DANGER D UNE AFFIRMATION PRESOMPTUEUSE
Lorsque, de notre point de vue actuel, nous considérons rhypothèse d'un Etat socialisé, nous reculons d'abord devant les conséquences d'une telle transformation. Le fonctionnarisme nous effraye. Nous ne comprenons pas les formes que prendra la répartition de la richesse. Nous craignons pour la liberté politique, voire même pour la liberté de consommation individuelle. Nous redoutons un défaut d'émulation et un accroissement de population qui se combineraient pour condamner le genre humain à la misère. Enfin le progrès nous paraît menacé par la suppression probable des industries de luxe et par les difficultés dont la manifestation des vocations serait entourée.
Toutes ces craintes sont naturelles, et si elles étaient absolument fondées, elles condamneraient sans réplique le système collectiviste.
Lorsque je dis qu'elles le condamneraient, je ne veux pas dire par là qu'elles démontreraient l'impossibilité de son avènement.
Il y a dans les sociétés comme chez les individus des
phénomènes morbides, des phénomènes de vieillesse, des phénomènes de décrépitude. Use pourrait fort bien qu'une solution désastreuse s'imposât un jour à l'humanité. Nous ne croyons plus à une providence tutélaire. Rien ne nous prouve que notre état social doive forcément aller toujours en s'améliorant, qu'il ne soit pas soumis à des évolutions pathologiques et à des rétrogradations transitoires ou définitives.
Le collectivisme pourrait donc être pis que l'état actuel, et être cependant appelé à se substituer à l'état actuel.
Dans cette hypothèse notre devoir serait toutefois de le combattre de toute notre énergie, de toute notre force. Nous risquerions d'avoir le dessous dans cette lutte. Mais de ce qu'un médecin est souvent vaincu par la maladie, il ne s'ensuit nullement qu'il fasse oeuvre vaine en la combattant ni même qu'il ait le droit de se soustraire à ce combat. Notre situation par rapport au corps social serait celle du médecin en présence d'un malade. Nous serions tenus de mettre à l'avènement du collectivisme tous les obstacles, toutes les entraves que notre raison nous suggérerait, au risque de succomber dans la bataille.
Par contre si, apparaissant comme la conséquence naturelle du développement humain, le collectivisme nous semble en outre appelé à apporter aux hommes plus de bonheur que notre société bourgeoise ne peut leur en assurer, il faut aiguiller hardiment dans cette direction "et aider autant qu'il est en nous à son triomphe.
Certes! nos efforts ne peuvent pas grand'chose; et ils me donnent envie de rire, les révolutionnaires qui s'imaginent transformer la société par un acte de violence, par une catastrophe, par un cataclysme humain.
Je ne crois plus depuis longtemps aux Gouvernements qui réalisent des réformes et qui aident au progrès. « Toujours représenté », comme me l'écrivait récemment
mon vieil ann Klysée Reclus, (( par des hommes privilégiés, l'Etat se place par cela même en dehors des mtérêts de tous et poursuit ses intérêts propres; » « je constate historiquement », ajoutait-il, (( que les élus du peuple abandonnent toujours le peuple, dès qu'ils ont cessé de vivre avec lui. »
Reclus est dans le vrai, et lorsque nous attribuons à un gouvernement des progrès considérables nous sommes les victimes d'une illusion. Ce n'est pas l'Etat qui a déterminé ces progrès; il n'a fait que les enregistrer. Ils étaient la résultante de toute une série de phénomènes antérieurs. Ils sont venus à leur heure et la loi écrite s'est bornée à les constater. Peut-être a-t-elle contribué à renverser quelques obstacles derniers qu'ils rencontraient encore en travers de leur route; c'est tout.
Je vais plus loin. Par exception on a vu des hommes politiques se trouver en avance sur la société et décréter des réformes que l'état social ne comportait pas. Nous en avons eu deux exemples dans notre histoire : celui des Etats généraux de 1 35 5 à i358 secondés par le mouvement populaire de Paris que dirigeait Etienne Marcel, et celui de 1792 et 1793. — Dans ces rares circonstances l'œuvre ne survit pas à l'ouvrier; la législation disparaît en même temps que le législateur, quelquefois même avant lui.
Le mouvement que dirigeait Etienne Marcel fut admirable. Les Etats généraux de i355 à i358 formulèrent des principes qui devaient triompher 431 ans plus tard. Mais ces principes n'étaient pas mûrs sous Jean le Bon ; ils n'étaient point en harmonie avec la société de cette époque barbare; ils furent emportés avec les précurseurs qui les avaient formulés.
De même est-il advenu pour toute une série des conquêtes de la révolution française. Depuis 1793 nous avons été entraînés par une réaction dont nous nous dégageons à
grand'peine, dont le retour offensif nous menace en ce moment, et il suffit de comparer au nôtre le projet de code de la Convention, pour reconnaître qu'après plus d'un siècle nous sommes encore loin d'avoir réalisé dans nos lois et dans nos mœurs l'ensemble des progrès dont il renfermait l'affirmation doctrinale.
Si donc le collectivisme s'installe jamais, ce n'est point un gouvernement révolutionnaire qui l'installera. Capables parfois de modifier l'ordre politique, les révolutions sont toujours impuissantes à modifier l'ordre social. Le collectivisme, s'il est dans la destinée humaine d'en voir le triomphe, arrivera de lui-même, à son heure, quand l'évolution capitaliste sera achevée, par le jeu normal des forces naturelles et à l'instant précis marqué par elles pour son avènement.
Il ne sera pas la victoire d'une classe sur l'autre, et c'est pourquoi je ne saurais approuver les luttes de classes, les partis de classes. Il arrivera au contraire comme le moyen de résoudre les antagonismes des classes.
Lorsque, poursuivant une réforme constitutionnelle, j'ai cherché à substituer l'unité à la dualité de la représentation nationale, je n'ai pas dit comme Madier de Montjau : sus au sénat ! Je me suis borné à dire : vive l'unité législative! Je n'ai attaqué ni le sénat ni la chambre; j'ai seulement réclamé un ordre constitutionnel nouveau.
De même j'estime que les socialistes ne doivent pas crier : sus à la bourgeoisie! Ils doivent, sans attaquer qui que ce soit, se borner à réclamer un ordre de choses nouveau.
La bourgeoisie n'est pas plus coupable que le peuple de la société actuelle. Elle subit sa loi comme le prolétariat subit la sienne, sans que ni l'une ni l'autre puisse rien contre le cours des événements et fasse autre chose que le subir.
Mais quelle que soit notre impuissance à détermi-
ner une transformation qui ne serait pas dans la logique des choses, quelque restreinte que soit l'action des gouvernements, il n'est pas indifférent d'avoir au sommet de l'Etat des hommes résolus à entraver le progrès ou des hommes désireux de favoriser l'évolution humaine. La digue n'empêche pas le fleuve de passer, mais elle rend ses eaux torrentueuses et substitue une inondation dévastatrice à une irrigation bienfaisante. Il est préférable d'avoir l'irrigation en évitant l'inondation.
C'est pourquoi il importe de prendre parti pour ou contre le collectivisme. Suivant la direction que nous donnerons à notre esprit et par suite au pays, nous pourrons, qu'on me permette ce mot, rendre l'accouchement laborieux ou facile! Là se borne notre pouvoir; mais ce pouvoir vaut encore qu'on s'y arrête : une société ne se désintéresse pas de la souffrance et de l'effort.
Seulement il faut éviter, autant qu'il est en nous, de nous tromper, car si nous aiguillons, quelle que soit notre sincérité, sur la mauvaise voie, nous amènerons les conflits, les guerres, les souffrances, que nous aurons eu pour but d'éviter.
D'où un véritable sentiment d'angoisse pour le penseur.
Le collectivisme doit-il accroître notre bien-être ou estil appelé à le diminuer) doit-il assurer notre liberté? ou nous apportera-t-il l'esclavage sous la forme de la caserne et du couvent industriels?
Il m'est apparu d'abord qu'il nous apportait la misère et l'esclavage et j'en ai dit les motifs.
Mais une réflexion plus intense a entamé cette conviction première.
Les novateurs ne luttent pas à armes égales avec les hommes de routine. Les défenseurs du passé connaissent dans ses moindres détails les institutions dont ils prennent la défense; les prophètes de l'avenir, au contraire, ignorent tous les détails des temps futurs dont ils annoncent la venue. Ils ne peuvent en prédire que les grands linéaments, les principes fondamentau.x, et cela les constitue en notable infériorité.
Personne, pas plus en science qu'en politique, n'apporterait une vérité nouvelle si l'on se laissait arrêter par les objections de détail, si l'on attendait pour se faire une conviction que toutes les difficultés eussent disparu.
Quand Newton formula la loi de la gravitation, quand il lança cette vérité dans le monde : « les corps s'attirent en raison directe de leurs masses et en raison inverse du carré de leurs distances, » l'aurait-il formulée si les faits en apparence contraires à son principe, si les perturbations, l'avaient fait reculer? certainement non!
L'orbite d'Uranus n'était pas conforme à la loi, et une loi naturelle ne souffre pas d'e.xception. Fallait-il donc abandonner le principe de la gravitation universelle?
Newton ne le pensa pas. Avec la foi du savant, foi qui ne ressemble en rien à celle des Théologiens, foi qui repose non sur une révélation mais sur une masse de phénomènes concordants formant un ensemble auquel il paraît peu conformée l'ordre universel que quelques phénomènes isolés puissent faire brèche, le grand anglais passa outre. Laissant^ à l'avenir le soin de dissiper par des recherches nouvelles les contradictions apparentes qui se mettaient au travers de sa découverte, il affirma nettement celle-ci et il eut raison. Deux siècles plus tard, un astronome français, Leverrier, donnait Pe.xplication de la perturbation observée. Il l'avait attribuée à l'action d'une planète jusqu'alors inconnue qui se mouvant dans un orbite plus éloigné du soleil que celui d'Uranus devait
exercer sur Jupiter une attraction inverse de celle de l'astre central. Partant de cette hypothèse, il calcula sur quel point du ciel se trouverait la planète hypothétique à une heure déterminée. Sur ce point les astronomes braquèrent leurs télescopes et ils eurent bientôt la joie de constater la présence du corps céleste dont l'induction avait révélé l'existence. Neptune était découverte et les lacunes de la loi de la gravitation étaient comblées.
On pourrait citer des cas semblables par centaines. J'en citerai un encore : Avogadro formula un jour l'hypothèse que sous un même volume, les gaz ramenés aux conditions normales de température et de pression, renferment le même nombre de molécules ^
Ce principe amenait à modifier profondément la notation chimique. Allait-on l'adopter et renoncer à la notation ancienne? ou se cantonnerait-on dans la notation ancienne et le repousserait-on ?
I. L'hypothèse d' Avogadro fournissait aux chimistes un moyen infaillible de connaître le poids de la molécule d'un corps quelconque pourvu qu'il fût volatil, relativement à un autre corps gazeux pris pour terme de comparaison, pour unité arbitraire, l'hydrogène par exemple. On constatait par l'expérience qu'un litre d'oxygène pèse i5 fois plus qu'un litre d'hydrogène et l'on en déduisait cette conséquence rigoureuse qu'une molécule d'oxygène pèse i6 fois autant qu'une molécule d'hydrogène. D'autre part des faits d'ordre chimique ont porté les savants à admettre dans la molécule de l'hydrogène la présence de deux atomes identiques. Voulant adopter comme terme de comparaison pour les atomes et les molécules le poids le plus faible afin d'éviter les nombres fractionnaires, c'est naturellement l'atome d'hydrogène qu'ils ont choisi. Celui-ci pesant la moitié moins que la molécule du même corps, l'unité est devenue la moitié plus petite et les chiffres obtenus en comparant les gaz volume à volume ou, ce qui revient au même dans l'hypothèse d'Avogadro, molécule à molécule, se sont trouvés doublés. Ainsi un litre d'oxygène pesant iG fois plus qu'un litre d'hydrogène, on a été amené à considérer la molécule d'oxygène comme pesant i6 fois plus que celle de l'hydrogène, soit 32 fois plus que l'atome
Deux chimistes de génie, Laurent et Gerhardt, tenaient pour la notation nouvelle. Presque tous les autres résistaient. Le principe d'Avogadro, auquel s'était rallié le grand Ampère, ne pouvait, disaient-ils, être exact parce que des corps dont le poids moléculaire déduit d'autres considérations était incontestable faisaient exception à la règle qui s'en déduirait. Les molécules de l'acide sulfurique et du chlorhydrate d'ammoniaque, par exemple, pèsent respectivement 98 et 53, 5, et ces nombres se trouvaient en désaccord avec la théorie. Ils étaient le double de ceux auxquels elle conduisait : la densité de la vapeur de l'acide sulfurique et celle du chlorhydrate d'ammoniaque étaient de moitié plus faibles qu'elles n'auraient dû être pour conduire respectivement aux poids moléculaires 98 et 5 3, 5. Ces exceptions n'étaient pas les seules; il en existait beaucoup d'autres et cela paraissait suffisant aux adversaires d'Avogadro et d'Ampère pour déclarer leur hypothèse controuvée.
Laurent et Gerhardt cependant, malgré ces phénomènes particuliers, malgré ces détails, tenaient pour la loi. Ils pensaient que les exceptions observées s'expliqueraient un jour et ils refusaient de s'y arrêter. En effet, quelques années plus tard, plusieurs chimistes, en tête desquels il convient de placer mon maître Adolphe Wurtz, levaient la difficulté. L'acide sulfurique et le chlorhydrate
de ce même gaz, et l'on a exprimé le poids de la molécule — ou poids moléculaire — de l'oxygène par le chiffre 32.
Comme d'ailleurs on obtient le même chiffre Zi en comparant le poids d'un litre d'hydrogène non plus à celui d'un litre mais à celui de 2 litres d'oxygène, on a formulé ainsi le principe sur lequel s'appuie la détermination des poids moléculaires : le poids de deux litres d'un gaz ou d'une vapeur quelconque représente le poids de la molécule, le poids moléculaire, de ce gaz oa de cette vapeur. C'est ce que, dans le charabias chimique, on exprime en ces termes : I les poids moléculaires correspondent à deux volumes de yapeur. »
d'ammoniaque ne sont pas volatils. Quand on croit les vaporiser, on les dédouble en leurs éléments : l'acide sulfurique, en anhydride sulfurique et en eau, le chlorhydrate d'ammoniaque, en acide chlorhydrique et en ammoniaque. On obtient ainsi non plus une vapeur unique, homogène, mais un mélange de deux vapeurs distinctes, et, dans ces conditions, les densités ne sont que des densités apparentes. Leur valeur déterminée par l'expérience devient absolument conforme à la théorie. La perturbation disparaît. Le fait observé rentre dans la loi. Ce cas est même un de ceux où il est permis de dire que l'exception confirme la règle. Gerhardt et Laurent, en hommes à large vue, avaient dans un élan de génie, compris qu'il fallait s'attacher à la loi générale; ils avaient compris qu'il convenait de négliger des détails que l'avenir se chargerait de ramener à la norme. L'avenir a confirmé leurs prévisions.
Et que de fois, dans le domaine industriel, le même phénomène ne s'est-il pas rencontré?
Fulton propose à Napoléon l" les bateaux à vapeur. Mais il n'est probablement pas suffisamment entré dans l'analyse de sa découverte. L'Institut aperçoit des difficultés — des difficultés apparentes! — il ne se dit pas que ce sont là problèmes secondaires que l'expérimentation résoudra; il repousse Fulton.
Lebon apporte à la France le gaz de l'éclairage. Les savants français examinent son invention. Que de causes d'insuccès ils y aperçoivent? Que coûtera la canalisation? Combien de temps durera-t-elle? Comment empêcherat-on les fuites? Comment y remédiera-t-on, si elles se produisent, sans un remaniement total? Et si l'on n'a pas le moyen de reconnaître sur quel point la fuite se produit, que de pertes à redouter, que d'explosions à craindre ! La science française éconduisit Lebon.
Nous avons raconté plus haut comment, lorsqu'on posa
le premier câble transatlantique, le savant Gavarret prophétisait l'insuccès de la tentative en affirmant qu'on n'arriverait pas à vaincre l'action perturbatrice des courants d'induction.
Et les chemins de fer? Et les télégraphes électriques? Se rappelle-t-on M. Thiers déclarant avec dédain que les premiers pourraient tout au plus servir de joujoux pour aller de Paris à Versailles, et que les seconds seraient de simples amusettes bonnes pour correspondre de la cave au grenier?
Si tout le monde avait écouté les savants qui repoussaient Fulton et Lebon;si tout le monde avait partagé les craintes de Gavarret ; s'il ne s'était pas trouvé des esprits audacieux prêts, au risque de passer pour chimériques, à hausser les épaules devant les objections de M. Thiers, le monde en serait encore à attendre l'éclairage au gaz, les bateaux à vapeur, la télégraphie électrique, les chemins de fer et les câbles intercontinentaux. Heureusement des esprits hardis ont passé outre aux détails et ont abordé ces problèmes. C'est à eux que nous devons tous les progrès scientifiques de l'humanité.
En sociologie cette nécessité de négliger les détails s'impose bien plus encore que dans les sciences exactes.
Nous ne connaissons qu'une seule humanité. Encore la connaissons-nous bien imparfaitement, puisque nous ne savons rien de son avenir et que de son passé nous savons bien peu de chose.
Lorsque nous observons un végétal, un animal ou un homme, nous pouvons prédire sûrement qu'il grandira, qu'il mûrira, qu'il vieillira et qu'il mourra. Nous avons vu les végétaux, les animaux et les hommes qui les ont précédés. Tous ont grandi, ont mûri, ont vieilli et sont
morts. Il nous a été facile d'en déduire une loi universelle très sûre que nous appliquons à tous les individus sans courir le moindre risque d'erreur.
De même si, parcourant les mondes qui sillonnent l'espace, il nous avait été donné d'observer des milliers d'humanités, d'en suivre le développement, de voir comment chacune d'elles évolue, par quelles phases elle passe, de quelle manière elle s'éteint, il nous serait possible de préciser très exactement quelle est la phase à laquelle est parvenue l'humanité terrienne et quelles autres phases sont appelées à lui succéder.
Mais ce qui se passe dans les autres mondes nous est inaccessible. Sur notre planète même nous ne pouvons rien inférer des espèces disparues antérieurement à l'espèce humaine ou postérieurement à sa venue : d'abord parce que nous ne connaissons pas l'histoire de ces espèces; ensuite parce que privées d'intelligence, de moralité, d'industrie, elles ne peuvent sous aucun rapport être comparées à la nôtre.
Nous sommes donc en présence du genre humain, et ne possédant aucune observation extérieure, nous nous trouvons sans critère pour distinguer une évolution physiologique d'une évolution pathologique, un phénomène progressif d'un phénomène régressif. Lorsque les sociétés humaines nous semblent suivre une marche déterminée vers un point donné, rien ne nous indique si cette marche se continuera en ligne droite, ou si, cette ligne s'infléchissant, l'homme se dirigera vers un but différent de celui vers lequel il paraît se diriger à l'heure où nous sommes, ou même vers un but opposé.
De là l'impossibilité pour nous de prévoir dans leurs linéaments, dans leurs détails, les sociétés de l'avenir. Nous pouvons bien — au risque de nous tromper du tout au tout en n'ayant pas prévu un infléchissement de la courbe — prédire que l'homme marche vers une forme sociale dont
le principe générateur est susceptible d'être déterminé. Nous pouvons bien être amenés, par les faits que nous observons, à affirmer que l'humanité s'achemine vers le collectivisme ou vers l'individualisme. Mais exiger plus des novateurs; vouloir qu'ils nous décrivent avec précision tous les organes de la société future, ce serait folie et chimère.
Il s'est créé bien des sectes ; bien des penseurs ont cherché à soulever le voile du destin. Mais, on peut le dire hautement sans crainte d'erreur, si quelques-uns de ces pen seurs ont entrevu le principe général qui régira nos descendants, aucun de ceux qui ont cru pouvoir prédire les détails des organisations futures n'a possédé la vérité. S'il leur était donné de revivre dans quelques siècles, ils seraient probablement fort étonnés du cours qu'auront alors pris les choses et que, selon toute vraisemblance, ils n'auraient pas prévu.
Ni Proudhon, ni Auguste Comte, ni Herbert Spencer, ni Elysée Reclus, ni Lassalle, ni Karl Marx, malgré leurs profondes recherches, ne sont encore parvenus à résoudre avec quelque précision le problème de l'avenir. La science sociale n'est point assez précise pour que l'induction, et moins encore la déduction, puisse y être appliquée lorsqu'on entre dans les détails.
Les grands penseurs qui vivaient dans l'antiquité, et parmi eux le puissant cerveau que fut Aristote, considéraient comme tout à fait chimérique l'abolition de l'esclavage. Ils ne comprenaient pas le travail libre; ils n'avaient conçu ni le mécanisme de l'industrie morcelée des corporations de l'ancien régime, ni celui de notre grande industrie moderne.
Et sans remonter à l'antiquité ; en nous arrêtant à l'époque de la révolution française, n'est-il pas certain qu'aucun des grands réformateurs qui appliquaient les principes formulés par les économistes, qui proclamaient
comme sacro-sainte la doctrine du laissez-faire et du laissez-passer, qu'aucun de ces grands citoyens ne pouvait prévoir ce que devait devenir, au bout d'un siècle à peine, la société dont ils jetaient les fondements?
O ! demain c'est la grande chose.
De quoi demain serait-il fait r L'homme aujourd'hui sème la cause.
Demain Dieu fait mûrir l'effet.
Et cependant cette ignorance où nous sommes de ce que sera demain ne saurait nous dispenser de prendre parti aujourd'hui. Pour ignoré qu'il soit de nous, demain est fils d'aujourd'hui, et aujourd'hui ce sont nos actions, c'est notre œuvre.
« Marche, marche ! » nous dit la loi universelle. Et devant cette injonction impérative il nous faut aller, il nous faut choisir, il nous faut marcher. Si grand que soit en nous le scepticisme et le doute, nous ne pouvons nous y attarder : il est contraire à la vie et la vie est notre loi aussi longtemps que pour nous la tombe n'est pas ouverte.
A l'heure actuelle, nous nous trouvons comme Hercule placés au croisement de deux routes ! Par l'une d'elles vient à nous l'individualisme actuel, qui nous invite à le suivre et à nous reposer en lui, en faisant état de la religion et de l'armée pour protéger notre lit de repos. Par l'autre arrive le collectivisme qui nous engage à entrer avec lui dans la lutte contre toutes les forces du passé. Pas plus qu'Hercule il ne nous est permis de nous immobiliser au croisement des deux chemins. Le Dieu ne s'y immobilisa pas : entre la volupté et la vertu qui lui tendaient les mains,, « il choisit la vertu qui lui semblait plus belle. ))
Nous aussi nous devons faire notre choix, et pour le faire il nous faut envisager les choses de haut et éviter de nous enliser dans les détails dont nous ne sortirions pas.
Pourtant il est bien difficile à l'homme actuel d'aller devant lui presque sans savoir où il va. C'est pourquoi malgré nous les détails nous tourmentent; c'est pourquoi j'ai demandé moi-même aux collectivistes ce que deviendraient la production, la répartition, les réserves, la population, le progrès, la liberté, sous le régime qu'ils poursuivent de leurs efforts et de leurs vœux.
Ils ne le savent pas eux-mêmes et ils seraient bien incapables de me répondre; à l'essayer ils s'exposeraient à donner barre contre eux à leurs adversaires comme on s'y expose toujours lorsqu'on s'efforce de scruter trop profondément l'inconnu.
Les objections que j'ai présentées sont-elles d'ailleurs si puissantes qu'elles doivent nécessairement fixer notre choix et le fixer dans un sens opposé au collectivisme?
Je l'ai cru. Je ne le crois plus. La marche humaine paraît en ce moment se faire dans le sens communiste, et comme à coup sûr l'humanité n'entend ni périr ni devenir esclave, elle trouvera bien les moyens de s'adapter au régime nouveau qui s'annonce.
Il est constant que toutes les fois qu'un organisme est appelé par sa loi évolutive à des transformations essentielles dans ses conditions d'existence, ses organes subissent les modifications sans lesquelles la vie lui serait impossible dans ces nouvelles conditions.
Ces modifications expliquent, après coup, les transformations observées. Mais avant qu'elles se soient produites, si on ne les connaissait pas déjà par les observations faites sur d'autres individus de la même espèce, on ne pourrait certainement ni les deviner, ni, par conséquent, prédire l'évolution qui va s'accomplir.
Prenons un têtard. Il vit dans l'eau; il respire par des branchies. Supposons pour une minute que nous n'ayons jamais vu qu'un seul têtard, que nous n'ayons pas eu encore l'occasion d'en observer les métamorphoses ; et sup-
posons aussi qu'un naturaliste de génie vienne émettre l'idée qu'il est appelé à se transporter du milieu aquatique dans le milieu aérien. Aurions-nous assez de sarcasmes pour ce fou capable d'attribuer à un poisson la faculté de vivre hors de l'eau?
Et cependant ce fou aurait raison, car le têtard se transformera en grenouille. Seulement, à mesui'e qu'il change de milieu il change d'organe; il perd ses branchies; il acquiert des poumons, et c'est pourquoi notre critique juste au fond se trouverait en défaut. Nous aurions raisonné juste, mais notre raisonnement aurait été faussé par l'ignorance de faits qui, connus de nous, l'auraient modifié du tout au tout.
Il en va probablement de même en ce qui concerne le collectivisme.
Pour le combattre nous nous plaçons sur le terrain de la société actuelle, parce que c'est le seul que nous connaissions. Nous raisonnons comme si l'humanité en devenant collectiviste devait conserver toutes les qualités positives et négatives qui la caractérisent aujourd'hui.
Mais cette permanence des organes vitaux d'aujourd'hui dans la société de demain est chose bien improbable, et c'est sur cette permanence supposée que nous faisons porter nos critiques.
Nos ancêtres auraient pu tout aussi bien, avec la même méthode logique, nier la société actuelle si un penseur s'était avisé de la prophétiser jadis. Comment, par exemple, auraient-ils pu prévoir la concentration de l'industrie lorsqu'ils ne connaissaient ni la puissance de la vapeur ni le machinisme?
Nos critiques manquent donc et de base et de portée. Et cependant nous apaiserions considérablement les angoisses des hommes si, même sur le terrain des détails, nous arrivions à diminuer leurs incertitudes, si nous pou-
vions entrevoir par quel côté nos craintes pèchent et prennent un caractère erroné. Essayons-le.
Nous avons rappelé aux collectivistes la loi de l'offre et de la demande affirmée par eux comme élément de fixation de la valeur du travail ; nous leur avons signalé comme faisant obstacle à leur système le maintien probable de l'inégalité parmi les hommes ; nous nous sommes efforcé de prouver qu'ils ne parviendraient pas à établir dans toute sa rigueur le régime dont ils poursuivent l'application , et nous avons cru trouver dans ces constatations une réfutation de leurs doctrines.
N'aurait-il pas été plus logique de notre part de voir là la solution des difficultés qui se sont présentées à notre esprit et qui nous ont effrayé)
Supposer une application absolument rigoureuse d'un système; partir de là pour le combattre; puis reconnaître en dernière analyse que cette application rigoureuse est impossible et que sur un grand nombre de points le filet sera rompu, n'est-ce pas par la dernière objection ruiner toutes les autres?
Jamais le fait ne s'est présenté au cours de l'histoire qu'une tranformation sociale, pour bienfaisante qu'elle ait pu être, ait réalisé toutes les espérances de ses auteurs.
Les socialistes espèrent réaliser l'égalité des conditions parmi les hommes. Ils se trompent. Même si le collectivisme est la conséquence naturelle du développement humain, ils ne la réaliseront pas. L'égalité suppose l'identité et il ne rendra pas plus les hommes identiques que ne l'ont fait les formes de société qui se sont succédé jusqu'à ce jour. Les différences de santé, de talent, de bon sens, de passion, entraîneront demain comme aujourd'hui des différences de situation ; et c'est justement parce
qu'elle laissera subsister ces différences de situation que l'organisation collectiviste pourra se concilier avec l'émulation, avec la réflexion, avec la responsabilité personnelle, avec la prudence enfin qu'engendre cette responsabilité.
Il semble qu'il y ait chez l'homme des principes qui résistent à tout, qui subsistent en dépit de tout. Très probablement l'inégalité en est un.
Mais de ce que l'inégalité n'a pas disparu des sociétés humaines, de ce que peut-être la distance qui sépare aujourd'hui le plus humble du plus élevé est la même qui séparait également le plus fort du plus faible à l'âge de pierre, il ne s'en suit nullement que le sort de tous ne se soit pas amélioré.
Un train est en marche. La distance qui sépare la locomotive du fourgon à bagages est invariable. Mais cela n'empêche pas le train de franchir l'espace et d'amener locomotive et fourgon dans des conditions fort différentes de celles qu'ils occupaient au départ.
Qui sait si l'humanité ne peut pas être considérée aussi comme un bloc qui se déplace, qui. au point de vue de l'intelligence, des moeurs, de la solidarité, du bien-être, franchit également l'espace, en laissant cependant, comme la locomotive et le fourgon, subsister entre ses points e.xtrêmes la distance qui les séparait au début.
De ce que la société sera devenue propriétaire des ca-' pitaux productifs, de ce que la richesse privée sera réduits à des moyens de consommation, il ne s'en suivra nullement que la prudence, l'économie, la valeur intellectuelle des uns, l'insoucience, la prodigalité, l'imbécillité des autres, doivent cesser de déterminer des variations fort grandes entre les fortunes des différents individus.
Le progrès réalisé n'en sera pas moins considérable, car la nouvelle forme sociale entraînera sans doute une élévation du minimum de salaire et assurera probable-
ment l'égalité des hommes en dignité. Mais cette égalité qui, déniée aujourd'hui aux classes laborieuses, devient pour elles, à leur insu peut-être, l'aspiration la plus puissante et par cela même la plus pénible, n'est pas inconciliable avec l'inégalité des conditions.
A l'heure actuelle, dans la bourgeoisie, l'inégalité est grande. fDe deux bourgeois, l'un possède une fortune considérable, l'autre est plutôt gêné; l'un est puissant par l'intelligence, l'autre est borné. Mais l'un et l'autre sont égaux en dignité. Un bourgeois pauvre dont l'éducation est complète n'est pas ^déplacé dans le salon d'un milliardaire, et un professeur de collège peut sans honte fréquenter un Dumas, un Wurtz, un Pasteur.
Il n'en est pas de même de l'ouvrier. Quelque démocrates que nous nous ingénions à être, nous considérerions notre cordonnier comme déplacé à notre table et nous n'admettrions pas que, son travail terminé, notre domestique fût invité à la même soirée que nous. De là des froissements ; de là deux classes dans une nation. En généralisant l'instruction et l'éducation supérieures ; en garantissant la moralité de chacun par la garantie même de l'existence de tous; en élevant ainsi les intelligences et les cœurs, le socialisme fera peut-être tomber cette barrière aujourd'hui presque infranchissable qui sépare les homnies; et pas n'est besoin de l'égalité absolue pour qu'il en résulte un grand bien.
Au contraire, l'inégalité des conditions en persistant conservera ce qu'a de bon la société actuelle. Elle permettra le repos à qui voudra se reposer. Elle rendra l'éclosion des vocations aussi facile que de nos jours. Elle empêchera enfin la suppression des industries de luxe qui serait la suppression de tout progrès industriel, de toute amélioration future dans le sort de nos semblables.
En un mot, pour démontrer l'absurdité de la société collectiviste, nous commençons par nous faire de cette so-
ciét6 une image de fantaisie et nous en déduisons des conséquences. Mais cette image risque fort d'être très éloignée de la réalité de demain ; et si elle s'en éloigne, les faits auxquels elle donnera carrière s'éloigneront au même degré de ceux que nous nous serons crus en droit de prophétiser.
Ainsi, nous avons manifesté la crainte devoir les réserves sociales compromises par la nouvelle forme de société. Nous avons rappelé la tendance qu'ont dans les compagnies anonymes les actionnaires à exiger chaque année la distribution intégrale des bénéfices, tendance telle que la loi a dû intervenir pour en paralyser les effets. Comparant la totalité des travailleurs de demain aux actionnaires d'aujourd'hui, nous nous sommes posé cette question : n'exigeront-ils pas la distribution intégrale du produit réalisé?
Eh bien ! il est évident que là encore nous sommes parti de l'idée d'un collectivisme rigoureux.
Sans doute ! si dans la société collectiviste tous les salaires étaient égaux, toutes les conditions égales, ce danger de distribution intégrale serait réel.
Mais la société nouvelle ne comportera ni l'égalité des salaires ni l'égalité des conditions, et cela suffit pour .conjurer le danger.
De nos jours dans les compagnies, les actionnaires n'ont pas tous un droit de vote égal. Pour chacun d'eux ce droit est proportionnel au nombre d'actions dont ils sont porteurs. Il en résulte qu'un petit nombre de gros actionnaires prime un grand nombre de petits porteurs d'actions.
Ces petits porteurs ont besoin de leurs revenus et inclinent toujours à la distribution complète des bénéfices.
Il en est autrement des gros porteurs qui administrent ces sociétés. Ceux-ci sont riches : peu leur importe d'encaisser plus ou moins à la fin de l'année. Ils visent la solidité de l'entreprise et l'augmentation du capital bien plus que le revenu immédiat. Comme ils jouissent d'ailleurs d'une influence morale considérable, laquelle vient
se joindre à l'importance numérique des votes qui leur sont attribués, ils imposent les reserves malgré le menu fretin des actionnaires.
Dans la société collectiviste il en sera de même. Les ingénieurs, les directeurs, les fonctionnaires de tous ordres auxquels écherra la gestion du capital social, seront largement rétribués. Leur heure de travail sera beaucoup plus élevée que celle du travailleur manuel et, dès lors, ils seront moins âpres à la distribution. N'étant pas talonnés par le besoin, ils viseront surtout la solidité de l'industrie; ils songeront à leur responsabilité et, grâce à leur influence morale, ils imposeront les réserves aux masses comme nos gros capitalistes les imposent aux petits capitalistes de nos jours.
Cette objection n'a donc pas lieu de nous tourmenter outre mesure.
Nous en avions présenté une autre relative à la liberté de consommation et à la liberté politique. Est-elle plus fondée? Il est certainement plus difficile d'apercevoir par où elle pèche,, et l'on ne peut guère se rendre compte de la manière dont ces libertés se concilieront avec la mise entre les mains de l'Etat de tous les moyens de production. Nous devons cependant supposer que cette conciliation s'opérera, si, en dehors de la production devenue commune, la société nouvelle laisse à l'individualisme une place assez large pour qu'elle équivaille à celle qui lui est faite aujourd'hui.
Comment s'opérera-t-elle? je l'ignore parce que je ne connais pas la société future dans ses détails, parce que ce serait folie de ma part de vouloir la préjuger et la décrire. Je crois qu'elle s'opérera tout comme Newton en i683 et Laurent et Gerhardt en i85o étaient convaincus que leurs systèmes sortiraient victorieux des perturbations qu'on leur opposait ; tout comme Fulton et Lebon, tout comme les promoteurs de la télégraphie électrique,
des chemins de fer, des câbles sous-marins, étaient certains d'avoir raison des savants officiels du commencement de ce siècle, des sarcasmes de M. Thiers et des doutes de M. Gavarret.
Sur un point toutefois mes craintes anciennes sont plus tenaces : sur la question de la population : parce qu'ici c'est un point de vue général et non une question d'organisation et de détail qui les détermine.
Et cependant, quelque profondément convaincu que je sois de la parfaite exactitude des principes posés par Malthus, je n'ose plus les présenter comme opposant au collectivisme un obstacle infranchissable. L'homme échappe aujourd'hui à leur fatalité par la prudence voulue que la responsabilité lui impose. Sommes-nous donc en droit d'affirmer que, en vertu de ses progrès môme, l'être humain ne se trouverait pas en état de leur échapper par une autre voie ?
Et d'abord la responsabilité personnelle dans la famille sera-t-elle supprimée par le collectivisme? C'est un point sur lequel il est bien difficile de se prononcer. Le collectivisme sera une forme de société transitoire comme toutes celles qui l'ont précédé, rien n'étant éternel, n'étant définitif, qui s'applique à des êtres périssables, tel le genre humain.
A chaque phase humaine la société a touché par certains côtés aux formes qui l'ont précédée et par certains autres côtés aux formes qui la devaient suivre. Le servage touchait à l'esclavage par bien des points et au salariat par bien d'autres.
Le jour où l'Etat sera devenu maître des instruments de travail, un élément considérable de transformation se sera introduit parmi les hommes; mais tout n'aura pas été
transformé d'un seul coup, et la société qui, par certains côtés, se rapprochera du communisme absolu, par beaucoup d'autres demeurera voisine de l'individualisme. Ces derniers points de contact seront d'autant plus nombreux et les autres le seront d'autant moins que la révolution économique sera plus récente.
Au point de vue familial deux solutions sont possibles. Ou bien l'ouvrier de demain, travaillant avec l'outil qui lui appartiendra indirectement en appartenant à la société, demeurera chargé, avec le produit de son travail, de l'entretien et de l'éducation de sa famille; ou bien cet entretien, cette éducation, seront entièrement dévolus au corps social. Il est probable que c'est la première solution qui l'emportera dans les débuts, aussi longtemps que, l'humanité bégayant encore la langue nouvelle, le collectivisme n'aura pas développé toutes ses conséquences. Il est possible que la seconde solution l'emporte plus tard, lorsque l'homme mieux préparé, mieux débarrassé des contingences individuelles, cherchera à s'affranchir en rejetant sur la collectivité certaines des charges qui lui incombent aujourd'hui.
Mais si, dans les débuts, la famille demeure individuelle au sein de l'humanité socialisée; si l'entretien et l'éducation des jeunes restent à la charge des parents, le problème de la population n'a plus rien qui doive nous effrayer. La suppression de l'orgueil bourgeois, et le bienêtre plus grand du peuple auront au contraire pour effet d'empêcher à la fois et la stérilité voulue excessive que nous observons dans certaines classes, et la prolificité non moins excessive qui se manifeste dans d'autres.
Que si plus tard — comme il y a lieu de le désirer, car là seulement l'amour, le plus noble et le plus beau des sentiments humains, prendra tout son essor, — les charges de la famille passent de l'individu à l'Etat, les craintes que nous avons manifestées plus haut pourront être de rai-
son. Mais ceci est lointain, et nous avons assez à faire de nous occuper de la phase sociale qui doit succéder immédiatement à la nôtre, sans vouloir percer le mystère qui enveloppe la vie future de l'humanité. A chaque jour suffit sa tâche.
Du reste, môme en nous plaçant au point de vue de cet avenir éloigné, rien ne nous prouve que le problème ne puisse être naturellement résolu.
La femme, dans les sociétés de l'avenir, se développera — elle se développe déjà — concurremment avec l'homme, et de son développement actuel bien observé on peut tirer certaines déductions sur son développement ultérieur.
Dans les sociétés inférieures, tout comme dans les classes inférieures de nos jours, la femme n'est pas un être libre; c'est une esclave de l'homme, un simple instrument de plaisir.
Dans ces conditions, elle s'abandonne automatiquement, machinalement, aux volontés de l'homme; et si l'homme que ne retient pas le sentiment de sa responsabilité veut engendrer sans réflexion, sans mesure, la femme se prête passivement à ses caprices. Elle en arrive ainsi à avoir un enfant chaque année quand la nature ne va pas jusqu'à lui imposer des grossesses gémellaires.
Mais à mesure qu'elle s'élève, que son intelligence s'aiguise, que sa moralité s'aflîne, qu'elle comprend avec leur portée la plus haute les devoirs de la maternité, elle devient un être libre, une volonté. Elle continue à s'associer à l'homme, mais sous la forme d'associée libre et non plus sous la forme d'esclave. Elle acquiert une personnalité autonome. Et comme on ne peut pas vivre humainement, c'est-à-dire intellectuellement, en partageant toutes les heures de la vie entre la grossesse, l'accouchement et l'allaitement, les éléments delà limitation qu'on ne trouvera plus dans la responsabilité de l'homme, on les trouvera dans les aspirations de la femme à la vie. Marie Leczinska se
plaignait amèrement de son sort disant qu'il était triste de passer son existence entière a à coucher et à accoucher. » Les femmes de l'avenir moins passives, moins débonnaires que Marie Leczinska, ne s'astreindront pas à ce rôle. C'est à leur volonté ferme et réfléchie que les sociétés humaines devront sans doute alors la limitation de la population.
Certes! les femmes seront mères. On ne verra même plus une stupide vie de convention, comme dans nos classes supérieures modernes, tuer en elles le sentiment de la maternité. Ce selitiment s'épurera et fera, par suite de son élévation plus grande, disparaître l'égoïste stérilité d'en haut en même temps que la funeste fécondité d'en bas. Ce sera un double bien.
Si même il en allait autrement; si le désir de vivre ne donnait pas à la femme la force de résister à la bestialité du mâle en refusant de se transformer en une femelle dénuée de volonté, on peut se demander si l'extension donnée au bien-être, au luxe intime, n'aurait pas pour effet de restreindre automatiquement le chiffre des naissances.
Lorsqu'une femme sait joindre aux pratiques amoureuses les soins de propreté sans lesquels les relations sexuelles revêtent l'aspect d'une bestialité dégoûtante, il est certain que sans le vouloir, sans le chercher, elles détruisent bien des germes. L'eau plus ou moins parfumée est un puissant adjuvant du physic restraint des disciples de Malthus.
Aujourd'hui la propreté est le privilège de la richesse; l'amour et ses raffinements ne sont connus que des classes privilégiées, — et encore! — dans le peuple les relations sexuelles s'élèvent rarement au dessus de la satisfaction d'un besoin matériel.
Dans la société de l'avenir, si elle progresse assez pour que le collectivisme aiguille vers le communisme, on peut supposer que ce qui est aujourd'hui le privilège de quelques-uns se sera étendu à tous; que l'amour se sera affiné partout : qu'à la sexualité bestiale se sera partout substi-
tué UQ sentiment plus pur, plus noble, plus haut; que la propreté, les soins du corps chez la femme en seront la conséquence universalisée, et que là encore le problème de la population trouvera sa solution naturelle.
Et puis le communisme doit avoir pour effet la généralisation du développement cérébral. Qui nous dit qu'il n'y ait pas antagonisme entre la matrice et le cerveau et que la nature ne doive pas trouver dans cet antagonisme l'élément de l'équilibre nécessaire.
Ne semble-t-il pas d'ailleurs que le progrès consiste à faire de l'homme chaque jour de plus en plus un être aimant et pensant, au lieu de la bête de somme courbée sous les nécessités de la vie qu'il est aujourd'hui, même dans les couches dites privilégiées.
Hier la loi de sélection naturelle s'exerçait par la dissémination des germes, par la lutte de la vie qui en était la conséquence, par la mortalité énorme qui en résultait.
Aujourd'hui un effort de la pensée uni aux progrès de l'éducation et de l'hygiène suffit à remplir l'office dévolu jadis à cette procréation illimitée, à cette sélection brutale.
Demain peut-être cet effort de pensée et de volonté deviendra-t-il inutile. Demain peut-être l'amour atteindra-t-il ses franches envolées et trouvera-t-il dans le perfectionnement même de l'être humain sa liberté complète, son affranchissement des contingences physiques, sans que l'humanité ait à en souffrir dans son évolution matérielle et morale, dans son bien-être, dans son perfectionnement intellectuel et sentimental.
Lors donc que nous soumettons à une analyse plus sérieuse, plus profonde, les objections que le problème du collectivisme a fait naître dans notre esprit, nous en arrivons à nous dire qu'aucune d'elles n'a un caractère dirimant ; nous nous reposons, sans trop de crainte, sur l'avenir du soin de résoudre les difficultés dont la solution aujourd'hui ne nous est pas encore possible.