CHAPITRE III
DE LA PRODUCTION DANS UN AlILIEU COLLECTIVISTE
La société collectiviste ne serait peut-être pas ce que ses partisans en augurent. Nous nous sommes efforcé de montrer clans le précédent chapitre que sur bien des points les mailles du filet seraient rompues. Peut-être — nous y reviendrons — bien loin de voir là une objection au collectivisme, faut-il y voir, au contraire, l'argument propre à réfuter les autres objections que ce système provoque. Mais s'il en était autrement ; si le collectivisme fonctionnait dans toute la rigueur de son principe ; si toute direction industrielle, tout progrès scientifique étaient abandonnés à un immense mandarinat, recruté probablement par le concours comme en Chine, et qui, quel que fût d'ailleurs son mode de recrutement, écraserait l'humanité entière, il serait difficile de trouver dans un pareil organisme les éléments d'une production toujours croissante et de ces progrès scientifiques et industriels dont est faite la grandeur du monde actuel.
Aujourd'hui une colonie s'ouvre à la civilisation. Aussitôt des capitalistes aventureux prennent sur leur plus-value — sur la part de leur plus-value qu'ils ne consomment pas — un capital suffisant pour féconder cette
entreprise coloniale, pourvu que, comme cela se passe malheureusement presque toujours en France, l'Etat ne les entrave pas par sa manie de réglementation.
Un inventeur conçoit une idée nouvelle. Comment celleci des lobes de son cerveau va-t-elle passer dans l'application?
S'il est riche il consacrera une partie de sa fortune aux expériences que nécessite son invention. S'il est pauvre et si son idée est bonne, il sera bien rare qu'il ne finisse pas par rencontrer un homme riche et hasardeux désireux d'accroître ses profits par une entreprise aléatoire. Cet homme lui fournira les sommes nécessaires pour mener sa découverte à bonne fin. L'amour de ce qu'on appelle improprement le jeu à cause du rôle qu'y jouent l'inconnu, le hasard — et de ce qu'on doit appeler la spéculation — exercera ici son influence salutaire. L'homme à l'argent rognera peut-être à l'inventeur une part excessive des bénéfices qu'il devrait légitimement récolter? peutêtre se taillera-t-il à lui-même une part trop forte; mais en somme si la découverte est féconde, elle verra le jour, l'humanité dans son ensemble en bénéficiera, et l'inventeur, même après la cession au capital d'une partie du iruit de son génie, en recueillera encore des profits considérables.
En sera-t-il de même dans l'hypothèse d'un socialisme rigoureux? rien ne paraît plus douteux.
D'abord, le collectivisme, il ne faut pas l'oublier, vise ce but : supprimer pour en faire bénéficier le travailleur la plus-value que s'attribue aujourd'hui le capitaliste. Or comme, ainsi que nous en avons apporté la démonstration, la partie de beaucoup la plus grande de cette plusvalue constitue, non le prélèvement du capitaliste mais la i-éserve sociale dont celui-ci a la gestion, il est possible une fois le socialisme mis en pratique que cette réserve devienne plus difficile à constituer, que l'accumulation
des capitaux cesse ou tout au moins diminue. S'il en allait de la sorte les ressources risqueraient fort de manquer lorsque des capitaux seraient nécessaires pour l'amortissement des machines ou pour la mise en valeur d'une nouvelle méthode industrielle.
Dans toute société anonyme les actionnaires, lorsqu'ils ne sont pas retenus par une direction énergique et intéressée, répugnent aux réserves et tendent à l'intégrale distribution des bénéfices. Cette tendance est si générale que le législateur a dû intervenir pour la paralyser en établissant la réserve légale. Le travailleur socialisé, autrement dit l'actionnaire du capital national, n'éprouvera-t-il pas de même une répugnance invincible à l'accumulation des capitaux? n'exigera-t-il pas chaque année que le produit de l'exercice soit intégralement distribué ?
Jaurès espère qu'il n'en sera pas ainsi; il croit même que les masses seront très parcimonieuses lorsque tout leur appartiendra. Il est possible qu'il soit dans le vrai; mais la chose n'est pas établie, l'expérience seule pouvant prononcer sur ce point. Nous ne sommes donc pas dans le domaine de la chimère lorsque nous manifestons notre crainte de voir le travailleur collectiviste exiger constamment soit une retenue moindre sur les heures de travail, soit une diminution plus rapide de la journée laborieuse que les progrès mécaniques ne le permetttaient, soit les deux choses à la fois. Si ce phénomène se produisait, la capitalisation s'arrêterait devant cet obstacle insurmontable et avec elle les nouvelles entreprises génératrices de richesses.
L'inventeur aurait à lutter non seulement contre la pénurie des capitaux, mais contre ce facteur combiné avec la routine et l'inertie administratives.
Je me rappelle moi-même un savant illustre, M. Gavarret, qui, huit jours avant que le premier télégramme fût transmis de Nev^^-York à Valentia, me démontrait l'impos-
sibilité d'établir un télégraphe interocéanique. A l'enten dre, les courants d'induction devaient empêcher la transmission de s'opérer, et les capitaux étaient sûrement sacrifiés qui s'étaient associés pour la construction et la pose du premier câble.
Supposons ce savant consulté par une commission du budget sur l'opportunité de construire ce câble et de le jeter à travers l'océan et dites quel avis aurait été donné et ce qu'aurait pu légitimement faire le comité des finances en présence d'un avis pareil !
Il ne saurait, d'ailleurs, en être autrement: le nombre des inventeurs est démesuré; tous les fous inventent. Le chiffre des propositions qui se produisent de ce chef est incalculable. Un gouvernement ne se reconnaîtrait jamais le droit, et ne l'aurait pas en effet, de gaspiller la richesse publique dans des expériences pleines d'incertitude et d'aléa'. Sauf des cas tout à fait exceptionnels il repousserait tout.
L'administration est de sa nature résistante au changement. Lorsqu'un employé a acquis l'habitude d'un genre de travail donné, pourquoi ferait-il un effort pour en changer? Le capitaliste individuel fait cet effort parce qu'il y est incité par l'appât du bénéfice qu'il entrevoit. Mais le fonctionnaire collectiviste ?
Le succès de la machine qu'on lui apporte n'accroîtra ni ne diminuera la valeur de son heure de travail. Pourquoi se dérangerait-il? 11 trouvera infiniment plus commode de décréter l'excommunication majeure de l'inventeur au nom des principes d'une science toujours facile, et le progrès sera entravé même avant d'avoir vu le jour.
Pourquoi, du reste, l'invention [elle-même se produirait-elle?
Dans l'état actuel, le penseur qui conçoit une idée, l'inventeur qui découvre un instrument nouveau, y sont poussés dans l'immense majorité des cas par l'appât du gain.
Il va construire une machine à vapeur qui diminuera d'un tiers ou de moitié la consommation du combustible ; quel magnifique champ de profit ouvert à son activité! Il travaillera; il découvrira; et, avec l'ardeur, la ténacité que donne l'espérance du profit, il imposera sa conviction aux capitalistes les plus rétifs.
Mais lorsque les instruments de travail seront socialisés ; lorsque le temps consacré a une découverte ne vaudra pas plus que le temps consacré à un travail mécanique et courant, pourquoi l'inventeur se fatiguerait-il à inventer? En vue d'une décoration? d'une récompense honorifique? La valeur qui s'attache à ces hochets ne peut aller qu'en diminuant à mesure que s'élève l'intelligence des hommes. Si les distinctions flattent encore nos stupides vanités, elles ne suffisent déjà plus à déterminer les grands efforts. On les réclame avec insistance une fois l'effort fait; elles ne l'engendrent pas.
Les socialistes nous promettront-ils d'encourager les découvertes en accordant des récompenses considérables, des bons de travail à profusion, c'est-à-dire d'énormes moyens de jouissance, à leurs auteurs aussi bien qu'aux ingénieurs qui auraient remarqué la découverte et en auraient facilité l'éclosion? soit! Mais comment seraient attribuées ces subventions? seraient-elles, comme aujourd'hui les prix de l'Institut, destinées à l'auteur d'un travail préconçu dont on aurait fixé le but? ou bien s'appliqueraient-elles à une découverte quelconque?
Dans le premier cas, nous sommes en droit de nous demander, en voyant le peu d'efforts féconds qu'ont jamais engendrés les prix de l'institut, si ceux de la société collectiviste seraient doués de plus d'attraits et donneraient des résultats supérieurs. C'est peu probable. Les découvertes germent spontanément dans le cerveau de l'inventeur et ne se décrètent pas. Le but fixé ne serait presque jamais atteint. 11 en irait de ces récompenses promises comme il
en est allé des trois cent mille francs promis à qui découvrirait un remède contre le phylloxéra. Le remède est découvert ; il en existe môme plusieurs : l'immersion, le sulfure de carbone et les sulfocarbonates, la plantation des vignes américaines. Mais ces résultats n'ont rien d'absolu. Ils ont été obtenus par une extrême multiplicité d'expériences; l'un des moyens de parer au mal, le meilleur peut-être, la plantation des vignes américaines, n'est pas à proprement parler un remède. Il en résulte que personne ne peut dire : (( C'est moi qui ai arrêté le fléau » et que personne n'a eu, que personne n'aura le prix de trois cent mille francs.
Si, par contre, on votait un fonds pour récompenser tous les inventeurs et tous les fonctionnaires qui auraient remarqué la découverte, mais sans préciser d'avance la nature et l'objet de celle-ci, on risquerait de tomber dans le défaut opposé au précédent. Tout le monde apporterait une idée nouvelle; cette idée serait presque toujours accueillie, et les fonds sociaux seraient dilapidés à l'étude d'une foule d'entreprises saugrenues.
Actuellement, si le capitaliste est poussé par l'appât du gain, il est aussi retenu par la crainte de la perte. De ces deux sentiments opposés naît un sage équilibre qui permet aux idées fécondes de voir le jour, et qui empêche la société d'engloutir inutilement des capitaux à la recherche d'une pierre philosophale ou d'un mouvement perpétuel quelconques.
Avec l'Etat socialiste, au contraire, on ne voit pas bien comment cet équilibre se produirait. Ou l'absence de tout appât et la routine naturelle ferait tout repousser, ou l'absence de toute crainte ferait tout adopter. La stagnation absolue ou la dilapidation semblent être les seules conséquences possibles de l'état socialisé. Il y a là un dilemme entre les cornes duquel nous n'apercevons guère le moyen de passer.
Et puis, pourquoi encourager par des promesses de subventions des efforts que la forme sociale serait impuissante à stimuler, auxquels même elle apporterait des obstacles matériels.
Pour découvrir il faut réfléchir, il faut penser, il faut avoir la liberté de soi-même, il faut vivre d'une vie parfois fainéante à la surface quoique très active au fond.
L'inventeur doit souvent déserter l'atelier ou le laboratoire pour s'abandonner aux combinaisons de son cerveau.
Aujourd'hui il en trouve le moyen dans son capital, s'il en possède un, et, s'il n"en possède pas, dans celui qu'on lui prête, car pour peu que son idée soit bonne, il est bien rare qu'il ne parvienne pas à convaincre quelqu'un. Mais demain ! s'il n'est pas fait brèche aux principes absolus du collectivisme, si personne n'a plus de capital en dehors de l'Etat, qui donc lui en fournira? l'Etat? eh bien non! L'Etat ne lui en fournira pas pour une idée à laquelle personne ne croira, que tous mettront sur le compte de la paresse. A supposer même — ce qui sera rare — que malgré ce manque de stimulant, il soit poussé par une force exceptionnelle à chercher et à découvrir, le milieu social lui en refusera les moyens matériels.
Et les artistes? les littérateurs? qu'en adviendra-t-il?
M. Schaeftle est porté à croire que, en ce qui les concerne, il faudra encore, comme pour les avocats et les médecins, se résigner au (( laisscz-faire, laissez-passer » actuel. Sera-ce aussi aisé que le suppose l'écrivain autrichien?
La sculpture, la peinture, la littérature même, ne sont pas exemptes d'un côté matériel.
Un sculpteur a besoin d'outils, de terre glaise, de marbre, de fonte, de bronze, d'un atelier dans lequel il puisse s'abandonner à son inspiration.
Un peintre ne peut pas se passer de pinceaux, de couleurs et de toile.
A un pDCtc, à un prosateur, à l'auteur d'une partition musicale, il faut une imprimerie pour répandre leurs œuvres, pour leur donner la publicité sans laquelle elles sont comme inexistantes.
A l'extrême rigueur on peut admettre que, avec leurs bons de travail, sculpteurs et peintres aient le moyen de se procurer couleurs, pinceaux, marbre, bronze, terre glaise et outils divers. Mais une imprimerie est un capital producteur qui ne saurait en aucun cas appartenir à un particulier. Si même ils avaient les ressources suffisantes pour l'acheter, l'homme de lettres et le compositeur seraient encore impuissants à se procurer l'outil indispensable et seraient tributaires de l'imprimerie sociale. Ils se trouveraient donc à la merci de la société qui aurait la faculté exorbitante de supprimer toute production littéraire ou musicale en opposition avec les idées du moment.
11 y aura lieu de revenir plus tard sur cette atteinte épouvantable à la liberté dont n'a jamais approché même le système du premier Empire. Mais sans nous arrêter en ce moment sur ce point si important, si grave; en admettant une société assez libérale pour consentir à la publication des plus violentes satires dirigées contre elle, il reste l'écueil que nous avons signalé à propos des découvertes : ou l'Etat imprimerait tout ce qu'on lui apporterait ou il ferait un choix.
Dans la première hypothèse il imprimerait toutes les inepties, toutes les rapsodies possibles. Quiconque a une situation un peu en relief est à même de se rendre compte, par ce qu'on lui apporte, du nombre d'absurdités aussi sottement pensées que mal écrites qui verraient le jour si cela ne dépendait que de leurs auteurs : ceux-ci sont toujours convaincus d'avoir enfanté des chefs-d'œuvre.
Imprimer tout ce qui se présente est chose inadmissible; ce serait une dilapidation impossible à chiffrer. Il faudrait donc nécessairement opérer un choix parmi les
productions de l'esprit et, dans cette seconde hypothèse, quel arbitraire! Malheur à qui n'aurait pas le goût dominant. Victor Hugo se serait certainement vu fermer les imprimeries par les classiques de i83o, et Zola, de nos jours, même sans faire allusion à sa glorieuse et récente intervention dans l'affaire Dreyfus, aurait éprouvé bien des difficultés à vaincre les obstacles dressés devant lui.
Il se passerait là quelque chose d'analogue à ce qui se passe dans les théâtres auxquels un auteur nouveau propose une pièce. On connaît tous les calvaires qu'il est obligé de gravir avant d'être joué. Et ce serait bien plus grave encore. Il existe aujourd'hui différents théâtres, différents directeurs, et ce qui est rejeté par l'un est accepté par l'autre. Dans la société nouvelle il y aurait un comité des arts, des sciences ou des lettres. Quand on n'aurait pas l'heur de lui plaire, il ne resterait qu'à s'incliner; il n'y aurait aucune autre porte où. frapper. Un tel régime ne serait-il pas opposé à l'éclosion du talent et du génie? ne serait-il pas de nature à provoquer l'uniformité dans la médiocrité? C'est la question qui se présente tout d'abord à l'esprit du penseur. Il est impossible de ne pas se demander sans effroi si le collectivisme n'aurait pas pour effet de tuer le progrès artistique, le progrès littéraire, le progrès scientifique, le progrès industriel; s'il ne dirait pas à l'humanité: (( tu n'iras pas plus loin; » si, par cet éteignoir placé sur tous les esprits d'élite, tuant l'invention, supprimant l'émulation, faisant disparaître la spéculation bienfaisante, on n'empêcherait pas l'accumulation des capitaux; si on ne porterait pas un coup fatal à la production.
Déjà, en nous appesantissant sur sa méthode de répartition nous avons été amené à nous poser cette question : ne répartira-t-il pas aussi mal et peut-être plus mal que la société capitaliste ? En poussant plus loin l'analyse, nous
en arrivons à craindre qu'il ne diminue la production, qu'en un mot ne répartissant pas mieux il n'ait moins à répartir. S'il en était ainsi, il diminuerait le bien-être au lieu de l'accroître, et de telles craintes sont extrêmement troublantes pour tous les esprits sincères que n'enflamme pas une foi aveugle.