LE PRINCIPE DE LA POPULATION ET LE COLLECTIVISME
Tout le monde connaît le fameux principe de population de Malthus.
En se fondant sur l'accroissement de la population aux Etats-Unis, Malthus a cherché à établir que l'espèce humaine, abandonnée à ses simples impulsions physiques, tend à s'accroître plus vite, et même beaucoup plus vite, que ne peuvent le faire les subsistances. 11 a considéré un acte de la volonté, un moral restraint, comme nécessaire pour entraver cette tendance naturelle sous peine pour l'humanité de se voir condamnée à l'éternelle misère.
Dans un ouvrage déjà bien ancien, j'ai moi-même développé cette théorie en y ajoutant l'analyse de la plupart des commentaires et des combinaisons absurdes ou criminelles qu'elle a fait naître dans certains cerveaux. J'ai cru inutile de revenir sur ces développements un peu primitifs dans mon Socialisme collectiviste et socialisme libéral de i8go; je n'y reviendrai pas davantage aujourd'hui.
Au fond, le principe de Malthus ne saurait être nié. Il n'est pas autre chose que la méthode employée par la nature pour assurer l'action de la loi de lutte pour la vie
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et de sélection dont Darwin a fait la base de son système. Appliqué aux animaux et aux plantes sauvages, il est rigoureusement vrai et, en dehors de l'homme, pour toutes les espaces vivant sur notre planète, c'est même la condition unique de transformation et d'évolution.
Un excès d'individus d'une espèce donnée viennent au monde. Le sol n'offre pas assez de subsistances pour assurer la vie de tous. Il faut que le trop plein disparaisse. De là, la mort d'une partie de ces individus. Les plus robustes, les plus forts, les plus rusés, les plus intelligents, les mieux adaptés au milieu demeurent seuls en vie.
Comme d'ailleurs ceux-là seuls qui vivent peuvent se reproduire, et comme les enfants ressemblent aux parents, les qualités qui ont fait échapper ces derniers à la mort se fixent dans leur descendance. Celle-ci s'en trouve fortifiée, perfectionnée, douée d'une adaptation plus parfaite aux conditions dans lesquelles elle est appelée à évoluer à son tour.
Voilà bien la loi universelle. Elle s'applique à l'homme comme aux animaux et aux plantes en tant que tendance naturelle, et elle produit tous ses effets dès que les conditions sociales sont de nature à éliminer la prévoyance volontaire.
Il n'y a pas de principe qui ait donné lieu à de plus violentes controverses que celui de Malthus. La religion s'en est mêlée; avec la religion une sentimentalité que, môme chez les libres-penseurs, on me permettra d'appeler religieuse; et l'on a vu se créer des ligues delà repopulation tout comme des ligues de la dépopulation. Au moment même où j'écrivais ces pages, notre grand romancier national Emile Zola publiait en feuilleton dans V Aurore sous le titre Fécondité un éloquent et émouvant plaidoyer en faveur de la reproduction indéfinie. Il aime la vie pour la vie. Il estime que toute production d'unêtre vivant est un bien. Il va, dans son enthousiasme, jusqu'àjne pas se po-
ser ce problème redoutable : l'expansion trop rapide de la vie n'aboutit-elle pas à une diminution de la vie? N'estce pas au nom même de cet amour de la vie qu'il faut demander une limitation voulue du nombre des naissances?
La question est ardue, car elle se résout en un autre problème dont la solution est également fort difficile.
L'évolution, nous venons de le dire, n'est possible chez les êtres inférieurs que par la sélection naturelle, le struggle for life, la génération excessive et, comme conséquence de cet excès, la misère qui fauche les individus. Chez l'homme est-elle possible, grâce au développement auquel nous sommes parvenus, par d'autres voies que celles de la surproduction et de la mortalité qui en résulte? La loi darwinienne, en élevant à travers les siècles le niveau intellectuel et moral de l'humanité, nous a-t-elle fourni le moyen de nous soustraire enfin à son propre empire et de trouver, non plus dans une surproduction génératrice de mort, mais dans l'hygiène, le bien-être et une moralité croissante, les éléments de notre futur perfectionnement?
Ou bien sommes-nous, comme l'arbre ou l'animal, toujours rivés à la fatalité organique ?
Tout est là.
Si nous sommes toujours rivés à la fatalité organique, nous n'avons qu'à nous incliner. La misère étant la condition du progrès, la misère est bonne et nous n'avons pas philosophiquement le droit de la combattre.
Si, au contraire, l'hygiène, le bien-être, l'éducation, la morale, ont pour conséquence une retenue salutaire, féconde dans son infécondité voulue, et peuvent enfin remplacer la vieille loi de mort, c'est Malthus qui est dans le vrai, et contre cette vérité les imprécations des littérateurs et des moralistes doivent demeurer sans effet.
Deux causes viennent, je le sais, éloigner bien des penseurs de ces conclusions.
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A notre époque la limitation volontaire résulte souvent d'un sentiment d'égoïsme étroit qui la rend excessive, et souvent aussi d'une crapuleuse débauche. Le penseur ne sait pas toujours dégager de ces scories le métal pur. C'est elles seules qu'il aperçoit ; elles seules le frappent; et il condamne, sans voir au-delà, une doctrine qui se manifeste à lui sous un aspect aussi répugnant.
Il y a aussi l'idée patriotique qui intervient.
Si l'humanité tout entière formait une agglomération unique. Si nous n'étions pas parqués en nationalités résidus des temps barbares, la question acquerrait une bien plus grande netteté. Mais nous sommes des Français, des Anglais, des Allemands avant d'être des hommes, et notre intérêt national entre en conflit avec notre intérêt social.
Supposons la France sans voisins : pas de guerres, pas d'invasions à redouter. 11 lui importerait peu d'avoir un chiffre de population élevé ou non. Nous tiendrions alors à être un peuple éclairé, instruit, policé, moral, laborieux et riche, bien plus qu'à être un peuple très dense. Nous préférerions l'élévation morale, la hauteur intellectuelle et le bien-être matériel, au foisonnement d'une population vouée par son excès même à un développement moindi-e du bien-être, de l'intelligence et de la moralité.
Mais nous avons des voisins qui nous ont jadis attaqués frappés, démembrés. Ces voisins peuvent recommencer et il nous faut une force armée pour garantir notre sol, notre indépendance, notre fortune, nos libertés. Si notre population s'abaisse et avec elle le chiffre de nos défenseurs tandis que s'élève celle de nos rivaux, l'équilibre des forces se trouve détruit et la menace devient chaque jour plus inquiétante.
Si donc même — comme c'est notre opinion bien formelle — socialement Malthus a raison, nationalement ses vues
sont un danger, et il est naturel que ce danger ait préoccupé les hommes d'Etat.
Ce point n'est d'ailleurs pas le seul où l'intérêt social — c'est-à-dire l'intérêt humain — se trouve en conflit avec l'intérêt national. Il y en a bien d'autres. Nous en rencontrons par exemple un tout pareil dans la question du protectionnisme et du libre échange.
Mais de ces conflits nous n'avons pas à nous préoccuper lorsque nous discutons le socialisme. Si l'humanité est assez heureuse pour que les arguments qui semblent s'accumuler contre cette forme sociale puissent être réfutés par la raison ou par les faits, le socialisme aura pour première, pour principale conséquence, de supprimer les frontières et de créer des unités continentales en attendant l'unité mondiale. Nous pouvons donc éliminer de notre discussion tout ce côté national. Nous pouvons également éliminer Terreur que doit amener dans bien des esprits le spectacle de la débauche, s'ils ne se gardent pas contre cette impression purement sentimentale.
Et SI nous savons faire abstraction de ces considérations secondaires, qui peuvent masquer la loi à nos yeux sans rien ôter cependant à son caractère de généralité et de souveraineté, nous conclurons contre les adversaires de Malthus, contre les ligues de la repopulation, contre notre grand et glorieux Zola lui-même.
Si la prévoyance, la restriction volontaire apportée à l'accroissement de la population, ce que Zola appelle la fraude et ce que j'appelle l'application de la sagesse économique et de la saine morale, sont choses bonnes et humaines; si elles font gagner à la vie en intensité plus qu'elles ne lui font perdre en extension, nous avons le devoir, lorsque nous envisageons un plan d'organisation sociale, de rechercher quelle en sera l'action à ce point de vue. Favorisera-t-elle cette restriction ou y mettra-t-elle obstacle) Suivant que la question sera tranchée dans un
sens ou dans l'autre il y aura lieu de se prononcer pour ou contre l'organisation projetée.
Or, jusqu'ici, en dehors de la responsabilité unie à la réflexion, on n'aperçoit guère quel mobile serait capable d'entraver la tendance aveugle qui est en nous, et d'empêcher la loi de la population de se manifester avec sa fatalité naturelle. Le faible accroissement du chiffre des habitants de certains pays, en tête desquels il convient de placer le nôtre, est une preuve évidente de la puissance que donnent à l'homme son intelligence et sa volonté. Grâce à elles et à elles seules il réussit à enrayer les effets d'une loi qui, abandonnée à elle-même, ferait de la misère une fatalité organique contre laquelle tous les projets de réforme viendraient se briser.
La loi n'en exerce pas moins son action d'une manière permanente. Elle se manifeste dès que s'affaiblissent les forces à l'aide desquelles l'humanité lutte contre ses effets. Ce n'est point par des règlements de police*, ni même par la persuasion, qu'une tendance aussi naturelle au genre humain peut être combattue. Elle n'est contenue que par un effort individuel spontané, conscient chez chacun de nous et inconscient à la collectivité. Cet elfort spontané dérive du sentiment de la responsabilité personnelle, responsabilité sentie, comprise, même par les adversaires les plus résolus de la théorie de Malthus.
Nulle part je n'ai lu un plaidoyer aussi enthousiaste des nombreuses familles, un poème aussi chaud, aussi vibrant en faveur de la multiplication indéfinie de la vie
I , M. .lames Carmichael Spence dans son livre « tlie Conscience of tite King » cite un médecin anglais qui, à une réunion d'économistes, aurait émis l'idée d'un bill à proposer au parlement en vue de régler législatuement le nombre des naissances : on édicterait des pénalités contre les parents ayant plus de quatre enfants. Une pareille loi ne serait pas plus absurde que les mesures fiscales tentées en France dans une vue inverse p(mr favoriser les familles nombreuses, ou que les anciennes lois caducaires de Rome; mais elle serait tout aussi impuissante.
que dans Fécondité d'Emile Zola. Et cependant Emile Zola ne s'en tient pas à la génération inconsciente des bêtes. Son héros Mathieu veut avoir de nombreu.x enfants; mais la multiplication humaine a pour lui un pendant obligé dans la multiplication des richesses. C'est un rude travailleur et il se promet « de ne plus mettre au monde un enfant sans créer en même temps sa part de subsistances. » Zola aime les familles denses parce qu'il voit dans l'accroissement du nombre des habitants d'un pays une stimulation au travail, à l'intelligence, à la production sous toutes ses formes. Mais à coup sûr, bien qu'il ne le, dise pas, bien qu'il n'examine pas cette hypothèse, pour les faibles, pour les inintelligents, pour les improductifs, il modifierait ses conclusions. 11 préférerait la stérilité à une procréation indéfinie si celle-ci ne devait donner au monde que des impuissants, si elle ne lui apportait que des dégénérés destinés à engendrer la misère au lieu de la richesse, si au lieu des énergies que le poète en espère il ne pouvait en attendre que des êtres infirmes capables de réaliser non le triomphe de la vie, mais l'empire de la mort. Le roman de Zola est le chant de la vie, mais en même temps, et peut-être sans qu'il s'en doute, le chant de la responsabilité humaine et de ses conséquences.
Or, cette responsabilité humaine d'où résultent le (( moral et le physic resti'aint, » selon les expressions de l'économiste philosophe anglais, les conditions sociales exercent sur elle une infiuence considérable. Certaines modifications apportées à la société pourraient la faire disparaître, permettant ainsi à la tendance physiologique de reprendre son cours.
L'exemple de l'Amérique du nord est à cet égard très suggestif. Les facilités de la vie y avaient supprimé tout désir chez l'individu de limiter sa descendance et, par cela même, tout effort en ce sens. Aussi, pendant près d'un siè-
cle, la population y a-t-elle doublé tous les vingt-cinq ans. Cette croissance énorme a subi plus tard un ralentissement et, dans certaines parties de l'union, dans la nouvelle Angleterre notamment, la vieille population anglosaxonne est devenue presque aussi peu prolifique que celle de la France. La cause de ce changement ne peut être attribuée qu'aux modifications survenues dans les conditions générales de la vie. Celles-ci, devenues plus difficiles, ont fait naître l'effort personnel et volontaire, lequel n'ayant pas eu jusque-là de stimulant, ne s'était pas manifesté.
La loi de la population n'est pas une loi économique. C'est une loi organique. Mais elle devient loi économique par suite de ce fait que le milieu économique réagit sur elle et en atténue ou en précipite les effets. C'est à cause de cela que les économistes s'en préoccupent beaucoup plus que les naturalistes ; et c'est à cause de cela aussi qu'on n'a pas scientifiquement le droit, lorsqu'on propose des réformes sociales, de le faire sans avoir recherché, au préalable, quelles conséquences ces réformes pourraient exercer sur le développement de la population.
Les socialistes des diverses écoles n'ont pas tenu un compte suffisant de cette question qui cependant semble primer toutes les autres.
Les uns se sont boi^nés, comme Fourier, à prétendre que l'organisation sociale préconisée par eux aurait pour effet de limiter naturellement la population en dehors de. l'intervention de la volonté personnelle. Je me suis échoué moi-même sur cet écueii dans mon livre « Religion, propriété, famille )) publié en i86S. Malheureusement, pas plus par Fourier que par moi la preuve rigoureuse de cette affirmation n'a été produite, et en une matière aussi grave une hypothèse ne saurait suffire à l'humanité.
Les autres ont ignoré la difficulté attendant sans doute de la provideace qu'elle vienne interrompre le cours
des choses. C'est par exemple le cas de M. Bellamy. Mais depuis que, sous la plume de Lassalle et de aKrl Marx, le socialisme a adopté une méthode scientifique il devenait difficile de ne pas aborder le problème posé par Malthus. Ce problème s'imposait d'autant plus que la loi d'airain de Lassalle n'est pas autre chose que le principe de population reproduit sous une autre forme, vu par l'autre bout de la lorgnette.
Il est, en effet, bien clair que si l'accroissement delà population n'était entravé que par le défaut des subsistances; si tout excès de production, dû au travail et au génie humain, devait avoir pour résultat unique et fatal l'apparition sur la terre d'un nombre d'hommes nouveaux proportionnel aux nouvelles ressources produites, le salaire ne pourrait jamais s'élever au-dessus de ce qui est strictement nécessaire à l'ouvrier pour vivre. L'espèce humaine serait condamnée à rouler un éternel rocher de Sisyphe sans espoir de rédemption. Il ne faudrait même pas trop en vouloir dans cette hypothèse aux capitalistes, quelque grand que fût le prélèvement opéré par eux sur le travail, car ce prélèvement n'aggraverait pas la misère. Il n'aurait d'autre effet que d'enrayer l'accroissement de la population et de diminuer le nombre des malheureux. — 11 serait alors tout à fait inutile de chercher dans le collectivisme ou ailleurs un remède à des maux dont la fatalité organique serait démontrée.
Karl Marx devait donc nécessairement aborder ce problème. Il l'a fait et il s'est efforcé de tourner la difficulté en établissant, contrairement à ce que nous disions plus haut, que la loi de la population n'est pas une loi organique, mais bien une loi économique dont la cause première gît dans l'organisation capitaliste de la société.
Quant aux économistes, ils ont toujours professé qu'il s'établit une relation entre la production nationale et la population, relation qui n'a rien d'absolu non plus que la loi
des salaires, mais qui se manifeste nécessairement dans des circonstances et des conditions déterminées.
La production s'élève-t-elle assez pour permettre à la population d'un pays de s'accroître sans descendre audessous du minimum de consommation individuelle de l'époque, voire même en s'accompagnant d'une surélévation de ce minimum, l'accroissement se produit par un mécanisme des plus simples. L'essor de la production est nécessairement liée à une plus grande somme de travail. Il en résulte comme conséquence une demande de bras supérieure à l'offre qui en est faite sur le marché. Le salaire s'élève et le nombre des habitants avec lui.
Mais l'augmentation de la population détermine uo mouvement de réaction dans les salaires, et cette réaction détermine, à son tour, un abaissement du chiffre de la population ou tout au moins un arrêt dans le développement de celle-ci.
Cet enseignement de l'école économiste ne constitue qu'erreurs et sophismes aux yeu.x de Karl Marx. D'après ce dernier, la cause de la surpopulation ne réside pas dans le fait qu'à de certains moments les ouvriers deviennent trop prolifiques; elle est due aux conditions générales du machinisme. Voici comment, suivant sa conception, les choses se déroulent.
Lorsque les crises sont passées, que les périodes de prospérité industrielle renaissent, il faut au capital des ouvriers en nombre suffisant pour répondre aux besoins ' de la production.
Dans ces moments-là, appelés par des offres séduisantes, les ouvriers affluent. Ils quittent les champs d'où le machinisme d'ailleurs les expulse — particulièrement dans le pays anglais où Karl Marx faisait ses observations. — Ils se précipitent vers les villes manufacturières où l'abondance de la demande cause une hausse du salaire sur le marché du travail.
Bientôt, toutefois, cette fièvre s'apaise. Les produits surabondants de l'industrie occasionnent une pléthore et se heurtent à un arrêt dans la consommation qui refuse de les absorber, il faut bien alorsquerindustrieelle-même fasse halte. Les petits fabricants sont ruinés; les faillites s'amoncellent; les gros capitalistes seuls résistent, à la condition de réduire considérablement leur chiffre d'affaires ; la demande du travail diminue ; les salaires s'avilissent et une masse énorme d'ouvriers sont précipités dans le chômage, ne vivant plus que de l'assistance publique, réduits par conséquent aux dernières limites de la misère, et souffrant dans leur dignité d'hommes autant peut-être que dans l'imparfaite satisfaction de leurs besoins.
Ces ouvriers congédiés et sans ouvrage, Marx les appelle l'armée de réserve du capital. Il considère cette armée comme nécessaire dans un milieu capitaliste. Supprimezla, dit-il, et toute reprise industrielle est impossible. Aussi le capital s'efforce-t-il de la conserver. Pendant la grande crise cotonnière qui coïncida avec la guerre de la sécession aux Etats-Unis, les capitalistes anglais firent de grands efforts pour éviter l'émigration de leurs compatriotes ouvriers. S'ils avaient laissé cette émigration se produire, que seraient devenues leurs usines quand la fin des hostilités en Amérique permit au coton d'arriver de nouveau dans les fabriques anglaises, apportant à celles-ci les éléments d'un nouvel et formidable essor?
Et comme, en dehors même des guerres, les crises, dans les sociétés capitalistes, sont périodiques et se reproduisent tous les dix ans environ, avec une tendance même au raccourcissement de ces périodes, l'existence de l'armée de réserve s'impose. La surpopulation serait donc absolument liée à la forme actuelle de la société; elle ne tiendrait en aucune façon au nombre plus ou moins grand d'enfants qui naissent dans les ménages ouvriers. Pour un peu le
socialiste allemancl pi'étcndrait qu'elle n'est même pas fonction de la natalité et de la mortalité.
Les crises sont trop rapprochées, ajoute Marx, pour que les choses puissent se passer ainsi que le supposent, les économistes bourgeois. Une période de prospérité ne dure pas assez longtemps pour permettre à une génération supplémentaire de naître et de s'élever. Les fabriques, qui ont besoin quand l'activité reprend d'une affluence immédiate de bras, ne sauraient attendre les dix, douze ou vingt ans que nécessite la production d'une génération d'ouvriers. La période de crise surviendrait avant que les hommes eussent eu le temps de voir le jour et de se développer.
Cette réfutation de Malthus n'en est pas une. Marx se borne en effet à déplacer la question.
Son analyse a certainement quelque chose d'exact, mais seulement lorsqu'on considère l'afflux de la population sur un point sans s'occuper du nombre total des habitants d'un pays ou du monde. Elle peut expliquer la répartition de la masse ouvrière dans une nation; elle ne résout pas le problème dans sa généralité nationale et mondiale.
Même ainsi ramené à ses vraies proportions, son raisonnement pèche par bien des côtés et n'est vrai que relativement. Marx me rappelle un peu cet insulaire anglo-saxon qui, par un abus de la généralisation, ayant rencontré une femme rousse en descendant sur le continent, écrivait sur' son carnet : (c en France les femmes sont rousses )).
Il a assisté à de grandes crises, à des quasi-catastrophes industrielles comme la crise cotonnière que nous venons de rappeler. Il a vécu et il a écrit en Angleterre, où la propriété foncière, régie par des lois aristocratiques et antiéconomiques, engendre certains effets qui ne se réalisent pas dans d'autres pays. Enfin il a été contemporain de l'époque la plus anarchique du machinisme. Des faits
transitoires, contingents, qu'il a observés, il a cru pouvoir induire une loi générale que l'observation ne justifiait pas. Là a été son erreur.
Rien ne prouve, en effet, que ces alternatives de crise et de production exagérée. doivent fatalement se reproduire tous les dix ans sous un régime capitaliste. Depuis une trentaine d'années elles se sont même beaucoup atténuées.
Leroy-Beaulieu cherche les causes de cette atténuation et croit les trouver dans des phénomènes économiques qu'il expose longuement. J'avais cru pouvoir reproduire en 1890 dans ma brochure « socialisme collectiviste et socialisme libéral » le développement qu'il en donne. Je ne le reproduirai pas aujourd'hui parce qu'il m'a paru à une réflexion plus complète, que Leroy-Beaulieu commettait en sens inverse un abus de généralisation analogue à celui que j'ai reproché au fondateur de l'école collectiviste. Leroy-Beaulieu voit les crises diminuer; il voit l'industrie capitaliste employer autant et plus d'ouvriers que n'en employait la petite industrie morcelée d'autrefois. Il en conclut que le machinisme porte en lui son propre remède et n'a pas lieu de nous inquiéter. Il ne voit pas que si Karl Marx a généralisé à tort, il généralise à tort, lui aussi. Karl Marx s'est trompé en transportant à une époque quelconque les observations faites par lui dans la période de transition de la petite à la grande industrie; Leroy-Beaulieu se trompe en étendant à toutes les époques les phénomènes observés dans la période chronologique qui a suivi immédiatement les temps sur lesquels Marx avait fait porter son étude.
Je reviendrai plus loin sur ce sujet. Je me borne à signaler ici que si la production a augmenté concurremment au machinisme, et cela dans une proportion suffisante pour empêcher l'éviction progressive des ouvriers, la raison n'en est pas exclusivement due à l'augmentation de la consommation intérieure de chaque pays, mais bien
aux débouchés que ces pays sont parvenus à se créer au dehors, et qui sont eux-mêmes un phénomène contingent.
Je n'attache donc plus une très grande valeur aux arguments de Leroy-Beaulieu que je m'étais appropriés en 1890. Par contre, j'aperçois une autre cause qui semble devoir prévenir les crises économiques. Cette cause contre laquelle on crie très fort comme contre tout ce qui est nouveau, parce qu'on en aperçoit les effets perturbateurs sans en apercevoir les effets salutaires, réside dans lessyndicats, dans les trusts, comme on dit aux Etats-Unis, leur terre classique.
Les Trusts sont des espèces de fédérations industrielles permettant d'amener à l'unité toute une série de sociétés indépendantes.
Soit par exemple cinq sociétés, A, B, C, D, E, s'occupant d'une même branche d'industrie ou de diverses branches entre lesquelles existent des liens de parenté, comme c'est le cas entre une mine de fer et une usine métallurgique. Ces sociétés pour remédier aux effets de la concurrence, pour unifier les prix, pour empêcher les crises et les chômages en évitant la surproduction qui les occasionne, cherchent naturellement à se syndiquer. La première idée qui s'offre à elles est de faire une convention de prix et une convention de production. On détermine la quantité maxima du produit que la consommation peut absorber; on en répartit la fabrication entre les diverses usines au prorata de leur importance ; on en fixe' le prix de vente, et chaque producteur s'engage à ne pas fabriquer au delà de la part qui lui est échue et à ne pas vendre au-dessous du cours convenu.
Cette première form;^ d'entente a reçu en Amérique le nom de pool, en Allemagne le nom de carte!, en France le nom do, syndicat . Malgré les lois pénales qui permettent de les atteindre, les économistes les plus fougueux, ceux qui défendent avec le plus de vigueur le principe de la libre con-
currence, en reconnaissent la légitimité sinon la légalité.
M. V'avasscur s'exprime c )mme il suit dans la Revue des Sociétés ' .
(( Mais on doit reconnaître que la tolérance habituelle «s'explique et se justifie aisément; il serait injuste de )) refuser aux producteurs le droit de se mettre en garde )) et de se concerter contre les excès de la production; les » syndicats de production comme le reconnaissait récem- )) ment V Economiste français usent d'un droit strict lors- » que, pour combattre les abus de la concurrence, ils se )) bornent à régler la production et à maintenir les cours. »
Seulement les pools, les cartels et les syndicats se heurtent à une difficulté, la mauvaise foi des associés. Ceux-ci transgressent presque toujours les conditions du contrat et il est difficile d'exercer sur eux une surveillance qui suffise à les en empêcher. Ces sortes d'associations ne peuvent donc jamais être de longue haleine. Elles se réduisent le plus souvent à des concerts passagers entre industriels désireux de relever momentanément les prix et de rançonner le public. Elles ne peuvent guère atteindre le but durable qui les légitimerait.
Devant cet échec des conventions de prix et de production, on a songé à une centralisation plus efficace et l'on a imaginé les trusts, constitutifs de véritables monopoles de fait. Une compagnie se fonde qui absorbe et met en portefeuille les titres des sociétés particulières A, B, C, D, E. Les actionnaires de ces sociétés primitives reçoivent en échange de leurs titres un certain nombre d'actions de la compagnie nouvelle, et celle-ci est régie par des administrateurs, des trustées, pris dans les conseils d'administration des sociétés particulières. Il se constitue ainsi un pouvoir central solide qui dirige toutes les usines et se rend facilement maître de l'industrie totale.