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CHAPITRE V

L’ACTIF A RÉACTION PROMPTE ET INTENSE RAPPORTS AVEC LE TYPE ARDENT « COLÉRIQUE »

Le tempérament actif est celui qui a tout ensemble la capacité et le besoin d’une grande dépense nerveuse et musculaire. Cette dépense étant une décomposition du protoplasme en éléments plus simples, le tempérament actif est celui qui est en prédominance de désintégration et qui peut suffire à ses dépenses. Selon que cette désintégration est rapide et intense, ou, au contraire, lente et modérée, on a deux types de tempérament actif; et cette subdivision, on le voit, n’a rien d’artificiel. Ajoutons que, dans l’activité, la vitesse et l’intensité vont fort bien ensemble, tandis qu’elles se séparent souvent quand il s agit de sensibilité. C’est que la sensibilité est l’action du dehors pénétrant en nous et n’y pouvant pénétrer très avant qu’à la condition d’avoir une certaine durée. Au contraire, l’activité motrice est notre propre énergie se détendant sur le dehors : plus la force qui lance la flèche est intense, plus son effet est rapide.

Examinons cl abord le mécanisme physiologique du tempérament actif. Il y a dans 1 être vivant une force motrice emmagasinée qui ne demande qu’à se dépenser dès que l’obstacle est levé et l’excitation fournie. Il existe des mouvements qui partent des centres nerveux et du cerveau, au lieu d’être une réponse aux excitations visibles du dehors; ce sont ceux que Bain appelle mouvements spontanés. Leur spontanéité n’est du reste qu’apparente et n’implique pas un pouvoir échappant au déterminisme; elle n’implique qu’un mouvement dont la cause est dans des excitations internes, non externes. En ce sens, l’activité spontanée est la caractéristique de la vie et du vouloir-vivre. On sait que cette activité se manifeste de bien des manières. Après le sommeil, par exemple, les forces se sont réparées et accrues, si bien qu'à un moment donné il y a un excédent qui demande à se décharger, comme ferait une machine électrique chargée de fluide; quand les excitations internes ont acquis assez d’intensité, le réveil se produit. On peut citer, comme second exemple, les mouvements spontanés de l’enfance, cet éveil de la vie. Les animaux jeunes ont une exubérance de force nerveuse; ils la dépensent de toutes manières : ils jouent, marchent, courent, bondissent, pour agir le plus possible et en tous sens. Ces mouvements sont encore des décharges provoquées par des

excitations internes. En troisième lieu, la sensibilité extérieure et l’activité motrice ne sont pas toujours proportionnelles, comme elles devraient l’être si les excitations externes étaient l’unique principe de la seconde. Le tempérament le plus actif et le plus remuant n’est pas toujours le plus sensible; chez certains caractères, il y a un besoin d’action ou de mouvement, et ce ne sont pas les plus faciles à impressionner ; chez eux le besoin d’activité est produit par les excitations du dedans au lieu d’être une simple réponse aux excitations du dehors. La grande énergie des échanges nutritifs chez ces tempéraments dépensiers produit un afflux du sangdans toutes les parties de l’organisme et, avec le sang, un afflux de force motrice. Les cellules vivantes sans cesse intégrées et désintégrées agissent et réagissent l’une sur l’autre, comme autant d’êtres vivants dont chacun tend à une exaltation de sa fonction propre. Cette vitalité intérieure plus puissante est précisément ce qui diminue l’impressionnabilité aux choses du dehors, tout en disposant à agir sur ces choses mômes pour y dépenser le tropplein d’énergie.

Tout acte musculaire rapide et intense implique une activité plus grande dans les nerfs et dans les muscles, par conséquent aussi une activité plus grande dans la circulation du sang; sinon, l’effort ayant rapidement épuisé nerfs et muscles, sa pro-

longation serait impossible. Le tempérament actif a donc une circulation active. Il en résulte encore que le sang doit s’oxygéner et se désoxygéner très rapidement. Il y a une surélévation correspondante dans le rythme respiratoire et dans la profondeur des inspirations. L’élimination des produits de désassimilation est en même temps activée. Donc, en somme, toutes les fonctions d’échange nutritif sont, dans leur ensemble, énergiquement stimulées.

La réaction de l’organisme sous les excitations externes n’est pas simplement équivalente aux forces incidentes : elle est une explosion, c’est-àdire un brusque transport de forces sur les points excités ou menacés. On a justement remarqué que les organismes capables, à un moment donné, d’une dépense de forces considérable, d’un effort instantané très puissant, ont dû plus facilement échapper aux causes de destruction et subsister dans la lutte pour la vie. Le tempérament actif est souvent explosif. Mais à ce mécanisme impulsif se trouve lié un mécanisme d’arrêt et d’inhibition, qui joue un rôle énorme dans la conduite. On sait comment se symbolise la fonction nerveuse et mentale réduite à sa forme la plus simple. Une excitation produite sur un nerf sensitif éveille une cellule sensorielle, qui se décharge sur une cellule motrice en relation avec elle ; la décharge

descend par le nerf moteur et contracte le muscle. Cette contraction, à son tour, se fait sentir dans une seconde cellule sensorielle voisine de la première, et si cette seconde cellule se décharge sur l’autre, il en résultera un nouveau circuit analogue au premier, aboutissant à recommencer ou à maintenir la contraction du muscle. Si c’était là tout le mécanisme nerveux et s’il n’y avait aucun effet d’arrêt, on aboutirait à cette conséquence que tout mouvement une fois commencé ou que toute contraction musculaire une fois produite ne s’arrêterait que lorsque les organes seraient épuisés. C’est ce que M. William James a mis en lumière et ce qui, selon M. Pierre Janet, se produit dans la catalepsie. Le bras contracté envoie alors aux centres une sensation de contraction qui, à son tour, se réfléchit sur le muscle par les nerfs moteurs, et on tourne ainsi dans un cercle. Nous serions tous cataleptiques, dit M. James, et nous n’arrêterions jamais un mouvement commencé (comme l’hypnotisé qui tourne continuellement sa main droite autour de sa main gauche), s’il n’y avait pas d’autres changements nerveux simultanés qui aboutissent à inhiber la contraction et le mouvement: « L’inhibition n’est donc pas un accident, mais un élément essentiel et constant dans notre vie cérébrale. » Toute excitation produisant dans le système nerveux deux effets, l’un de décomposition moléculaire, l’autre de répa-

ration, c’est au premier qu’est lié l’effet moteur; c’est au second qu’est lié l’effet d’arrêt. On comprend, en effet, que les deux travaux moléculaires, l’un positif et aboutissant au mouvement, l’autre négatif et aboutissant à emmagasiner des forces de réserve, produisent des effets opposés. Dès lors, excitez certains centres qui président plus particulièrement au mouvement, vous provoquerez la désassimilation ; excitez au contraire les fonctions assimilatrices, vous diminuerez ou arrêterez les fonctions motrices. Dans ces derniers temps, on a pu démontrer que les phénomènes d’arrêt ou d’inhibition sont accompagnés d’une augmentation du trophisme des tissus; quand un centre nerveux est le siège de ce travail de réorganisation, il oppose une résistance parfois insurmontable au passage des impulsions motrices, parce que celles-ci impliquent précisément un travail tout opposé de désorganisation. Dans l’animal sain, les impulsions volontaires, parties du cerveau antérieur, doivent préalablement neutraliser, en tout ou en partie, la résistance du cerveau moyen et ses inhibitions, pour aboutir à une manifestation visible de mouvement. M. Fano enlève à une tortue palustre la voûte des lobes optiques. La tortue manifeste alors une grande inquiétude et une vivacité inusitée : elle tourne, va et vient rapidement. La frappe-t-on sur le dos pendant qu’elle chemine, au lieu de se retirer sous son

écaille, comme l’ont les tortues normales, elle hâte sa course et gambade de manière à faire mentir sa proverbiale torpeur. 11 y a donc diminution des effets d’arrêt provenant' des lobes optiques. Chez les tortues ainsi opérées, le temps de réaction aux

împiessions sensorielles est aussi beaucoup plus court qu’à l’état normal. La réaction prend la forme explosive, et, en quelque sorte, colérique. Les inhibitions venant du cerveau moyen sont donc bien la cause de cette lenteur qui, à l’état normal rend la tortue « flegmatique ». Dans un animal,’ séparez la moelle épinière du cerveau, son excitabilité reflexe augmentera et la plus légère excitation produira des mouvements explosifs et convulsifs • les lobes frontaux ont ainsi un effet d’arrêt sur les centres de la moelle; cela signifie que la dépense nerveuse dans les lobes frontaux favorise, en revanche, la réintégration dans les centres inférieurs. Pour faire attention à tel objet, par exemple à un son ointain, il faut arrêter les mouvements capables de ( istraire et suspendre les sensations antagonistes : on permet ainsi a la perception du son de s’organiseren d autres termes, il faut désintégrer certains centres et laisser les autres se réintégrer. Représentez vous le système nerveux comme un ensemble de bat tenes électriques, les unes principales, les autres secondaires, toutes reliées entre elles et ni par des courants en sens opposés : les cent

jouent le rôle de ces batteries; chacun d’eux, sous une certaine excitation, se charge de l’énergie dont il se déchargera sous une excitation différente. De là les effets d’explosion et les effets d’arrêt. On voit que la théorie de l’inhibition se rattache à la doctrine générale que nous avons exposée sur « l’anabolisme » et le « catabolisme ». On a comparé aussi l’arrêt ou inhibition aux phénomènes physiques d’interférence ; chacun sait que deux formes d’ondulation peuvent se neutraliser quand elles sont à des phases opposées : deux sons, en s’ajoutant, peuvent produire le silence, deux rayons lumineux, l’obscurité ; de même, deux impulsions nerveuses peuvent produire l’arrêt d’un mouvement. Dans ce dernier cas, l’énergie qui ne se manifeste pas à l’extérieur sous forme de mouvement de masse, sert à triompher des affinités chimiques qui s’opposent à la formation de composés plus complexes, comme le protoplasme; en d’autres termes, l'arrêt de mouvement favorise comme nous l’avons dit, la reconstitution nutritive1.

Les actifs à réaction prompte et intense, chez qui les inhibitions sont peu développées et peu durables, répondent assez à ce que les anciens appelaient le tempérament « colérique » , c’est-à-dire bilieux :

(I) Voir Gaskell. Recherches sur le rythme et la physiologie des nerfs du cœur, dans les Archives de physiologie normale et pathologique, série 4, t. I, p. ü6. Paris, 1888. — Fano et Fayod. Archives italiennes de biologie , p. 143. Turin, 1888. Rivista di /ilosofia scientifica, t. IV,

mais il ne faut pas attribuer ici à la bile un rôle qu'elle n’a point. Chez les sanguins, le sang joue certainement un rôle dominateur; chez les prétendus bilieux, la bile joue un rôle secondaire. Chez ces derniers, nous l’avons vu, il y a rapide consommation d’oxygène ; le mouvement d’échange intime (ou métabolisme) est prompt et actif, la dépense prédomine , mais le système musculaire a l’énergie nécessaire pour y suffire. Le sang est moins riche en globules que chez le sanguin . On dit que les bilieux ont le « sang chaud » ; il est en effet naturel que l’intensité des échanges chimiques développe une certaine chaleur, qui se fait sentir surtout au cerveau. Carlyle, au lieu de : mon tempérament , disait : ma température. Si la face du « bilieux » est d’ordinaire pâle, c’est précisément parce que son sang est vite désoxygéné par la prédominance de la désintégration ; si sa peau est souvent olivâtre et brune, c’est que le pigment, produit de désintégration, est abondant; le môme motif entraîne la couleur généralement noire et brillante des cheveux et des yeux. Le corps est robuste, mais sec. Tout traduit aux regards le mouvement intense des échanges vitaux. Dans les pays chauds, l’influence d’une ardente insolation précipite encore le mouvement intestin : de là ce tempérament bilieux ou nervo-bilieux si fréquent parmi les peuples du Midi et de l’Orient.

Chez les actifs ardents, la rapidité des échanges vitaux entraîne celle des fonctions digestives, ainsi qu’une respiration ample; elle entraîne aussi le besoin d’un sommeil réparateur, ordinairement profond. Les traits sont fortement accusés et mobiles; la physionomie est caractéristique : parfois la fixité de la pensée, attachée énergiquement à son but, donne aux yeux une impression spéciale d’ardeur. Le système musculaire est le plus souvent solide; l’embonpoint est assez rare, grâce à l’activité dépensière de l’organisme. Les émotions déterminent de la pâleur plutôt que de la rougeur, et souvent aussi elles retentissent sur le foie. C’est ce dernier fait qui avait frappé les anciens.

L’activité vive et intense, poussée à un haut degré, prend le caractère franchement explosif, qui peut, en face d’obstacles, aller jusqu’à la violence ; de là, dans beaucoup de cas, le penchant à l’irascibilité. Certains caractères irritables ressemblent à ces personnes qu’un physicien a chargées d’électricité et dont on ne peut toucher même le bout du doigt sans en tirer une étincelle. « Mon domestique, dit Alfieri, entre pour arranger mes cheveux comme à l’ordinaire, avant d’aller me coucher; en me serrant une boucle avec son fer, il me tire un cheveu assez fortement ; sans dire un seul mot, je me lève, plus prompt que la foudre, je prends un chandelier et le lui lance à la figure. » Alfieri ne savait pas

contenir l’explosion de sa passion. Devenu amoureux fou, « je me trouvai, dit-il, dans la dure et ridicule nécessité de me faire attacher sur une chaise pour m’empêcher de sortir de chez moi et de retourner chez ma maîtresse. Les attaches étaient cachées sous un grand manteau dans lequel j’étais enveloppé, et elles ne me laissaient libre que d’une seule main pour lire, écrire et me frapper la tête ». Michel-Ange était bilieux, violent, énergique, indomptable. Passionné pour son art, il mangeait à peine, se relevait la nuit pour travailler, souvent se jetait tout habillé sur son lit. Et il travaillait avec une rapidité qui touchait à la frénésie. « Il était entraîné, dit Benvenuto Cellini, par certaines fureurs admirables qui lui venaient en travaillant. » Biaise de Vigenère raconte qu’il vit Michel-Ange, sexagénaire, abattre plus d’écailles d’un marbre très dur en un quart d’heure que n’eussent pu faire trois jeunes tailleurs de pierre en trois ou quatre. « Il y mettait une telle impétuosité et force que je pensais que tout l’ouvrage dût s’en aller en pièces. » Comme tout ce qui est explosif, l’activité des vifs trop impétueux et trop peu « inhibiteurs » est souvent d’une durée d’autant moindre que la décharge a été plus intense et plus rapide. Dans ces conditions on conçoit que l’épuisement nerveux se produise bientôt, à moins qu’on ne soit doué, comme Michel- Ange, d’une constitution extraordinairement ro-

buste, et qu’on ne soit soutenu par la passion de son art.

Lorsque le grand mouvement des échanges intimes qui caractérise les ardents n’aboutit pas à se décharger sur les muscles (par l’insuffisance relative du système musculaire ou par toute autre cause), il est obligé de se dépenser intérieurement dans le cerveau et les organes. L’activité est moins prompte, mais elle reste intense. De là ces passions brûlantes et concentrées qu’on rencontre surtout dans le Midi ; ces colères refoulées à l’intérieur qui attendent des années l’occasion de se satisfaire ; cet esprit vindicatif qui consume intérieurement et couve comme le feu sous la cendre :

Non sanguine and diffusive lie,

But biliary and intense,

dit Carlyle.

En face des obstacles, les actifs ardents ne sont pas hommes à céder, ayant toujours besoin de dépenser leur énergie, soit sur le moment même, soit plus tard. Le courage de tempérament — nous ne disons pas de raison et de caractère — - vient souvent de là. Il est dû, pour les neuf dizièmes, à la nature, et prend diverses formes selon les constitutions, mais il suppose toujours un ton élevé du système nerveux et une direction désintégrative plutôt qu’intégrative. Exhorter un homme naturel-

lement lâche à être courageux, dit Bain, c’est perdre ses paroles. Vous pourrez bien, dans une circonstance donnée, l’animer en lui montrant qu’il n’y a aucun danger, et surtout en prenant vous-même un air d’assurance contagieuse, mais, dans le fond, il aura toujours peur. Chez les animaux, le courage est une qualité de nature, liée surtout au tempérament dépensier et moteur qui, nous le verrons, est la caractéristique des mâles.

En face des autres hommes, les actifs ardents peuvent être enclins au despotisme. Il existe ce que Maine de Biran, songeant à Bonaparte, appelait des « despotes de nature », qui, forts du sentiment qu’ils ont de leur grande « puissance radicale ou de tempérament », dédaignent tous les moyens indirects d’agir sur leurs semblables : ils ne veulent ni vaincre l’intelligence, ni gagner le cœur ; ils fascinent et maîtrisent; c’est l’animal qui parle à l’animal et le jette à ses pieds; dans tout tyran, il y a un dompteur. « Les genoux fléchissent naturellement lorsque le cœur se tait et se révolte; les ordres sont exécutés sans que l’esprit et la volonté aient part à l’exécution. » Ainsi parlait le sous-préfet de Bergerac, qui devait bientôt, courageusement, signer avec Laîné l’adresse des cinq. Il avait, lui, le courage du nerveux et du cérébral, fait d’idées et de sentiments intérieurs, non de force explosive.

Selon Kant, le tempérament « colérique » est le

moins heureux de tous, « parce que c’est celui qui rencontre le plus d’opposition ». Mais cela est vrai seulement des volontés à forme violente et agressive. L’énergie intense de la volonté, surtout quand elle est liée à l’énergie du pouvoir d’arrêt et de maîtrise, n’est pas en elle-même un obstacle au bonheur ; tout au contraire. En permettant de réagir contre la sensibilité, elle permet de diminuer les peines et de détourner l’attention vers des idées qui rassérènent. Le sentiment même de l’énergie engendre naturellement la confiance et l’espérance : c’est un ressort que rien n’abat. Aussi les volontés fortes et actives sont-elles plutôt disposées à l’optimisme qu’au pessimisme. Quand on s’est donné une tâche, imposé une œuvre, on n’a pas le temps de s’attarder aux rêveries mélancoliques et aux méditations découragées : on va devant soi et, en vivant, on sent le prix de la vie.

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