I. Revue des Sociétés^ août 189g. 17' année, n» 8; page
Une telle organisation étant durable, elle peut et doit se préoccuper, pour s'assurer le succès, de favoriser le consommateur et le travailleur, le premier en lui livrant des produits meilleurs et à meilleur marché, le second en le garantissant contre les crises, les chômages et les avilissements des salaires.
C'est ce qui arrive en effet. La standard oil C° et le Trust Rockefeller-Carnegie pour la fabrication de l'acier ont réalisé de point en point ces conditions. Ils se sont assuré le monopole presque absolu au.x Etats-Unis de la production du pétrole et de l'acier et ils en ont fait profiter le public auquel ils ont livré d'excellents produits à des prix réduits, ainsi que les ouvriers employés dans leur industrie, quoique ceux-ci ne l'aient pas toujours reconnu. Voici comment s'exprime à cet égard M. de Rousiers qui est cependant un adversaire des Trusts.
« Les accusations portées par les ouvriers — comme ouvriers, non comme consommateurs — contre le Trust du sucre ne sont donc pas sérieusement fondées. Le seul effet du Trust qui atteigne les ouvriers employés par lui est, au contraire, un effet favorable, je veux parler de la régularité de la production. Il n'est pas douteux que le monopole de fait placé entre les mains d'Havemeyer ait rendu les chômages rares. Pour employer une image chère aux défenseui'S des Trusts, la production scientifique a remplacé la 'production anarchique. Plus simplement une direction très habile et très prévoyante, pourvue de moyens d'action très puissants et n'ayant pas de concurrence immédiate à redouter, peut maintenir un équilibre suffisant entre la consommation et l'approvisionnement du marché, tout en donnant à sa fabrication une allure à peu près égale. Cela se traduit pour les ouvriers en absence de chômages. C'est, à coup sûr, pour eux, un avantage appréciable, et c'est là le seul effet positif que produise le Trust à leur endroit. »
L'Amérique n'est pas le seul pays où la concurrence ait conduit certaines industries au monopole. En France la raffinerie est aujourd'hui une industrie à peu près monopolisée et ce n'est pas le seul exemple de cette nature.
La concurrence avait jeté une très grande perturbation dans l'industrie des poutrelles métalliques. Si l'on n'y eût porté bon ordre, l'état anarchique aurait engendré la crise, avec ses faillites, ses chômages, tout le tableau si parfaiment décrit par Karl Mar.\'.
Mais les producteurs se sont entendus. Pour ne pas tomber sous le coup de la loi antédiluvienne qui proscrit les coalisations faites en vue de peser sur les prix des marchandises, ils ont créé un comptoir central auquel ils se sont engagés à vendre la totalité de leurs produits. lisse sont, en outre, interdit toute vente en dehors de ce comptoir. Celui-ci, se basant sur les statistiques générales et sur la consommation probable, fait à chacune des fabriques des commandes proportionnées à leur importance, commandes qu'elles ne doivent pas dépasser. La production se trouve ainsi contenue dans les limites imposées par la consommation, et l'on évite les hausses et les baisses excessives du prix des poutrelles, les renchérissements et les avilissements des salaires, les crises en un mot, et, avec elles, l'obligation d'entretenir une armée de réserve industrielle.
On peut s'élever contre ce mouvement de défense de l'industrie du fait qu'il assure aux capitalistes des bénéfices plus réguliers. Nous avons vu cependant que ces attaques ne sont pas justes puisque les trois grands trusts américains sOnt profitables à la fois au capitaliste, au consommateur, et à l'ouvrier.
Quoi qu'il en soit, on est logiquement autorisé, cela est certain, à prendre acte du monopole de fait qui s'impose pour conclure à la socialisation des industries ainsi monopolisées. Les trusts apportent, à n'en pas douter, un ar-
gument puissant au collecti\ isme. Mais ils ruinent en conjurant les crises la théorie de Karl Marx sur l'armée de réserve du capital et sur la population.
En fût-il d'ailleurs autrement ; les phénomènes observés par l'auteur de Das Kapital eussent-ils le caractère de généralité qu'il leur attribue, je ne saurais que répéter ce que je disais plus haut. Les besoins de l'industrie, la nécessité pour les capitalistes de se créer une armée de réserve expliqueraient la répartition de la population à la surface d'un pays, permettraient d'établir la cause de l'émigration des paysans vers les centres industriels, mais n'indiqueraient nullement pourquoi l'Angleterre compte à l'heure. actuelle quarante millions d'habitants, tandis qn'elle en comptait six millions il y a trois siècles. Quand bien même toutes les idées de Marx seraient exactes, cela ne résoudrait en rien la difficulté soulevée par le grand problème qu'a posé Malthus.
Quelques variations que l'on exécute sur ce thème, le problème ne nous étreint pas moins et il n'en reste pas m.oins établi que le chiffre absolu de la population, à un moment donné, est intimement lié à celui des subsistances. Ainsi que l'a mathématiquement formulé M. Courcelles-Seneuil, (( ce chiffre est égal à la somme des revenus de la société, diminuée de la somme des inégalités de consommation, et divisée par le minimum de consommation. )) Si l'on désigne par P le chiffre nécessaire de la population, par r la somme des revenus sociaux, par i celle des inégalités de consommation individuelle, et par c le minimum de cette consommation, on peut établir la formule algébrique P = ^^-^^. A supposer que dans un état collectiviste l'inégalité de consommation fût supprimée, ce qui n'est d'ailleurs guère admissible, l'équation deviendrait P = *" , le facteur/ disparaissant. Mais le rapport entre la po ulation et les subsistances n'en demeurerait pas moins absolu. Il n'en demeurerait pas moins
certain que tout accroissement de la population devrait correspondre soit à une diminution du minimum de consommation, soit à une augmentation de la production.
D'après les principes qu'a formulés Ricardo sous le nom de loi de la rente, l'effort nouveau que nécessiterait cet accroissement de la production ne serait môme pas simplement proportionnel au résultat cherché. Il serait plus considérable que la simple proportion ne l'exigerait.
Là, par exemple, où loo hommes, avec un certain travail auraient obtenu une richesse égale à looo, il faudrait pour 200 hommes une richesse égale à 2000, pour 3oo hommes une richesse égale à 3ooo et ainsi de suite.
S'il suffisait de doubler ou de tripler le travail pour doubler ou tripler la richesse, tout irait bien. Deux cents et trois cents hommes donnant respectivement deux et trois fois plus de travail que cent, la richesse totale serait doublée ou triplée, et le nombre des habitants étant devenu double ou triple, la part revenant à chaque membre de la société demeurerait la même. Dans la formule donnée p'.js haut P = — , formule dont on peut tirer : c =r: ^ P et r, c'est-à-dire le numérateur et le dénominateur de la fraction se trouvant multipliés par le même nombre, la valeur de la fraction c ne changerait pas.
Mais suivant Ricardo les choses ne se passeraient pas ainsi dans les faits. K effort égalr, c'est-à-dire la richesse, croîtrait moins vite que la population P. Dès lors le dénominateur de la fraction augmentant dans une plus forte proportion que le numérateur, la valeur de celle-ci se trouverait abaissée, et l'on ne pourrait la ramener à sa valeur première qu'en surélevant le numérateur r (la richesse) par un effort supplémentaire. En d'autres termes, à mesure que le chiffre de la population s'élèverait, l'effort imposé à chacun pour un même degré de bien-être, pour un môme minimum de consommation, s'élèverait aussi.
Nous ne développerons pas les arguments sur lesquels
s'est appuyé Ricardo pour justifier ses conclusions. On les trouvera résumés dans le traité d'économie politique de M. Courcelle-Seneuil (édition de 1867, pp. i38 et suivantes). Nous nous bornons à faire ressortir que les principes formulés ci-dessus, s'ils étaient reconnus exacts, viendraient encore rendre plus menaçantes les conséquences que nous avons déduites de la loi de Malthus.
Heureusement ils ne paraissent pas être fondés. La loi de la rente est loin d'être démontrée. Vraie peut-être à l'époque où écrivait Ricardo, c'est-à-dire avant l'établissement des machines, elle a perdu de son importance depuis que le machinisme en a conjuré les effets en multipliant à un si haut degré la puissance de l'effort. Elle en perdra de plus en plus à mesure que la vulgarisation des découvertes du génie que fut Georges Ville et l'emploi des engrais chimiques permettront de mieux utiliser la force gratuite que nous envoie le soleil, et d'accroître, sans travailler davantage, les produits du sol.
Mais quelque extension que puisse donner à la production soit l'emploi de machines chaque jour plus perfectionnées, soit l'emploi des engrais chimiques, il est à considérer que la terre présente une surface limitée. La production ne connût-elle pas de bornes en théorie, elle serait donc encore bornée dans la pratique. Les agglomérations humaines absorbent pour l'habitation des individus, pour les voies de communication, et pour l'emplacement des fabriques, un espace qui s'accroît avec le chiffre des habitants et qui est perdu pour la culture. Cela seul suffirait pour assigner une limite à la quantité des objets de consommation que la planète peut nous fournir.
Et si même cet obstacle matériel de l'espace restreint qui est devant nous disparaissait, il demeurerait encore certain que le progrès exige la prédominance de l'accroissement de la production sur l'accroissement de la population.
Le progrès, en effet, est inséparable de l'augmentation
du minimum de consommation. Si la population s'accroît plus vite que la production, ce minimum de consommation décroît ; il reste stationnaire si les deux termes suivent la même progression et il s'élève seulement dans le cas où la production prend le pas sur la population.
S'il en est ainsi, et il c^t impossible quelque effort d'imagination que Ton fasse, de combattre ces conclusions fondamentales, nous sommes bien obligés de nous préoccuper de la question de la population.
De nos jours les dangers d'une surpopulation excessive se trouvent conjurés par la volonté humaine agissant comme le plus puissant des leviers, et la volonté humaine résulte de la responsabilité de chacun de nous.
L'animal abandonne ses petits dès qu'ils sont adultes et ils le sont au bout de quelques mois : pas de responsabilité chez lui. Ici le struggle for life intervient avec toute sa puissance; l'espèce jette autour d'elle sa semence sans compter: germera ce qui germera. La mort se chargera d'établir l'équilibre entre le nombre des consommateurs et les subsistances.
L'homme, lui, ne se désintéresse pas du sort de sa progéniture même lorsque celle-ci a atteint l'âge adulte, et d'ailleurs la période d'enfance, d'incapacité productrice, occupe chez lui une fraction beaucoup plus importante de la vie totale que chez les animaux. La valeur de cette fraction croît même avec le progrès de la civilisation, l'éducation humaine exigeant d'autant plus de temps que la somme des connaissances s'élève.
Il résulte de là que l'homme, dès qu'il cesse d'être une brute, dès qu'il se rend compte des devoirs qui lui incombent, se trouve en face d'un problème redoutable toutes les fois qu'il se trouve en situation d'engendrer.
Aujourd'hui, avant d'augmenter sa famille, il se dit qu'il lui faudra la nourrir tant que les enfants seront en bas âge; que plus tard il faudra leur procurer du travail, une
position. Il considère que la difficulté est en rapport direct avec le nombre des enfants à élever. Il met en balance le plaisir naturel qu'il éprouverait à avoir une famille nombreuse avec les inconvénients inhérents à la charge qui en résulterait pour lui. De là une limitation volontaire proportionnée aux habitudes prises et au minimum de consommation au dessous duquel il ne veut pas consentir à descendre.
Ses ressources lui permettront-elles d'élever comme il le doit l'enfant qui va naître de lui? Sera-t-il à même de lui donner tous les soins physiques qu'exige une bonne hygiène pour développer ses muscles et sa santé? pourrat-il lui fournir l'instruction suffisante? aura-t-il, en un mot, les moyens de l'armer pour la grande lutte de la vie?
S'il le peut, il engendrera, car alors il apportera à la société en engendrant une source nouvelle de forces et de richesses en même temps qu'il se procurera à lui-même de nouvelles jouissances, de nouvelles joies. Mais s'il ne le peut pas; s'il sent qu'un enfant de plus aura pour unique effet d'amoindrir les soins matériels et moraux qu'il prodigue aux autres; s'il se rend compte que le nouveau venu ne pDuvant recevoir une éducation suffisante sera mal armé pour la concurrence vitale et par cela même malheureux; s'il a conscience qu'il va amoindrir, par défaut de développement, chacune des énergies déjà créées et diminuer ainsi, au lieu de l'augmenter, la somme de vie sur le globe, il n'engendrera pas. Et en s'abstenant d'engendrer non par esprit d'égoïsme et de débauche, mais par ce sentiment élevé du devoir, il accomplira un acte de la plus haute moralité.
Demain, pourquoi s'infligerait-il l'ennui de cette limitation? Le développement physique de ses enfants, la culture de leur esprit et de leur cœur n'auraient plus à le préoccuper : c'est le réservoir commun de richesse qui supporterait les frais de cette éducation. Quelle considération
pourrait donc bien l'arrêter? Après six enfants pourquoi n'en aurait-il pas dix? après dix, pourquoi n'en aurait-il pas quinze? Pourquoi, en un mot, ne continuerait-il pas à se reproduire aussi longtemps que la vigueur physique lui en fournirait le moyen ?
Serait-il arrêté par la considération de l'intérêt général?
Sur ce point je confesse mon scepticisme. Pour agir, l'homme le plus honnête a besoin que le résultat qu'il obtient soit proportionné à l'effort, et ce n'est pas ici le cas. L'action de chaque individu sur l'ensemble de la société est trop faible, trop peu appréciable, pour que la considération des conséquences de son acte puisse peser sur sa volonté.
Dans une famille individuelle, le moral ou le physic restraint trouve sa contre-partie dans le profit immédiat que la famille en retire au point de vue de l'aisance et du bien-être.
Mais quand l'individu devra comparer la privation qu'il s'impose non plus au bénéfice qu'il est appelé à en retirer lui-même mais à celui qui pourra en échoir au corps social; quand il pèsera la part infinitésimale qui lui reviendra personnellement dans ce bénéfice de la société, il ne trouvera plus que la proportion soit gardée; l'incitation ne sera plus assez puissante pour entraîner la détermination de sa volonté. Il s'en remettra sur son voisin, sans aucun remords.
L'intérêt social? Combien de gens qui ne prendraient pas un sou à leur semblable passent sans vergogne un article en contrebande, se soustraient s'ils en ont le moyen au paiement de leurs contributions, ou même croient commettre un acte non répréhensible en écoulant dans le public une fausse monnaie qu'on leur a passée.
Il faudra que l'humanité franchisse bien des échelons sur l'échelle morale avant que le sentiment du devoir soit assez puissant chez l'homme pour l'amener à accomplir
les actes que ce devoir lui commande indépendamment des avantages individuels qu'il peut en espérer.
Si même ce progrès énorme était réalisé, on se demande sur quelles données au point de vue de la famille, la prévoyance pourrait bien s'exercer.
Actuellement chacun se base sur ses ressources. En collectivisme sur quoi se baserait-on > Quel critérium aurait l'homme pour décider s'il doit s'arrêter dans la génération ou s'il doit engendrer encore? A coup sûr on n'exigera pas de lui que dans les paroxismes de la passion amoureuse il s'arrête pour consulter les statistiques, et pour examiner s'il n'a pas atteint ou dépassé le chiffre des enfants que la société lui commande d'avoir et lui ordonne de ne pas excéder.
Il semble donc que l'on ne puisse pas sans danger affaiblir le sentiment de la responsabilité chez l'individu, à moins que la forme sociale n'apporte avec elle un principe automatique qui règle les naissances sans qu'il soit besoin de l'intervention de la volonté!
Cette question primordiale, cette antinomie fondamentale qui se dresse devant tous les fondateurs de systèmes sociaux, Karl Marx ne l'a nullement résolue par ses dissertations, explicables peut-être à l'époque où il a écrit mais aujourd'hui presque enfantines, sur l'armée de réserve du capital. Le collectivisme, s'il triomphe un jour, la rencontrera devant lui, et il lui faudra la résoudre ou périr.
Aura-t-il cet effet que le nombre des habitants du globe croisse plus vite que la production et que le minimum de consommation aille chaque jour en s'abaissant au lieu d'aller en s'élevant, contrairement à ce que ses partisans en espèrent? ou bien la société nouvelle trouvera-t-elle dans son sein les éléments voulus pour résoudre ce problème de la population que nul ne peut éluder ?
C'est là le i^raad inconnu et pour ma part je ne conclus pas.
Je sais que l'avenir nous réserve bien des surprises et que très souvent ce qui à une heure donnée paraît inconciliable avec la raison finit par se concilier avec elle.
Mais je le dis, sans crainte de démenti : le problème de la population est le plus redoutable de tous ceux qui s'imposent à l'esprit des penseurs, dès réformateurs, et de toutes les objections que l'on est en droit d'opposer au collectivisme, celle-là est la plus difficile à réfuter.