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SUBDIVISIONS DU TYPE SENSITIF ET DU TYPE ACTIF

J . — Le type sensitif et le type actif, à leur tour, doivent se diviser chacun en deux variétés. Cette subdivision n’est pas artificielle : elle découle nécessairement du principe même de notre classification. En effet, quoique le rapport mutuel de l’entretien et de la dépense dans l’organisme en général suffise à fournir les deux grands types fondamentaux, il est essentiel de considérer plus particulièrement ce même rapport dans le système nerveux. Ce système est le régulateur destiné à maintenir dans tout le reste de l’organisme l’équilibre de la recette et de la dépense, comme aussi du sentir et de l’agir; il est le balancier réglant les mouvements de l’horloge. Mais ce balancier est lui-même plus ou moins bien réglé et proportionné : chez les uns il est plus fort, chez les autres plus faible; chez les uns il va plus vite, chez les autres plus lentement; ici, il prolonge son battement dans telle

direction, là, clans la direction opposée. Et ces qualités ou défauts tiennent encore à la proportion plus ou moins heureuse qu’il réalise en lui-même entre les deux travaux inverses de l’intégration et de la désintégration. C’est cette proportion, selon nous, qui donne d’abord aux nerfs ce qu’on appelle leur to?i, c’est-à-dire un état de tension moyenne (variable avec les individus) où les nerfs se trouvent constamment, même quand aucune impression extérieure ne les sollicite. Il y a un « ton moteur » et un « ton sensitif ». D’une part, les libres motrices du système nerveux étant dans un état permanent de stimulation, leur tension demande à se décharger en mouvements et produit le besoin d’activité. Mais cette tension vient elle-même de toutes les petites excitations accumulées qu’apportent aux fibres motrices les fibres sensitives. Celle-ci doivent donc être, elles aussi, dans un état de stimulation permanente. D’où vient donc à leur tour leur tension continuelle? Est-ce seulement d’excitations extérieures? Non; c’est aussi et avant tout d’excitations intérieures, ayant leur origine dans la nutrition, dans la circulation du sang, enfin dans toutes les impressions qui arrivent continuellement des organes internes. Ils sont en effet toujours excités intérieurement. Dans la lyre animée, les cordes reçoivent sans cesse de petits chocs non seulement sous l’influence du dehors, mais encore

sous des actions venues du dedans : un courant perpétuel les traverse et les fait tressaillir.

Il y avait longtemps que, pour toutes les fonctions qui impliquent une désintégration et une libération d’énergie, on avait démontré l’influence plus ou moins indirecte du système nerveux ; les recherches récentes des physiologistes ont prouvé que les changements nutritifs qui président à la reconstitution moléculaire sont , eux aussi , sous l’empire du système nerveux, qui dirige ainsi tous les actes de l’organisme, destructifs ou réparateurs.

Selon Ilenle, les tempéraments dépendraient uniquement du ton plus ou moins élevé qui appartient au système nerveux. Mais Ilenle n’a pas vu que la doctrine du « ton nerveux » doit se rattacher à la théorie plus générale de l’intégration et de la désintégration. En outre, le ton des nerfs ne fournit qu’une indication vague tant qu’on ne le ramène pas à deux qualités essentielles : la vitesse et l'intensité de la vibration. C’est ce que Wundt a reconnu; mais, lui non plus, il n’a pas rattaché ces qualités à la théorie générale des changements du protoplasme. A notre avis, c’est précisément le rapport mutuel de l 'intégration et de la désintégration , soit dans la partie sensitive du système nerveux, soit dans la partie motrice, qui cause l’intensité et la vitesse plus ou moins grandes des vibrations nerveuses, avec les avantages et les inconvénients qui en résultent.

II. — M. Perez, récemment, a encore rétréci la doctrine de Wundt, semble-t-il, en ne considérant la vivacité, la lenteur et l’énergie que dans les mouvements extérieurs. Il a cru trouver dans « les manifestations motrices » le fond même du caractère, et il a divisé l’humanité en trois grandes classes : les vifs, qui ont les mouvements rapides, les lents, enfin les ardents, qui ont les mouvements énergiques. D’abord, remarquerons-nous, ce ne sont point là de vrais « caractères », mais des traits de tempérament physique, et encore des traits extérieurs. En outre, la classification proposée par M. Perez nous paraît avoir un défaut capital : elle repose tout entière sur de pures considérations de quantité, abstraction faite de la qualité. A quoi jugez-vous une mélodie? Ce n’est pas seulement à l’intensité des sons et à leur rapidité ; il faut considérer leur rapport mutuel. Même dans un son isolé, c’est le timbre qui est distinctif, parce qu’il enveloppe, comme on sait, une combinaison d’harmoniques, dont les unes sont des consonances, les autres des dissonances. De même, ce qui est caractéristique dans une individualité, c’est son timbre moral. Les observations deM. Perez et celles mômes de Wundt sur les vifs et les lents nous paraissent donc stériles, tant qu’on ne sait ni sur quelles qualités portent la vivacité ou la lenteur, l’énergie ou la faiblesse, ni quelles en sont les causes, ni quels

effets s’en déduisent nécessairement. Voyez les portraits, d’ailleurs si intéressants, que M. Perez a introduits dans son livre, tels que ceux de Marmontel ou de Jules Vallès; vous vous demanderez si les divers traits rassemblés là sont de vraies conséquences du caractère typique, ou de simples rencontres accidentelles. Par exemple, M. Perez décrit les ardents — Bonaparte entre autres — comme ayant une forte sensibilité et une intelligence puissante, mais toujours avec une certaine tendance à « confiner leurs intérêts scientifiques dans la sphère des inclinations personnelles ». Ils sont nés pour l’action et la domination. Ils ont leur moi pour centre de toutes leurs actions. Ils sont impérieux jusque dans leurs tendresses : « Voyez les billets de Bonaparte à Joséphine. » Bienfaisance, honnêteté, modestie ne sont chez eux que le voile d’une « personnalité irritable et vindicative » ; le foyer est incandescent et, « sous l’apparence tranquille et sérieuse, couvent de véritables orages ». — Mais comment , de l’ardeur, déduire tous ces traits, qui sont ceux de l’égoïste? Ne peuton être ardent et énergique dans les passions généreuses, tout autant que dans celles qui ont pour centre le moi haïssable? De même, on peut être un héros ou un gredin avec de la vivacité ou de la lenleur. Vos mouvements ou vos actes sont-ils rapides, vous voilà classé parmi les vifs, qui, selon M. Perez,

sont «légers ». — Mais votre rapidité de mouvements peut tenir à deux causes opposées : ou vous n’avez pas réfléchi, et alors vous méritez l’accusation de légèreté; ou votre pouvoir de réflexion est rapide, vous avez du coup d’œil intellectuel, et vous n’ôtes pas pour cela un homme léger. Le môme résultat extérieur peut être produit par une qualité ou par un défaut de l’intelligence. On connaît ce compte rendu laconique d’une séance du parlement anglais, que fit un homme d’esprit interrogé par la reine Elisabeth : « Que s’est-il passé? — Deux heures. » En y ajoutant même le nombre et la rapidité des mots prononcés par les orateurs pendant ces deux heures, vous seriez encore assez peu renseigné sur le fond des choses. Le vif, dit encore M. Perez, est en outre imitateur — sans doute parce qu’il est plus expéditif d’imiter autrui que de découvrir par soimême ce qu’il y a de mieux à faire! Mais la conséquence est tirée de bien loin et n’est pas contenue nécessairement dans le principe. M. Perez invoque, en faveur de sa thèse , ce mot de M. J. Soury, que « tous les processus psychiques sont des phénomènes réductibles à des phénomènes de mécanique moléculaire ». Réductibles, non pas (car un mouvement dans l’espace ne sera jamais un sentiment ou une pensée), mais simplement en relation continue avec des phénomènes de mécanique moléculaire. Et cette mécanique moléculaire est tout

autre chose que la rapidité ou l’énergie des mouvements extérieurs. En fait de mouvements, ce sont ceux mômes de l’organisme, qu’il faut étudier, et non pas seulement dans leur vitesse et leur intensité, mais avant tout dans leur direction générale. Car c’est la direction qui importe : en toute chose, il faut considérer la fin. De plus, la classification des tempéraments doit être symétrique et entraîner des divisions binaires. Si, par exemple, il y a des vifs, il doit y avoir des lents ; s’il y a des natures ardentes, il doit y avoir des natures froides. Ces corrélations sont dues à des contrastes naturels, non à des distinctions artificielles. Nous ne pouvons donc admettre les classifications ternaires de M. Perez, ni même celles de M. Ribot.

III. — La direction générale de l’organisme, qui, nous l’avons vu, est ou intégrative ou désintégrative, nous a déjà donné les deux types primordiaux répondant aux sensitifs et aux actifs ; nous avons ainsi obtenu les deux « qualités » fondamentales du tempérament. L’intensité et la vitesse de la réaction interne vont maintenant nous fournir des subdivisions nécessaires.

Posons d’abord ce principe, que la conscience, soit pour sentir, soit pour agir, exige toujours une certaine durée, au-dessous de laquelle elle devient indistincte ou nulle ; la « vitesse infinie de la pen-

sée » est chose illusoire ; la détermination de l’équation personnelle chez les astronomes avait déjà dissipé l’erreur ; les méthodes récentes delà psychologie physiologique ont permis de mesurer la vitesse moyenne des actes les plus élémentaires de l’esprit. C’est que les impulsions nerveuses, loin d’être instantanées, subissent dans les centres un retard relativement considérable. A quoi ce retard est-il dû? Selon nous, c’est au mouvement inverse de réparation qui vient plus ou moins contre-balancer le mouvement de décomposition et qui oppose ainsi une résistance au courant d’énergie libérée. La conscience et l’étendue de son champ sont en raison directe de X intensité de la désintégration, et en raison inverse de la rapidité avec laquelle cette désintégration se communique aux éléments nerveux voisins. Chez le pianiste, par exemple, grâce à 1 habitude, le mouvement parti des centres cérébraux finit par se propager avec une extrême vitesse aux divers doigts des deux mains ; aussi les mouvements complexes de ses doigts deviennent-ils inconscients.

Plus un phénomène mental, par sa complexité, exige une élaboration importante dans les centres nerveux, plus longue est la durée dont il a besoin. Pcar exemple, pour qu’une sensation, — celle d’un vin qu’on déguste, — devienne une perception parfaitement claire et distincte, pour qu’elle

soit reconnue et classée dans son cadre propre, comme ayant tel goût, telle nuance, etc., il faut une élaboration centrale qui exige un temps assez long. De même, pour qu’une réaction volontaire, comme celle qui fait presser la détente d’un pistolet, soit véritablement intentionnelle et réfléchie, par cela même tout à fait consciente, il faut encore une certaine durée. Le retard subi entre l’excitation sensorielle et la réaction musculaire n’est pas du temps perdu, comme on pourrait le croire ; il exprime l’élaboration subie le long du chemin par l’impression première. En interposant des résistances dans un circuit électrique, on peut obliger l’électricité à se traduire sous forme de lumière, de chaleur, de travail mécanique ; ainsi les retards des courants nerveux entraînent des traductions diverses, sous forme de pensée, de sentiment, de volonté.

D’après une théorie du physiologiste Herzen qui fit jadis un certain bruit, la conscience accompagnerait seulement la phase de désintégration des éléments centraux, jamais celle d’intégration. Mais, en réalité, si la désintégration était trop rapide, la conscience deviendrait indistincte ; et comme ce qui modère la rapidité de la désintégration, c est le travail inverse de réintégration, il s’ensuit que la conscience n’est pas exclusivement liée à 1 une des deux phases; elle a pour condition, croyons-nous,

le rythme même et la proportion des deux travaux contraires dans les centres nerveux.

De même qu’une certaine durée est nécessaire pour qu’il y ait conscience, de môme elle est nécessaire pour qu’il y ait mémoire. Une impression est-elle trop courte et instantanément réfléchie en mouvement, elle ne restera pas dans le souvenir. Se rappelle-t-on les gestes instinctifs qu’on accomplit en parlant, en lisant? Non, ce sont des espèces d'actions réflexes provoquées par une excitation externe ou interne et qui passent sans laisser de trace. La mémoire suppose tout un travail d’intégration et de synthèse, par conséquent une organisation plus ou moins lente; et môme, en général, on se souvient d’autant plus longtemps qu’on a plus longtemps réfléchi et fait effort. Un esprit tout « instantané », sans mémoire, serait comme s’il était sans conscience ; il n’y aurait plus de lien entre ses divers éléments conscients, dont le rapport dans le temps peut seul constituer une vie mentale. Il mourrait et naîtrait sans cesse, emporté par une continuelle vicissitude ; cette série d’éclairs ne serait point une vraie lumière. C’est précisément sous cette forme que Leibniz se représentait le mode d’existence des corps, qu’il appelait, dans une formule célèbre, des « esprits momentanés ». Il faut donc, pour qu’il y ait un produit non pas seulement matériel, mais mental, que l’im-

pression nerveuse subisse clans les centres un retard assez considérable.

Ces importantes lois physiologiques et psychologiques vont nous mettre en mesure de comprendre les effets mentaux de la durée et de l’intensité, soit qu’il s’agisse de sensations, soit qu’il s’agisse d’actions motrices. Une fois en possession de ce principe que la vitesse et l’énergie tiennent aux rapports de la dépense et de la réparation, tout peut s’expliquer et s’éclaircir : l’intensité et la vitesse des métamorphoses intimes de la substance vivante, principalement de la substance nerveuse, deviennent alors les bases de la subdivision naturelle des tempéraments.

Ces diverses qualités, en effet, ne se combinent pas au hasard : il y en a qui vont d’ordinaire ensemble. De là quatre combinaisons principales : en premier lieu, des sensitifs à réaction prompte, mais peu intense; en second lieu, des sensitifs à réaction plus lente mais intense; en troisième lieu, des actifs à réaction prompte et intense, enfin des actifs à réaction lente, et modérée. On verra tout à l’heure pourquoi ces combinaisons sont les plus simples et les plus fréquentes; elles le sont tellement que les physiologistes et les psychologues, dès l’antiquité, les ont remarquées. Wundt déclare avec raison que l’antique division des quatre tempéraments provenait d’une observation délicate. Certes, nous ne

pouvons aujourd’hui admettre les principes faux sur lesquels reposait cette classification : nous ne croyons plus aux quatre humeurs : sang, flegme, bile et atrabile, ni aux quatre principes : chaud, froid, sec et humide. Il n’en est pas moins vrai que les résultats purement empiriques des observations d’Hippocrate et de Galien sur les tempéraments sanguin et mélancolique d’une part, bilieux et flegmatique de l’autre, méritent, avec les rectifications et les interprétations nécessaires, d’entrer comme éléments dans une classification scientifique; mais il faut pour cela les rattacher par déduction aux principes fondamentaux de la biologie, qui peuvent seuls leur donner leur véritable sens.

Avant d’analyser les divers tempéraments, remarquons d’abord que leur diversité produit celle de 1 humeur générale, effet psychique du ton vital plus ou moins haut et du jeu plus ou moins harmonieux des organes. Au fond de ce que nous appelons notre conscience, sous les pensées claires et les voûtions distinctes qui toutes attirent notre attention, il y a le « sens du corps », qui, parce qu il est toujours présent, ne se fait pas remarquer, mais qui constitue néanmoins la base de tout le reste. Ce sens général, « moniteur indéfectible de la vie », se révèle parfois d’une manière positive ou négative. Parmi les révélations positives, on compte

cette vague impression de bien-être général ou de de malaise général qui nous avertit du cours facile ou difficile de la vie. Parmi les manifestations négatives, notons la suspension partielle du sens corporel relativement à tel ou tel membre, dans les cas d’engourdissement et de torpeur, d’anesthésie, de paralysie. C’est une preuve que chaque organe contribue à constituer le sens du corps, et que chaque fonction, telle que la faim ou la soif, contribue à le maintenir ou à le modifier. Mais, quelles que soient les variations que peut subir notre sens du corps, il est clair que, le corps ne pouvant luimême changer dans sa constitution générale, notre système nerveux, en sa partie sensitive et en sa partie motrice, conserve toujours le ton moyen qui lui est propre ; parallèlement, notre conscience enveloppe un ensemble constant de sensations et d’impulsions, auquel tout le reste vient se surajouter. Les causes de ces sensations et impulsions, étant dans notre organisme, échappent à notre conscience, mais n’y produisent pas moins des effets appréciables ; ainsi l’action invisible de Saturne cause des perturbations visibles dans la marche d’Uranus. Quand les effets sont momentanés, ils constituent l’humeur particulière du moment; quand ils sont durables, l’humeur générale, — joyeuse triste ou calme. Dans une étude intéressante sur le « Tempérament psychologique et anthropolo-

gique! » , M. Nicolas Seeland a voulu donner l’humeur générale pour la base même du tempérament. Il classe en conséquence les tempéraments en gais, mélancoliques, sereins, etc. Le type sanguin, par exemple, n’est pour lui qu’une « variété du tempérament gai' ». C’est là, selon nous, prendre l’effet pour la cause. L’humeur est le premier et général effet de l’état entier de l’organisme dans la conscience; c’est le bien-être ou le malaise résultant du sens vital; mais, nous l’avons vu, le tempérament est le mode même de fonctionnement qui résulte de la direction dominante des opérations vitales (direction centrifuge ou centripète), ainsi que de l’intensité et de la rapidité avec laquelle ces opérations s’accomplissent. Le retentissement dans la sensibilité générale, sur lequel nous reviendrons plus tard, n’est donc qu’ultérieur et dérivé.

(1) Congrès international d\ Anthropologie, 1892, vol. 11

(2) Id., p. 99.

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