos peines sont elles-mêmes agréables ou pénibles, ce qui engendre de nouveaux sentiments; de sorte qu’à la fin la sensibilité se dépense à se nourrir elle-même. C’est une sorte de tourbillon, de cyclone intérieur. Chez Rousseau, tous les sentiments s’amplifiaient de la sorte. « L’épée use le fourreau, voilà mon histoire. Mes passions m’ont fait vivre et mes passions m’ont tué. Quelles passions? dira-t-on. Des riens, les choses du monde les plus simples, mais qui m’affectaient comme s'il se fût agi de la possession d’Hélène et du trône de l’univers. » — « Tout s’enrichit, disait aussi Diderot, tout s’exagère dans mes sentiments, dans mon imagination et dans mes discours. » Supposez un tem-

pérament de ce genre, chez qui le système nerveux et le système musculaire ne soient pas en parfait équilibre, ou chez qui les fibres sensitives des nerfs aient plus de vitalité que les fibres motrices, vous aurez un homme plus porté à sentir qu’à agir et à faire effort. Son tempérament prendra une direction centripète plutôt que centrifuge; il sera intégrateur plutôt que désintégrateur. Chez d’autres, ce sera le contraire. De là les deux grandes classes d’hommes qu’on appelle les sensitifs et les actifs

(!) Le bon état de la nutrition, sur lequel Bain et M. Ribot insistent presque exclusivement, n’est pas la seule cause du tempérament actif. II y a des apathiques bien nourris et des paresseux qui ne le sont aussi que trop. Il faut évidemment que la direction générale de l’organisme une fois nourri soit vers la dépense; il faut que les systèmes nerveux et musculaire aient certaines qualités natives de conformation; il faut aussi que les centres moteurs du cerveau soient bien constitués et robustes. Il faut même que la mémoire motrice, nécessaire pour se rappeler et coordonner les impressions, soit bien organisée et capable d’un fonctionnement sûr. C’est ce qu’ont montré Bastian, Romanes, William James et Münsterberg. Ces derniers réduisent même le sens de l’effort à un souvenir d’impressions motrices qui précède et dirige l’action. Le résultat final de ces conditions diverses est la tendance désintégrative et catabolique.

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