I. PP. 94 et 95 ci-dessus
Demain il aurait en face de lui un seul producteur, un seul capitaliste, l'Etat. Il serait bien forcé d'accepter ses conditions, quelles qu'elles fussent. Il se trouverait dans la situation des producteurs actuels de tabac courbés sous le joug de la régie. Non seulement la loi de l'offre et de la demande ne serait pas affranchie de ses défauts, mais ceux-ci se trouveraient centuplés par l'unité du capitaliste.
Je prévois la réponse. Le grand mal de la société actuelle ne réside pas dans les différences, en somme modiques, qui peuvent exister entre les salaires de tel ou tel ouvrier. Le vice de la répartition capitaliste réside dans le fait que les détenteurs du capital reçoivent sans travailler et prélèvent ainsi une part indue sur le travail.
Nous nous sommes déjà expliqué sur ce point et nous avons fait la preuve que ce prélèvement réduit à ses limites réelles est de beaucoup inférieur à ce qu'on le suppose. Mais considérable ou infime, la société n'en aurait pas moins le droit, cela est clair, de se priver d'un service qu'elle paierait trop cher; et elle le paierait trop cher si, quelque bon marché fût-il, elle était en situation de l'obtenir à un prix moindre encore.
La société collectiviste nous apparaît-elle comme présentant sous ce rapport un avantage sur ce qui existe aujourd'hui?
Par la mise en commun des instruments de travail on aura supprimé les rentes, les intérêts, les profits et, par. conséquent, les oisifs. Tout le monde sera obligé de travailler à la seule exception des enfants, des vieillards et des infirmes.
Ici déjà nous devons nous arrêter. Les enfants et les vieillards seront affranchis du travail. C'est parfait et il n'y a rien à dire, l'âge étant toujours facile à déterminer. Il est bien vrai que l'énergie productrice ne s'éteint pas toujours au même âge, que tel est vieux à 40 ans et tel autre jeune à 5o. Mais nous n'insistons pas sur ce point,
la société pouvant adopter comme constitutif de la vieillesse un âge assez avancé pour ne comporter aucune exception, et les cas de a ieillesse prématurée pouvant rentrer dans ceux d'infirmité.
Reste l'infirmité et c'est ici que la difficulté commence. 7'ùus les paresseux, tous les fainéants se diront infirmes; comment constatera-t-on s'ils le sont ou non réellement? On verra se reproduire là sur l'échelle la plus vaste ce qui se produit actuellement dans l'armée.
Les infirmités matérielles aisément constatables ne donnent lieu dans les Conseils de révision de l'armée et ne donneraient lieu dans ceux de la société collectiviste à aucune espèce de difficulté.
Par contre, les affections si nombreuses du système nerveux, plus pénibles cent fois pour qui en est atteint que les infirmités matérielles, mais' qui ne se voient pas, qui ne sont pas perceptibles au dehors, comment les constater? Comment contrôler le dire de ceux qui s'en prétendent atteints?
Croira-t-on sur parole les personnes qui affirmeront en être frappées? dans ce cas que d'oisifs! Le prélèvement actuel du capital n"est rien en comparaison de la consommation fainéante, du prélèvement de la paresse qui se produirait demain.
Refusera-t-on systématiquement d'ajouter foi aux dires des intéressés? Alors que de victimes innocentes! que de malades, que d'impuissants à qui l'on dira : u travaillez ou mourez de faim. »
Aujourd'hui, le riche malade se prive de tout travail sans avoir rien à demander à personne. Quant au pauvre dont la maladie n'est pas perceptible, il n'a pas en face de lui — si ce n'est à l'assistance publique dont l'exemple est peu encourageant — les rigueurs d'une administration. U trouve, dans la multiplicité des personnes auxquelles il a la faculté de s'adresser, et dans les variétés de leurs ca-
ractères, le moyen de se procurer des secours qui le mettent sinon en état de vivre du moins en état de ne pas mourir. La charité publique est même exploitée par beaucoup d'indignes qui parviennent à masquer leur paresse sous d'apparentes infirmités. Mais ils descendent au dessous du minimum de consommation moyenne de l'époque pour tomber au minimum physiologique, et il y a là un obstacle qui limite les infirmités apparentes.
Demain tout se passerait avec la rigueur militaire: (( travaillez ou mourez ! » Il ne serait guère possible de sortir de là. A supposer même que les travailleurs se laissassent aller comme de nos jours à des mouvements de charité, la situation pourrait ressembler à celle dont on se plaint aujourd'hui. Elle ne serait pas supérieure.
Et à côté des invalides du travail, il y a les moins capables, les faibles, ceux dont le travail est moins soutenu, moins intense, moins productif.
Aujourd'hui les travailleurs sont tous réunis dans l'usine. Tous, pour une même profession, sauf le cas de salaire aux pièces, reçoivent un salaire égal. Le patron sait qu'il peut compter sur une certaine moyenne. C'est sur elle qu'il base ses calculs sans se préoccuper des différences individuelles.
L'ouvrier, lui, est désintéressé de la rétribution de son voisin. Même lorsqu'il est aux pièces son salaire est indépendant de celui de ses compagnons d'atelier. Que ceuxci travaillent peu ou beaucoup, qu'ils soient bien ou mal payés, il ne recevra ni plus ni moins. Il n'a pas à se préoccuper de la plus ou moins grande productivité du travail des autres; sa situation n'est pas subordonnée à la leur, ou ne l'est du moins que d'une manière trop indirecte pour qu'il s'en aperçoive. Le capitaliste seul est intéressé à ce que le travail acquière son maximum d'intensité. Aussi, aucune surveillance ne s'exerce-t-elle de travailleur à travailleur.
Dans une société collectiviste tout serait renversé. Les capitalistes propriétaires seraient remplacés par des fonctionnaires, directeurs ou surveillants, et ceux-ci n'auraient qu'un intérêt secondaire à exercer leur surveillance.
Les ouvriers, au contraire, auraient un intérêt de premier ordre à ne pas voir diminuer la production totale et aussi à faire valoir leur heure de travail en dépréciant celles d'autrui. Il s'ensuivrait dans l'atelier une concurrence vitale qui entraînerait l'universelle délation.
La fraternité serait impuissante à corriger ces abus tout comme elle est impuissante à corriger ceux qui se produisent de nos jours. Quiconque connaît la dureté qu'apporte à surveiller ses salariés et à exiger d'eux le plus grand effort possible le travailleur, ouvrier ou paysan, devenu capitaliste, se rendra compte du peu de fond que l'on peut faire sur le sentimentalisme humain.
A cet égard les tentatives de 1848 ont été probantes. De nombreuses associations ouvrières se formèrent à cette époque, associations subventionnées par l'Etat qui porta pour cet objet au budget national un crédit de trois millions de francs. L'une d'elles, celle des tailleurs, s'inspira, plus encore que les autres, des idées de Louis Blanc et substitua au travail à la tâche le travail à la journée. On espérait que le contrôle naturel des intéressés suffirait à soutenir leur zèle et que la fraternité empêcherait ce contnMe de dégénérer en espionnage et en oppression. Il n'en fut rien, et d'après M. Feuqueray, qui a écrit l'histoire des associations ouvrières de ce temps, la surveillance dégénéra en récriminations si violentes, si acrimonieuses, que l'atelier devint un enfer et qu'il fallut rétablir le travail à la tâche. Ce moyen seul permit aux associés de se rendre réciproquement leur compagnie supportable et de faire renaître la concorde parmi eux.
Et cependant en 1848 la fraternité débordait de toutes
les âmes. On peut juger par là de ce que deviendrait le contrôle mutuel dans le collectivisme universel.
Ainsi : difficulté de déterminer la valeur des heures de travail; difficulté de tenir compte des infirmités, des maladies et des incapacités relatives; difficulté d'organiser ane surveillance qui ne dégénérât pas en espionnage; tels sont les premiers obstacles auxquels se heurterait la répartition dans une société collectiviste, obstacles qui risqueraient de rétablir sous une forme nouvelle les oisifs supprimés sous leur forme antérieure.
J'aperçois une autre cause plus importante encore d'inégalité.
Dans le collectivisme comme dans la société capitaliste il faudrait un travail de direction et de distribution. Ce travail-là, à qui incomberait-il?
Aujourd'hui il est le lot du capitaliste libre. Demain il appartiendrait au Gouvernement, à l'Etat, à la Société, suivant l'appellation qu'on voudra donner aux metteurs en œuvre de l'énergie sociale.
Mais le Gouvernement, l'Etat, la Société, c'est un être impersonnel. Il ne peut agir que par des personnes interposées, c'est-à-dire par des fonctionnaires: on verrait donc surgir une foule chaque jour croissante d'employés de tous ordres. Les choses se passeraient — seulement sur une échelle gigantesque — comme elles se passent de nos jours dans les administrations publiques, et le spectacle que ces administrations nous offrent n'est pas tel qu'il doive nous inspirer le désir de le généraliser.
Que voyons-nous aujourd'hui?
Ce qui domine le fonctionnaire c'est la crainte d'être considéré comme inutile et de voir sa fonction supprimée.
Son intelligence est perpétuellement tendue vers cet écueil à éviter, et le meilleur moyen de conjurer le péril consiste à enfler continuellement so-n service.
Si un bureau renferme deux commis on peut être tenté
d'en éliminer un, de transférer le second dans un autre bureau, fusionnant ainsi deux services, et de réaliser Técononiie d'un chef et d'un sous-chef.
Le chef et le sous-chef estiment naturellement qu'une telle économie serait déplorable et ne visent qu'à la rendre impossible.
Il leur suffit pour cela d'avoir dix à douze employés. Ceux-ci ne feront pas plus de besogne producti\"e. On se bornera, pour paraître les utiliser, à augmenter les formalités oiseuses. Mais ils seront dix; et comment l'idée pourrait-elle se présenter à l'esprit de qui que ce soit de supprimer un service aussi considérable, un bureau aussi occupé! Aussi aucun effort n'cst-il négligé pour obtenir ce résultat ; et comme rien ne résiste à l'action patiente, persistante, tenace, de quiconque fait tout converger vers un même but, ce résultat ne manque jamais d'être atteint tôt ou tard. C'est ainsi que le nombre des fonctionnaires, c'est-à-dire des improductifs par excellence, s'accroît d'année en année.
Ce fait se produit avec une continuité effrayante. La bureaucratie — c'est une loi inéluctable — engendre la bureaucratie, comme autrefois, en Amérique, les Etats à esclaves engendraient les Etats à esclaves. C'est là une plaie de nos budgets actuels contre laquelle commissions des finances et ministres se brisent, et à laquelle il ne semble exister qu'un seul remède : enlever le plus possible au gouvernement de ce qui n'est pas rigoureusement de son ressort, retirer le plus qu'on peut à l'Etat en faveur de l'initiative privée.
Or c'est juste le contraire que proposent les collectivistes. Ils veulent généraliser le système de régie en faisant de l'industrie tout entière une branche de l'administration publique. Comment ne pas craindre devoir ainsi se multiplier au centuple les abus que, là où il est pratiqué, ce système engendre de nos jours.
Le capitalisme en tant que propriété privée serait supprimé. Il n'existerait plus ni rentiers, ni actionnaires, ni heureux mortels touchant des dividendes, mais intéressés par l'appât même de ces dividendes à favoriser le rendement général.
Seulement, il y aurait pour les remplacer, des employés sans nombre, des fonctionnaires vaniteux, insolents et doctrinaires, qui, on en peut être convaincu, sauraient évaluer avantageusement pour eux la valeur de leur heure de travail inutile, et qui vivraient grassement sans rien faire, ou tout au moins sans rien faire de véritablement productif.
L'ouvrier n'aurait plus le crève-cœur de se dire que M. Lebaudy accumule des capitaux; mais il fournirait tout autant de surtravail, pour employer le langage de l'Ecole. Peut-être môme en fournirait-il davantage pour obtenir une même part ou une part moindre de la production totale.
On peut aller jusqu'à se demander si le collectivisme réussirait à éteindre les intérêts et les profits de toutes sortes, ou si, plutôt, il ne conserverait pas ceux-ci en les doublant du gaspillage gouvernemental et en les rendant eux-mêmes stériles.
Du moment où il entend respecter la liberté de consommation; du moment où il autorise la possession pourvu qu'elle se borne à la faculté de consommer et n'aille pas jusqu'à la faculté de produire — et Schseffle est formel ■ sur ce point — ; du moment où il laisse subsister le don et l'héritage, il va de soi qu'il autoriserait aussi le prêt gratuit.
Or, le prêt gratuit autorisé peut reconstituer l'épargne usuraire, cette épargne improductive et nuisible qui se développe comme une larve malfaisante partout où n'existe pas la liberté de l'industrie.
Dès qu'on repousse le communisme simpliste de Babeuf
et de Cabet, et on le repousse pour cause, l'humanité ne voulant pas même tolérer qu'on lui en parle, le collectivisme cesse d'être une garantie contre les différences que Ton observe aujourd'hui entre les hommes et qui risqueraient fort de se reproduire dans la société nouvelle. 11 y aurait des ouvriers auxquels leur heure de travail cotée très bas rendrait l'économie difficile; il y en aurait d'autres, au contraire, auxquels cette épargne serait rendue facile par l'évaluation élevée de leur heure de travail.
Il y aurait des Jouisseurs qui dépenseraient chaque jour leur salaire — je demande la permission de continuer à me servir de ce mot qui m'est commode — , et des économes, des avares même, qui accumuleraient, en se privant de tout, bon de travail sur bon de travail.
Qui donc empêcherait un de ces prodigues de venir faire un emprunt à l'un de ces avares, un de ces ouvriers mal rétribués de venir contracter un emprunt chez un de ces ouvriers mieux rétribués? qui pourrait interdire à cet ouvrier mieux rétribué ou à cet avare de leur consentir un prêt?
Oui! mais sans intérêt se hâtera-t-on d'ajouter. Sans doute : sans intérêt légal ; mais aujourd'hui aussi la loi proscrit sinon l'intérêt, du moins un intérêt usuraire. Ces lois ont-elles jamais empêché l'usure? On condamne bien, par ci, par là, un usurier lorsque la preuve du délit est palpable, évidente ; mais pour un qui est pris dix mille échappent. Je prête cent francs à un besoigneux ; je ne stipule pas d'intérêt; mais tandis que je lui fais souscrire un engagement de cent francs, je ne lui en remets que quatre-vingt-quinze. L'intérêt se trouve compris dans le principal et défie toute inquisition, toute enquête. Aussi l'usure n'a-t-elle jamais été tuée par les lois édictées contre elle, mais uniquement par la possibilité pour les capitalistes de trouver à leurs capitaux un emploi digne, honorable et utile, et par la possibilité pour les emprun-
teurs de trouver clans des établissements de crédit, de l'argent à des prix modérés. Ce n'est pas la limitation légale du taux de l'intérêt qui, de nos jours, a fait à peu près disparaître l'usure. C'est le développement et la sécurité du commerce et de l'industrie.
En collectivisme le capital ne pouvant plus servir aux individus, mais seulement à l'Etat, de moyen de production, l'épargne risquerait fort de reprendre son caractère désastreux des temps barbares : thésaurisation et usure. Elle ne cesserait pas sous cette foi^me d'être productive pour l'individu; mais elle cesserait d'être productive pour la nation et serait même, pour celle-ci, un véritable chancre rongeur.
Le fait semble confirmer sur ce point la déduction théorique. Il existe en Russie, sous le nom de « Mir » des communautés agricoles et, de l'aveu de tous les auteurs qui s'en sont occupés, quelque sympathiques qu'ils aient été à l'institution, l'usure s'y est développée et cela avec assez de force pour que les usuriers y aient reçu un nom spécial : on les appelle les « mangeurs du mir. ))
Pourrait-on même empêcher complètement la capitalisation productive? La chose semble malaisée.
Voici, par exemple, un travailleur qui aura mis de côté pour l'avenir, en bons de travail, une somme plus ou moins considérable pouvant lui permettre soit de vivre luimême, soit de donner à autrui la faculté de vivre pendant un temps plus ou moins long sans travailler.
Voilà, d'autre part, un homme à imagination féconde auteur d'une découverte que les représentants de la société auront repoussée. Ce second homme, ce second travailleur vient trouver le premier. Il est désireux de s'attacher exclusivement à la construction de sa machine et de déserter pour un temps l'atelier général afin de se concentrer avec plus de liberté d'esprit sur ses essais particuliers. Mais il ne possède aucune réserve et si l'Etat qui a rejeté son in-
vention l'achète plus tard, ce ne sera que lorsqu'il l'aura perfectionnée, complétée. Cela exige du temps. Que faire? 11 s'adresse à l'homme aux réserves. 11 lui demande s'il ne consentirait pas à lui céder une portion de sa monnaie d'un nouveau genre, en échange de la promesse à lui faàte d'une part des bénéfices qui doivent revenir à l'inventeur si la machine, enfin mise à point, est adoptée par l'Etat. L'homme aux réserves accepte. Voilà une petite association formée dans la grande. Voilà un petit capital privé qui fonctionne. Voilà l'intérêt ou le profit reconstitué au profit de ce capitaliste en miniature. Et comme le capital possède le secret de faire rapidement des petits, on verra bien vite des entreprises privées se fonder à la barbe des régies nationales facilement battues dans cette occurrence.
Ce contrat sera-t-il déclaré illicite? Ce sera bien tyrannique ; mais admettons qu'on aille jusque-là. Par toutes ces inhibitions on ne l'empêchera pas plus que, pendant des siècles, à la Bourse et dans le commerce, on n'a empêché les marchés à terme en refusant de leur accorder la sanction de la loi ou même en édictant des pénalités contre leurs auteurs. Les seuls moyens de supprimer cette forme de la capitalisation serait de supprimer les bénéfices de l'inventeur en refusant de rémunérer sa découverte, ou de rendre toute accumulation impossible en proclamant l'égalité absolue des salaires et en réduisant celui-ci au minimum de consommation physiologique.
Mais le premier de ces moyens, en même temps qu'il sonnerait le glas funèbre de tout progrès, qu'il supprimerait l'invention, aurait pour effet unique de favoriser l'usure par l'élimination de toutes les autres formes possibles d'accumulation; et le second irait à l'encontre des principes mêmes de l'Ecole qui poursuit non l'abaissement des salaires mais leur élévation.
Et qu'on le note bien, nous ne citons là que quelques
exemples destinés à montrer à quel point il serait difficile d'empêcher l'intérêt et le profit de s'introduire dans la société collectiviste. Le nombre de ces procédés est illimité, comme sont illimitées les ressources de l'intelligence humaine et des combinaisons qu'elle peut engendrer.
Nous pouvons faire une autre hypothèse aussi frappante que les précédentes. Les marchandises n'auront pas une valeur uniforme en collectivisme. Si même on s'en tenait à la théorie de Karl Marx, il est clair que, à la suite d'une mauvaise récolte, la valeur du froment ou du vin hausserait, puisqu'une même quantité de ces produits représenterait une moyenne plus considérable de travail social, le travail total ayant été le même et la production ayant été moindre.
Qui empêcherait dès lors un citoyen prévoyant, ou simplement un joueur heureux, de se servir, puisque l'achat serait libre, de son épargne pour acheter du blé ou du vin avant la récolte qu'il prévoit mauvaise. Qui l'empêcherait de revendre ensuite, après la hausse, ces denrées à ses voisins, en leur bonifiant sur les prix des magasins généraux une certaine réduction pour les attirer? (Je me sers de ce mot, prix, parce que ce serait encore un prix, quoi que l'on dise, et parce que cette expression m'est commode). Ce commerce serait illicite, interdit? Certainement. Mais aujourd'hui aussi la contrebande du tabac est illicite et interdite, ce qui ne l'empêche pas d'être journellement pratiquée.
Les professions dites libérales seraient une autre cause d'inégalité de répartition. Fourier avait supprimé les procès et les maladies, mais le collectivisme moderne ne va pas aussi loin dans ses espérances. Dans la société nouvelle il y aura des procès civils puisqu'elle maintiendra l'appropriation des objets de consommation et même l'héritage. Il y aura des procès criminels, car on ne supprimera ni les vices, ni les mauvais penchants, ni les pas-
sions des hommes. Il y aura des maladies. Il y aura donc encore des juges, des avocats et des médecins. Ces avocats et ces médecins seront-ils des fonctionnaires rétribués par la société? Les uns disent oui : les autres disent non ! En fait, il est difficile qu'ils le soient. Un grand médecin ou un grand avocat gratuit se verrait demandé partout à la fois. Comme il ne pourrait suffire à sa tâche, force serait de limiter sa circonscription. Chaque avocat aurait donc son cercle et chaque médecin le sien dans lequel, et dans lequel exclusivement, il devrait se mouvoir. Dès lors les citoyens seraient privés du droit de se faire défendre ou de se faire soigner par qui bon leur semblerait. Ce serait une tyrannie tout à fait vexatoire. On serait par suite probablement conduit, ainsi que le propose Schaeffle, à laisser libres ces professions où le travail s'exerce sans outils, sans capitaux.
Mais s'il en est ainsi — et l'on ne conçoit guère qu'il en puisse être autrement, — comment empéchera-t-on le médecin couru, l'avocat recherché, de se faire payer très cher en bons de travail et de prélever sur le revenu social une part incomparablement supérieure à celle de la masse des travailleurs?
Fît-on, d'ailleurs, des médecins et des avocats des fonctionnaires, voulût-on fixer à chacun d'eux un cercle limité et leur interdire de recevoir des émoluments, on n'arriverait à aucun résultat. On ne saurait, en effet, s'introduire au chevet des malades ou dans le cabinet de l'homme affligé d'un procès, et l'on ne pourrait empêcher soit l'un, soit l'autre, dans l'espoir d'être l'objet de soins plus empressés, d'ajouter une rétribution personnelle à la rétribution de l'Etat. C'est ce qui arrive de nos jours pour les infirmiers des hôpitaux. Ils sont payés par l'assistance publique; leurs services doivent être gratuits, et cependant ils reçoivent quotidiennement des malades des pourboires grâce auxquels les malades sont ou se croient mieux soignés.
Enfin il y a lieu de se demander si l'on ne reviendrait pas vite aux emprunts d'Etat et aux rentes qui en sont la conséquence. Les collectivités sont souvent gaspilleuses. Souvent aussi sans esprit de gaspillage, en vue simplement de s'outiller pour une meilleure production, elles sont conduites à des dépenses qui dépassent la puissance contributive de la génération présente. Ces dépenses étant d'ailleurs profitables aux générations à venir, il serait injuste de les mettre à la charge exclusive de celle qui vit au moment où l'on exécute les travaux, et l'on se trouve ainsi conduit à les répartir sur plusieurs générations successives.
Deux moyens seulement permettent d'atteindre ce but : l'un consiste à échelonner les travaux eux-mêmes sur un grand nombre d'années, l'autre à réaliser les travaux aussi rapidement que possible et à y subvenir au moyen d'un emprunt remboursable dans un temps éloigné. Le premier moyen est fort mauvais en ce qu'il éloigne le moment où le pays sera pourvu de l'outillage nécessaire, et c'est, par suite, le second qui est choisi de préférence.
Les sociétés collectivistes n'échapperont pas à cette fatalité. Tout comme les nôtres, elles seront forcées d'emprunter pour peu que le système social nouveau n'ait pas supprimé les réserves individuelles. Pour emprunter il leur faudra trouver des prêteurs, et pour trouver des prêteurs elles seront obligées de leur consentir des avantages, d'où les rentes ou les primes au remboursement qui sont choses absolument semblables.
Il semble donc que le collectivisme, s'il ne ruine pas le pays, ne supprimera ni les intérêts, ni les profits; que son seul effet sera d'en faire disparaître, dans la majorité des cas, le caractère utile et de les transformer en un prélèvement véritablement abusif sur la production nationale.
Il semble en outre qu'il donnerait naissance, sur une
très large échelle, au luxe d'abus que nous offrent les administrations de l'Etat ; qu'il engendrerait une foule incalculable de fonctionnaires, lesquels vivraient grassement sur le pays et remplaceraient avec avantage — pour eux bien entendu — la quote part du produit national retenue aujourd'hui pour leur consommation personnelle par les capitalistes.
Il semble enfin qu'il laisserait subsister les inégalités de rétribution des di\ers travaux et qu'il créerait aux professions libérales des situations aussi lucratives que dans la plus bourgeoise des sociétés.
En un mot, l'analyse économique ne montre pas la répartition des richesses comme devant, dans l'ordre social nouveau, être plus juste et plus égalitaire qu'elle ne l'est dans l'ordre social actuel. La corvée — puisque corvée il y a, — le surtravail, y tiendraient une place aussi grande, peut-être plus grande, qu'aujourd'hui. Il reste à examiner si, échouant dans la répartition, le collectivisme favoriserait la production ou l'entraverait; s'il ne constituerait pas un obstacle au progrès ; s'il serait à même, comme l'espèrent les socialistes, de respecter la liberté matérielle et morale de l'individu: s'il n'opposerait pas des difficultés de tous ordres aux relations et aux commerces internationaux; si, en un mot, impuissant à atteindre le but utile que l'on poursuit en lui, il n'entraînerait pas d'autre part un ensemble de conséquences redoutables dont aucune société ne saurait éviter de s'émouvoir.