CHAPITRE III
LA PROPRIÉTÉ EST UNE DÉLÉGATION SOCIALE. CETTE DÉLÉGATION EST-ELLE CONFORME A l'iNTÉRÊT GÉNÉRAL?
L'hypothèse par laquelle nous venons de terminer le précédent chapitre est conforme à la réalité des faits. Aux yeux de tout économiste assez ouvert pour fonder ses théories sur l'observation et non point pour accommoder l'observation à ses théories, il est évident que la propriété représente une délégation sociale et n'est pas un droit naturel ainsi qu'on l'a indûment professé au siècle dernier. Un jour au Conseil d'Etat, sous le Consulat — ou sous l'Empire ? — le conseil discutait une question de propriété. A qui, dans telles conditions, appartiendrait tel champ déterminé? Au point de vue du droit, la solution paraissait épineuse et les légistes entassaient argument sur argument sans arriver à aucune conclusion.
Fatigué de la prolongation indéfinie de cette délibération stérile, Napoléon exprima son mécontentement. Je n'ai plus sous les yeux le texte des paroles qu'il prononça, mais le sens en était ceci :
(( Finissons-en! La société n'a nul intérêt à ce que la terre dont il s'agit appartienne à X, plutôt qu'à Y. La
seule chose que l'intérêt social exige, c'est que l'on sache nettement, sans hésitation possible, à qui elle appartient. Adoptez donc sans tant de détours une solution, l'une ou l'autre ; et comme il n'importe que ce soit l'une plutôt que l'autre, cessez de discuter et prononcez-vous! »
Le Conseil d'Etat s'inclina devant la volonté du maître et se prononça, pour ainsi dire au hasard, pour l'une des deux solutions. C'est bien là la délégation sociale ou je ne m'y connais pas. Si la propriété était un droit naturel, intangible; si c'était un prolongement de la personne humaine. Napoléon n'aurait pas pu sans abus exprimer la pensée que nous venons de reproduire, et les conseillers d'Etat n'auraient pas pu s'y rallier. Il aurait fallu, sous peine de faire commettre à la société une spoliation et un crime, rechercher à qui le champ appartenait réellement et l'accorder à celui-là seul. Dire qu'il importait peu s'il appartenait à Y ou à X, c'était dire implicitement qu'il n'appartenait à personne et que la société le concédait à qui bon lui semblait : telle une fonction de préfet ou de procureur général qu'elle confère à qui bon lui semble sans que nul puisse se prévaloir d'un droit antérieur à cette décision.
Y a-t-il intérêt pour le corps social à abandonner la gestion des reserves sociales à des particuliers investis de ce droit par les hasards de la naissance, les chances de la conjoncture et les aléas de la spéculation? Ou bien l'intérêt du plus grand nombre est-il de supprimer cette délégation et de charger de cette gestion des fonctionnaires proprement dits? tel est au fond le seul problème dans lequel réside la question de l'individualisme et du collectivisme. Tout le reste n'est que subtilité métaphysique.
Si nous laissons momentanément de côté, sauf à y revenir plus lard parce qu'elles sont un élément important de la solution, les objections que nous avons élevées contre le système collectiviste ; si nous examinons la question
en elle-même, nous verrons bien vite que celle-ci comporte une double étude. Suivant, en effet, que la propriété est considérablement divisée ou qu'elle se prouve répartie en peu de mains, ses effets sont différents et il faut nécessairement envisager les deux hypothèses.
La propriété est-elle répartie entre un très grand nombre de capitalistes, il nous paraît indiscutable que la fraction du produit total prélevé par le capital devient considérable ; est-elle au contraire concentrée en un petit nombre de mains, cette fraction devient plus faible. On se l'explique aisément. Quelque exagérées que soient ses dépenses, quelque nombreux que soit son personnel, et à moins de supposer le jeu ou des dons, qui représentent un déplacement de fortune et non une consommation, un milliardaire est limité dans sa dépense. Le possesseur d'un revenu de 20 millions en consommera une fraction beaucoup plus faible que ne le feraient 20,000 rentiers possédant chacun une rente de 1000 francs. Ces 20,000 rentiers dépenseraient sûrement la totalité de leur revenu sans rien réserver. Le milliardaire, au contraire, épargnera peut-être seize ou dix-huit millions sur les vingt millions annuellement perçus par lui.
Or, comme il est nécessaire que des réserves se fassent, il est à craindre dans le cas où le capital est divisé, que celles-ci ne soient prises sur le salaire du travailleur.
La gestion de la fortune sociale est par conséquent d'autant plus coûteuse que le capital est plus disséminé, et ceci serait déjà favorable au collectivisme où nous trouvons la concentration maxima.
11 est donc nécessaire de rechercher d'abord si le capital se dissémine ou se concentre. On ne peut pas se prononcer encore avec certitude sur cette question. D'une manière absolue il semble se diviser : les possesseurs d'un fragment du capital social paraissent être plus nombreux aujourd'hui qu'autrefois. Mais il se peut qu'au point de
vue relatif il se concentre, autrement dit, que, sur loo milliards de capital, par exemple, la proportion concentrée dans les mains de quelques ploutocrates, soit plus élevée que dans le passé. L'augmentation de la fortune publique permet à la concentration relative de s'accroître simultanément avec la dissémination absolue. Il suffit pour cela que le capital se dissémine moins qu'il ne se multiplie.
Ce qui rend le problème très difficile à résoudre, c'est la formation des sociétés par actions dont le développement devient de Jour en jour plus considérable.
Que le machinisme ait entraîné la concentration de l'outil industriel, et que la concentration de l'outil industriel ait entraîné la concentration de l'outil commercial et de l'outil du crédit, des banques, il n'y a pas de doute possible sur ce point. Un petit possesseur de forges catalanes et même un possesseur moyen de hauts fourneaux ne pourraient de nos jours lutter contre les grandes usinée métallurgiques modernes. Un magasin de nouveautés ordinaire ne luttera pas davantage contre le Bon Marché et le Louvre, et les quelques grands établissements de crédit, tels que le Crédit Lyonnais, le Comptoir d'Escompte et la Sociétégénérale en France, sont en voie de faire disparaître toutes les petites banques privées. Les gros mangent les petits, cela est indiscutable, et l'expropriation graduelle de la petite banque, du petit commerce, de la petite industrie est chose qu'aucun économiste ne peut nier.
Si les grands établissements qui se substituent graduellement aux petits appartenaient chacun à une personnalité unique, la concentration du capital en quelques mains serait la conséquence forcée de cette concentration de l'outil. Mais il n'en va pas ainsi. La plupart de ces grands établissements, indivisibles en tant qu'appareils de production sociale, sont divisibles en tant que valeur. Ils sont représentés par des actions, c'est-à-dire par des morceaux
de papier donnant droit à une partie des bénéfices généraux.
Il se pourrait donc que l'expropriation de la petite banque, de la petite industrie, du petit commerce, n'eût pas pour corollaire la concentration du capital. Il suffirait pour cela que le nombre d'actions dans lesquelles le capital du Crédit Lyonnais, je suppose, est divisé se trouvât réparti en un nombre de mains égal ou supérieur à celui des anciens banquiers privés expropriés par cette institution. Si en outre ces actions rapportaient à leurs possesseurs autant ou plus que ne leur rapportaient leurs anciennes banques individuelles, l'expropriation ne serait qu'apparente. L'individu exproprié y gagnerait. 11 continuerait à toucher le produit de son capital sans avoir à le faire valoir lui-même, et il y aurait pour lui une économie de force et de temps qu'il pourrait utiliser soit à accroître ses loisirs, soit à entreprendre un autre travail lucratif personnel.
xMais quelque solution que l'on apporte à ce problème, que l'on croie à la dissémination du capital représenté par les sociétés par actions, ou que l'on soutienne la thèse de sa concentration, il est un fait qui demeure incontestable : l'accumulation des capitaux personnels ou associés sur des points déterminés, et dans des entreprises colossales qui semblent défier tout morcellement de l'industrie, du commerce et du crédit.
Je dis : «semblent défier, » car rien n'est sûr, pas même 2ela. La société ne paraît pas être animée d'un mouvement rectiligne. Elle paraît progresser par une série d'oszillations, et rien ne prouve qu'à un moment donné elle le soit pas appelée à changer de direction. La science a imené la concentration de l'usine résultat de la découverte le la puissance de la vapeur; la science pourrait amener m mouvement inverse par la décentralisation de la force, -'énergie électrique susceptible de se diviser et de se sub-
diviser à l'infini pourrait permettre le retour à la petite industrie individualisée.
Mais en l'état cette décentralisation n'apparaît pas comme très probable, parce que l'industrie opère avec de gigantesques outils qui ne comporteraient pas la dispersion de l'usine. A supposer que l'électricité, les machines à gaz ou à pétrole, les automobiles vinssent corriger dans une certaine mesure ce que la concentration actuelle présente de violent et de brutal, l'accumulation nous semblerait encore devoir demeurer la règle générale, et celle-ci, qu'elle se borne à l'outil ou qu'elle s'étende à la valeur elle-même, présente des conséquences sociales considérables.
Nous avons signalé le renchérissement de la gestion sociale comme lié à la division du capital. Nous avons dit que plus ce dernier est disséminé, plus considérable est le prélèvement opéré par lui, et nous en avons conclu que sa concentration est plus avantageuse à la société que sa dissémination.
On objecte à cette conclusion que la division du capital rachète ce défaut par un essor plus grand donné à la production. Le petit capitaliste, dit-on, par l'âpreté qu'il met à défendre une industrie qui doit l'enrichir personnellement, par l'ardeur qu'il apporte à en accroître le plus qu'il peut l'énergie productive, est générateur d'éléments de richesse dont la grande industrie ne fournit pas l'équivalent. On ajoute, c'est l'argument dont je me servais moi-même dans le discours que je prononçai en 1892 contre les grands magasins, que dans l'industrie morcelée, l'impossibilité de l'entente entre les patrons compense l'impossibilité de l'union entre les ouvriers, que les lock-out y sont aussi difficiles que les grèves, et que la loi de l'offre et de la demande en arrive par suite à s'exercer plus pacifiquement et à régler les salaires avec moins de heurts et moins de secousses.
Tout cela serait juste si l'outil ne se concentrait pas, si l'industrie, le commerce, la banque demeuraient morcelés. Mais tel n'est pas le cas. A moins que, comme nous venons d'en faire l'hypothèse, le transport de la force électrique ne vienne un jour renverser ce qu'a fait la vapeur ; à moins qu'elle ne nous ramène à la petite industrie par un de ces retours du pendule que l'on observe dans les phénomènes économiques et politiques tout comme dans les phénomènes qu'étudie l'astronomie — chose théoriquement possible maisà laquelle dans l'espèce je crois peu — ; à moins d'un renversement de la loi de centralisation industrielle et commerciale à laquelle nous assistons depuis un siècle, l'industrie morcelée devient de plus en plus impossible. Si le capital se dissémine, cette dissémination se réalise sous la forme des sociétés par actions et sans que pour cela il y aît la moindre espérance de voir renaître le petit commerce ou la petite industrie. Quelque pression législative que l'on essaie d'exercer en ce sens sur la société, on échouera, la science seule étant capable d'arrêter, s'il devait être arrêté jamais, le courant que seule elle a déterminé.
Mais si la banque, le commerce, l'industrie se concentrent, que deviennent les considérations relatives à l'énergie productive du capitaliste privé? Toutes les grandes entreprises participent de la forme des services publics. Ce sont, comme dans les ministères, quelques individus qui gèrent le fortune de tous. Les actionnaires du Paris- Lyon-Méditerranée ou du Creusot n'ont certainement pas plus d'action sur la direction de ces compagnies que n'en ont les électeurs politiques sur la gestion des chemins de fer de l'Etat ou des arsenaux de la marine. Les unions d'ouvriers ou de patrons demeurent aussi faciles, quel que soit le nombre des actionnaires, que si l'industrie se trouvait être le lot d'un capitaliste unique. En un mot nous ne pouvons plus compter sur les avantages du morcelle-
ment industriel probablement mort à jamais. S'il en est ainsi, et s'il est démontré que le prélèvement capitaliste soit plus fort avec la dissémination qu'avec la concentration du capital, nous ne pouvons plus invoquer la productivité plus grande du capital morcelé comme compensation au coût plus élevé de sa gestion.
On prétend que cent banquiers produiraient plus que le Crédit lyonnais. Cela est loin d'être certain et je crois pour ma part le contraire à cause de la réduction que la concentration opère sur les frais généraux. C'est cependant à la rigueur possible et c'est une hypothèse que l'on peut soutenir. Seulement si même cette hypothèse était fondée, si ces cent banquiers produisaient plus que le Crédit lyonnais ils coûteraient aussi beaucoup plus et les deux résultats se compenseraient.
Mais lorsqu'on raisonne dans l'hypothèse de petites banques privées opposées au Crédit lyonnais, on raisonne dans une hypothèse irréalisable. Ce n'est donc point entre une banque unique et cent banques privées que le problème se pose, c'est entre cent actionnaires et un propriétaire unique de la banque centralisée. Ici la solution n'est plus douteuse : les actionnaires ne travaillant pas, n'augmentant pas la faculté productive de l'institution, ne compensant pas la plus grande cherté de leur gestion par une production plus intense, plus ils seront nombreux, moins grandes seront les réserves et plus grand sera le prélèvement capitaliste réel.
Si maintenant nous nous arrêtons à une hypothèse opposée à la précédente; si nous admettons l'expropriation graduelle non seulement des professions privées, mais des fortunes privées ; si nous supposons que les petites bourses Si, vident dans les gros coffres- forts et que la totalité ou la presque totalité du capital social tende à s'accumuler dans les seules mains de quelques milliardaires, nous n'avons plus à redouter le prélèvement de l'oisif sur
le travailleur. Quelque grande que puisse être en chiffres absolus la consommation de ces ploutocrates, elle est à peu près nulle relativement à l'ensemble de la production, et la presque totalité des profits non distribués peuvent être considérés comme placés à la réserve.
Nous nous rapprochons de l'Etat collectiviste et nous n'avons plus à nous demander qu'une chose : si la gestion par la société opérant en régie est plus ou moins avantageuse à la masse que cette gestion confiée à quelques-uns.
11 serait facile d'épiloguer indéfiniment sur ce point et d'éterniser une telle controverse. Mais, pour ma part, il me semble que si Ton en devait arriver là, la gestion sociale serait de beaucoup préférable à cette forme de gestion individuelle monopolisée.
Le milliardaire est un simple gérant de la fortune sociale: pour lui les pièces d'or sont des cailloux, la satisfaction de ses besoins n'étant point intéressée à leur accroissement ou à leur diminution ; cela est vrai, je le sais; mais je sais aussi qu'il se fait illusion et qu'il finit par se croire possesseur réel, par droit naturel, de sa fortune. Il met, par suite de cette illusion, son amour-propre à s'enrichir indéfiniment et il apporte par cela même à la direction de ses affaires, une attention plus soutenue que ne le ferait un fonctionnaire public. Je sais tout cela. Je sais que sa surveillance toujours en éveil, son activité ininterrompue pourront rendre plus productives les entreprises qu'il dirigera et que, vue sous cet angle, cette forme de gestion sociale présenterait certains avantages sur la forme en régie que défend l'école collectiviste.
On ne peut pas toutefois ne considérer que le côté économique de la question. L'accumulation entre les mains de quelques-uns de toute la fortune sociale donnerait aux détenteurs de la redoutable fonction dont ils se trouveraient investis une puissance excessivement dangereuse. Nous
avons émis des craintes pour la liberté dans l'hypothèse de l'Etat unique producteur, unique dispensateur des richesses : que serait-ce si cet Etat géré par des hommes élus et responsables était remplacé par des individus en qui se concentreraient avec toutes les richesses, tous les pouvoirs. Une société ne peut pas s'exposer à un pareil péril.
D'autre part comme ces ploutocrates n'arriveraient probablement jamais à l'unité'; comme ils constitueraient une aristocratie et non une monarchie, des rivalités terribles éclateraient entre eux au grand détriment de la fortune publique.
Enfin nous avons émis la crainte de voir une démocratie collectiviste distribuer une fraction trop considérable de la production annuelle et ne pas doter suffisamment les amortissements et les réserves. Avec la ploutocratie il y aurait lieu de concevoir une crainte opposée; il y aurait à redouter que chacun des princes de la finance, en vue d'accroître sa puissance et de supplanter ses rivaux, n'en vînt à mettre le plus possible à la réserve et à restreindre dans les plus étroites limites la distribution.
Or réserver trop ou ne pas réserver assez sont deux dangers à peu près égaux quoique de nature contraire. L'homme travaille en somme pour consommer, pour jouir, pour développer ses facultés et non pour entasser des richesses dans les caves des banques à la façon des avares. Une distribution trop considérable enraye le progrès en enlevant au corps social ses moyens d'action; une distribution insuffisante, en empêchant les besoins humains d'être satisfaits, atteint le moral des travailleurs, paralyse leur activité, et met en péril leur puissance productive.
Entre la ploutocratie et la démocratie collectiviste — quels que fussent les inconvénients possibles du collectivisme — mieux vaudrait mille fois la démocratie collectiviste. D'ailleurs la ploutocratie engendrerait fatalement le collectivisme, car il ne serait pas conforme aux senti-
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ments humains qu'un peuple se laissât réduire en esclavage par quelques possesseurs de milliards.
Nous pouvons donc conclure de cette première étude que si la théorie de Karl Marx est insoutenable, sa critique de la société capitaliste n'en est pas moins sérieuse.
La propriété ne se justifie pas en droit naturel; c'est une délégation sociale, et cette délégation ne paraît être conforme à l'intérêt social ni dans l'hypothèse où le capital se concentre ni dans l'hypothèse où il se dissémine.
S'il se concentre, si le nombre des « délégués à la propriété )) se restreint, on tombe dans la ploutocratie. Celleci risque d'exagérer les réserves et de porter ainsi atteinte à la production, en même temps qu'elle exerce sur la société la plus dangereuse et la plus démoralisante des tyrannies.
Si, au contraire, c'est la dissémination du capital qui se produit, la gestion devient excessivement coûteuse.
Il y aurait cependant ici une réserve à faire. Dans le cas où le capital s'universaliserait selon la doctrine du socialisme libéral à laquelle je m'étais arrêté en 1890, son prélèvement s'annulerait de lui-même. Il serait excessif, cela est vrai, mais chacun étant à la fois capitaliste et ouvrier, il serait indifférent. Tout homme aurait un double aspect. Sous son aspect travailleur il céderait au capital une lourde part du produit de son travail, mais sous son aspect capitaliste il reprendrait cette part. Il aurait ainsi la totalité du produit et cela suffirait, le capital et le travail étant des abstractions, l'homme seul étant une réalité.
Au contraire, si le capital s'étend sans s'universaliser, ce qui, dans l'hypothèse de son extension, paraît être le plus probable, le prélèvement qu'il exerce sur les non-propriétaires s'accroît et cela dans une proportion d'autant plus forte que l'extension est plus large. Les inconvénients de sa dispersion ne sont plus compensés par rien, car ils ne disparaissent qu'à la limite extrême de l'universali-
sation et celle-ci est presque impossible à espérer.
La nuisance de la gestion capitaliste, aussi bien dans l'hypothèse de la concentration que dans celle de la dissémination du capital, ne donne cependant pas encore gain de cause au collectivisme. La société capitaliste est mauvaise et aboutit à une double impasse, soit! Mais il se pourrait que, sans être préférable au point de vue économique, la société collectiviste fût pire au point de vue de la liberté.
En tout cas, pour insuffisante que soit cette nuisance de la gestion capitaliste à justifier la solution collectiviste elle n'en a pas moins une très grande portée. Elle prouve qu'il serait abusif de prétendre avec M. Martineau, et ainsi que je le prétendais moi-même en i8go, que l'erreur d'argumentation commise par Karl Marx dans la théorie de la valeur implique la condamnation de tout son système.
Oui, la théorie est fausse; oui! il est faux que la valeur d'un objet soit la représentation du travail qu'il a coûté à produire. Oui! il est exact que la valeur est l'appréciation par l'acheteur et par le vendeur du service rendu.
Mais ceci n'explique pas pourquoi l'un est obligé d'acheter un service que l'autre est à même de rendre; cela ne justifie pas la propriété en droit naturel. Il ressort d'une étude complète que la propriété n'est que la gestion par les capitalistes de la fortune publique, et il reste uniquement à peser les avantages matériels et moraux corrrparés de cette gestion privée et de la gestion sociale. Nous venons d'examiner les conséquences de la gestion privée. Nous avons à examiner maintenant l'autre côté de la question.