CHAPITRE I
l'erreur de KARL MARX SUR LA LOI DE LA VALEUR ET CELLE DE LASSALLE SUR LA LOI DES SALAIRES ENTRAINENT-ELLES NÉCESSAIREAIENT LA CONDAMNATION DU COLLECTIVISME?
Je viens de reproduire l'ensemble des arguments invoqués par moi en 1890 contre le socialisme, ne passant sous silence que ceux qui, décidément sans valeur à mes yeux, ne m'ont plus paru mériter la discussion. Ces arguments fe les résume.
1° La théorie de la valeur formulée par Karl Marx est de tous points erronée et la loi d'airain de Lassalle n'est vraie que dans des limites très étroites du temps et de l'espace. La base logique sur laquelle repose la conception collectiviste disparaissant, le collectivisme, par cela même, n'a plus de point d'appui.
2" Le collectivisme supprime l'émulation individuelle ; il porte une atteinte sérieuse au progrès en entraînant la disparition des industries de luxe qui lui sont nécessaires; il menace les réserves sociales; il rend très difficile l'éclosion des vocations individuelles; enfin en remplaçant le
capitalisme par le fonctionnarisme, il brise les ressorts de l'activité humaine.
3° Le mode suivant lequel s'effectuerait la répartition en collectivisme ne ressort pas nettement des explications fournies par l'école socialiste. Toutefois, il résulte de l'opinion des auteurs autorisés cités plus haut que la loi de l'offre et de la demande y présiderait encore par suite de la distinction des travaux en travaux simples et en travaux compliqués. S'il en était ainsi, l'égalité risquerait fort de se trouver tout aussi sacrifiée dans l'organisation nouvelle que dans l'organisation ancienne, et, dans ce cas, la société se priverait des avantages de l'initiative individuelle sans retirer de ce sacrifice aucune compensation.
4° La concentration de tous les instruments de production entre les mains de l'Etat ferait courir de grands dangers à la liberté humaine. Il n'y aurait pas jusqu'à la liberté de consommation matérielle qui ne fût menacée.
5° La loi de Malthus, qui se heurte aujourd'hui à l'obstacle de la responsabilité personnelle, deviendrait un péril imminent dans une société d'où cette responsabilité serait exclue.
6° Par suite de toutes ces circonstances réunies, le collectivisme déterminerait d'abord la stagnation du genre humain, et secondairement sa rétrogradation, l'immobilité étant impossible et le progrès ne pouvant s'arrêter sans qu'une régression soit la conséquence de cet arrêt.
En 1890 je tirais de ces prémisses des conclusions opposées au collectivisme. Voici dans quels termes je m'exprimais.
Ainsi le développement individualiste a pour effet a'accroître chaque jour le minimum de consommation individuelle en permettant à l'individu de satisfaire un chiffre croissant de besoins.
Le développement de la société collecti\iste aurait pour effet d'abaisser ce minimum de la consommation et de ramener l'individu à la satisfaction d'un nombraée besoins moindre de jour en jour.
La société actuelle crée la richesse; la société collectiviste engendrerait la misère.
La société individualiste ne répartit pas toujours bien, mais elle produit beaucoup; la société collectiviste ne répartirait certainement pas mieux; mais, poussée par la chimère d'une répartition meilleure, elle porterait un coup fatal à la production et en arriverait à n'avoir plus rien à répartir.
La théorie collectiviste est donc une utopie pure. Elle est irréalisable parce qu'elle se heurte à l'un des sentiments qui sont les plus enracinés dans le cœur humain, celui de l'initiativeindividuelle; et si, par hypothèse, on parvenaità la réaliser dans les faits, ce serait le plus épouvantable malheur qui pût fondre sur l'humanité.
Pour que le collectivisme devînt possible et dénué de dangers, il faudrait que, comme l'avait supposé Charles Fourier, les travaux, même les plus répugnants, fussent aussi attrayants que le jeu, et qu'il se produisît, de par les goûts naturels de chacun, une division spontanée du travail, la société, en vertu d'une loi supérieure, renfermant de chaque aptitude la proportion exactement nécessaire.
Mais c'est malheureusement là une conception artificielle que les savants socialistes de notre époque repoussent non moins que nous, comme ne reposant sur rien de réel.
Le collectivisme, par conséquent, ne s'adapte pas à la nature humaine.
S'y adaptera-t-il un jour, si des modifications organiques considérables se produisent dans l'homme et si l'espèce humaine se transforme en une espèce différente?
De ceci personne ne peut répondre.
Il est probable que l'hypothèse darwinienne est vraie, que les espèces qui peuplent le globe dérivent d'anciennes espèces disparues, et il est parfaitement conforme à cette hypothèse que les espèces actuelles se convertissent à leur tour en espèces nouvelles destinées à les remplacer.
Mais ceci est le secret de l'avenir et d'un avenir excessivement lointain, assez lointain, en tous cas, pour qu'il ne soit d'aucun intérêt pour nous de l'envisager.
Tout ce qu'il nous est permis d'affirmer — et cela nous suffit, — c'est qu^aussi longtemps que l'homme sera l'homme, aussi longtemps qu'une espèce nouvelle n'aura pas supplanté celle à laquelle nous appartenons, l'idée collectiviste appartiendra à la catégorie de celles dont il importe le plus de se garder et de se défendre.
C'était une excommunication en règle.
Etait-elle justifiée?
Pour répondre à cette question, je dois reprendre les divers points de ma critique, et d'abord celui qui vise la théorie de la valeur de Karl Marx et de la loi des salaires de Lassalle.
Aujourd'hui comme en 1890 cette critique m'a paru irréfutable. Quel qu'ait pu être mon désir d'en trouver la réfutation, il m'a été impossible d'y parvenir.
Non I La valeur ne peut pas se mesurer au temps de travail qu'a coûté l'objet qu'il s'agit d'évaluer. Tout au plus pourrait-on soutenir qu'elle a pour mesure l'effort humain, l'usure humaine ; et, dans l'impossibilité absolue où nous nous trouvons de mesurer cette usure, cet effort, il ne nous reste plus pour la déterminer que la loi de l'offre et de la demande, ressuscitée d'ailleurs aussitôt que tuée par Karl Mar.\ et par ses disciples.
Non! Il n'est pas vrai que le salaire soit strictement limité au minimum de ce qui est nécessaire à l'homme pour vivre, et la loi d'airain, relativement vraie dans des limites restreintes de l'étendue ou de la durée, est absolument fausse dans sa généralisation.
Mais de ce que l'hypothèse de Marx et celle de Lassalle sont erronées, sommes-nous en droit de conclure que l'édifice collectiviste manquant de base s'écroule par cela même? avons-nous le droit, ainsi que l'affirme M. Martineau dans son intéressante brochure, ainsi que j'étais bien près de l'affirmer moi-même en 1890, de le condamner ' irrévocablement sans pousser plus loin l'analyse?
Cette conclusion me paraîtrait excessive aujourd'hui. Les théories sont souvent hypothétiques et il n'y a pas de liens nécessaires entre elles et les vérités à la découverte desquelles elles ont contribué.
Lorsque l'expérience a révélé un nombre plus ou moins considérable de faits, le savant s'efforce de les grouper, de les coordonner par une hypothèse. Celle-ci est-elle vraie
objectivement? Est-ce un simple artifice de l'esprit? la question est d'une importance secondaire. Ce qu'il y a de certain c'est qu'elle est utile : elle remplace par une méthode logique, rationnelle, dans la recherche des phénomènes, un empirisme à la fois improductif et fastidieux. Se rapportant à un très grand nombre de faits connus d'après lesquels on l'a établie, il serait bien étonnant qu'elle ne se rapportât pas à d'autres encore qu'elle fera prévoir et qu'elle aidera à connaître. Si plus tard on en déduit des conséquences qui ne se réalisent pas ; si l'on arrive à en démontrer l'inexactitude, les faits à la découverte desquels elle aura contribué n'en seront pas plus entachés d'erreur que ne le seraient ceux qui étaient connus avant elle et d'après lesquels on l'avait imaginée.
Dans les sciences exactes on représente souvent les lois de certains phénomènes par des courbes, que l'on prolonge au delà des points précis tracés d'après les résultats de l'expérience *. Ces courbes prolongées permettent de pré-
I. Pour fixer les idées sur la manière dont se construisent ces courbes, nous prendrons un exemple. Nous supposerons qu'il s'agisse d'établir la courbe de solubilité d'un corps dans un liquide aux diverses températures. Voici comment on procède.
On tire deux lignes perpendiculaires l'une sur l'autre. La ligne horizontale dite ligne des abscisses est divisée en un certain nombre de longueurs égales dont chacune représente un degré du thermomètre centigrade. La ligne verticale, ligne des ordonnées, est divisée de son côté en parties qui sont égales entre elles par leur longueur, mais qui ne sont pas nécessairement égales à celles de la ligne horizontale.
On détermine ensuite par l'expérience quelles sont les quantités du corps dissoutes dans cent parties du dissolvant, et cela à diverses températures.
Ces données obtenues, on prend sur la ligne horizontale des longueurs proportionnelles aux températures auxquelles on a opéré, et de l'extrémité de chacune de ces longueurs on élève des perpendiculaires.
On opère de même sur la ligne verticale en y prenant des longueurs proportionnelles aux quantités dissoutes du corps en ob-
Juger des données phénoménales que l'expérience n'a pas mises en lumière. Mais les résultats ainsi calculés ne présentent qu'un caractère de probabilité ; ils ne sont vrais que sous bénéfice d'inventaire, parce que la courbe peut très bien s'infléchir au delà des points extrêmes expérimentalement déterminés. Il est nécessaire de les contrôler. Toutefois, dès qu'ils sont vérifiés ils sont aussi certains que ceux qui avaient servi à établir la courbe, et leur caractère de certitude persisterait quand bien même au delà d'eux celle-ci s'infléchirait.
Les hypothèses, les systèmes, sont analogues à ces courbes. Ils peuvent être objectivement faux et conduire cependant à des conclusions vraies. Pourvu que celles-ci aient
servation. Les perpendiculaires ainsi tracées rencontrent celles précédemment élevées sur la ligne des températures. A chaque intersection on marque un point. Enfin on réunit tous ces points par une courbe continue qui est la courbe de solubilité cherchée. Puis, après en avoir déterminé la loi géométrique, on la prolonge au delà des limites extrêmes marquées par l'expérience. Comme il est improbable que la ligne s'intiéchisse juste aux points précis qui en marquent les limites expérimentales, elle nous donnera le moyen de présumer avec de grandes probabilités d'exactitude les solubilités correspondantes à des températures pour lesquelles la détermination expérimentale n'aura pas été faite. Il suffira pour cela d'élever une perpendiculaire sur la ligne des abscisses au poipt correspondant à la température donnée, et, à partir du point d'intersection de celle-ci avec la courbe, d'en abaisser une autre sur la ligne des ordonnées. l,a longueur de cette dernière ligne interceptée entre la perpendiculaire abaissée sur elle et la ligne des abscisses, représentera la quantité du corps susceptible de se dissoudre dans cent parties de dissolvant.
Les résultats, cependant, peuvent se trouver inexacts si on les soumet à la vérification de l'expérience. Ils ne sont vrais que sous bénéfice d'inventaire, parce qu'il est possible que la courbe subisse des inflexions, auquel cas les données qu'elle fournit cessent d'être conformes à la réalité. Mais quand ils ont été contrôlés ils demeurent acquis quoi qu'il puisse ultérieurement advenir des intiuxions de la courbe.
subi le contrôle de l'expérience, elles demeurent inattaquables.
Les cas de faits vrais déduits d'une théorie erronée sont en nombre infini, et il n'est pas nécessaire pour en avoir des exemples de remonter aux alchimistes qui trouvaient la litharge et le minium en cherchant la pierre philosophale ou l'élixir de vie.
Avant Lavoisier on croyait que les oxydes étaient des corps simples et que les corps simples étaient des corps composés. Ainsi, aux yeux de Stahl et de ses disciples, la rouille était un corps simple et le fer était une combinaison de rouille et de phlogistique. On donnait le nom de phlogistique à un corps hypothétique dont on croyait le charbon presque e.xclusivement formé. Lorsqu'on chauffait de la rouille et du charbon et que l'on obtenait du fer, au lieu de dire : « le charbon s'est emparé de l'oxygène de la rouille et a mis le fer en liberté )), on disait : « la rouille s'est combinée au phlogistique et a produit le fer qui n'est que de la rouille phlogistiquée ».
Il a fallu Lavoisier, et sa balance, et la découverte de l'oxygène, pour avoir raison de l'hypothèse de Stahl. Mais si, partant de cette hypothèse, on a chauffé d'autres oxydes avec du charbon dans le but de les phlogistiquer ; si, conformément à ce qu'on augurait de cet essai, on a obtenu un nouveau métal, cette découverte a sûrement survécu à la théorie du phlogistique sur laquelle on s'était basé pour entreprendre les expériences qui y ont conduit.
Que de faits découverts ainsi en partant de théories fausses! En veut-on un exemple récent présent à l'esprit de quiconque n'est pas entièrement étranger aux derniers progrès de l'art de guérir?
Quand les élèves de Pasteur découvrirent, il y a quelques années, leurs sérums curatifs, ils partirent d'une hypothèse erronée. L'accoutumance des organismes aux poisons était 'depuis longtemps connue. Comment l'expliquer?
On imagina la production spontanée d'un contre-poison, d'une antitoxine. On se dit que, par le fait de cette production, le sang d'un animal immunisé, contre la diphtérie je suppose, devait renfermer l'antidote de la toxine diphtérique. On en conclut que si un malade était atteint de diphtérie, c'est-à-dire s'il était intoxiqué par la toxine diphtérique, on le guérirait sûrement en lui inoculant le sérum préparé avec le sang d'un animal immunisé.
On expérimenta, on immunisa des chevaux, on en inocula le sérum à des malades et l'on obtint des résultats vraiment merveilleux qui ont révolutionné la médecine. Et cependant les sérums préparés par le docteur Roux et par les autres savants qui se sont occupés de ce nouveau mode de médication ne renferment aucune antitoxine contrairement à la supposition qui avait conduit les expérimentateurs à en étudier les effets. Une hypothèse fausse a donc conduit ici à une vérité nouvelle définitivement acquise, semble-t-il.
Pourquoi n'en irait-il pas de même en sociologie? pourquoi des vues antiscientifiques sur la loi des salaires et sur la loi de la valeur n'auraient-elles pas amené Karl Marx et Lassalle à formuler sur l'avenir des sociétés humaines des vues exactes?
M. Martineau démontre, comme je l'ai fait moi-même, que la valeur d'un objet dépend de son utilité, du service rendu par son détenteur primitif à son acheteur, et non du travail qu'il a coûté.
Ceci est rigoureusement exact; mais il n'en reste pas moins une question qui ruine la négation audacieuse de M. Martineau, mon ancienne négation à moi, et celle de tous les économistes.
La base de la valeur est dans le service rendu, cela est certain. Mais pourquoi y a-t-il des hommes qui sont en situation de rendre des services et d'autres hommes qui ne peuvent qu'en recevoir?
J'ai besoin d'argent soit pour vivre, soit pour installer une industrie, soit pour expérimenter une invention. Je rencontre un capitaliste; il me prête les capitaux nécessaires à mon entreprise et, suivant l'aléa de celle-ci, il exige une rémunération plus ou moins considérable du service qu'il me rend. Rien de plus juste! Son acte est inattaquable. Mais pourquoi détenait-il ce capital que je ne détenais pas? pourquoi a-t-il pu me rendre ce service qu'il s'est fait très légitimement payer, tandis que j'étais obligé de le lui demander)
Là est le problème.
Si l'économie politique nous en donne la solution; s'il est conforme à la justice, au droit, que le capitaliste ait possédé le moyen de m'obliger tandis que j'en étais réduit à me faire obliger par lui, il n'y a rien à dire, et, que Marx ait vu juste ou non dans ses considérations sur la loi de la valeur, son système social n'en est pas moins condamné.
Mais si le capitaliste ne justifie pas de la possession de son capital; si sa faculté de me rendre service ne se légitime pas plus pour lui que ne se légitime ma situation précaire en face de lui, alors les attaques de Karl Marx et de Lassalle contre la société capitalistesubsistent quoique Ton puisse penser de leurs théories des salaires et de la valeur. Ils ont entrevu une vérité; ils ont forgé une hypothèse pour l'expliquer; ils ont erré dans cette voie; leur théorie est fausse ; mais l'erreur ainsi commise ne ruine pas plus leur critique de la société actuelle, que Terreur de Ptolémée dans l'explication des phénomènes célestes n'empêchait le jour et la nuit d'être des vérités, ainsi que les solstices, les équinoxes et les saisons.
Ce qu'il importe d'examiner par conséquent, ce sont les titres de propriété. 11 ne s'agit plus de savoir si celui qui est légitime propriétaire d'un capital peut se faire rétribuer-pour les services que ce capital lui permet de rendre.
Ce qu'il faut rechercher c"est si, en dehors de la délégagation sociale, de la gestion sociale des capitaux, il y a de véritables titres de propriété et, dans le cas delà négative, si la délégation sociale se légitime ou non par un intérêt social.