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LE COLLECTIVISME ET LA LIBERTE

Il est une question plus angoissante encore que celle de la production et de la répartition des richesses, que celle du progrès scientifique et du progrès industriel, c'est celle de la liberté.

Schaeffle qui, avec une lucidité remarquable, et dans le but d'éliminer les critiques mal fondées, s'est efforcé de décrire les doctrines socialistes telles qu'elles se formulent dans la pensée de leurs partisans ; Schaeffle, qui a présenté de ces doctrines une analyse complète quoique succincte, et qui, malgré ses sympathies pour elles, ne manque jamais lorsqu'il y rencontre des points faibles, de les faire loyalement ressortir, éprouve de sérieuses hésitations.

Toutes ses prédilections sont acquises au socialisme; mais il ne dissimule pas les dangers qu'il risque de l'aire courir à la liberté. De là pour lui des doutes qu'il exprime dans les lignes suivantes *.

(( En somme, il n'y a aucune raison de conclure que, la production étant socialement réglée et unitaire, la déter-

I. SchaefBe, la Quintessence du socialisme, traduction française par Malon, p. 47.

mination des besoins doive l'être aussi et que, dans cette matière aussi, l'Etat doive procéder d'office. Nous insistons énergiquement là-dessus, car si le socialisme devait abolir la liberté des besoins individuels, il devrait être regardé comme V ennemi mortel de toute liberté, de toute civilisation, de tout bien-être intellectuel et matériel. Tous les avantages qu'apporte avec lui le socialisme ne compenseraient pas la perte de cette liberté fondamentale.

(( C'est pourquoi, en abordant le socialisme, il faut d'abord l'examiner à ce point de vue. S'il donne inutilement à son principe de production un corollaire pratique de nature à mettre en danger la liberté de maintenir un ménage individuel, il est inacceptable, quoi qu'il puisse promettre et nous offrir. En effet, l'ordre des choses actuel, malgré ses difformités, est encore di.x fois plus libre et dix fois plus favorable à la civilisation. »

La question se trouve ainsi extrêmement bien précisée et précisée par l'un des hommes qui sont les plus enclins à conclure dans le sens du socialisme. Son traducteur a dû le réconnaître et il a dû reconnaître également l'importance considérable du problème. Aussi s'est-il empressé, au dessous du passage cité, déplacer la note suivante :

(( J. Stuart Mill, dans ses principes d'économie politique, après avoir vivement critiqué le communisme autoritaire, ajoutait : « si cependant il fallait choisir entre ce )) communisme avec ses chances et le maintien indéfini de )) la société actuelle, je préférerais encore le communisme. » J. Stuart Mill avait raison : une organisation égalitaire, quelle qu'elle soit, serait supérieure au brigandage social régnant, qu'illustrent tant d'oppressions, tant d'iniquités et tant de souffrances. »

En d'autres termes, Schaeffle d'un côté, J. Stuart Mill et Malon de l'autre posent cette question : « le socialisme est-il compatible avec la liberté individuelle? » Seulement leurs conclusions sont inverses. Schasffle condamnerait le

socialisme si son incompatibilité avec la liberté lui paraissait démontrée. Les autres, J. Stuart Mill et Malon, demeureraient encore collectivistes même dans cette hypothèse. Schasffle opterait pour la liberté contre l'organisation égalitaire : les autres opteraient pour l'organisation égalitaire contre la liberté. Mais aucun de ces auteurs n'ose affirmer nettement que la liberté ne soit pas menacée par une telle organisation. Nous, nous serions avec Schaeffle contre Malon et J. Stuart Mill, aucun bien terrestre ne nous paraissant capable de compenser la liberté perdue. Il s'agit donc d'examiner si ces deu.x termes, socialisme et liberté individuelle, sont ou ne sont pas irréductiblement incompatibles.

11 est bien difficile de se prononcer lorsqu'on ne discute que sur des principes générau.x. Malgré cela, et quelque sympathique à la solution socialiste que soit notre tendance, nous ne pouvons nous dissimuler que le danger signalé par Schasffle est de ceux qui s'imposent à la préoccupation du penseur.

Qu'on le veuille ou non, dans une société collectiviste le fonctionnarisme serait appelé à remplacer le capitalisme.

Si l'on se prononçait pour le communisme pur de Babeuf, pour ce socialisme qui entendait socialiser aussi bien la consommation que la production, on éliminerait évidemment les causes d'inégalité que nous avons signalées dans la société rêvée par Marx et par Schaeffle. De ce chef certains de nos arguments porteraient à faux. Mais, par contre, les causes d'inégalité résultant du fonctionnarisme se trouveraient alors considérablement accrues. Une organisation sociale pareille porterait un tel coup à la production que celle-ci ne pourrait être maintenue cahin- -caha que par une autorité absolument despotique. Une telle autorité ne va pas sans un grand luxe de fonctionnaires, sans une armée, sans dépenses improductives.

Au surplus l'affirmation de Malon et de John Stuart

Mill ne nous paraît pas de celles qui méritent une longue

réfutation. C'est ce qu'a fort bien compris Schasffle et ce qui lui a fait écrire le passage que nous avons reproduit. Si le socialisme se présentait sous la forme d'un communisme autoritaire supprimant toute liberté, il aurait tôt fait de perdre la presque totalité de ses adhérents. Sa doctrine, dès lors purement académique, ne présenterait plus désormais aucun intérêt social. Le couvent peut convenir à quelques mystiques désillusionnés de la vie ; le régiment peut plaire à certaines gens dénuées de toute inclination pour le travail et de toute initiative personnelle. Mais jamais l'humanité ne consentira à se convertir en un couvent ou en une caserne. Tous les maux lui paraîtraient préférables à cet état de choses.

Personne, d'ailleurs, ne parle plus à notre époque du communisme autoritaire absolu. On ne parle que de la socialisation de la production. Le problème consiste donc à rechercher si, une fois la liberté de production évanouie, la liberté de la consommation matérielle peut subsister et, avec elle, ce qu'on nous permettra d'appeler la liberté de la consommation intellectuelle et morale.

Schaeffle a répondu lui-même à cette question dans les lignes suivantes qui précèdent celles que nous avons déjà citées :

(( Il est vrai que l'Etat pourrait radicalement éliminer les besoins qui lui paraîtraient nuisibles, en ne produisant plus pour eux; c'est pourquoi les végétariens, Baltzer entre autres, tendent vers le socialisme. Mais ce n'est pas une chose mauvaise (schattenseite) que d'éloigner du corps social les produits falsifiés et nuisibles. Pour éviter l'abus de cette œuvre d'épurement (et les fous sectaires tempéranciers), il n'y aurait qu'à s'en rapporter au sens puissant et généralement si développé de la liberté individuelle. ))

Ce passage, malgré toute la quiétude qu'il indique chez

son auteur, n'est pas moins de nature à susciter toutes les craintes.

L'Etat maître de la production pouvant supprimer toute consommation qui n'aura pas l'heur de lui plaire! Mais quelques sectaires, devenus maîtres du pouvoir, par une 1 évolution sinon par le consentement général, pourraient donc du jour au lendemain imposer le végétarisme à une • . tion en supprimant l'élevage du bétail! — Sans même ;i'ler aussi loin, ne peut-on imaginer tel gouvernement déci. lant la suppression de l'alcool, tel autre poussant jusqu'au vin? Ce ne sont pas là de simples fantaisies et l'on i"i"a pour s'en convaincre qu'à voir ce qui se passe de nos j urs dans certains Etats de l'union américaine. Qu'on s inge aux lois draconiennes qui y sont édictées contre la Ncnte des spiritueux et l'on dira s'il serait bien difficile lie franchir un pas de plus le jour où, par la monopolisa- \ioD de la production entre ses mains, l'Etat aurait acquis toute puissance sur la consommation.

Les révolutions risqueraient fort de n'être pas terminées. On se battrait, entre autres motifs, en vue d'une consommation à supprimer ou d'une consommation à faire renaître.

A supposer que, dans l'ordre matériel, les choses ne fussent pas poussées aussi loin; que le bon sens public fît justice des « sectaires tempéranciers; » que l'autorité limitât son action à l'élimination de certaines consommations manifestement nuisibles; il resterait encore le côté intel- '. ctuel et moral, et ici l'on peut redouter un despotisme îi'isolu tel que les monarchies les plus autocratiques n'en ont jamais fourni d'exemple.

Que deviendrait par exemple la liberté de la presse, le j ur où l'Etat serait le seul et unique imprimeur, le seul Cl unique éditeur ?

Croit-on que si M. Méline ou M. Dupuy avait seul dsposé de toutes les imprimeries de France et des capi-

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taux nécessaires aux frais d'impression des journaux, Jaurès aurait pu faire paraître la Petite République^ Clemenceau V Aurore, que le Figaro aurait pu imprimer l'enquête de la Cour de Cassation, qu'on n'aurait pas fait le silence autour de l'affaire Dreyfus, qu'on n'aurait pas étouffe la vérité et la justice.

Et qu'on ne dise pas que l'affaire Dreyfus ne se serait pas produite! celle-là peut-être non! Mais il aurait pu se produire des affaires analogues. Les imperfections humaines entraîneront toujours, ou tout au moins pour de longs siècles encore, des erreurs et des crimes et nous ne sommes pas près d'atteindre l'éden harmonique de Ch. Fourier?

Brissac répond à cette préoccupation que tout écrivain aura le droit, en collectivisme, d'imprimer ce qu'il voudra, à la seule condition de payer les frais d'impression, et c'est la même réponse qu'y fait M. Bellamy dans son livre Looking Backward.

Mais il est permis de se demander ce que deviendrait ce droit en présence d'un imprimeur unique, lorsqu'on voit ce que devient de nos jours la liberté de réunion quand le pays ne possède qu'un nombre de salles limité. Qu'on se rappelle la réunion projetée de l'avenue de Wagram en 1898!

Et puis, payer les frais d'impression est bientôt dit. Avec quoi les citoyens paieraient-ils? avec leurs économies de bons de travail ? je le veux bien s'il s'agit d'une petite brochure. Mais lorsqu'il s'agira d'un journal! On sait ce qu'un journal coûte. Seulement aujourd'hui, s'il coûte il rapporte. Le journalisme est une industrie comme une autre. De nos jours on trouve des capitalistes qui en supputent les bénéfices et qui sont prêts à y employer leurs capitaux. Ils y courent les chances de perte comme dans toute autre exploitation industrielle. La liberté de la presse se trouve ainsi sauvegardée.

Une fois les instruments de travail socialises, une fois l'industrie privée totalement interdite, les choses seraient bien différentes. Avec quoi les rédacteurs des journaux indépendants rentreraient-ils dans les fonds par eux dépensés pour l'achat du papier, la composition et le tirage? L'Etat étant le seul industriel autorisé pourrait seul entreprendre l'industrie de la presse ; et comme quelque perfectionnée que soit la société, la direction de celle-ci se personnifiera toujours dans un ou plusieurs hommes, on ne voit guère l'Etat publiant avec longanimité à ses propres frais les journaux qui le combattraient; ajoutons que même s'il le voulait, il se verrait dans l'impossibilité de publier toutes les feuilles dont on lui deman-derait la publication. Ses ressources n'y suffiraient pas. Il serait dans l'obligation de faire un choix, et l'on peut être sûr, pour peu qu'on connaisse la nature humaine que, dans des circonstances semblables à celles que nous venons de traverser, ce n'est pas sur des feuilles telles que V Aurore, le Radical, le Rappel ou la Petite République que son choix se porterait.

Aujourd'hui, pour sévères que les lois puissent être, chacun publie sous sa responsabilité ce qui lui convient, et l'on trouve toujours assez d'esprits et même assez de capitaux aventureux pour empêcher qu'une idée puisse jamais être complètement étouffée.

Même là où la censure intervient avec ses ciseaux comme une arme préventive, des imprimeries clandestines s'organisent grâce à l'individualisation de l'industrie et du commerce qui permettent de s'en procurer les éléments. La décentralisation de la production matérielle met les gouvernements les plus absolus dans l'impossibilité de tuer complètement la liberté, parce qu'ils manquent des moyens d'empêcher toujours et partout les infractions à leurs règlements et à leurs lois. Il y a lieu de craindre, au contraire, que ces moyens d'oppression que n'ont pas eus

à leur disposition les despotes les plus terribles dont l'histoire ait gardé le souvenir, ne reçaivent leur plein dévelo'pement dans une société collectiviste.

L'Etat unique imprimeur, unique fondeur de caractères, unique fabricant de papier, unique fabricant d'encre grasse, quelle censure vaut cela? Ce n'était guère la peine d'avoir fait la révolution de juillet au nom de la liberté de la presse !

Et ce n'est pas seulement en matière de presse; c'est aussi en matière de réunion, en matière d'association, en matière d'instruction publique que la liberté serait menacée.

En matière de réunion il suffirait de refuser aux citoyens dont les idées déplairaient les salles dont l'Etat seul serait propriétaire. Déjà l'on use de ce moyen quoique l'efficacité en soit restreinte auj.ourd'hui par la multiplicité des propriétaires d'immeubles. Par quoi le sera-t-elle lorsqu'il n'en existera plus qu'un seul, l'Etat?

En matière d'association, on ne serait pas long à professer que toute association constitue un petit Etat dans le grand et nuit à l'association générale.

En matière d'enseignement, les doctrines de l'Etat régnant pourront seules être enseignées. De nos jours on a créé un enseignement d'Etat et c'est à juste titre, une institution aussi nécessaire et aussi peu rémunératrice ne pouvant être abandonnée au hasard de l'initiative privée.

Mais si l'Etat possède son enseignement à lui, enseignement qui doit être neutre pour ne blesser aucune conviction, il laisse intacte la liberté privée d'enseigner, et celleci est une soupape de sûreté contre la toute-puissance étatiste. Si, dans les écoles de l'Etat, les professeurs, les instituteurs sortaient de la stricte neutralité qui leur est imposée, on verrait bien vite se fonder des établissements scolaires libres où se réfugieraient les enfants de ceux dont les croyances paraîtraient menacées.

Les catholiques nous apprennent depuis quelques années l'usage que l'on peut laire de pareils établissements et ce n'est pas nous libres-penseurs qui voudrions renoncer aux droits dont ils usent à cette heure, mais dont nous pourrions avoir à user à notre tour.

Avec le collectivisme — et alors môme que la loi reconnaîtrait à tous la liberté d'enseigner — . on ne voit pas bien comment cette liberté pourrait être mise en oeuvre. Comment organiserait-on une école libre alors qu'il n'existerait plus de capital individuel) L'enseignement est une industrie et à toute industrie un capital est nécessaire. Pour établir une école il faut avoir un local, pouvoir acheter des livres, être à même de rémunérer un personnel enseignant ; il faut, en un mot, comme dans toute autre entreprise, une mise de fonds. Cette nécessité s'impose même là plus qu'ailleurs si l'on veut avoir la possibilité de lutter contre la gratuité des écoles publiques.

L'enseignement libre devient donc bien difficile à concevoir dans une société collectiviste. L'enseignement d'Etat et rien que l'enseignement d'Etat, voilà ce que semble nous réserver le régime préconisé par Karl Marx, Lassalle, Schaeffle, Jules Guesde et Alalon.

Les catholiques tels que M. de Mun s'en, accommoderaient peut-être. Ils espèrent arriver au Gouvernement, et les doctrinaires de ce parti n'ont jamais manifesté un violent enthousiasme pour la liberté.

Peut-être verrait-on également s'en accommoder, s'ils espéraient obtenir le pouvoir, les libres-penseurs sectaires, vrais catholiques retournés, disposés eux aussi comme les fanatiques religieux à étouffer par la force toute idée déplaisante ^

I. Au momen.t où je corrige l'épreuve de ce passage de mon livre, les journaux annoncent le dépôt par le ministère Waldeck- Rousseau d'un projet de loi qui réserve les fonctions publiques aux jeunes gens ayant accompli leurs deux ou trois dernières

Mais les uns et les autres commettent une erreur grossière, et ceux-là regretteraient amèrement plus tard d'avoir cédé à de pareilles illusions, dont l'événement aurait déçu les espérances.

Pour nous, qui considérons la liberté comme le premier et le plus grand des biens, nous ne nous associerions jamais, quelque attraction qu'il exerçât sur nous par ailleurs, à un système dont l'effet nécessaire serait d'étouffer toute liberté et qui ne laisserait aux hommes que la perspective de révolutions continues et d'oppressions successives.

années d'études dans les établissements de l'Etat. Ce projet démontre combien je m'étais peu trompé, relativement aux idées des républicains actuels sur la liberté de l'Enseignement. Il se présente à la fois comme la manifestation de la faiblesse du gouvernement et de son peu de respect du droit.

Un Gouvernement énergique n'aurait pas besoin de se lier les mains dans le choix de ses fonctionnaires. En cette matière où l'autorité ministérielle est absolue, il ferait sa besogne lui-même, choisissant partout indistinctement des hommes capables de dér fendre la République et de la faire aimer.

Mais comme il ne se sent pas assez de fermeté pour résister aux sollicitations des hommes de réaction, il cherche à organiser une résistance automatique.

Par là, il porte atteinte aux principes de justice. Il met en interdit de très bons citoyens qui ont su demeurer des hommes libres en dépit de l'éducation cléricale et qui ont fait preuve ainsi d'une remarquable force de caractère. En même temps il les punit d'une, faute qu'ils n'ont pas commise, d'une faute qui est l'œuvre de leurs parents.

Et tout ceci sans résultat. L'enseignement des Lycées fournit un stock de réactionnaires, de cléricaux, de militaristes, d'antisémites largement suffisant pour en infecter toute l'administration.

La loi sera d'ailleurs sans effet. Elle n'impose pa5 l'internat. Les enfants suivront les cours des lycées en qualité d'externes, et demeureront confiés comme internes à la garde des Congréganistes. Par cette persécution inutile on appellera la sympathie sur ces derniers si la loi passe; et si elle est repoussée ce sera pour eux l'occasion d'un triomphe. Belle politique vraiment 1

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