DU LUXE
Les causes diverses que nous venons d'énumérer ne sont pas les seules qui puissent nous faire appréhender des entraves au développement social en régime collectiviste. La question du luxe vient encore sous ce rapport poser un problème redoutable. Il» semble, en effet, que, si même ce n'est pas un but cherché, voulu, l'égalisation des fortunes viendrait, par voie de conséquence, frapper la consommation somptuaire et, par là même, la production des objets dits de luxe.
La crainte que nous exprimons ici étonnera peut-être un grand nombre de nos lecteurs. Aux yeux de bien des socialistes, la disparition des industries de luxe serait à désirer. Ce serait un moyen de supprimer des travaux inutiles et de rejeter sur des travaux d'une utilité générale une foule de bras qui en sont actuellement détournés. L'abondance des objets de première nécessité se trouverait augmentée d'autant ou, en d'autres termes, la durée du travail destiné à les produire deviendrait moindre.
Il y a là, selon nous, une erreur d'optique que, en dehors même des socialistes, bien des économistes de Técole or-
thodoxe ont commise et qui ne nous paraît pas résister à l'analyse philosophique.
Le collectivisme, sans doute, déploierait un f>:rand luxe dans les parcs, les jardins, les salles de réunion, les écoles, dans tout ce qui serait public. .Mais pourrait-il maintenir le luxe individuel, celui de l'habitation, du vêtement, de la table? et s'il ne le maintenait pas, ne serait-ce pas un malheur social?
Actuel'oment, et en nous plaçant au point de vue général des simples économistes contempteurs du luxe, il ne nous est pas possible d'oublier que les hommes sont divisés en nationalités. A supposer que le luxe devînt inutile le jour où les frontières seraient supprimées et où l'humanité entière ne formerait plus qu'une vaste agglomération, il n'en saurait être de même aujourd'hui. Le genre humain est loin de constituer un groupement unique; il est divisé en une infinité de peuples et cette division en nations distinctes crée à cellîs-ci des intérêts distincts. Nous ne pouvons pas ne pas tenir compte de ce fait actuel; nous ne pouvons pas demeurer étrangers aux intérêts spéciaux à certaines agglomérations humaines et surtout aux intérêts de celle de ces agglomérations qui nous touche de plus près : la France.
La France ne se suffit pas à elle-même. Elle est obligée d'importer des marchandises de l'extérieur, et ces marchandises, c'est avec celles qu'elle exporte qu'elle les paie.
Or, ses principales exportations industrielles portent sur les objets de luxe.
Au point de vue de ce que l'on est convenu d'appeler des objets de première nécessité, elle présente sur ses rivaux une intériorité notoire. Quelle qu'en soit la cause, elle produit plus cher que l'Inde, que l'Amérique, que la Chine, que la Russie, que l'Allemagne, que l'Angleterre. Ses cocons ne peuvent pas soutenir la concurrence des cocons japonais ou chinois; ses fers, s'ils n'étaient protégés
par des tarifs de douane fort élevés, ne pourraient lutter contre les fers anglais, allemands, suédois, et surtout contre les fers américains qui évincent déjà sur leur propre marché ceux de l'Allemagne et de l'Angleterre.
Mais aucune nation ne produit aussi bien qu'elle les objets de luxe et d'art. D'autres s'essaient à cette production, notamment l'Allemagne. Elles y parviennent quelquefois pour les objets de demi-luxe, pour ce qu'on appelle (( la camelote; )) mais pour ce qui constitue le luxe véritable, elles ont été jusqu'ici toujours battues par nous, et c'est' toujours à la France qu'il faut s'adresser pour se les procurer. Nulle part ailleurs on n'arrive à donner le fini, le goût que savent si bien donner les ouvriers et les artistes parisiens.
C'est avec ses produits de luxe universellement recherchés que notre pays tient sa place sur le marché international; c'est grâce à eux qu'il peut vendre à l'Etranger la contre-partie des marchandises qu'il en importe.
Quand un ouvrier parisien construit un meuble incrusté, une imitation parfaite de l'ancien; quand un tisseur de Beauvais fait une tapisserie qui rivalise par sa beauté avec les aratri qui ornent le palais Pitti de Florence; quand une ouvrière de Valenciennes tisse ses magnifiques dentelles universellement recherchées,... pour le reste du monde ce sont des meubles sculptés, des tapisseries, des dentelles qu'ils produisent; pour la France c'est du blé. du vin, de la viande et des pommes de terre, et cela en quantité supérieure à celle qu'ils produiraient dans un temps de travail égal s'ils s'employaient à la culture directe du froment, de la vigne, de la pomme de terre, ou à l'élevage du bétail.
Il est juste de le dire toutefois, ce ne sont là que des arguments locaux, des arguments de circonstances. Nos rivaux apprendront avec le temps à nous égaler, et d'ailleurs une nation ne compte ni aux yeux du philosophe
qui envisage les lois économiques de haut, ni aux yeux du socialiste dont les regards dépassent les frontières et n'ont pour objectif que l'ensemble de l'humanité. Si donc la suppression des industries de luxe n'avait d'autre inconvénient que de faire déchoir la France de son rang sur le marché du monde, ce serait suffisant pour émouvoir le patriote; ce ne serait pas suffisant pour émouvoir le philosophe. Mais il y a des raisons plus générales dont personne ne peut se désintéresser. Nous avons consenti à admettre un instant par hypothèse que le luxe serait inutile au cas où les frontières étant supprimées, l'humanité intégrale se trouverait réunie en une seule agglomération. C'était là une de ces concessions que l'on fait sous réserve pour les besoins de la discussion et qui n'ont rien de fondé. .Même si les nationalités étaient détruites le luxe demeurerait utile.
Qu'appelle-t-on objets de luxe? des objets dont le prix est fort élevé et qui, par suite, ne sont à la portée que des gens riches.
Mais la cherté ou le bon marché d'un objet est affaire de milieu et de circonstances. Un objet est cher soit parce qu'il est naturellement rare, comme le diamant, soit parce qu'il est rare industriellement.
On doit considérer comme rare industriellement une marchandise dont la production coûte beaucoup de temps et de peine.
Faisons abstraction des raretés naturelles telles que pierres précieuses et métaux précieux, et nous devrons reconnaître qu'une marchandise rare aujourd'hui peut cesser de l'être demain, si les procédés de fabrication se perfectionnent. Il en résulte que ce qui était hier consommation somptuaire ne l'est plus aujourd'hui, et que ce qui l'est aujourd'hui cessera de l'être demain.
Consommation somptuaire à l'époque des troglodytes la première case construite. Elle a été certainement ua
objet de luxe entre tous, et quelque inférieure qu'elle fût au plus infect de nos bouges actuels, elle a dû paraître un palais.
Consommation somptuaire, également, le premier tissu qui permit à l'homme de substituer aux peaux des bêtes des vêtements plus commodes et plus aptes à s'approprier aux saisons.
Consommation somptuaire, encore, la chemise qu'Isa beau de Bavière'porta pour la première fois dans le monde et dont le prix devait être hors de proportion avec tout ce que nous pouvons imaginer aujourd'hui quand nous nous représentons ce vêtement élémentaire.
Consommations somptuaires, toujours, ie premier livre imprimé, la première horloge, la première montre portative, le premier cahier de papier.
Consommations somptuaires, le sucre, le café, le thé, le poivre et tous ces nombreux produits alimentaires que, pour raffinés qu'ils fussent ou crussent être, les Romains et les Grecs n'ont jamais connus.
Consommation somptuaire, le tabac lorsque Nicot l'introduisit en Europe.
Consommation somptuaire, enfin, la modeste pomme de terre elle-même, ce légume égalitaire par excellence qui orne la tabla du riche comme celle du pauvre, le jour où, apportée par Parmentier, elle parut à la table royale de Louis XVI.
Si l'on considère ces quelques exemples pris au hasard entre mille, on remarquera que parmi tous ces produits agricoles ou industriels dont nous venons de citer les noms, il n'en est pas un seul qui n'ait fini par devenir d'un usage général.
Personne aujourd'hui ne vit plus dans les cavernes. Tout le monde possède au moins l'usage sinon la propriété d'une hutte.
Personne ne se couvre plus de peaux de bêtes. Celles-ci
sont même devenues consommation de luxe. Le plus pauvre, le plus mal vêtu d'entre nous possède un vêtement taillé dans un tissu artificiel.
Tout le monde, sans exception, porte des chemises; presque tout le monde lit un journal ou un livre; tout le monde possède une feuille de papier pour écrire une lettre ou pour fixer une pensée; l'usage des montres s'est à ce point généralisé qu'on en rencontre dans la poche du moins fortuné des ouvriers; le sucre, le café, le thé, le poivre sont sur toutes les tables; il n'est pas de travailleur ni dans les champs ni dans les villes qui ne fume sa pipe, et la pomme de terre est devenue après le pain le plus universel de tous les mets.
En un mot, ce qui n'était hier qu'à la portée de quelques bourses bien garnies est maintenant à la portée de tous et est entré dans ce minimum de consommation individuelle sur lequel se limite la population et qui sert de base aux salaires.
Mais pour que maisons, tissus, chemises, papier, imprimés, montres, sucre, café, thé, poivre, tabac et pommes de terre soient devenus des objets de consommation courante, il a fallu qu'ils commençassent par être objets de luxe d'abord.
Il n'était pas possible, par exemple, qu'un livre ne revînt pas à un prix infiniment plus élevé au lendemain de la découverte de Guttenberg qu'à l'heure présente. 11 n'était pas possible que la chemise d'Isabeau de Bavière ne fût pas d'une fabrication plus difficile, et par cela même plus coûteuse, que ne l'est une chemise confectionnée de nos jours.
Si, sous le prétexte que c'étaient là des objets de luxe utiles seulement à quelques privilégiés, on en avait interdit la fabrication; ou si, ce qui revient au même, l'absence de grandes fortunes en avait rendu l'achat impossible, on n'en aurait jamais fabriqué. Pourquoi un tisseur se se-
rait-il ingéniv^ à perdre au tissage d'une chemise un temps que nul n'aurait pu rémunérer)
Pourquoi un navigateur serait-il allé exposer sa vie, son temps, ses capitaux pour rapporter des Indes, d'Amérique, de Chine, d'Arabie, le sucre, le tabac, le café ou la pomme de terre, s'il n'avait été assuré de trouver dans son pays toute une catégorie de citoyens assez riches pour lui acheter sa cargaison et pour lui procurer ainsi un bénéfice? Evidemment il aurait préféré demeurer chez lui à cultiver ce que, avant lui, avaient cultivé ses ancêtres.
Or, une fois la première maison bâtie, chacun a voulu avoir sa maison; une fois la première étoffe tissée, le premier vêtement coupé et cousu, la première chemise confectionnée, chacun a désiré un vêtement en étoffe et une chemise; une fois le premier morceau de sucre, la première tasse de thé ou de café, la première pincée de poivre goûtée, chacun a tenu à sucrer ou à poivrer ses aliments et à se réconforter par des infusions de café ou de thé; une fois le tabac importé, la pipe, le cigare, la tabatière sont devenus d'un usage à peu près universel; une fois la pomme de terre connue, il n'est pas de table sur laquelle on n'en ait servi.
L'Industrie, dès lors, s'est ingéniée et elle a fait merveille. Poussés par le désir de vendre en plus grande quantité et de s'enrichir, les producteurs se sont efforcés de perfectionner leurs moyens de production et de transport. La grande navigation s'est établie; la culture a permis d'acclimater chez nous des végétaux exotiques; la mécanique a découvert des procédés permettant d'obtenir en une heure ce qui coûtait antérieurement des mois de travail, et ainsi les objets de luxe sont devenus objets courants ; mais ils ne sont devenus objets courants que parce qu'ils ont commencé par être objets de luxe.
Si donc dans le passé la société avait été organisée de façon telle que le luxe y fût impraticable, nous ne connaî-
trions aucune des améliorations qui se sont introduites parmi les hommes; nous continuerions à habiter des cavernes et à nous vêtir de peaux d'animaux non tannées.
Il est certainement préférable que grâce à l'inégalité dans laquelle vivaient nos ancêtres quelques-uns aient été à même de se procurer alors ce qui n'était pas encore accessible à la généralité des humains. C'est à cette circonstance et à cette circonstance seulement que nous devons de voir des objets, luxe au moment de leur création, mis aujourd'hui à la portée de tous.
Proudhon que nul n'accusera de n'avoir pas été socialiste ; Proudhon qui, le premier, a prononcé ces mots : (( la propriété c'est le vol; » Proudhon qui a fait, comme Karl Marx dont il a été sous ce rapport le précurseur, la critique de l'intérêt et des profits du capital ; Proudhon avec sa vaste intelligence, avec son amour intense de la liberté, avec son haut sentiment de la dignité humaine, avait aussi nettement compris le rôle du luxe qu'il avait compris celui de la spéculation. Les lignes qu'il a écrites sur ce sujet méritent d'autant plus d'être citées qu'elles ne viennent pas d"un économiste bourgeois, mais d'un contempteur résolu de notre société.
(( Nos lois, )) dit-il, « n'ont pas le caractère de lois somptuaires..., c'est précisément ce qu'il y a de mieux dans nos lois d'impôt... Vous voulez frapper les objets de luxe; vous prenez la civilisation à rebours... Quels sont, en langage économique, les produits de luxe> ceux dont la proportion dans la richesse totale est la plus faible, ceux qui viennent les derniers dans la série industrielle, et dont la création suppose la préexistence de tous les autres. A ce point de vue. tous les objets du travail humain ont été, et tour à tour ont cessé d'être, des objets de luxe, puisque, par le luxe nous n'entendons autre chose qu'un rapport de postériorité, soit chronologique, soit commercial, dans les éléments de la richesse. Luxe, en un mot,
est synonyme de progrès; c'est, à chaque instant de la vie sociale, l'expression du maximum de bien-être/éalisé par le travail, et auquel il est du droit comme de la destinée de tous de parvenir... Quoi donc! prenez- vous au sérieux la ville dcSalente et la prospérité de Fabricius>...
(( Le luxe humanise, élève et anoblit les habitudes ; la première et la plus efficace éducation pour le peuple, le stimulant de l'idéal, chez la plupart des hommes est le luxe... c'est le goût du luxe qui, de nos jours, à défaut de principes religieux, entretient le mouvement social et révèle aux classes inférieures leur dignité... Le luxe est plus qu'un droit dans notre société, c'est un besoin; et celui-là est vraiment à plaindre qui ne se donne jamais un peu de luxe. Et c'est quand l'effort universel tend à populariser de plus en plus les choses de luxe, que vous voulez restreindre la jouissance du peuple aux objets qu'il vous plaît de qualifier objets de nécessité.
(( L'ouvrier sue et se prive et se pressure, pour acheter une parure à sa financée, un collier à sa petite fille, une montre à son fils, et vous lui ôtez ce bonheur... mais avezvous réfléchi que taxer les objets de luxe c'est interdire le luxe ^. ))
Ainsi, le luxe est une nécessité sociale, une des conditions essentielles du progrès. Si donc l'égalisation des fortunes devait fatalement résulter du collectivisme, et si cette égalisation devait avoir pour résultat la suppression de la consommation somptuaire, le collectivisme deviendrait l'obstacle insurmontable au développement humain. Il y a là un des points d'interrogation les plus redoutables que soulèvent les doctrines socialistes.
I. Proudhon, Contradictions économiques, '4* édition, t. I", pp. 284-286.