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CHAPITRE III

TEMPÉRAMENT SENSITIF A RÉACTION PROMPTE RAPPORTS AVEC LE TYPE * SANGUIN » VIF

Un premier type cle tempérament — depuis longtemps admis et dont il est impossible de mettre en doute la réalité, quoiqu’il ne se présente jamais à l’état pur — c’est celui qu’on a nommé le sensitif «sanguin ». Nous ne parlons pas du sanguin-nerveux, mais de ces sanguins chez qui la réaction nerveuse, quoique prompte, est peu durable et peu intense. Dans la pratique, ce tempérament offre toujours quelque mélange et quelque correctif; nous allons le déduire, en sa pureté abstraite, de nos principes généraux.

Chez le sensitif sanguin, les globules sont nombreux et rutilants dans les capillaires, tandis que chez le tempérament appelé par convention « bilieux », qui est un type opposé et actif, les globules sont plus rares et d’une teinte plus sombre. Or, Claude Bernard a constaté que le degré d’avidité du sang pour l’oxygène résulte de la rapidité avec la-

quelle ses globules abandonnent leur oxygène aux tissus et se désintègrent; en outre, cette rapidité plus ou moins grande se manifeste par la coloration plus ou moins noire du sang. Chez le sanguin, le sang n’est pas noir, mais rouge ; donc les globules n’abandonnent aux tissus qu’une portion restreinte de leur oxygène, et le sang reste fortement oxygéné. Donc encore, ajouterons-nous, il y a chez le sanguin prédominance de l’intégration sur la désintégration, qui demeure peu profonde.

On sait que le teint du visage et du corps est produit par la transparence du sang à travers la peau et par les pigments, où l’on a reconnu des produits de désintégration. Un sang fortement intégré et oxygéné est rouge : le teint du sanguin doit donc être, en moyenne, rosé et fleuri. D’autre part, la désintégration n’étant pas active, les pigments sont moins abondants et moins colorés : la peau doit donc être généralement blanche. La couleur des cheveux, pour la môme raison, sera plus souvent claire que très sombre (nous ne parlons jamais que des moyennes). De môme pour les yeux, dont le pigment peu foncé amènera de préférence la nuance bleue. Le cou sera plus généralement court et large, à cause de la forte nutrition et de la circulation abondante. La tête, pour la même raison, n’ira pas en s’amincissant par le bas, et elle sera plus souvent ronde ou carrée ; le nez sera fort et

large. Le corps tout entier aura l’apparence d’un organisme bien nourri et même trop nourri. On voit que nous rattachons tous les signes extérieurs au même principe de la prédominance d’intégration, qui, psychologiquement, entraîne la direction sensitive plutôt qu’active.

Maintenant, cet excès général de nutrition et de circulation ne peut pas ne pas retentir sur le système nerveux. Ilenle prétend qu’il y a chez le sanguin une tonicité des nerfs très élevée ; mais il n’a pas distingué ici le ton des nerfs sensitifs et celui des nerfs moteurs. Cette distinction est pourtant capitale. En effet, l’excès même du mouvement nutritif dans l’organisme entier entraîne une réparation trop rapide dans les nerfs sensitifs, si bien que le mouvement de dépense, trop tôt compensé par le mouvement de recette, ne se communique pas aux fibres motrices ou se communique affaibli. Il y a donc disproportion entre cette sensibilité qui est vive et cette réaction motrice qui est faible : la tonicité n’est pas égale des deux cotés. Le courant général de la vie demeure en excédent d’intégration, au lieu de réussir à être proportionnellement « désintégrateur ». Aussi les nerfs, comme des cordes bien tendues, vibrent facilement et rapidement, mais ils reprennent trop tôt leur équilibre, par une sorte d’élasticité exagérée. Le cerveau, à son tour, tend à se décharger tout de suite et à dé-

penser sur le moment môme, par les voies les plus faciles, l’ébranlement que les nerfs lui ont communiqué. Or, quelles seront les voies les plus faciles pour un tempérament dont la direction générale est vers la réintégration, non vers la dépense ? Ce seront les actes exigeant un effort peu soutenu ; ce seront, de préférence aux actes, les paroles, les gestes, les mouvements de la physionomie ; ce seront enfin les émotions plus ou moins fugitives et peu profondes. C’est donc de ces côtés que réagira de préférence un tempérament plus porté à la réintégration de l’énergie qu’à sa dépense, et ayant de plus une trop grande rapidité de réaction. Chez un homme de ce genre, il n’y aura pas longue élaboration, ni, par conséquent, organisation très durable des phénomènes mentaux. Avec le tempérament trop exclusivement sanguin, les retards sont insuffisants et la réaction est trop rapide : de là le peu d’intensité et de durée dans les résultats. C’est le pendant de ces mémoires promptes à apprendre et non moins promptes à oublier, parce qu’elles n’ont pas eu besoin de grands efforts ni de longue réflexion. En outre, une impression nouvelle chassera bientôt l’ancienne, si bien que la rapidité du premier changement aura son corrélatif dans la rapidité d’un changement nouveau. Ainsi s explique, chez les sensitifs à réaction trop prompte et trop peu intense, la mobilité des sentiments, qui

a elle-même pour conséquence de rendre ces sentiments superficiels. Ils n’ont pas le temps de pénétrer l’être tout entier, d’éveiller de proche en proche leurs harmoniques, de se propager ainsi au loin et de communiquer leur ébranlement à toute la masse. C’est là, selon nous, la véritable explication de la « légèreté ». Il y a toujours, chez le sanguin pur, quelque chose qui rappelle l’enfance et la jeunesse. L’enfant, ayant surtout besoin de croître, a un tempérament en prédominance d’intégration : son teint rosé, sa peau blanche et ses cheveux blonds en sont des signes visibles ; il est donc avant tout sensitif. De plus, sa réaction est prompte, peu profonde et peu durable. Le tempérament sanguin est le tempérament normal de l’enfance.

Les autres traits classiques du type sanguin se déduisent des précédents. La vivacité de l'impression actuelle, jointe au peu de profondeur et de durée dans la réaction, fait que l’homme au « sang léger » vit surtout dans le présent. En quoi il ressemble encore à l’enfant et au jeune homme. Le passé est vite oublié ; quant à l’avenir, il exigerait, pour être représenté dans l’esprit, une réflexion trop longue et comme une fixation de ces sentiments qui vont trop vite. Par rapport à l’avenir, l’attitude ordinaire du sensitif prompt et peu profond est plutôt l’espérance, quoique son premier mouvement puisse être un excès de crainte. Oublieux du passé, le sanguin

est debout aussitôt qu’abattu, mais c’est par tempérament, non par « caractère ». L’espoir courageux qui se relève toujours au nom de la raison et de la force morale est bien plutôt le partage de ceux qui n’oublient rien, qui se redressent non parce qu’ils ont déjà oublié qu’ils étaient abattus, mais parce qu’ils se souviennent de s’être déjà relevés, — et cela, pour tels motifs qui les tiendront debout quand même, tant que ces motifs n’auront pas cessé d’être, à leurs yeux, légitimes.

Les impressions douloureuses ne laissent point chez le sanguin de trace profonde, et le besoin d’impressions agréables a bientôt dissipé tout nuage : il est donc optimiste d’instinct. Porté à prendre tout par la bonne anse, il dirait volontiers, comme l’Henri Y de Shaskespeare :

Dans toute chose mauvaise il y a une essence de bien,

Pour les hommes qui savent la distiller;

Ainsi nos mauvais voisins nous font lever de bonne heure ?

Habitude salutaire et de bon ménager.

J1 en résulte, chez les sanguins, ce fonds d’humeur enjouée qu’on a toujours constaté. Comme ils glissent volontiers sur tout et que tout glisse sur eux, le sérieux des choses leur échappe : ils n’en cueillent que la fleur.

Au point de vue de l’activité, le sanguin léger en a une généralement superficielle et mobile. Selon la fine remarque de Kant, le travail le fatigue et il

est toujours occupé, mais à ce qui est pour lui un jeu, parce que c’est là un changement et que la constance dans l’effort n’est pas son affaire.

Mettez un homme de ce genre en relation avec d’autres hommes, quels sont les sentiments qui, abstraction faite de sa volonté et de son intelligence, tendront chez lui à prévaloir par nature : les bienveillants ou les malveillants ? Tous les observateurs ont remarqué que les tendances altruistes dominent, pourvu qu’on entende par là une bienveillance un peu de surface, qui entraîne un bon mouvement instinctif, mais non, à elle seule, la bienfaisance durable et profonde. Quel en est le motif? C’est que l’homme aux sentiments prompts aura aussi une sympathie prompte, puisque la sympathie est la vive représentation de ce que sentent les autres, entraînant chez nous-môme un sentiment analogue. C’est un phénomène d’induction nerveuse, et les nerfs du sanguin sont immédiatement électrisés par induction. 11 est vrai qu’il aura aussi une antipathie prompte, mais l’antipathie est un de ces sentiments dépressifs qui obligent à se replier sur soi et qui, en somme, sont désagréables. Or, la pente du sanguin est vers les sentiments excitants et « dynamogènes », qui font aller de l’avant et, en définitive, apportent des plaisirs. Il sera donc plus enclin aux mouvements de sympathie qu’à ceux d’antipathie. Mais, s’il n’a pas fait l’éducation de

son caractère, sa sympathie n’aura pas beaucoup plus de durée ni de consistance que ses autres sentiments ; profitez-en sur l’heure : vous risquez de ne pas la voir se traduire plus tard en dévouement effectif. Le sanguin léger ne se tourmente guère pour ses propres affaires ; comment se tourmenterait-il pour les vôtres? Il rejette volontiers les fardeaux de la vie. C’est pour cela aussi que, chez lui, les promesses sont faciles et magnifiques; il ne lui en coûte que de les faire et, au moment où il les fait, il en est pénétré : son imagination voit en tout le facile et l’agréable. Par malheur, il ne réfléchit pas s’il pourra tenir ce qu’il promet ; quand donc il s’agira de l’accomplir, ce sera une autre affaire : nouvelles pensées, nouveaux soucis. Les mêmes raisons expliquent un autre trait de ce caractère : « il est mauvais débiteur et demande toujours des délais, » dit Kant; c’est qu’emprunter avec l’intention de rendre est facile ; mais rendre, voilà qui exige un dessein soutenu, dont est incapable l’homme toujours absorbé par l’impression présente.

En somme, les bonnes intentions tendent à dominer chez ce tempérament plus que les bonnes actions. Kant a encore raison de dire que le sanguin léger est un pécheur difficile à convertir : « Il se repentira vivement, mais ce repentir sera bientôt oublié. » Ce sera moins un remords de la volonté qu’un chagrin tout sensitif. Ces divers traits de

physionomie sont donc reliés entre eux par un lien logique ; c’est partout la même qualité de sentiment spontané et rapide, expansif et diffusif, avec le même défaut de réflexion, de profondeur et de durée. Nous ne voulons pas dire que le sanguin soit fatalement voué à tous les défauts intellectuels et moraux que nous venons d’énumérer ; outre qu’on n’est jamais exclusivement sanguin, nous voulons simplement noter des dispositions instinctives qui, si elles ne sont pas contre-balancées par l’éducation, par une réaction constante de l’intelligence et de la volonté, feront verser l’individu du côté où il penche. C’est pour cela que nous parlons de « tempérament moral », non de « caractère ». Le vrai caractère est œuvre d’intelligence et de volonté.

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