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BANQUEROUTE DE LA BOURGEOISIE REPUBLICAINE

Pour tenir en échec le socialisme collectiviste et le cléricalisme tout à la fois, pour faire reculer l'antisémitisme, avant-garde du jésuitisme pur, il aurait fallu un parti radical solidement constitué, fondé sur une doctrine sociale ou tout au moins sur une doctrine politique dont il ne se serait pas laissé détourner; il aurait fallu un parti assez clairvoyant pour reconnaître tout de suite les pièges de l'ennemi et pour ne pas s'y laisser prendre. Malheureusement, ce parti n'existait pas. Non seulement les radicaux ont reculé devant l'idée de s'organiser en parti social, mais ils se sont effrités, ils se sont effondrés comme parti politique. L'affaire Dreyfus a été leur pierre de touche; elle a marqué leur dissolution.

Jusque-là le parti radical s'était fait le gardien de la société laïque contre les empiétements de la société religieuse; il avait sans cesse manifesté son intransigeance dans la question de la subordination du pouvoir militaire au pouvoir civil ; il avait toujours affirmé la liberté de conscience, la liberté de pensée, l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction de races et de croyances.

En 1889, dans sa lutte contre le boulangisme il s'était affirmé avec une énergie violente, excessive même, recourant pour abattre l'ennemi à des moyens condamnables, allant jusqu'à accepter la coopération devant la haute cour du magistrat indigne qui alors prostitua sa robe pour un siège de procureur général, et qui depuis s'est enlisé dans son rôle infâme de policier sans nom.

On était donc en droit, devant cette attitude récente, d'espérer que la bourgeoisie républicaine serait prête à repousser toutes les nouvelles attaques, tous les nouveaux assauts qui pourraient lui être livrés. Or, comme si elle eût épuisé en 1889 son reste d'énergie, de force combattive, elle n'a plus montré que désorganisation et faiblesse quand la réaction est revenue à la charge sous la formule antisémite.

A ce moment, où le danger apparaissait culminant, les forces de la résistance bourgeoise se sont évanouies. On avait résisté au général Boulanger qui, si même il a eu les intentions qu'on lui a prêtées, était un péril moindre parce que personnel et par suite plus facile à abattre. Mais quand l'antisémitisme, derrière lequel l'armée jésuite se concentrait, s'est efforcé, en conquérant les uns, en terrifiant les autres, de dominer les pouvoirs publics et d'infester moralement les masses. Quand il est entré ouvertement dans l'arène, et cela sous une forme d'autant plus dangereuse qu'elle est anonyme, le parti opportuniste et le parti radical, c'est-à-dire à quelques individualités près toute la bourgeoisie républicaine, ont refusé de faire tête à l'ennemi, et ils sont descendus au dernier degré de l'abandon, de la lâcheté, de la turpitude, en présence de l'affaire Dreyfus. On eût dit qu'ils voulaient enlever tout remords aux acteurs du boulangisme en mettant en évidence le degré de décomposition auquel pouvait atteindre le parlementarisme français.

Da-jas cette banqueroute de toutes les énergies républi-

caines, un seul parti, le parti socialiste, a sauvé l'honneur républicain et l'honneur national.

Non! certes! qu'il ait échappé à la tare parlementaire. Dans les débuts, lui aussi a eu peur de Rochefort et a refusé de prendre rang parmi les défenseurs de la justice et de la vérité. Quelques-uns de ses membres ont seuls osé se séparer de la majorité lors de l'affichage du faux Cavaignac, et encore ne se sont-ils élevés ce jour-là que jusqu'à l'abstention.

Mais le parti socialiste avait à sa tête un grand citoyen, un noble cœur doué d'un immense talent, Jean Jaurès, lequel, avec son ami Gérault-Richard, a engagé résolument la lutte et a porté des coups décisifs à l'ennemi.

Sans tenir compte ni de ses intérêts électoraux propres, ni de^cette chose éminemment décevante et illusoire, l'intérêt électoral momentané d'un groupe; voyant l'avenir qui grandit les vaincus d'une cause juste; sans écouter personne, sans se plier sous aucune discipline rapetissante; guidé par l'intérêt réel, supérieur, de la France, delà République, de la classe prolétarienne, de l'humanité, il a couru à la brèche et il a engagé le combat.

Jusque-là le parti socialiste ne se distinguait guère des autres. Jaurès agissait en son nom propre comme Clemenceau, comme Trarieux, comme Scheurer-Kestner, comme Pressensé, comme Cornely, et son action ne démontrait pas plus la vitalité du parti socialiste que celles de Clemenceau et de Trarieux ne démontraient la vitalité du parti radical ou du parti modéré.

Jaurès, en effet, n'était pas seul à lutter : comme lui, individuellement, combattaient des bourgeois éminents, des savants illustres, des littérateurs, des politiques, dont aucun n'était socialiste et dont l'action sur le pays a été aussi puissante que la sienne.

Mais ces hommes de cœur, ces hommes de bien, s'ils ont contribué pour une large part, pour la plus large part

peut-être, à la défense de la vérité, n'ont entraîné aucun parti politique derrière eux. Ils ont accompli une œuvre individuelle de justice ; mais ils n'ont pas, en vue du lendemain, réussi à organiser une armée, et en dehors de ces glorieux isolés, les représentants officiels de la bourgeoisie dite républicaine, radicale ou progressiste, ont été misérablement au-dessous de leur rôle.

Au contraire, au généreux appel de Jaurès, l'armée socialiste, sinon tous les chefs, a répondu. Les hésitants ont repris leurs places de combat, et le parti a fini par offrir un corps de bataille prêt à affronter l'ennemi.

A partir du faux Henri la différenciation se fait. Le parti socialiste en masse devient révisionniste tandis que les radicaux n'avancent qu'en rechignant. Brisson rencontre dans son propre ministère tous les obstacles imaginables, obstacles qui l'ont empêché de profiter de la découverte du faux pour frapper un grand coup et qui ont donné le temps à l'ennemi de se ressaisir.

Si donc nous devons glorifier les citoyens courageux qui n'ont pas hésité à jouer leur vie politique et même leur vie proprement dite pour la défense de la justice et du droit, nous pouvons cependant constater qu'au point de vue politique un seul parti s'est affirmé : le parti socialiste groupé derrière Jaurès, parti auquel se sont joints tous les anarchistes sans exception.

Sans doute c'est Jaurès à qui revient le grand honneur d'avoir entraîné les socialistes, de les avoir nettement séparés de la honte antisémite, de leur avoir appris à juger Rochefort, de les avoir menés au combat en lesélectrisant par le feu de sa parole convaincue, en même temps que, par sa brochure divinatoire (( les preuves », il les éclairait de sa puissante logique. Ce mérite saurait d'autant moins lui être refusé qu'on a vu plus tard, par le manifeste de Jules Guesde et de Vaillant, où des sectaires étroits, incapables d'élargir leur formule et de féconder leur

pensée par les faits extérieurs, auraient mené sans lui leur parti.

Mais Trarieux aussi a déployé du talent et de la conviction; mais Yves Guyot et Joseph Reinach aussi ont discuté avec persistance, compétence et énergie; et cependant si les uns et les autres, par la contagion de la foi sincère, ont suscité des adhésions nombreuses à la cause du vrai, aucun d'eux n'a eu d'action politique. Ils ont agi comme individus sur des individus. Leur action a été grande, belle et féconde; ils ont groupé des indépendants autour d'eux, des hommes de bien pris indistinctement dans tous les partis, et jusque dans le parti catholique comme Gornely et M. Hervé de Kérohant; mais ils n'ont déterminé aucune adhésion de groupe, aucune adhésion générale.

Jaurès, au contraire, malgré les hésitants du début, malgré les réfractairesde la fin, a non seulement entraîné le socialisme parlementaire, mais a animé de son souffle toutes les masses socialistes de France. C'est avec ces masses que l'on a pu soutenir la lutte contre les forces du passé; c'est grâce à elles qu'il a été possible de défendre non seulement les conquêtes républicaines, mais la République elle-même menacée par les efforts de toutes les réactions coalisées manœuvrant sous la direction occulte des jésuites.

Contrairement à ce qui s'est passé dans le parti opportuniste et dans le parti radical, où il y a eu de nobles actions personnelles, mais aucune action collective, il y a eu ici une action collective énergique, puissante, continue, contre laquelle n'ont rien pu quelques personnalités étroites malgré l'influence qu'elles avaient exercée jusque-là sur leurs groupes respectifs.

C'est à Jaurès qu'on le doit certainement et il mérite à cet égard une reconnaissance infinie de quiconque, socialiste ou non, aime passionnément la République et la liberté. Mais s'il a pu obtenir ce résultat, c'est qu'il y a

dans le pays des masses socialistes sur lesquelles il agissait, tandis que Zola, Clemenceau, Trarieux, Scheurer- Kestner, Joseph Reinach, Yves Guyot, Cornely, n'agissaient que sur des individualités sans lien entre elles, sans conscience commune, sans groupement antérieur.

La campagne qui se livre depuis dix-huit mois a été féconde entre toutes. Elle fera peut-être bénir un jour, par la victime elle-même de toutes les iniquités combinées dont demeure effrayée la conscience hnmaine, les maux qu'elle a soufferts, maux comparables, par leurs conséquences nationales, à ceux que subit il y a dix-neuf cents ans le coreligionnaire de Dreyfus dont les peuples ont fait un Dieu. Cette campagne a montré les méandres de notre société bourgeoise, la pourriture, le cloaque des intérêts privés, ces poisons qui s'infiltraient lentement dans l'âme nationale sans que personne s'en doutât, et qui tout d'un coup ont été mis en pleine lumière.

Il faut bien le constater toutefois, en dehors des groupes socialistes, et aussi de certains hommes de^^cœur isolés, cette campagne n'a rencontré qu'indifférence dans le public; elle n'a fait naître aucun de ces grands mouvements d'indignation qui, il y a un demi-siècle, auraient ébranlé un trône. Les cléricaux, les militaristes, les antisémites, les nationalistes ont pu tout à leur aise élever sur le pavois les prévaricateurs et les traîtres, menacer de mort les héros et tenter même de réaliser leurs menaces sans que personne y ait mis obstacle, leur ait barré le chemin. En d'autres termes, s'il existe encore en France, dans les masses, en dehors du socialisme, des hommes qui aiment la République et la justice, ce sont des républicains platoniques, incapables d'aucun effort pour les défendre, et même privés de la clairvoyance qui leur serait nécessaire pour apercevoir les dangers qu'elles courent. Ily a encore des électeurs qui, au gré des rivalités locales, votent pour

les candidats qualifiés libéraux, progressistes ou radicaux. .Mais ils ne se préoccupent pas de leurs principes, et ne réclament de leurs élus que la plus grande part de la prébende administrative. En réalité, il n'y a plus ni radicau.x, ni républicains. Les masses ont perdu le sens vivant de la Révolution, et pour qui a assisté comme l'auteur de ces lignes au.\ magnifiques enthousiasmes qui les animaient de 1871 à 1878, cette vérité apparaît tristement que l'âme républicaine est morte.

Morte oui! mais pour ressusciter. Pendant qu'opportunistes et radicau.x s'acheminaient inconsciemment vers le sépulcre comme des vieillards décrépits; pendant que, profitant de cette décrépitude, l'ennemi éternel, l'Eglise, reprenait l'offensive par le cri de « Mort aux Juifs » et par le crime qui a envoyé un innocent au bagne, un groupe nouveau se formait, vivant, actif, enthousiaste, mû par le grand souffle révolutionnaire, guidé par des hommes de foi, parmi lesquels je n'hésite pas à ranger ceux-là mêmes dont une conception trop peu vaste, trop peu géniale des intérêts du peuple, a entraîné le schisme momentané : le groupe socialiste.

A l'heure actuelle, par suite de cette évolution longtemps larvée aujourd'hui manifeste, il ne reste plus que deux armées en présence : d'une part, l'armée noire menée par la soutane et par l'uniforme; l'armée des jésuites, du pape, de l'obscurantisme, de la foi aveugle; l'armée de l'inquisition, de la rétrogradation, du passé contempteur de toute liberté; l'armée de l'asservissement de la conscience humaine; et d'autre part, l'armée des prolétaires qui réclament leur part de soleil, qui veulent vivre, qui sont fermement attachés aux conquêtes de la Révolution sur lesquelles seules l'avenir peut se greffer; l'armée de l'avenir, l'armée du progrès, l'armée du socialisme révolutionnaire.

Cette situation nouvelle était de nature à puissamment émouvoir quiconque, adversaire de la nuit catholique et de l'oppression militaire, redoutait aussi le collectivisme, ce qui était mon cas.

La société moderne, vieillie plus vite que ses devancières par suite de la plus grande intensité de vie de notre siècle, est déjà bien près de la tombe, et il n'est pas nécessaire d'être grand clerc pour reconnaître qu'une société nouvelle se prépare. Que sera-t-elle? Il est impossible sans doute de le prévoir avec quelque précision dès aujourd'hui ; mais, on peut l'affirmer sans courir de grands risques d'erreur, elle fera franchir à notre espèce une étape nouvelle sur le chemin du droit, de la justice, de la liberté, du bonheur humain.

Si, également éloigné des diverses solutions qui s'offrent, on ne peut se déterminer ni dans un sens ni dans l'autre, faudra-t-il donc en haine du collectivisme aller à la réaction cléricale et militaire, ^soit activement comme l'ont fait quelques-uns, soit tout au moins par une abstention presque aussi funeste? Ou bien, ne pouvant hésiter entre le passé et l'avenir, quelques craintes que l'avenir inspire, ne devrat-on pas faire taire ses objections intimes et arborer les couleurs de la République sociale?

Telle a été l'alternative que brutalement l'affaire Dreyfus a posée devant nous, et, comme tout homme de cœur, j'ai éprouvé devant cette alternative des hésitations poignantes. J'en arrivais à ne plus connaître où était le devoir.

Si les craintes que j'avais conçues à propos du collectivisme étaient fondées; si celui-ci devait engendrer la stagnation et la rétrogradation du genre humain; et si par la défaillance des partis républicains bourgeois les collectivistes étaient seuls en situation de barrer la route à l'armée des bûchers et de l'abêtissement universel, nous nous trouverions donc en présence de deux voies égale-

ment funestes, de deux voies aboutissant l'une et l'autre à une fondrière. Tmit espoir de progrès fécond serait perdu; il ne resterait plus au penseur épris du juste et du beau, en présence de la nuit qui s'ouvrirait devant les hommes pour une durée indéterminée, qu'à imiter les grands stoïciens de Rome sinon en se réfugiant comme eux dans la mort proprement dite par le suicide, du moins en cherchant le repos dans le scepticisme absolu, le doute universel, cette désespérance complète qui est plus douloureuse que la mort et qui représente comme un suicide de l'âme.

On ne se résigne pas aisément à de pareilles conclusions. Lorsqu'on sent encore en soi un souffle de vie morale, une inextinguible soif de justice, un amour incommensurable pour la vérité, on ne renonce pas ainsi en une heure à tout ce qu'on a cru, à tout ce qu'on a aimé, à ce qui a été le mobile unique d'une existence entière. On est, dès lors, amené à faire un retour sur soi-même, à reprendre l'étude des questions étudiées déjà, à revoir ses conclusions antérieures. C'est ce qui, au moment où je me croyais devenu à jamais étranger aux choses de la politique, m'a remis la plume à la main. La! société ne m'offre plus que deux camps, le camp de la réaction d'un côté, le camp des socialistes de l'autre. Jamais je n'irai à la réaction. Je la connais. Je sais ce qu'elle nous apporterait si elle pouvait triompher. Si même persistaient toutes mes incertitudes, toutes mes craintes à l'égard du collectivisme, je préférerais encore celui-ci au cléricalisme. 11 n'a pas fait ses preuves, tandis que son antagoniste a fait les siennes. Avec le socialisme, je courrais encore la chance heureuse de me tromper, et je préférerais cette chance à l'enfer social certain que le cléricalisme nous réserverait.

Et puisque décidément il me fallait renoncer à l'espérance d'une société qui conserverait sa forme bourgeoise

en se 'prêtant à la diffusion infinie du capital, ou tout au moins à la constitution d'un parti socialiste libéral qui travaillerait à son évolution; puisque la constitution d'un tel parti m'apparaissait désormais comme une chimère, là loi même de mon intelligence m'imposait le devoir de passer de nouveau les théories collectivistes au crible de ma raison. Si, après avoir reproduit mes objections anciennes, j'arrivais à en trouver la solution; si le collectivisme cessait de m'apparaître comme une doctrine de réaction inconsciente; s'il m'apparaissait, au contraire, comme comportant des espérances de progrès et d'épanouissement, je marcherais bien plus allègre dans la voie que les circonstances me paraissent commander. Cette étude nouvelle, je l'ai faite et je la livre aujourd'hui à l'appréciation de mes contemporains.

Dans ia partie de cet ouvrage qui va suivre, je reproduis mon argumentation de 1890 et dans la dernière partie j'exposerai mes conclusions dernières.

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