CHAPITRE 1Y
TEMPÉRAMENT SENSITIF A RÉACTION INTENSE RAPPORTS AVEC LE TYPE « NERVEUX *
Le second type de tempérament sensitif est celui qui, sous une impression, réagit avec plus de durée et d’intensité, de manière à reprendre plus lentement son équilibre. Supposez un sang moins riche que celui du sanguin vif, avec un système nerveux très développé et peu de force musculaire, vous aurez le tempérament « nerveux ». Le mouvement intime de réintégration prédominera encore sur celui de dépense ; seulement, ce sera par 1 effet non plus d’un trop-plein, mais d’un manque de vitalité. Ce qui caractérise le nerveux, c’est que la réintégration de ses nerfs, avec le retour à l’équilibre qui en est la suite, est trop lente, tandis que celle du sanguin est trop rapide. Chez le nerveux, qui est généralement un sanguin moins nourri et dont le ton vital est abaissé, le teint sera plus pâle, le sang étant moins riche. La physionomie sera expressive et mobile ; le sommeil léger, agité, peu
réparateur. Les produits de désintégration, c’est-àdire les pigments, seront faibles et peu colorés; de là, souvent, la blancheur de la peau, la couleur plutôt claire des yeux et des cheveux, qui d’ailleurs, selon Laycock, quand ils ne blanchissent pas vite, brunissent avec l’âge chez les nerveux actifs. Le cou sera plus généralement délicat et long, au lieu d’être gonflé par la nutrition. Le nez sera plutôt mince, avec des ailes très mobiles. Le corps sera svelte, souvent sec, rarement gras. Quant au visage, on a remarqué qu’il va parfois en s’amincissant par le bas, à partir d’un front large et élevé, ce qui peut donner à la figure une certaine ressemblance avec la forme d’un Y. Cette forme s’accuse chez les nerveux qui vont jusqu’à la mélancolie. Selon nous, cette forme de visage tient à la prédominance des fonctions cérébrales, qui grossit le haut de la tête, et à l’affaissement des fonctions nutritives, qui en amincit le bas. On a donc bien ici un tempérament où la dépense extérieure est relativement faible et où l’intégration ralentie ne réussit pas à compenser assez vite la dépense interne.
Nous avons dit que, chez le nerveux, c’est un affaiblissement relatif et non plus, comme chez le sanguin, un excès de la nutrition générale qui est le point de départ; cette différence entraîne des conséquences importantes. D’abord, les nerfs n’ayant
pas autant de sang pour se réparer, il en résulte une diminution de l’énergie totale. Cette diminution fait que les excitations se dépensent presque entièrement dans les fibres sensitives, sans qu’il reste assez d’énergie pour passer aux fibres motrices, qui, d’ailleurs, ont perdu de leur ressort. En outre, dans les fibres sensitives elles-mêmes, les excitations atteignent plus tôt le point où la dépense n’est pas compensée par la recette ; elles deviennent ainsi trop vite excessives, épuisantes, et s’élèvent rapidement au degré du thermomètre intérieur où commence l’échelle des peines. Le changement de position dans les molécules du cerveau étant dès lors plus notable et plus durable, les impressions subsistent davantage et ont, par cela môme, le temps de pénétrer une plus grande portion de l’organisme. De là des sentiments qui vont se multipliant et s’exaltant, pour ne se calmer qu’avec peine. Enfin ces sentiments, ne se dépensant point cl’ordinaire par la voie de l’action, sauf dans les moments de surexcitation et d’activité spasmodique, se dépensent, — selon la loi plus haut énoncée, — -à réveiller des idées ou à ébranler les organes internes, qui vibrent tous à l’unisson :
Mon cœur profond ressemble à ces voûtes d’église
Où le moindre bruit s’enfle en une immense voix h
(I) Guy au. Vers d’un philosophe.
C’est ce qui fait que ces tempéraments méritent par excellence le nom « d’émotionnels ».
L’émotion, en effet, est produite par la diffusion de l’onde nerveuse dans les diverses parties de l’organisme. Toute sensation provoque une réaction complexe et plus ou moins étendue, qui se manifeste par le plaisir ou la douleur et par l’émotion. Tandis que la sensation simple demande seulement vingt-six millièmes de seconde, le plaisir et la douleur demandent un temps cent fois plus considérable. Notre organisme étant, comme on sait, une société de cellules en connexion sympathique, chaque impression retentit dans le tout, met l’organisme entier en attente et, au besoin, en défense. Si cette réaction favorise le cours même de la vie et n’exige pas une dépense de forces supérieure aux réserves, il y a plaisir et surélévation du ton vital; dans le cas contraire, douleur et abaissement du ton vital. Bichat fut peut-être le premier à considérer les émotions comme le résultat de ces actions et réactions qui se produisent dans les organes de la vie interne ; vue profonde, confirmée depuis par la physiologie et la psychologie. L’émotion proprement dite est le changement soudain dans l’intensité, la vitesse et la direction de nos sentiments; c’est ce que les anciens appelaient un « mouvement de l’âme », motus animi , une « perturbation de l’esprit » ; or, cette
perturbation tient aux contre-coups divers de l’onde nerveuse. Le trouble de l’âme est jusqu’à un certain point la conscience d’un trouble physiologique, les mouvements de l’âme sont la contre-partie des mouvements qui s’accomplissent dans la société cellulaire. Si la vue d’un danger subit produit une secousse plus ou moins violente, suivant les diverses personnes, si elle dilate les yeux, glace le sang, suspend, puis précipite les battements du cœur, fait se dresser les cheveux, etc., c’est en vertu de toutes les corrélations naturelles qui font que l’ébranlement se répercute d’un organe à l’autre. Modifiez la conformation de ces organes, modifiez leurs rapports mutuels, vous modifiez du môme coup l’émotion, symphonie concordante ou discordante où se fondent toutes les vibrations des cellules corporelles. L’émotion est donc bien la révélation du consensus de nos organes; c’est la conscience de l’enrichissement ou de l’appauvrissement de la vie collective en nous. Aussi, voyez avec quelle facilité toute émotion se transmet d’un individu à l’autre par l’intermédiaire des mouvements expressifs. lise produit un phénomène d’ « induction nerveuse » qui éveille chez l’un les mouvements dont il est témoin chez l’autre, et cet éveil est immédiatement accompagné de l’émotion corrélative. Sentir tel frisson par sympathie avec un autre qui frissonne de même, c est éprouver telle émotion de peur, de joie, de
colère, etc. On raconte qu’un terre-neuve était couché à la porte d’une pièce où un jeune homme déclamait avec une onction pathétique la Jeune malade d’André Chénier ; vers la fin du poème, des gémissements bruyants éclatèrent: c’était le chien qui s’associait dans le corridor à l’émotion du lecteur. Quand un dompteur commence à trembler au moment où il entre dans la cage des lions, il faut qu’il se retire ou « qu’il y passe » , car sa peur n’échappera pas aux bêtes. « Tous les êtres vivants, dit à ce sujet M. Espinas, entrent dans la conscience les uns des autres. » Les phénomènes psychiques sont toujours, sous une face, des modes de mouvement ; et réciproquement, « les mouvements qui les manifestent peuvent redevenir des états psychiques dans d’autres sujets1 ».
Les retentissements dans les viscères dont nous avons parlé, battements du cœur précipités ou suspendus, respiration accélérée, fonctions digestives activées ou entravées, etc., c'est là ce que tout le monde se contente d’appeler les signes ou expressions de l’émotion ; mais on peut dire, avec M. W. James, que ces signes et elfets sont aussi des éléments de l’émotion totale. M. James, il est vrai, a exagéré sa thèse : absorbant toute sensibilité dans la réaction des viscères, il pousse le paradoxe
(i) L'Evolution mentale chez les animaux. ( Revue philosophique, 1888, I.)
jusqu’à dire : — Je ne tremble pas parce que j’ai peur, mais j’ai peur parce que je tremble; je ne pleure pas parce que j’ai du chagrin, mais j’ai du chagrin parce que je pleure. — Non; il y a dans le chagrin, répondrons-nous, un élément affectif et cérébral, la « peine », qui n’est pas l’élément de perturbation organique et viscérale : l’« émotion». Ce dernier s’ajoute au premier, le renforce par une série de contre-coups ; il constitue ce que nous appellerons la sensibilité viscérale, dont les effets pénibles viennent grossir la peine primitive, due à la sensibilité cérébrale. Ce qui était d’abord effet devient ainsi cause à son tour; mais à qui fera-t-on croire que les larmes soient la cause de la peine comme telle? Du domaine des jouissances et des souffrances qui intéressent la vie physiologique, élevez-vous à celles qui sont de nature intellectuelle morale et surtout esthétique, l’élément de l’émotion nerveuse ira diminuant, sans que pour cela la jouissance disparaisse. La contemplation d’un beau paysage peut causer un plaisir intense sans produire une perturbation intense dans le cours de nos fonctions internes. La jouissance n’est pas en raison directe de l’agitation organique.
D’après ce qui précède, un tempérament sera d’autant plus émotionnel que ses sentiments auront plus de tendance à envahir non seulement tout le cerveau, mais môme tous les viscères.
On sait que Malebranche, en lisant le Traité de l'homme de Descartes, ressentit un tel transport, « qu’il lui en prenait des battements de cœur qui l’obligeaient quelquefois d’interrompre sa lecture ». Chez le nerveux, la sensibilité ne reste pas extérieure, comme chez le sanguin, mais devient toujours intérieure. De là un danger d’affaiblissement et de déséquilibre. Les sens externes, vue, ouïe, goût, tact, odorat, grâce à leur organisation raffinée et subtile, s’exercent sans entamer les « réserves nécessaires à la vie » et ne sont point réduits à emprunter au fonds commun ; par cela même, ces privilégiés sont rarement une cause de douleur et peuvent, en revanche, nous donner une grande variété de plaisirs sans nous épuiser. C’est qu’en eux, les opérations destructives de la substance nerveuse sont presque immédiatement compensées par les opérations constructives, grâce à la richesse et à l’activité de la circulation sanguine dans les organes des cinq sens. Au contraire, les sensations profondes qui viennent de nos organes nutritifs, de nos organes respiratoires, des troubles de la circulation, de la température, etc., ont un caractère en quelque sorte vital, puisqu’elles correspondent à l’exaltation ou à la dépression des fonctions mêmes de la vie. C’est pourquoi, chez ces organes, toute perturbation est grave : ils côtoient toujours la souffrance; nous ne prenons de chacun
d’eux une conscience distincte et vive que par la douleur. On les a comparés à ces prolétaires infatigables qui travaillent uniquement pour vivre et pour permettre à d’autres de jouir. Le « grand sympathique » nous envoie les sensations répondant à l’état de nos viscères; quand tout va bien, il se tait ou se contente d’une sorte de murmure continu répondant à l’état général de bien-être. S’il élève la voix, c’est qu’il y a désordre. Un individu qui digère mal est maussade; un individu atteint d’une maladie de cœur est en proie à une anxiété continuelle. « Il n’y a guère, dit Maine de Biran, que les gens malsains qui se sentent exister ; ceux qui se portent bien, et les philosophes mêmes, s’occupent plus à jouir de la vie qu’à rechercher ce que c’est. Ils ne sont guère étonnés de se sentir vivre. La santé nous porte aux objets extérieurs : la maladie nous ramène chez nous. » Biran lui-même, qui était un nerveux, nous dit que, dès l’enfance, il s’étonnait de se sentir exister : « J’étais déjà porté comme par instinct à me regarder au dedans, pour savoir comment je pouvais vivre et être moi. » Ses traits fins et délicats comme ceux d’une femme, ses yeux bleus et son regard franc, son visage pâle et un peu amaigri, la distinction tout aristocratique de sa personne, annoncent une âme recueillie et bienveillante, un esprit méditatif. Il montre une tendance presque invincible « à se laisser vivre de la vie universelle »
à regarder « couler en lui le fil des impressions, sans rien faire pour modifier le cours changeant des événements ». Aux champs, où il vit le plus qu’il peut, à la Chambre, où le retiennent ses fonctions de questeur, « il agit peu, il regarde agir ». Il erre, dit-il lui-même, comme un somnambule dans le monde des affaires. Il est heureux quand le ciel rit, découragé quand le ciel se voile; ses impressions se succèdent mobiles et ondoyantes. C’est dans sa conscience qu’il « note les variations atmosphériques1 ». Cependant, ce sensitif contemplatif saura réagir contre son tempérament; il se fera stoïcien, il divinisera l’effort, pour aboutir d’ailleurs à une sorte de mysticisme moral qui était bien en rapport avec sa nature. Nouvelle preuve que le tempérament n’est pas tout le caractère.
L’excitation des maniaques agités et la dépression des malades mélancoliques nous montrent, à l’état de grossissement morbide, les deux genres de sensibilité ; celle du sanguin, prompte et extérieure, celle du nerveux, intense et intérieure. Chez les maniaques excités, les images représentatives courent et se succèdent très rapidement, en se projetant sans obstacle au dehors; aussi chez eux, en raison de cette rapidité exagérée, les mouvements
(1) Voir M. Bertrand, le Sentiment de V effort. Paris, 1889, Alcan.
ne se fixent pas clans la conscience ni dans la mémoire. Le contraire a lieu chez les mélancoliques déprimés : chez eux, les changements psychiques courent avec une rapidité moindre; en outre, ils ne se projettent pas dans la sphère motrice : c’est pourquoi ils désintègrent le tissu nerveux, en provoquant des modifications profondes et durables dans la conscience.
Le sensitif trop nerveux est exposé, en se déséquilibrant ou en s’affaiblissant de plus en plus, à devenir mélancolique. C’est sous ce dernier nom que les anciens désignaient les nerveux. Ils voulaient indiquer par là une simple prédisposition, non un état habituel. Les nerveux purs n’étaient pas à cette époque aussi nombreux qu’aujourd’hui : leur nombre va croissant par l’effet de la civilisation, des nécessités de la lutte économique (surtout dans les villes), de l’hygiène vicieuse, du surmenage intellectuel et professionnel, que ne compense point un suffisant exercice du corps. Remarquons en outre que les nerveux, étant des plus variables, sont presque impossibles à enfermer dans une formule unique, parce que les nerfs et le cerveau sont l’organe de l’intelligence, qui est la diversité même. Un sanguin ressemble à un sanguin, un flegmatique à un flegmatique ; mais un nerveux ne ressemble pas à un nerveux et ne se ressemble pas à lui-même. Le seul trait commun, nous l’avons vu,
c’est l’intensité et la durée de l’ébranlement une lois produit. Il y a donc des nerveux gais et des nerveux tristes ; seulement les nerveux gais ont généralement eux-mêmes des accès de tristesse ; en outre, pour peu qu’ils s'affaiblissent et s’écartent de plus en plus du type sanguin, ils sont exposés à finir par être plus souvent tristes que joyeux.
Selon Ilenle, si le nerveux est souvent porté à la mélancolie, c’est par l’insuffisance relative du mouvement volontaire comparé au mouvement sensitif : le nerveux se trouve ainsi privé des résultats bienfaisants et adoucissants que les mouvements volontaires exercent sur la douleur. Dans la souffrance, en effet, si on serre les poings on diminue la souffrance même. Un soldat mâchait une balle pendant une opération, et cet effort le soulageait. Mais, quoiqu’il y ait là une part de vérité, cet élément d’explication nous semble trop simple et trop étroit. Le sensitif nerveux a en lui d’autres raisons qui expliquent son affinité naturelle pour les sentiments pénibles. Nous en avons déjà indiqué une. C’est par son retentissement exagéré dans tout le corps qu’une sensibilité devenue trop intense, jointe à une activité déprimée, favorise la production des sentiments pénibles : la mélancolie est l’exagération viscérale du tempérament émotionnel. Mais il y a encore une autre raison du danger que le nerveux
court de devenir mélancolique si sa vitalité s’affaisse. Rappelons-nous que les peines, considérées en général, surpassent les plaisirs en général sous le rapport de l’intensité. La cause physiologique en est que les peines sont ordinairement produites par l’excès d’une excitation nerveuse qui, à son degré moyen d’intensité, serait agréable. Par exemple, une trop vive lumière blesse la vue, un son trop fort blesse l’oreille, une pression excessive, un coup, une blessure produit une perturbation violente, etc. La douleur correspond donc d’ordinaire à un degré d’intensité plus grand que le plaisir. 11 y a sans doute aussi des peines qui naissent simplement d’un manque ou d’un besoin, et qui sont négatives; mais ces sortes de peines, dans la vie de chaque jour, sont généralement moins fortes et moins fréquentes. Les plus vives de ce genre sont peut-être la faim et la soif, qui n’arrivent qu’exceptionnellement à produire des douleurs intenses. C’est donc l’usure excessive du système nerveux par des vibrations violentes qui cause les douleurs les plus vives et les plus tranchées. Dès lors, celui qui vit d’émotions, et d’émotions fortes, aura plus de chances d’avoir à la fin des souffrances que des plaisirs.
Ce n’est pas tout encore. Comme les sensations les plus vives sont celles qui s’associent le plus aisément entre elles, il en résulte que les souvenirs
douloureux sont, toutes choses égales, plus faciles à réveiller et plus intenses que les souvenirs agréables. Un homme en pleine possession de ses forces, comme le sanguin, aura assez d’énergie pour faire affluer les courants nerveux dans les directions agréables et pour réagir contre tout ce qui le détournerait de cette voie; mais, pour peu qu’il y ait dépression du système nerveux, cette dépression môme étant déjà accompagnée d’un vague sentiment de malaise, ce seront les idées de même nuance qui tendront à s’éveiller, c’est-à-dire les idées grises ou noires. En outre, le courant nerveux déprimé prendra la pente la plus facile, vers les souvenirs des sensations les plus intenses, qui précisément ont été en général des peines. L’individu se déprimera donc de plus en plus, et le champ de sa conscience ira s’assombrissant. « Une expérience vieille comme le monde, dit M. Ribot, prouve que les sensitifs souffrent plus d’un petit malheur qu’ils ne jouissent d’un grand bonheur. » On en voit maintenant les raisons. Mais cette loi ne s’applique pas, selon nous, à tous les sensitifs, ni môme à tous les nerveux, elle s’applique seulement aux nerveux dont la sensibilité est devenue excessive et dont l’activité vitale est faible. Quand cet état de déséquilibre est habituel, il en résulte que les nerfs se trouvent toujours disposés aux vibrations pénibles plutôt qu’aux agréables. En outre, la
forme même et le rythme des vibrations étant altérés, on a des discordances au lieu d’harmonies, conséquemment encore une prédominance des sentiments pénibles sur les sentiments agréables.
C’est la conscience de leur tempérament dépressif qui fait que les nerveux alanguis et mélancoliques voient partout des difficultés, des sujets de crainte, au lieu d’avoir la belle confiance et les espoirs toujours renaissants du sanguin. Dans la théorie comme dans la pratique, le mélancolique est volontiers pessimiste. Il se persuade que sa tristesse vient des contrariétés qu’il éprouve, de la mauvaise organisation du monde ou de la société, tandis qu’elle vient surtout de ce qu’Ampère appelait une « affection sans intuition, qui par là se dérobe à la connaissance ». L’hémiplégique de Rey, lorsqu’il ne voyait pas l’objet extérieur qui excitait sa sensibilité locale, ne rapportait l’impression nulle part et en souffrait cruellement « comme d’une douleur vague et d’un malaise intérieur qui n’aurait point eu de siège particulier ». On a dit avec raison que, dans les joies ou peines sans cause connue, nous ressemblons à ce malade, et que la vie du mélancolique, par exemple, est une hémiplégie de la conscience. Est-ce à dire que le pessimisme soit tout entier une affaire d’humeur et de tempérament, une projection sur l’univers de l’assombrissement qui se fait dans le moi? On l’a prétendu; on n’a vu
dans le pessimisme que le désordre des fonctions intérieures érigé en explication universelle, « l’hypocondrie systématisée». Leopardi protestait énergiquement contre ceux qui expliquaient ainsi par son tempérament sa doctrine pessimiste; et il n’avait pas tout à fait tort. Que les déprimés et les malades tendent à devenir pessimistes par humeur, cela est évident : la perspective qui leur est alors ouverte sur le monde est du côté triste, non du côté riant. Mais il n’en résulte pas que les peines qui frappent l’attention du pessimiste philosophe ne soient point réelles, tout comme sont réelles, d’ailleurs, les joies qui attirent l’attention de l’optimiste; et la question de savoir si, dans le monde, la somme des maux l’emporte sur celle des biens reste entière. La valeur du monde est un problème de philosophie et de morale, non de physiologie et de médecine.
Par rapport aux autres hommes, l’humeur mélancolique peut, dans certains cas, entraîner un penchant à la misanthropie. On a voulu encore identifier pessimisme et misanthropie, mais le pessimiste n’est pas nécessairement misanthrope. Sans doute il est naturel que celui qui ne voit pas l’univers en beau ne voie pas l’humanité en beau; mais, précisément pour cette raison, c’est ce grand et insaisissable coupable, l’univers, que le pessimiste philosophe rend responsable de la laideur morale des hommes, au même titre que de leur fréquente lai-
deur physique. Plus conséquent que le misanthrope, il n’est pas sans savoir qu’il a été fait de la même argile que les autres hommes : il ne se met donc pas au-dessus d’eux; s’il ne les admire pas, il ne s’admire pas davantage lui-même; s’il plaint son sort, il plaint aussi le leur. La conséquence morale peut être, tout au fond de lui, la douceur philanthropique, la pitié, la bienveillance universelle. Théoriquement, le pessimisme de Schopenhauer aboutissait à cette philanthropie; mais, en vertu de son tempérament plutôt que de son système, Schopenhauer, personnellement, fut malveillant et misanthrope. Le misanthrope accuse les hommes, comme si c’était leur faute; dans son orgueil, il s’élève au-dessus d’eux, il voit les travers d’autrui au grand complet et ne voit pas les siens. Conséquence : il s’isole dans son moi. Alceste veut fuir dans un pays bien désert,
Où d’être homme d’honneur on ait la liberté.
Si la gaîté des sanguins en fait plutôt des Philinte que des Alceste, c’est le contraire pour les nerveux tombés dans la mélancolie, qui tendent à se concentrer et à se fermer. Nous ne parlons, bien entendu, que des penchants ou mobiles sensibles, non de la misanthropie en action. Kant va jusqu’à dire à ce sujet : — « Celui qui se prive lui-même de la joie la souhaite difficilement aux autres. »
Goethe, à son tour, prétend que « la gaîté est la mère de toutes les vertus ». Le pasteur d’Hermas, un des vieux pères apostoliques, soutient « que la tristesse est sœur du doute, de l’hésitation et de l’irritation » : c’est la pire des dispositions et elle afflige le Saint-Esprit. Il oublie, ainsi que Kant et Goethe, de distinguer entre les tristesses, qui, comme les joies, sont infinies en nombre et en qualité : il en est de désintéressées, il en est de hautes, qui n’en sont que plus poignantes. Celles-là sont sans doute capables d’affaiblir et parfois de briser; mais, si elles tuent, c’est à la façon de ces maladies mortelles qui ne déshonorent point les malheureux qu’elles ont couchés en terre.
Maintenu dans de justes limites, le tempérament nerveux reste passionné et ardent sans être pour cela chagrin et malveillant. Joint à une intelligence supérieure, il fait le fond de la plupart des génies, surtout quand il s’associe soit à l’élément sanguin, soit à l’élément dit '< bilieux ». Aristote a môme prétendu que « tous les hommes éminents, soit dans la philosophie, soit dans la politique, soit dans la poésie et les arts, ont le tempérament mélancolique ». Il voulait désigner par là, non pas nécessairement la tristesse, ni l’humeur chagrine, mais une sensibilité profonde et grave, faite pour ressentir longuement les émotions, jointe à une intelligence capable de saisir le côté sérieux ou même
sombre de la vie. Au monument d’Albert, à Iiyde- Park, sont sculptées cent soixante-neuf figüres de poètes et d’artistes fameux. Ils ont un air évident de parenté, surtout les poètes, les musiciens et les peintres : cerveau développé, front élevé, au-dessous duquel le visage va diminuant, long cou, corps svelte. Le portrait de Sterne, par Reynolds, nous montre également un visage large par en haut et aminci par en bas, des yeux gris, vifs, un cou long, les ailes du nez minces, le visage pâle et le corps fluet : — A pale, thin per son of a man , — dit Sterne de lui-même. Le génie poétique et artistique comporte toujours une forte dose de tempérament émotionnel. « Le sentiment artistique, dit Stendhal, est proportionnel à l’aptitude à se passionner. » — « Un homme sans passion, disait Léopold Robert, est incapable de faire un artiste. » — L’inspiration n’est d’ailleurs qu’une émotion au service d’une idée. On sait comment Rouget de l’Isle composa la Marseillaise : — « Les paroles, disait-il à Monnier, venaient avec l’air, l’air avec les paroles. Mon émotion était au comble, mes cheveux se hérissaient. J’étais agité d’une fièvre ardente, puis une abondante sueur ruisselait de mon corps, puis je m’attendrissais et des larmes me coupaient la voix. »
Écoutez Goethe lui-môme, à qui l’on a fait une réputation de sérénité olympienne et même d’insensibilité, écoutez-le raconter comment il écrivait,
clans le feu cle l’inspiration poétique : — « Je courais quelquefois à mon pupitre sans prendre la peine de redresser une feuille de papier qui était de travers, et j’écrivais ma pièce de vers depuis le commencement jusqu’à la fin, en biais, sans bouger. A cet effet, je saisissais de préférence un crayon, qui se prête mieux à tracer des caractères, car il m’était quelquefois arrivé d’être réveillé de ma poésie de somnambule par le cri ou le crachement de la plume, de devenir distrait et d’étouffer à sa naissance une petite production. » Mozart enfant avait une telle sensibilité auditive que le son d’une trompette lui donnait des convulsions. A chaque instant du jour, il disait aux personnes qui l’entouraient : M’aimez-vous bien? et une réponse négative l’alfligeait beaucoup. Sa physionomie extrêmement mobile, jamais en repos, exprimait sans cesse la peine ou le plaisir. Depuis l’âge de trois ans, il fallut le surveiller pour qu’il ne s’oubliât pas au clavecin. Ce passionné était incapable de gouverner ses affaires et eut toute sa vie besoin d’un tuteur.
L’excès dans les émotions et leur disproportion à leur cause impliquent un manque d’équilibre dans les actions constructives et destructives du système nerveux. Grétry ne pouvait sentir l’odeur des roses sans en être malade. La femme d’un apothicaire tombait en syncope à l’odeur de l’ipécacuanha. Hippocrate parle d’un certain Nicanor qui s’évanouis-
sait au son d’une flûte. Il faut bien distinguer cette surexcitation morbide d’avec la sensibilité normale et régulière, qui tient à la qualité et à l’abondance du sang. Sanguis moderator nervorum. La vitalité des organes est d’autant plus grande qu’elle est plus indépendante vis-à-vis des excitations extérieures qui ne dépassent pas certaines limites. Toutes les réactions excessives sous l’influence de ces excitations ou de leur souvenir accusent lin défaut de vitalité organique. Si, par exemple, on est trop sensible aux excitations sensorielles, aux sons, aux couleurs, aux odeurs, cette excitabilité exagérée n’est pas plus un perfectionnement de la sensibilité, « que la contracture, dit M. Féré, n’est un perfectionnement du mouvement ». De môme pour les émotions. A l’état normal, elles provoquent des réflexes efficaces; ce sont des « génératrices d’actes utiles » ; poussées à l’excès, comme dans la colère ou la terreur, elles produisent des effets disproportionnés à leur cause et plus souvent nuisibles. Un animal qui a pris une forte dose de strychnine sans en mourir reste pendant plusieurs jours dans un tel état d’excitabilité qu’on peut provoquer un accès tétanique soit par un contact léger, soit par un bruit brusque, soit par une excitation lumineuse, soit par une émotion vive. Les caractères trop émotionnels sont de meme « strychnisés », sous l’influence des excitations les plus légères, ils réagissent pour ainsi
dire tétaniquement. Si le système sanguin et la force plastique ont une activité normale, ni trop grande, ni trop faible (ce qui suppose une réintégration compensatrice de la désintégration), le système nerveux et les actes qui en émanent sont, comme dit Trousseau, fixes, silencieux, réguliers, coordonnés; réciproquement, plus le système nutritif et les fonctions végétatives sont languissantes, plus le sang est dépourvu de parties organisables, par le manque d’une réintégration suffisante, plus les phénomènes nerveux sont mobiles, exaltés, irréguliers. Quand le système nerveux est trop surexcité, il s’affaiblit, et plus il s’affaiblit, plus il est surexcitable. Voilà le cercle vicieux où se débat le nervosisme : la « banqueroute physique » est au bout.