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CHAPITRE V

REGRESSION NATIONALISTE

Dans les temps antiques, avant la subversion de Jérusalem, avant la dispersion d'Israël, les Juifs constituaient une nation, comme actuellement la France ou l'Allemagne.

A ce titre ils étaient détestés des autres peuples, chez lesquels l'esprit particulariste était encore beaucoup plus vif qu'il ne l'est de nos jours. De même, ils baissaient les peuples qui les entouraient, l'étranger comme nous disons, le barbare comme disaient les Grecs et comme disent encore les Chinois, le Goï, comme ils disaient eux.

Goï, en effet, ne signifie pas le chrétien, ainsi qu'affecte de le croire Drumont — ainsi qu'il le croit peut-être, son ignorance seule égalant sa mauvaise foi; — il signifie : l'étranger. C'est un vocable nationaliste; ce n'est pas un vocable religieux.

L'antisémitisme antique était donc un simple sentiment national analogue en tous points à l'antigermanisme ou à l'anglophobie que nous constatons en ce moment chez nous. Cet antisémitisme ne gênait d'ailleurs pas plus les Juifs alors que notre antigermanisme ne gêne les Allemands aujourd'hui. Ils avaient une patrie qui les proté-

geait au dehors, dans la mesure du moins où cette protection pouvait s'exercer dans les temps anciens; et, en tout état de cause, il y avait un coin de terre où, jusqu'au jour de la conquête et de la dispersion, ils pouvaient se réfugier, où ils étaient chez eux.

Mais au lendemain de la conquête, ils furent disséminés dans le monde entier. Ils se trouvèrent à l'état d'une nation vaincue, conservant encore une patrie morale mais privée de patrie territoriale, et les individus qui la composaient n'eurent plus aucun pouvoir constitué dont il leurjfût possible de se réclamer au dehors, ou sous l'égide duquel ils pussent se réfugier en rentrant dans leur pays.

A partir de ce moment, ce que, la lâcheté humaine aidant, devint l'antisémitisme, il est aisé de le concevoir.

Pour s'en rendre compte il suffît de se demander quel sort serait réservé aux Allemands en France ou aux Français en Allemagne, dans l'hypothèse où, l'empire allemand ou la république française étant détruits et leurs nationaux étant dispersés, ceux-ci vivraient au sein d'une nation hostile, sous le régime de leur statut personnel, et sans qu'aucune puissance extérieure fût en état de leur accorder aide et protection.

Cette haine du Juif, de nature internationale et protectionniste au début, a dû s'accroître et atteindre son paroxisme, cela va de soi, lorsque la substitution du christianisme au paganisme infiniment plus libéral, plus tolérant, plus large, est venue y ajouter tout le poids des passions religieuses.

Le même sort a été au début réservé aux autres peuples vaincus par Rome. Les Gaulois traînés en esclavage n'étaient pas moins malheureux que les Juifs. Mais les Gaulois et les Ibères n'ont pas tous été arrachés du sol natal, ce qui crée déjà une différence notable à leur avantage; de plus, ils ont eu sur les Juifs une infériorité qui s'est transformée pour eux en une supériorité.

Arrivés à un degré moindre de civilisation, ils n'ont pas eu la même énergie, la même force morale, la même persévérance que les fils de la Palestine pour défendre leur religion; le druidisme a promptemeut disparu.

Peut-être, d'ailleurs, cette disparition rapide du druidisme a-t-elle été facilitée aussi par le rapprochement existant entre les différents paganismes de l'antiquité. Moins éloigné que ne l'était le mosaïsme des divers cultes de l'Empire, il s'est facilement fusionné avec le paganisme romain.

Dès lors rien ne s'est opposé aux mariages entre conquérants et conquis. Le mélange ethnique s'est opéré, et ainsi se sont formées chez nous la race gallo-romaine d'abord et plus tard la race gallo-romano-teutone, devenue la race française. De même, en Angleterre, les Normands et les Anglo-Saxons, ces ennemis farouches, dont la haine a rempli tout un siècle, se sont fondus dans l'une des plus belles unités nationales de notre globe.

Il en serait certainement allé d'une manière tout autre si les différences de religion avaient empêché les Gaulois de s'unir avec les Romains et avec les Francs et si, en Angleterre, elles avaient mis aux unions des Normands et des Anglo-Saxons des obstacles insurmontables. De fait, la religion a empêché une fusion de cette nature en Pologne et en Irlande. On sait combien peu sont avancées l'assimilation de la Pologne à la Russie et celle de l'Irlande à la Grande-Bretagne.

Ce qui se serait passé pour les Gaulois si un fait religieux ou autre les avait empêchés de s'assimiler physiquement aux Romains, puis aux Francs; ce qui se serait passé pour les Anglo-Saxons si une cause quelconque les avait empêchés de se fusionner avec les Normands, s'est passé pour les Juifs.

Leur culte trop éloigné du paganisme et trop hostile au christianisme, ce fils ennemi, pour se fondre en eux, trop

élevé d'autre part pour être brutalement supprimé par la conquête, les a maintenus à l'état d'un peuple distinct des populations au milieu desquelles ils vivaient. Ils sont demeurés comme les membres épars d'une nation particulière, disséminée au milieu des autres nations, mais conservant ses mœurs, ses traditions, sa patrie idéale. De là les persécutions et les haines à la fois religieuses et politiques des chrétiens contre les juifs et, comme réciprocité naturelle, la haine des juifs contre les chrétiens. Ces persécutions ont eu un effet social. En interdisant aux Juifs l'industrie, l'agriculture, les professions libérales; en ne leur laissant que le négoce, elles les ont confinés dans la pratique des opérations commerciales et particulièrement de la banque et du prêt, leur créant ainsi peu à peu, par atavisme, une mentalité particulière.

En outre, le prêt à intérêt étant interdit aux chrétiens et étant néanmoins reconnu indispensable, les rois l'ont, par un privilège spécial, permis aux Juifs. Ils ne couraient pas le risque d'être damnés l'étant déjà.

Les Juifs se sont donc adonnés presque exclusivement pendant des siècles au prêt à intérêt et, dans ces époques d'insécurité, le prêt à intérêt devait nécessairement — c'est une loi inéluctable — dégénérer en usure.

L'usurier ne place pas toujours ses capitaux, en moyenne, au taux élevé qui apparaît dans ses contrats. Il subit des pertes considérables et, si l'on balance ses pertes par ses bénéfices léonins, il se peut fort bien qu'en somme le produit total soit très raisonnable.

Mais si lui, place en fait ses capitaux à un taux moyen acceptable bien souvent, ceux des emprunteurs qui paient supportent des intérêts exorbitants, ruineux; ils sont véritablement dépouillés.

Aussi, pour fatale que soit leur industrie dans les périodes où l'insécurité est partout, pour relativement utile qu'en soit le caractère si on la considère dans son ensem-

ble, elle est néanmoins nécessairement odieuse au milieu dans lequel elle est pratiquée; ceux qui l'exeixent deviennent l'objet de la réprobation universelle. C'est là une loi aux effets de laquelle il est impossible d'échapper.

Les Juifs ont donc, par la fatalité de leurs conditions d'existence, pris des habitudes particulières, des mœurs spéciales. Ils se sont distingués des hommes parmi lesquels ils vivaient. Ils leur sont devenus odieux par l'usure. Et, comme conséquence des sentiments qu'ils leur inspiraient, ils ont été traités par eux en ennemis. A ces ennemis, par réciprocité, et dans la limite de leur petit nombre, ils rendaient les coups qu'ils en recevaient. Une cause sociale est ainsi venue s'ajouter à la cause nationaliste et à la cause religieuse qui avaient suffi jusque-là à engendrer et à maintenir l'antisémitisme.

En jetant les bases d'un ordre social nouveau, la Révolution française avait fait disparaître la première de ces causes.

En proclamant la fraternité des peuples, elle avait supprimé la seconde.

En décrétant la liberté des cultes et en battant en brèche la vieille idée religieuse faite d'autorité et de superstition, elle avait écarté la troisième.

Ainsi a pu se réaliser l'affranchissement des Juifs; ainsi a pu reculer l'antisémitisme jusqu'à un degré tel qu'il y a vingt ans l'observateur était autorisé par les faits à le croire à tout jamais disparu.

Mais depuis vingt ans la plaie non cicatrisée de notre défaite de 1870 a relégué bien loin l'utopie de la fraternité des peuples, belle et noble utopie que je ne veux pas croire morte et qu'il appartiendra probablement au socialisme de ressusciter. La concentration des capitaux, la mise en valeur des parties du globe les plus distantes de nous, le développement industriel des contrées demeurées jusquelà tributaires de l'industrie anglaise et de l'industrie fran-

çaise, la concurrence internationale résultat de ce développement et les difficultés engendrées par elle ont particulièrement avivé dans un même pays les vieilles querelles de classe et, hors des frontières, les vieilles haines internationales. De nos jours aucun chansonnier ne chanterait, comme Pierre Dupont, la fraternité des nations, aucun poète n'écrirait la Marseillaise de la paix; et si un chef d'état ou un chef de parti rééditait la magnifique proclamation de Louis Blanc citée plus haut, cette proclamation, cela est bien à craindre, demeurerait sans écho.

D'autre part, et pendant que les circonstances économiques et politiques amenaient cette régression, un autre phénomène se produisait intimement lié au premier. Après une période de lutte — mais hélas d'une lutte mesquine et plus taquine que sérieuse — contre l'Eglise ; par l'effet de ce va-et-vient perpétuel qui fait ressembler l'évolution humaine au mouvement d'un pendule, la pensée religieuse — cléricale plutôt — un moment comprimée, s'est ressaisie, et elle essaie de nouveau d'imposer sa domination au monde.

Les trois éléments qui avaient engendré l'antisémitisme dans le passé et qui l'avaient maintenu jusqu'à la Révolution, la cause nationale, la cause religieuse, la cause économique se sont donc trouvées reconstituées. Il n'y a pas à s'étonner dès lors si, les causes s'étant reproduites, le résultat s'est manifesté à nouveau, si l'antisémitisme a reparu.

Ce mouvement cependant a forcément un caractère factice. Les Juifs, nous l'avons déjà dit et on l'a dit avant nous, sont des citoyens français, anglais, allemands, italiens, américains, au même titre que les autres enfants de la France, de l'Angleterre, de l'Allemagne, de l'Italie, de l'Amérique. Cela enlève toute valeur à la cause nationaliste réduite à l'heure actuelle à n'être plus qu'un traquenard à l'usage des sots que l'on veut piper i.

I. Le sionisme qui semblerait contredire cette affirmation est

En second lieu, et malgré le regain dont elle semble actuellement jouir, l'idée religieuse n'en est pas moins une idée qui, sous ses formes actuelles tout au moins, disparaît et se meurt.

Enfin, dans la lutte moderne du travail contre le capital, lutte dont personne au monde ne peut prévoir et définir dans tous leurs linéaments les conséquences futures, mais lutte aussi que personne ne saurait méconnaître, il n'existe pas de différence entre le capital juif et le capital chrétien. Sous ce rapport les revendications populaires ne s'arrêteront pas satisfaites après avoir parcouru la millième partie à peine du chemin à parcourir.

En arrivât-on demain à confisquer les fortunes juives, cette confiscation faite tout entière au profit des capitalistes cléricaux ne profiterait en rien aux prolétaires. Le paysan salarié demeurerait exploité par le propriétaire terrien qui n'est pas juif; l'ouvrier métallurgiste, l'ouvrier mineur, l'ouvrier tisseur resteraient exploités par les grandes sociétés minières ou métallurgiques, par les grands industriels fabricants de tissus,... parmi lesquels on ne compte pas ou presque pas de juifs; les employés des grands magasins continueraient à peiner pour le plus grand privilège de chefs très chrétiens ; peut-être même un élément de concurrence entre les capitalistes ayant disparu, les capitalistes restants n'en seraient-ils que plus forts pour pressurer les salariés placés sous leurs ordres.

Et comme le remarquait fort justement Malon, l'oppression capitaliste est mille fois plus terrible chez les cléricaux que chez les juifs. Les capitalistes juifs se bor-

tout récent et n'est que le résultat de la persécution actuelle. Il est en effet certain que la liberté a pour effet de dissocier la nation juive et d'en fondre les éléments dans les autres nations, tandis que la persécution produit un phénomène contraire, empêche la fusion et reporte par la pensée les Juifs vers la chimère d'une nationalité propre.

ncnt à opprimer les corps tandis que les capitalistes cléricaux oppriment aussi les âmes et violeatcnt les consciences, — n'est-il pas vrai, M. Chagot? —

L'antisémitisme moderne est donc factice; il se produit comme une des dernières convulsions de l'idée militaire et religieuse. Dans la résistance du capital aux revendications du travail il apparaît comme un mouvement démagogique habilement opposé par les réacteurs aux artisans du progrés, comme une seconde étape de ce protectionnisme absurde et odieux élevé par des sots ou des malfaiteurs à contre sens de l'évolution humaine, dans ce temps d'expansion universelle, de télégraphe, de téléphone, de chemins de fer et de navigation à vapeur.

Cependant, pour si factice, si manifestement rétrograde qu'il soit, l'antisémitisme n'en existe pas moins à l'heure actuelle et cette arme est la meilleure que pût forger la réaction pour battre en brèche l'esprit révolutionnaire. La réaction sera vaincue; l'arme se brisera dans ses mains comme se sont brisées toutes celles qu'elle a forgées jusqu'à ce jour, parce que l'éternelle loi du progrès le veut ainsi. Mais l'antisémitisme est certainement la forteresse qui lui offre les meilleures conditions de résistance et de durée.

Ici, en effet, la réaction trouve pour alliés : le vieil atavisme antijuif qu'un siècle de révolutions n'a pas suffi à éteindre; ce qui reste de préjugés catholiques; la jalousie des capitalistes chrétiens contre les capitalistes juifs; l'espérance nourrie par les premiers de détourner par cet os à ronger jeté aux prolétaires l'orage qui se prépare, les nuages qui s'amoncellent autour de leurs coffres-forts; l'idée nationale mal comprise, mal digérée, habilement exploitée par les intrigants parmi les intelligences incultes; enfin l'ignorance des masses à peine dégrossies, encore hors d'état de raisonner, manquant de temps pour s'instruire et passées à l'état de proie pour les aigrefins qui

s'emparent de leur esprit par les mensonges, les faux, les

trompe-l'œil les plus ridicules et les plus grossiers.

Avec ces nombreux facteurs, qui amènent des éléments républicains et même d'anciens éléments révolutionnaires, tels Rochefort et ses fidèles, à la démagogie antisémite, le Gésù a pu édifier tout un plan de campagne.

Il a pu espérer, le mouvement antijuif une fois créé, y englober les protestants, puis, sous le nom de judaïsants, les libres-penseurs, les francs-maçons, les vieux républicains pour qui la République n'est pas une forme morte mais un ensemble vivant de doctrines vivantes. Il a pu se flatterd'arriver ainsi, en France, danscette France de 1789, à prendre sa revanche de 27 années de défaites en faisant triompher l'idée du pape et en livrant à l'état-major et au clergé la République, sauf à en conserver la forme si cela était nécessaire pour tranquilliser la superstition républicaine. I

Pour habile qu'elle soit, cette stratégie ne peut aboutir " dans l'ensemble de l'humanité, rien ne pouvant prévaloir contre la loi évolutive du genre humain.

Mais une nation n'est pas l'humanité; une nation peut être incapable de déchirer les bandelettes dont elle a été entourée ; elle peut s'arrêter dans sa marche tandis que d'autres peuples doublent l'étape prochaine; elle peut rétrograder et mourir. C'est même à un moment donné ce qui les attend toutes, la mort étant la fin nécessaire de tout organisme vivant.

Si donc il y a lieu d'être sans crainte lorsqu'on envisage l'espèce humaine dans son ensemble, il n'en est plus de même lorsqu'on envisage une nation déterminée, la France, 1 ou un groupe de nations, les nations latines. Ici, il y a tout lieu de redouter l'action délétère du catholicisme. Tous ceux qui ont vraiment à cœur l'avenir de notre pays ; tous ceux qui sont patriotes dans l'acception véritablement large et moderne du mot; tous ceux quine séparent pas dans leur

affection la France de l'humanité, la partie du tout, mais qui veulent la France puissante, prospère et fraternelle dans l'humanité libre, fraternelle et heureuse; tous ceux, en un mot. qui sont avec l'avenir contre le passé doivent lutter contre le furieux assaut que, sous la forme de l'antisémitisme, livre en ce moment la faction cléricale à nos institutions démocratiques.

Eh bien ! il est impossible de ne pas le reconnaître, la bouri,^eoisie française après avoir courageusement et énergiquement lutté contre cette faction au 24 mai 1873, au 16 mai 1877 et à l'époque du boulangisme, la bourgeoisie française a déserté le champ de bataille quand est arrivée l'affaire Dreyfus. Un certain nombre de ses chefs, les meilleurs, les plus respectés sans doute, se sont lancés dans la mêlée et se sont énergiquement battus mais sans entraîner leur parti.

Le parti socialiste lui-même, gagné par la gangrène parlementaire et rapetissé dans ses conceptions par le terrain étroit de la lutte des classes, a également hésité. Dans les débuts Jules Guesde a déclaré qu'une « querelle entre bourgeois » ne le regardait pas; Millerand a commencé par être antirévisionniste ; Viviani s'est réservé; Pelletan, qui confine au socialisme, a été fougueusement pour l'état-major; et, à l'heure actuelle encore, Guesde et' Vaillant excommunient Jaurès.

D'ailleurs jusqu'au moment où Rouanet, dans la même séance oîi )'ai combattu l'interpellation Denis, prit résolument parti contre l'antisémitisme, le parti socialiste était demeuré indécis; il tlirtait avec l'antisémitisme et les socialistes en France (en Allemagne ils n'ont jamais été dupes du mouvement antijuif) disaient volontiers : « Nous ne pouvons combattre îes antisémites : Drumont fait une partie de notre oeuvre en ameutant les prolétaires contre le capitalisme juif. Nous, nous compléterons la besogne en supprimant le capitalisme chrétien. »

Si ;le socialisme avait persévéré dans cette voie, si le Gésù n'avait rencontré personne pour lui barrer la route, c'en était fait de la démocratie française; la France était morte.

Heureusement dans les rangs socialistes il y avait un homme, Jaurès, qui veillait, et peut-être en sauvant son parti de la gangrène antisémite, Jaurès aura sauvé la P'rance.

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