DE LA REPARTITION DES RICHESSES EN COLLECTIVISME
La première question qui se pose dans cet examen est celle-ci : comment se fera la répartition des richesses dans une société collectiviste? C'est l'inégalité de cette répartition qui frappe les réformateurs socialistes. C'est sur elle que se basent leurs accusations contre la société actuelle. C'est elle surtout qu'ils veulent atteindre. Le but qu'ils visent est bien moins une production plus intense qu'une répartition plus équitable. Leur système conduit-il vraiment au but qu'ils poursuivent? c'est là ce qu'il convient de rechercher tout d'abord et au début de cette étude on se sent envahir par un doute : le collectivisme ne laissera-t-il pas subsister sous une autre forme les inégalités que l'on se propose de faire disparaître, et n'aura-t-il pas pour unique effet — celui-là funeste s'il se réalise — de diminuer la production.
Pour que la répartition collectiviste nous apparût comme sûrement supérieure à la nôtre, il nous faudrait trouver dans le collectivisme une règle absolument diffférente de celle qui prévaut aujourd'hui.
Cette règle, que nous cherchons avec l'ardent désir de la trouver. le communisme autoritaire et brutal de Babeuf
la possédait. Il [supprimait la liberté de la consommation aussi bien que la liberté delà production. On consommait en commun tout comme on produisait en commun. A proprement parler on réglait la répartition en la supprimant. L'humanité se transformait en une grande caserne, en un grand couvent, mais en un couvent qui n'avait pas pour subsister le levier de la religion, en une caserne que ne soutenait pas l'amour de la patrie et qui ne se maintenait que par la discipline. Babeuf invoquait, il est vrai, la fraternité, mais nous savons ce qu'il faut penser de la fraternité considérée comme moyen d'organisation sociale. Ce communisme absolu faisait horreur à l'espèce humaine; il lui était odieux parce qu'il tuait la liberté, le premier et le plus grand des biens. 11 n'est plus. C'est actuellement une doctrine morte. Il a fait place au collectivisme moderne.
Le collectivisme n'entend pas toucher à la liberté de la consommation. Il veut la laisser intacte. Il ne s'attaque qu'à la liberté de la production. Il est obligé par là même de répartir les produits et il lui faut une règle d'après laquelle cette répartition puisse s'opérer.
Karl Marx croyait l'avoir trouvée dans sa théorie de la valeur et dans la substitution, qui en était la conséquence, des bons de travail à la monnaie métallique; mais nous croyons avoir établi de la manière la plus péremptoire qu'il avait commis de ce chef une erreur capitale.
Rappelons, en effet, que Marx n'admet pas ce que, dans . le langage actuel, on appellerait l'égalité des salaires, et que, sur ce point, ses disciples ont été encore plus explicites que lui. Il reconnaît des travaux d'ordre différent : des travaux compliqués dont une heure peut valoir plusieurs heures d'un travail simple. Son commentateur Schœffle va même plus loin. Non seulement à ses yeux l'effort plus considérable nécessité par certains travaux justifierait une rétribution supérieure pour les ouvriers
qui en seraient chargés ; mais encore la société aurait le droit, même à égalité d'effort, de mieux rémunérer les travailleurs dans une partie déterminée que dans une autre, par simple considération d'utilité.
Nous ne voulons pas nous demander ici si le sentiment farouche d'égalité d'une majorité collectiviste s'accommoderait aisément de cette différence de traitement fondée sur l'utilité seule. C'est d'autant moins certain qu'il s'agirait là d'une utilité que bien souvent les masses ne comprendraient pas. Elle résulterait uniquement de la nécessité où l'on se trouverait de pourvoir certaines industries de travailleurs dont des circonstances seules auraient détourné les bras, et quoique le travail n'y fût pas plus pénible qu'ailleurs. Cette nécessité sociale, démontrée par les statistiques, n'apparaîtrait peut-être pas à qui n'aurait pas fait de celles-ci une étude particulière, et les ouvriers moins payés se récrieraient sans le moindre doute et se refuseraient à accepter cette disparité de rémunération.
Et puis, n'avons-nous pas vu que les bons de travail ne seraient qu'une monnaie comme les autres, la valeur du travail étant fixée comme de nos jours par la loi de l'offre et de la demande? * en quoi les conditions sociales seraient-elles donc changées?
Pourquoi cette malheureuse loi de l'offre et de la demande, aujourd'hui chargée de tous les péchés d'Israël, deviendrait-elle subitement exempte de tout reproche, lorsque la socialisation des instruments de travail aurait été opérée ?
Aujourd'hui l'ouvrier mécontent dans un atelier peut aller ailleurs. Le. champ est large. Des milliers d'ateliers appellent ses bras; et malgré cela, quoique le capital soit disséminé entre les mains de capitalistes qui ne se connaissent pas, ne s'aiment pas, ne s'entendent pas, il peut demeurer victime de cette force écrasante.