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THEORIE DU COLLECTIVISME

L'argumentation, dont s'est servi Karl Marx, vrai fondateur de l'école collectiviste moderne, pour justifier sa conception sociale, repose sur deux bases : la théorie de la valeur et la loi des salaires formulée par Lasalle et à laquelle ce dernier a donné le nom de loi d'airain.

D'accord sur ce point avec l'économie politique orthodoxe, Marx admet pour les objets fruits du travail humain deux sortes de valeurs, la valeur d'usage et la valeur d'échange.

Leur valeur d'usage est tirée de leurs qualités intrinsèques et des services que ces qualités les mettent à même de rendre. Considérés à ce point de vue les objets ne peuvent pas se substituer les uns aux autres : une livre ie viande ne remplacera jamais un chapeau ; une bouteille le vin ne pourra jamais faire l'oflicc d'une bouteille de 'crnis.

Leur valeur d'échange, au contraire, provient de ce que )lusieurs objets dont l'usage est différent — et précisé-

ment parce que leur usage est différent — peuvent s'équivaloir et s'échanger les uns contre les autres.

La valeur d'échange étant la seule intéressante à analyser au point de vue économique, c'est elle que l'on désigne lorsque, par abréviation, on emploie le mot valeur sans l'accompagner d'aucune épithète.

Si un travailleur a produit deux objets semblables dont l'un lui est inutile, deux chapeaux par exemple ; si un autre travailleur a produit, de son côté, deux objets différents des précédents mais identiques entre eux, deux livres de viande je suppose, dont l'une sera par hypothèse inutile à sa consommation propre, il sera tout naturel que ces deux travailleurs troquent une livre de viande contre un chapeau. De là l'échange.

Comme d'ailleurs on devient d'autant plus apte à un travail qu'on le pratique davantage; comme dès lors, en se spécialisant, l'homme en arrive à une production beaucoup plus abondante que s'il voulait fabriquer tout ce dont il a besoin, cette spécialisation devient la règle; la division du travail s'établit partout, et chacun produisant des objets non plus en vue de sa consommation personnelle mais dans le but de les échanger, l'échange se généralise.

Mais il ne suffît pas de fabriquer des objets en vue d'un échange ultérieur; il faut encore une règle qui permette d'établir dans quelles proportions, suivant quels rapports, les échanges pourront s'opérer. Combien de livres de viande obtiendrai-je en échange d'un chapeau? Combien de litres de vin me cédera-t-on en échange d'un litre de vernis? telle a dû être pour les sociétés humaines la première question à résoudre. C'est ici qu'intervient la notion de la valeur.

De même qu'en chimie on définit les équivalents : « les rapports suivant lesquels les éléments se substituent les uns aux autres dans les combinaisons chimiques, » de môme en économie sociale on doit définir la valeur : « le

rapport sui\ant lequel les objets échangeables, c'est-à-dire les marchandises, se substituent les uns aux autres sur le marché universel. »

Lorsqu'on a voulu procéder à la détermination des poids et des volumes, on a pris une unité de mesure arbitraire

— en France, le gramme pour les poids, le litre pour les volumes; — lorsqu'on a voulu, en chimie, déterminer les équivalents des corps, on a adopté également une unité arbitraire et conventionnelle, l'équivalent de l'hydrogène.

— De même pour la mensuration des valeurs on a dû recourir à une marchandise prise pour unité, et l'on a adopté comme telle l'or ou l'argent.

Nous pouvons donc simplifier la définition précédente et la remplacer par celle-ci : (( la valeur d'un objet est représentée parles poids d'or ou d'argent contre lesquels cet objet peut être troqué. »

Les deux définitions ne sont cependant pas identiques, elles ne sont qu'équivalentes. Elles sont analogues aux deux définitions que l'on donne en physique de la densité.

Lorsqu'on veut définir la densité en se plaçant à un point de vue tout à fait général, on dit que celle-ci représente le rapport existant entre les poids, des différents corps considérés à volume égal.

Lorsque, au contraire, étant moins synthétique, on veut tenir compte de l'unité adoptée — le poids de l'unité de volume d'eau — on dit que la densité d'un corps est représentée par le poids de ce corps sous l'unité de volume, i centimètre cube d'eau pesant i gramme, si un centimètre cube d'or pèse i8 grammes, la densité de l'or sera de i8. Dans ce cas, il est plus scientifique d'employer, au lieu du mot densité réservé à la formule générale, le mot poids spécifique.

De même dans la science économique la définition générale représente la notion de valeur, et la définition spéciale représente la notion de prix.

La valeur est le rapport suivant lequel les marchandises se substituent les unes aux autres sur le marché universel.

heprix est donné par le poids du métal précieux contre lequel peut s'échanger une marchandise.

Mais de même aussi que les notions de densité et de poids spécifiques sont assez rapprochées pour permettre aux physiciens d'employer indifféremment l'une ou l'autre de ces expressions, de même en matière économique les notions de valeur et de prix sont assez voisines pour qu'on puisse employer indifféremment l'un ou l'autre de ces termes.

Jusqu'ici rien de particulier à noter dans la doctrine de Karl Marx, rien que tous les économistes n'aient dit avant lui. Où se produit la dissidence, c'est dans la base qui doit servir à fixer la valeur de chaque objet.

Aux yeux des économistes il n'y en a pas d'autre que la loi de l'offre et de la demande. Un objet, selon eux, vaut ce que l'acquéreur consent à le payer et ce dont se contente le possesseur pour le vendre.

Marx répudie cette théorie. Dire qu'un objet vaut ce que l'acquéreur consent à en donner et ce dont le vendeur se contente pour le céder, cela revient d'après lui à cette tautologie : (( un objet vaut ce qu'il vaut. » 11 cherche une autre base plus précise, plus scientifique, et il croit la trouver dans la quantité de travail humain nécessaire à la production des différentes marchandises. Il entend par travail humain — ceci est important à noter — celui qui est exécuté a avec le degré moyen d'habileté et d'intensité, et, dans des conditions qui, par rapport au milieu social donné, sont normales. »

En d'autres termes un objet peut être échangé contre un autre qui a exigé pour être produit le même temps de travail social moyen. Si je paie un chapeau i8 francs par exemple, cela signifie, selon Karl Marx, qu'il a fallu pour le produire six fois plus de temps qu'il n'en a fallu pour

extraire du sol un gramme d'or dont la valeur conventionnelle a été fixée à 3 francs.

Cette première prémisse posée, le grand socialiste allemand fait un pas de plus dans son analyse et étudie la formation de ce qu'il appelle la plus-value.

Un capitaliste achète des objets qu'il transforme, transporte ou emmagasine. La transl'ormation, l'emmagasinement, le transport occasionnent des frais; ceux-ci s'ajoutent au prix d'achat et donnent une somme qui constitue le prix de revient de la marchandise.

Lorsqu'après avoir fait subir aux objets acquis par lui les opérations que nous venons d'indiquer ou seulement l'une d'elles, le capitaliste les revend, la somme qu'il encaisse, le prix de vente, dépasse son prix de revient. C'est cet excédent du prix de vente sur le prix de revient qui forme le bénéfice du commerçant ou de l'industriel, le profit, la plus-value. Cette dernière, si elle n'est pas consommée par le capitaliste pour ses besoins personnels, s'ajoutera au capital primitif, l'accroîtra d'autant et deviendra source, à son tour, d'une plus-value nouvelle.

Quelle en est l'origine?

Si sur le marché il y a toujours égalité entre les valeurs échangées, les marchandises vendues par le capitaliste ne valent que ce que lui-même les a payées. Comme il ne peut pas les vendre au-dessus de leur valeur, le prix de vente doit égaler le prix de revient. Il doit rentrer dans son argent', augmenté simplement du prix de son travail personnel, rien de plus, rien de moins.

Qu'est-ce qui peut donc bien engendrer la plusvalue?

C'est ici que Karl Marx aborde sa seconde prémisse, la loi d'airain.

La valeur est la représentation du travail. Pour travailler il faut plusieurs éléments : des outils, des matières premières et la force humaine, la force de travail.

arbeitskraft, qui mettra les outils en œuvre et fera subir aux matières premières la transformation désirée.

La forcj de travail est possédée par l'ouvrier qui ne possède rien autre, et les éléments de travail, outils ou matières premières, sont la propriété exclusive du capitaliste.

Pour que le travail et la production aient lieu, une des deux solutions suivantes s'impose donc :

Ou bien le possesseur de la force de travail achètera les éléments sur lesquels, ou au moyen desquels, cette force doit s'exercer;

Ou bien le possesseur de ces éléments achètera la force de travail.

Comme le premier, l'ouvrier, ne possède rien et ne peut, par suite, rien acheter; comme, au contraire, le second, le capitaliste, possède la contrevaleur de ce qu'il achète, c'est la seconde des deux solutions qui se réalisera.

En un mot, le capitaliste n'étant pas plus capable de produire sans travail que l'ouvrier de travailler sans instruments et sans matières premières, un contrat intervient librement sur le marché entre ces deux personnes.

L'ouvrier vend pour un temps limité au capitaliste sa puissance de travail et le capitaliste, après l'avoir achetée, en use comme on use de toute valeur d'usage qu'on achète, en la consommant. Consommer la puissance de travail c'est la faire travailler; il la fait donc travailler et. la valeur créée par elle lui appartient.

Il reste à examiner ce que vaut la puissance de travail et ce qu'elle peut produire.

Karl Marx, ne l'oublions pas, a posé ce principe que la valeur est la représentation exclusive de l'effort humain.

Que vaut donc la force de tra\ail. V arbeitskraft}

La réponse est simple. Elle vaut ce qu'elle a coûté à produire. Or, qu'a-t-elle coûté à produire) L'ensemble des

objets indispensables à l'ouvrier pour entretenir sa vie et son activité pendant le temps pour la durée duquel il a aliéné cette activité, ensemble augmente de ce que l'on pourrait appeler l'amortissement de l'ouvrier, c'est-à-dire des frais de reproduction, autrement dit des frais d'entretien de la famille pendant le même laps de temps.

Admettons hypothétiquement que, dans l'état social actuel, il faille six heures de travail à l'ouvrier pour produire ce qui est nécessaire à son entretien et à celui de sa famille pendant une journée, la loi de la valeur ne permet pas à son salaire de dépasser la somme qui représente six heures de travail. C'est à cette prétendue limitation fatale du salaire que Lassalle a donné le nom de loi d'airain.

Mais l'homme a matériellement la faculté de prolonger son travail au delà de ce qui lui est nécessaire pour s'entretenir et s'amortir. Ceci est indéniable. S'il en était autrement, si l'homme ne pouvait pas produire au delà de ce qu'il consomme, aucune accumulation de richesse ne se serait accomplie, aucun progrès n'aurait été possible.

Profitant de cette faculté que possède l'ouvrier de travailler au delà du temps qui est indispensable pour reconstituer son salaire, au delà de six heures dans l'hypothèse que nous avons adoptée, le capitaliste le loue pour une durée de dix, de douze, de quinze, de dix-huit heures, et tout ce qui est produit par lui pendant ce qui excède les six heures de travail nécessaire vient s'ajouter au capital. Le capitaliste a la propriété de ce s-ur-travail Gi c'est là qu'il trouve les éléments de la plus-value sur laquelle s'édifie sa fortune.

Le prolétariat, le servage et l'esclavage sont donc frères malgré les apparences contraires.

Dans l'esclavage, l'esclave semble travailler exclusivement pour son maître. En réalité c'est une simple illusion d'optique. Il travaille pour son maître et il travaille éga-

lement pour lui-même puisque le maître doit lé nourrir.

Dans le servage, le serf cultive pendant trois jours de la semaine sa propre terre et, pendant les trois autres jours, la terre de son seigneur. Le partage exact de la force de travail se manifeste nettement. On voit ce que le seigneur prend à son serf.

Dans le prolétariat, à l'inverse de ce qui se passe avec l'esclavage, le prolétaire semble ne travailler que pour lui. En réalité il donne gratuitement au seigneur moderne, au capitaliste, tout ce qui excède le travail indispensable à son entretien.

Dans les trois cas il y a partage et rien n'aura été fait aussi longtemps que, par la socialisation des instruments de production, on n'aura pas obtenu ce résultat de donner au travailleur le produit intégral de son travail.

En se servant du mot intégral, Karl Marx n'entendait pas — il faut se hâter de l'ajouter — la totalité de ce produit. Dans une société collectiviste, tout comme dans la nôtre, des retenues seraient nécessaires pour parer aux dépenses collectives actuellement soldées par les impôts. L'on ne pourrait pas éviter non plus de faire des réserves destinées à l'amortissement des capitaux et à la mise en exploitation des nouvelles sources de richesses. Ces réserves ne pourraient être en aucun cas considérées comme un produit distribuable. Quant aux sommes consacrées aux dépenses collectives, chaque individu profitant de celles-ci pour une part égale aux jouissances qu'il en retire, la retenue qu'elles nécessitent n'empêcherait en rien le produit du travail d'être considéré comme revenant intégralement aux producteurs.

CI lAPITRE II

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