LE COLLECTIVISME EST-IL COMPATIBLE AVEC LE PROGRÈS
Nous venons d'exposer nettement nos craintes en ce qui concerne la socialisation des instruments de travail.
En supprimant le luxe pour les uns, et pour les autres cette émulation féconde qui naît de l'espérance des profits; en faisant disparaître la spéculation qui, ainsi que l'avait si bien vu Proudhon, est le génie de toute invention, l'âme de toute découverte; en substituant un fonctionnarisme lourd et improductif à l'initiative privée si active ; en remplaçant le mouvement un peu anarchique peut-être mais en tout cas automatique et naturel de nos sociétés par les paperasseries et les statistiques, le collectivisme n'aurait-il pas pour effet nécessaire et immédiat d'arrêter tout progrès, d'enrayer le mouvement social au moment précis où le mécanisme de la société aurait été transformé : telle une pendule qui s'arrête sur l'heure actuelle dès qu'on casse le ressort qui lui servait de propulseur? Et, en arrêtant le progrès ne déterminerait-il pas le point de départ d'une évolution inverse, d'une rétrogradation de l'espèce humaine?
Ces considérations nous ont éloigné jusqu'ici du collectivisme. Elles deviennent aujourd'hui pour nous plus an-
goissantes que dans le passé. Le collectivisme nous apparaît à cette heure comme la fin peut-être nécessaire de nos organisations sociales; et, s'il doit s'imposer un jour comme la conséquence naturelle de l'évolution de l'humanité, la question est poignante d'intérêt de savoir ce qu'il apportera à nos descendants. C'est le cas de dire avec le poète :
N'y voit-on déjà plus? n'y voit-on pas encore? Est-ce la fin. Seigneur, ou le commencement?
S'il devait enrayer le progrès il entraînerait sûrement une rétrogradation. Si nous ne pouvions assurer une répartition plus équitable qu'à la condition de sacrifier l'évolution progressive, nous nous heurterions fatalement à une évolution régressive. Le statu quo, l'immobilité n'existent nulle part dans la nature. Dès qu'on n'avance plus on recule. C'est là une loi inéluctable, et nous nous bercerions vainement de l'espoir d'échapper à ses effets.
En renonçant à toute émulation et, par voie de conséquence, à tout perfectionnement industriel, les hommes caresseraient peut-être la chimère de vivre désormais à perpétuité dans une médiocrité égalitaire. Mais heureusement, ou malheureusement,. comme on voudra, ce ne serait là qu'un rêve irréalisable.
11 est peu probable que le collectivisme triomphât simultanément sur tous les points du monde, si, au lieu de se produire par le mouvement lent , naturel et universel des sociétés, il s'installait jamais par des catastrophes politiques. On peut donc concevoir un moment où il y aurait à la fois sur le globe des peuples individualistes et des peuples collectivistes.
En 1S90, dans ma brochure (( Socialisme collectiviste et socialisme libéral, » je me suis assez longuement étendu sur cette hypothèse, montrant que la concurrence entre nations donnerait dans ce cas une situation avantageuse aux
peuples capitalistes et mènerait les autres à une irrémédiable défaite. Je ne reviendrai pas aujourd'hui sur cette argumentation parce que je ne crois guère aux transformations sociales extemporanées, surgissant tout à coup d'une révolution politique. En outre je tiens à négliger les arguments qui se fondent sur des phénomènes de transition, toujours difficiles à prévoir puisque nous ignorons comment la transition s'effectuera. Mais même en nous plaçant dans l'hypothèse d'une révolution sociale universelle, nous ne serions pas pour cela rassurés sur la façon dont s'opéreraient les échanges entre nations collectivistes.
On aurait encore besoin des produits étrangers, et comme dans tous les pays l'Etat serait le seul producteur, c'est à lui seul que pourraient s'adresser les autres Etats pour acheter. La concurrence disparaîtrait ou à peu près, car au lieu de se faire entre individus elle ne pourrait se produire qu'entre nations. Le peuple acheteur se trouverait en présence d'un très petit nombre de peuples vendeurs ou le peuple vendeur en présence d'un très petit nombre de peuples acheteurs. Selon que les uns ou les autres seraient plus ou moins étreints par le besoin de vendre ou d'acheter, ceux-ci ou ceux-là se syndiqueraient et les uns ou les autres seraient étranglés. L'étranglement serait surtout facile lorsqu'il s'agirait d'un article dont la production est limitée à de rares contrées. Ainsi, il est certain qu'il suffirait aux Etats-Unis et à la Russie de se coaliser pour obtenir en échange de leur pétrole ce qu'il leur plairaitd'exiger.
Il est vrai que les peuples consommateurs auraient la ressource d'en revenir à l'huile de colza et que cela rétablirait un certain équilibre, mais au détriment du progrès. D'ailleurs ce moyen de défense ne serait pratique que lorsqu'il ne s'agirait pas de produits dont la consommation est indispensable.
Supposons que, par suite d'épizootie ou de mauvaise
récolte, un peuple subît une disette sur le bétail ou sur les céréales. Il ne pourrait se passer ni de viande ni de froment, et il se verrait obligé de subir les conditions des possesseurs de blé ou de bêtes à cornes. Aujourd'hui de tels accidents ne sont pas à craindre. La multiplicité des acheteurs et des vendeurs, et l'acuité de la concurrence qui en résulte donnent au commerce une élasticité qui les rend impossibles. iMais ils risqueraient fort de devenir la règle lorsque le moindre achat devrait se faire de gouvernement à gouvernement. On est même en droit de se demander si la guerre ne sortirait pas parfois de ces négociations économiques, comme elle sort aujourd'hui de négociations politiques. Celles-ci sont certainement moins passionnantes que celles dont dépendrait l'alimentation immédiate de tout un peuple.
Il est juste toutefois de répéter ici ce que nous disions à propos de la loi de la population. Le socialisme — c'est à mes yeux son plus haut titre de gloire — procède de sentiments éminemment internationaux. Vraisemblablement son triomphe ferait tomber — et lui seul peut le faire — lies barrières qui séparent les peuples civilisés. Dès lors, 'inconvénient que nous venons de signaler disparaîtrait de lui-même.
Supposons donc l'humanité réunie en une seule agglomération ; ou du moins, si l'on ne croit pas possible de longtemps cette fusion universelle, supposons que, leur révolution accomplie, plusieurs peuples se fusionnent. Supposonsles répandus sur un territoire assez vaste pour que les hommes qui l'habiteraient possédant toutes les latitudes, tous les climats, toutes les espèces de terrains ; pourvus de même de tous les métaux et de tous les combustibles; capables, par conséquent, de se procurer sans recourir à l'étranger tout ce dont ils auraient besoin, forment une petite humanité dans la grande, décidée à se suffire à elle-même et à ne jamais rien demander à quelque autre aggloméra-
tion que ce soiti Dans cette hypothèse, qui n'est pas
irréalisable, car de nos jours elle est presque réalisée aux Etats-Unis, le collectivisme — cela est certain — n'aurait plus à lutter contre l'élément éminemment dangereux des échanges internationaux. Mais nous ne serions pas pour cela à l'abri du danger de la décadence à laquelle il pourrait nous exposer par le simple jeu des forces naturelles.
Aujourd'hui — les socialistes les plus fougueux en conviennent — l'accumulation des capitaux, l'augmentation de productivité du travail, la création de machines qui abaissent constamment les prix des marchandises, ont ce résultat que si le salaire diminue quelquefois d'une manière relative lorsqu'on le compare à la totalité de la production, en chiffres absolus, il s'élève toujours. Si, au contraire, demain l'accumulation des richesses, les inventions, le perfectionnement du machinisme s'arrêtaient brusquement, et s'il en résultait que le salaire absolu cessât de s'élever, cette baisse pourrait fort bien n'être nullement compensée par l'élévation du salaire relatif.
Le salaire relatif consiste dans la part plus ou moins considérable touchée par l'ouvrier sur le produit de l'industrie à laquelle il apporte le concours de son travail. On peut l'exprimer en centièmes et dire qu'il est égal, à 3o, 40, 5o, 60... pour cent suivant que cette part est égale aux 3o, 40, 5o ou 60 centièmes du produit total. 11 augmente quand le prélèvement du capital diminue et il diminue quand ce prélèvement augmente.
Mais il n'a rien de commun avec la rétribution absolue que reçoit l'ouvrier. Celle-ci peut même s'abaisser en même temps que le salaire relatif s'élève. — Il suffit pour cela que la production s'abaisse selon une proportion plus rapide que n'augmente la part revenant au travailleur dans le produit total. Dans cette hypothèse, l'élévation du salaire relatif diminuerait la somme des jouissances de l'ou-
vri&r au lieu de l'accroître. Il est certain en effet que si, la totalité du produit allant au travailleur, celui -ci cependant recevait moins que lorsqu'il ne lui en revenait que la moitié, le tiers ou le quart, son bonheur serait moindre. La réforme serait donc néfaste, en admettant que la diminution de la production lui fût imputable, puisque l'abaissement du salaire absolu en serait la conséquence.
Pour bien préciser notre pensée prenons des chiffres arbitraires. Supposons un ensemble de 100,000 travailleurs produisant 3oo,ooo hectolitres de froment, dont la moitié, c'est-à-dire 1 3o,ooo, soit prélevée par le capital, et dont l'autre moitié soit distribuée aux travailleurs à raison de I hectolitre et demi par tête. Le salaire relatif sera de 5o pour cent puisque le travail n'aura que les 5o centièmes du produit; quant au salaire absolu il sera représenté par I hectolitre et 1/2 de blé. Admettons maintenant que le capital disparaisse, qu'aucune retenue ne soit faite désormais sur la production, que chaque ouvrier reçoive sa part intégrale du froment, c'est-à-dire le quotient de la récolte totale par le nombre des travailleurs. Dans ce cas le salaire relatif sera de cent pour cent. Il aura doublé.
Mais supposons en même temps que, par les vices inhérents à la nouvelle organisation sociale, la production tombe de 3oo,ooo à 100,000 hectolitres. Chaque ouvrier recevra i hectolitre au lieu d'un hectolitre et demi et son salaire absolu se trouvera diminué d'un tiers. Avec i hectolitre de froment il pourra moins bien satisfaire sa faim qu'avec un hectolitre et 1/2. Or, la richesse est représentée par la quantité de besoins que l'on peut satisfaire. L'ouvrier, avec son salaire absolu d'un hectolitre de blé correspondant à un salaire relatif de 100 0/0, sera donc moins riche et moins heureux qu'il ne l'était avec le salaire absolu de i hectolitre et demi qu'il recevait lorsque son salaire relatif n'était cjuc de 5o pour luo.
Si le collectivisme entraînait un tel mouvement régressif
dans la production, il serait funeste. Il n'est d'ailleurs pas douteux, nous le répétons, qu'il n'eût pour conséquence ce mouvement régressif s'il enrayait le mouvement progressif.
Par quel mécanisme la rétrogradation se produirait-elle? Comment résulterait-elle de l'arrêt du progrès? Il n'est pas très difficile de s'en rendre compte.
La plus-value actuelle, cette fraction de la production qui s'emmagasine chez les capitalistes en vue d'une production future, perdrait en grande partie, nous l'avons déjà dit, son caractère de capital. Il serait à craindre qu'elle ne fût entièrement ou presque entièrement distribuée soit sous la forme de salaires (nous désignons par ce mot commode la valeur attribuée aux heures de travail), soit sous la forme de dépenses générales, soit sous celle de la diminution de la durée du travail. Si ce danger se réalisait on renoncerait bien vite à entreprendre des exploitations nouvelles et l'on consommerait à peu près tout ce que l'on produirait.
Mais aussitôt, le bien-être général augmentant, la population s'accroîtrait, car le problème de la population s'impose, nous croyons l'avoir démontré dans le précédent chapitre, et il ne suffit pas de le nier pour le faire disparaître.
Or, comme on n'aurait accumulé aucun capital pour utiliser les bras des nouveaux venus sur des champs d'exploitation également nouveaux, on ne pourrait leur procurer du travail à tous qu'en abaissant encore la limite de la journée et celle-ci ne tarderait pas à tomber au dessous du strict nécessaire.
Arrivé là, pourrait-on espérer que la loi de la population commençât à agir en sens inverse? le chiffre des habitants subirait-il un mouvement de recul qui permettrait de relever la durée de la journée de travail au nombre d'heiares nécessaire ? Oui, dans une certaine mesure, car la
diminution de la consommation entraînerait une mortalité plus grande; mais certainement ce résultat se manifesterait avec beaucoup moins de rapidité qu'aujourd'hui. Anjourd'hui, survienne un resserrement dans les subsistances, la population se resserrera aussi par l'effet de deux mécanismes différents. D'abord la mortalité s'élèvera. Puis, en même temps, par suite des responsabilités de la famille privée, la natalité décroîtra, et c'est sur cette décroissance de la natalité que l'on sera le plus en droit de compter pour amener le résultat voulu. Or, ainsi que nous l'avons vu, il ne sera plus guère possible de l'espérer d'une société communiste. Ici un seul élément interviendrait, l'élévation de la mortalité résultant des privations et des souffrances ; et, par suite, le mouvement démographique serait assez lent pour permettre à la société de prendre des habitudes de moindre consommation. Ceux qui seraient incapables de s'adapter aux habitudes nouvelles périraient.
C'est donc sur ces habitudes nouvelles que se réglerait le mouvement de la population. Mais dès que celle-ci aurait atteint la limite qui lui serait adéquate, le même effet se reproduirait entraînant les mêmes conséquences, et le minimum de consommation continuerait de s'abaisser.
La loi d'airain reprendrait ainsi sa forme primitive, organique. Dans notre société individualiste, le minimum de consommation individuelle suit une échelle progressive et tend toujours à s'élever. Dans une société collectiviste, ne manifesterait-il pas une tendance constante à décroître? la révolution faite pour briser la loi d'airain n'auraitelle pas au contraire pour résultat de rétablir cette loi dans sa puissance absolue et inéluctable des premiers âges? telle est la question.
Il est donc évident que si le collectivisme arrêtait le progrès, il amènerait par cela même un mouvement rétro-
grade, mais est-il manifestement établi qu'H doive enrayer le progrès? Tout est là et ce problème est certainement de ceux qui, au moment psychologique où nous sommes, doivent le plus profondément préoccuper le penseur.