CHAPITRE V
LES PHENOMENES ECONOMIQUES ACTUELS SONT-ILS DE NATURE A NOUS FAIRE PRÉSAGER l'aVÉNEMENT DU COLLECTIVISME?
Les transformations sociales ne'sont jamais l'œuvre d'un gouvernement légal ou insurrectionnel imposant révolutionnairement à un peuple un système préconçu. Elles sont le résultat exclusif de l'évolution économique, et rien ne présente, par suite, un caractère plus puéril que les déclamations violentes contre un ordre social donné. C'est à peu près comme si Ton fulminait contre l'enfance ou contre la vieillesse.
Karl Marx l'avait admirablement compris. Il n'avait jamais cessé de considérer l'accaparement bourgeois comme une phase sociale naturelle destinée à servir de transition entre la propriété féodale du passé et la propriété collective de l'avenir. Cette phase étant à ses yeux nécessaire, il proclamait bien haut qu'on ne pouvait imputer à crime à quiconque d'y jouer son rôle. Il se livrait à la critique des institutions, mais il refusait de se livrer à la critique des individus. Les continuateurs de sa pensée ont tous professé la même doctrine.
Comment donc se fait-il que les mêmes hommes, dès qu'ils sortent de l'enseignement dogmatique pour entrer dans la polémique quotidienne de la presse ou de la tribune, ne cessent de pourfendre le capital et d'en dénoncer la tyrannie) Oublient-ils que cette organisation capitaliste est fatale et que, de leur propre aveu, l'avènement du collectivisme serait impossible sans elle?
Je lisais récemment VAjnour libre, de Charles Albert. C'est un très beau livre, d'une grande finesse d'analyse, d'une grande puissance de raisonnement. Une chose cependant le dépare. L'auteur applique à la société moderne le terme de brigandage. Il semble croire que la production actuelle suffirait à faire vivre dès aujourd'hui tout le monde dans l'aisance si une bourgeoisie rapace ne prélevait pas, et ne dilapidait pas pour la satisfaction de ses goûts de luxe, la plus grande partie du travail national. C'est une erreur que je déplore. M. Charles Albert abandonne là les qualités de penseur dont il fait preuve lorsqu'il se cantonne dans le sujet si bien étudié par lui. Ce n'est plus le logicien qui parle, c'est le révolutionnaire passionné adoptant les sophismes des masses inconscientes. Cela diminue la valeur de son livre. Il est très remarquable quand même, mais il le serait davantage encore sans cette imperfection.
Certes ! je suis loin d'approuver les dilapidateurs imbéciles qui gaspillent des richesses péniblement amassées par d'autres et qui stérilisent dans ces gaspillages leur intelligence et leur cœur. Mais ce sont là des phénomènes secondaires. Pour répugnants soient-ils, ils pèsent pour bien peu de chose dans le développement général de la civilisation. Ces anéantissements de richesses, points perdus sur l'océan économique, ne font pas que le prélèvement capitaliste dans son ensemble atteigne la proportion que M. Charles Albert croit pouvoir lui attribuer. Nous pensons l'avoir péremptoirement démontré : si l'on en déduit les sommes affectées au.\ amortissements et aux ré-
serves sociales, ce prélèvement ne représente plus qu'une partie infime de la production. Il est, par suite, fâcheux de voir des auteurs animés d'un amour aussi grand de la vérité et de la justice se complaire dans des exagérations pareilles. Celles-ci ne peuvent avoir d'autre effet que d'éloigner du socialisme nombre de personnes de bonne foi qui, jugeant le tout d'après un point de détail, en arrivent à condamner, à cause de l'erreur qu'ils y rencontrent, une doctrine digne certainement d'un meilleur accueil de leur part.
Et j'ajoute que cette façon d'envisager les choses pousse les réformateurs à une foule de mesures contre les syndicats, contre l'accaparement, contre la spéculation, dont l'effet le plus certain serait de retarder indéfiniment l'avénement du socialisme, si les actes législatifs ou judiciaires pouvaient mettre obstacle à l'évolution naturelle du genre humain.
Pousser des cris d'orfraie parce qu'une maison accapare le commerce du pétrole, une autre le commerce du sucre, une troisième le commerce des métaux, c'est apparemment procéder de cette idée que l'on peut, au moyen d'une législation appropriée, empêcher les accumulations de capitaux et l'expropriation qui en résulte des petits capitalistes par les grands. Or, un socialiste doit considérer cette expropriation comme extrêmement utile puisque sans elle — ses chefs les plus éminents l'ont professé — le collectivisme ne pourrait jamais s'établir. Plus tôt elle sera terminée, plus vite nous atteindrons le but. Vouloir la retarder,, c'est faire ou œuvre vaine, si l'on est impuissant à enrayer le mouvement, ou œuvre contraire au but que l'on poursuit si l'on croit en avoir la puissance. De la part de ceux qui se réclament d'un socialisme libéral comme celui que je poursuivais en 1890, de telles mesures sont logiques ; de la part de quiconque considère le collectivisme comme le port de salut, elles seraient absolument inadmissibles si les phénomènes contingents de la politique n^imposaient pas
bien souveat aux hommes d'action des actes que ne saurait justifier le penseur théoricien.
Quoi qu'on fasse, si le collectivisme n'est pas dans la loi du développement humain, toute les diatribes que l'on pourra accumuler contre le capitalisme n'en détermineront pas le triomphe. Elles pourront amener des violences, des émeutes, des expropriations révolutionnaires, des massacres; mais que le capital change ou non de mains au milieu de ces cyclones politiques, le principe fondamental du capitalisme subsistera.
Chaque jour on entend les antisémites demander la revision des grandes fortunes juives, et les socialistes acquiescer à cette revision à la seule condition qu'on ne la borne pas aux fortunes juives, et qu'on l'étende à toutes les fortunes. — Dans quel but?
De la part des antisémites ce but est très clair, très précis. Les antisémites ne sont pas des réformateurs, ce sont des réacteurs.
L'antisémitisme répond à ce double besoin de briser la libre pensée, et d'assurer la prépondérance de la propriété féodale sur la propriété capitaliste; il représente la rétrogradation sous toutes ses faces et il est logique avec son projet de revision des fortunes.
De la part des socialistes pareille pensée n'est plus concevable. D'abord doctrinalement, il y aurait là un illogisme. Reviser les fortunes, ce serait déclarer celle-ci bien acquise, celle-là extorquée par des manœuvres dolosives; ce serait reconnaître implicitement à la propriété, sous sa forme actuelle de capital productif, le caractère d'un droit naturel, à la seule condition qu'elle soit le fruit du travail; ce serait condamner l'enseignement des maîtres qui lui dénient ce caractère dans tous les cas, et qui la considèrent exclusivement comme une fonction dont sont investis certains titulaires préposés à la gestion de l'avoir social. En outre, les résultats auxquels pourrait aboutir l'expro-
priation des riches actuels seraient très favorables à la réaction cléricale; ils ne sauraient être du goût des socialistes éclairés.
Ou bien — ce serait la solution la moins néfaste — les fortunes considérées comme mal acquises passeraient entre les mains d'autres possesseurs qui ne les auraient pas mieux gagnées. Dans ce cas on aurait bouleversé l'humanité pour rien.
Ou bien elles seraient distribuées dans les masses. Dans cette seconde hypothèse la liquidation sociale serait retardée puisqu'une telle distribution ferait reculer l'accumulation capitaliste, seule capable d'engendrer le collectivisme.
Ou bien enfin elles iraient renforcer la puissance des congrégations et infuser une nouvelle vie à la propriété féodale, et ce serait le coup le plus funeste qui pût être porté à la révolution.
Mais les populations sont sensibles aux maux dont elles souffrent; elles ont une tendance naturelle — tels les créateurs des mythes païens — à personnifier ces maux; elles sont incapables de comprendre les formules générales aussi bien dans l'ordre économique que dans l'ordre philosophique et religieux, et il y a dans les masses presque aussi peu de socialistes comprenant le système dont ils se réclament, qu'il y a peu de catholiques sachant exactement en quoi consiste le dogme chrétien.
Il en résulte que les foules ne distinguent pas entre une doctrine progressive et une doctrine régressive. L'antisémitisme les pousse au pillage, au partage, au massacre dont, par atavisme, elles ont conservé le goût; il a pour elles plus d'attrait qu'un socialisme dogmatique qui s'en remet sur l'évolution capitaliste du soin de faire naître l'harmonie sociale qu'il leur promet.
De là pour les penseurs l'obligation de mettre souvent leurs actes en contradiction avec leurs principes. S'ils veu-
lent assurer le recrutement de leur armée, ils sont forcés de suivre la plèbe sur le terrain d'illogisme où les entraîne son ignorance des lois de l'histoire. C'est ce qui explique pourquoi les collectivistes consentent à se placer sur le terrain de la revision des fortunes, terrain sur lequel les antisémites les poussent. Cela détermine des troubles inutiles, des régressions que l'on pourrait éviter et quelquefois même des réactions violentes. Les individus ne s'insurgent jamais contre un courant naturel dans lequel chacun d'eux joue un simple rôle d'élément inconscient. Mais ils s'insurgent contre les attaques qui les visent personnellement, contre les dépossessions, contre les spoliations de toute nature; et ces insurrections, mieux justifiées au fond que les spoliations qui les occasionnent, sont la cause des oscillations sans nombre qui retardent indéfiniment le progrès.
Si l'on veut vraiment élucider le problème qui se pose partout à l'heure actuelle entre le capitalisme et le '.:ollectivisme, il faut donc laisser de côté les injures et les violences ; il faut cesser de parler de brigandage social; il faut renoncer à se payer de mots en s'imaginant soi-même ou en faisant accroire aux autres que, sans l'accaparement bourgeois, la production serait dès à présent suffisante pour transformer les continents en autant d'Eldorados; il faut se borner à une analyse froide des phénomènes économiques, essayer de déterminer la trajectoire du genre humain, et s'efforcer d'en déduire le point d'arrivée, sinon final du moins prochain, des sociétés humai- . nés.
Eh bien ! je le dis sans ambages, l'étude de cette trajectoire semble nous donner le droit de conclure au collectivisme.
Une telle conclusion certes! ne saurait s'offrir à nous avec le degré de certitude d'une loi astronomique, la loi humaine n'ayant pu être déterminée que jusqu'au jour ac-
tuel et la courbe géométrique qui la représente pouvant changer de direction.
iVlais elle comporte une présomption de vérité suffisante pour que nous nous y arrêtions.
Les lois naturelles fondées sur l'observation et généralisées par l'induction au delà des phénomènes observés portent toujoui^s en elles-mêmes des conditions d'incertitude. Elles ne sont certaines que dans les limites des faits constatés. Vraies aujourd'hui, elles peuvent cesser de l'être demain. Leur degré de probabilité est proportionnel au nombre des éléments vérifiés sur lesquels elles s'appuient; elles n'approchent de la certitude absolue que lorsque ces éléments sont en nombre indéfini. Tel est le cas de celles qui régissent les astres ; tel n'est pas le cas de celles qui régissent les sociétés.
Nous sommes cependant obligés dans chaque science de nous contenter du degré de certitude qui est compatible avec les données que nous possédons; sous cette réserve notre conclusion nous paraît facile à justifier.
Lorsque le machinisme a commencé à s'introduire dans l'industrie, la perturbation a été profonde. Karl Marx, qui a assisté à cette période de transformation en Angleterre, en a fait une description saisissante. Il a montré, par e.xemple, les tisserands d'Ecosse expropriés de leurs métiers, et de patrons devenus ouvriers de la grande usine. Il a décrit les chômages, les crises qui, sous ce nouvel ordre de choses, se sont succédé. Mais il n'apparaît pas cependant que cette révolution économique ait été aussi effrayante que le supposait le socialiste allemand. Le chômage n'a pas eu l'étendue que faisait prévoir le triomphe du machinisme; les salaires se sont plutôt rele-
vés qu'il ne sont tombés, et les heures de travail ont manifesté une tendance à diminuer plutôt qu'à s'accroître.
Les économistes bourgeois en ont triomphé bruyamment. Marx-, s'il fallait les en croire, aurait été l'objet d'une hallucination funèbre. Le machinisme ne serait pas incompatible avec le progrès matériel de l'ouvrier. L'augmentation indéfinie de la production serait une compensation suffisante à la puissance des machines : elle permettrait, malgré cette puissance, d'employer toujours au moins le même nombre de bras.
Il nous semble, au contraire, à nous que Karl Marx avait vu juste, que ce sont les économistes bourgeois qui subissent les effets d'une illusion décevante, et que si le développement énorme de l'industrie a paru donner tort au socialiste, ce n'est qu'en lui préparant une éclatante revanche.
Le chômage n'a pas atteint les proportions que l'on pouvait craindre. Les salaires ont plutôt haussé qu'ils ne se sont avilis. Les heures de travail ont manifesté une tendance à diminuer plutôt qu'à s'accroître, pourquoi? Est-ce uniquement parce que le bon marché relatif des marchandises a permis à la consommation de s'élever et d'absorber ainsi dans chaque pays une production de plus en plus grande? nous ne le pensons pas. Ce phénomène, incontestable il faut le reconnaître, aurait été insuffisant pour déterminer le résultat observé. C'est aux colonies, aux débouchés extérieurs, que les capitalistes ont dû demander, comme nous en avons déjà fait la remarque, le moyen d'écouler leurs produits. C'est grâce à ces débouchés que, dans les grands centres industriels, anglais, français, belges, allemands, américains, les fabricants ont pu donner à leurs affaires l'énorme extension qui a fait illusion aux économistes.
Ce mouvement pourrait se continuer longtemps et l'er-
reur commise pourrait être durable si la planète était plus grande et si elle renfermait encore de nombreux points inexplorés. Mais la planète est très petite; les rapides moyens de communication l'ont encore rapetissée si l'on nous permet cette expression, et les régions inexplorées ont à peu près disparu de la mappemonde.
Or, à mesure qu'une contrée se peuple et se civilise, sa population s'approprie les connaissances scientifiques et les procédés industriels de ses aînées. Bientôt, de débouché qu'elle était pour celles-ci, elle se transforme en concurrente, et en concurrente d'autant plus terrible qu'elle est plus jeune, plus active, et que, n'ayant pas d'ancien outillage, elle peut se mettre d'emblée au niveau des progrès les plus récents.
Les hommes de ma génération ont vu l'Amérique, l'Inde, la Russie, le Japon, l'Allemagne elle-même, absorber le trop plein de la production chaque année accrue de la France et de l'Angleterre.
Mais voici que l'Amérique, d'importatrice devenue exportatrice, menace, sinon le capital anglais largement intéressé dans les entreprises américaines, du moins l'industrie anglaise proprement dite. On voit actuellement les Anglais commander des machines en Amérique et le charbon des Etats-Unis vient, jusque sur les côtes de la Grande Bretagne, défier ceux de Newcastle et de Cardiff. En Russie ce ne sont qu'ouvertures de voies ferrées, mises en exploitation de mines de houille, fondations d'usines métallurgiques.
L'Inde, qui depuis si longtemps enrichissait la Grande Bretagne, a vu surgir les industries sur son sol. Grâce à la valeur peu élevée de la main d'oeuvre, elle s'élève même à la hauteur d'une rivale redoutable des usines anglaises en même temps qu'elle submerge l'Europe sous le flot de ses denrées agricoles.
L'Allemagne a eu, depuis la guerre de 1870, un déve-
loppement industriel peut-être sans précédent dans l'histoire; et le Japon lui-même, où des Européens sont allés établir des usines, déverse sur nous ses produits.
Ce mouvement est universel et il est naturel. A mesure que les peuples se développent ils tendent à se libérer du tribut payé jusque-là par eux au.x nations plus anciennes ; ils s'efforcent de se suffire et, lorsqu'ils y sont parvenus, lorsqu'ils ont cessé d'être tributaires des autres peuples, poussant plus loin leur audace, ils cherchent à imposer un tribut à ceux auxquels autrefois ils en payaient un.
Il existe, il est vrai, encore quelques contrées ouvertes à la production des nations industrielles. L'Amérique du Sud, grâce à l'épuisement vital de la race espagnole, demeure un débouché que se disputent l'Europe et l'Amérique du Nord. L'Afrique est à peupler.
Mais d'une part les débouchés qui restent sont beaucoup moins rémunérateurs que ne l'étaient les anciens. Plus grand étant le nombre des puissances industrielles qui se les partagent, plus faible devient la part de chacune d'elles.
D'autre part, du pas dont vont les choses dans notre siècle de vapeur et d'électricité, ces contrées ouvertes encore à nos importations ne tarderont pas à se fermer. Déjà les Etats-Unis ont industriellement envahi le Mexique auquel ils ont insufflé une activité intense, et ils tendent à se déverser chaque jour de plus en plus sur les républiques sud-américaines. Celles-ci, du reste, malgré l'atonie de la race, et grâce aux immigrations, s'organisent par elles-mêmes pour la lutte notamment dans l'Argentine, au Brésil et au Chili.
Il n'y a pas jusqu'à l'Afrique qui n'ait cessé d'être neuve : l'Egypte est une colonie anglaise ; l'Algérie et la Tunisie sont devenues des prolongements de la France, et il ne faudra certainement pas un siècle pour que le continent
noir, qui figurait sur les cartes aux jours de ma jeunesse par d'immenses espaces vides où rien n'était inscrit, devienne un grand centre de vie.
Et alors? quand le monde entier sera peuplé — et il ne faut pas un siècle pour cela — ; quand la planète sera partout en pleine activité industrielle, où seront les débouchés? Comme on n'ira certainement pas transporter les produits de l'industrie terrienne sur Mars ou sur Vénus, il faudra bien que chacun vive sur son sol, et que la production de chaque pays ait sa contre-partie dans sa propre consommation. Vivre chacun chez soi, chacun pour soi, ce rêve de M. Méline se trouvera réalisé.
Mais ce jour venu, les dangers prédits par Karl Marx apparaîtront dans toute leur puissance et les illusions des économistes prendront fin.
La population d'un pays ne pouvant plus consommer la totalité des marchandises que ce pays sera apte à produire, la production sera forcée de se ralentir.
De ce chef déjà une diminution s'imposera dans le nombre des bras employés au travail agricole ou industriel.
En outre, le machinisme poursuivant ses vertigineux progrès, les machines devenant chaque jour plus automatiques, chaque jour aussi le nombre des ouvriers nécessaires à la fabrication d'une quantité donnée de produits ira en diminuant.
Il faudra dès lors ou diminuer le nombre des heures dé travail sans diminuer le salaire ou, maintenant constante la durée du travail, congédier, à mesure que la consommation s'abaissera et que les machines se substitueront plus complètement à l'action productrice de l'homme, les ouvriers dont le travail sera devenu superflu.
11 est difficile de prédire à cette heure laquelle de ces solutions prévaudra.
Il est possible que, sous la poussée des revendications
ouvrières, les patrons consentent à des réductions graduelles de la durée des heures de! ravail; et, chose étrange l ce résultat que les socialistes ac cessent de poursuivre de leurs efforts serait peut-être le seul fait qui pût amener le recul du socialisme, lequel cesserait alors de s'imposer comme indispensable.
Mais il est également possible que les patrons se mettent en travers du mouvement d'affranchissement ouvrier, qu'ils refusent d'abaisser progressivement la durée des heures de travail. Voyant leurs bénéfices diminuer de Jour en jour par suite de la décroissance delà consommation, ils seront peut-être assez mal inspirés pour se déterminer sur les contingences du moment et pour se refuser aux seules mesures capables de les sauver. Ils ne se diront peut-être pas qu'il leur faut conserver du travail au plus grand nombre pour que le plus grand nombre puisse consommer. Il se peut qu'ils persistent à éliminer les ouvriers dont le progrès des machines rendrait l'emploi en apparence inutile.
S'ils agissent de la sorte, en aveugles, le résultat ne se fera pas longtemps attendre. Le chômage deviendra universel. Ne gagnant plus rien, vivant de charité et de secours dans la dernière misère, ou se réfugiant dans une stérilité ethnique qui supprimera la plus grande partie de la population, les ouvriers feront défaut à la consommation. Le nombre des consommateurs intérieurs étant ainsi prodigieusement réduit et les débouchés extérieurs étant supprimés, les producteurs bourgeois ne trouveront plus d'acheteurs pour leurs produits : la classe ouvrière sera ruinée faute d'ouvrage et la classe bourgeoise sera ruinée faute de consommateurs. Ce jour-là il ne sera plus besoin de lutte de classes ; il ne sera plus nécessaire de s'emparer des pouvoirs publics pour décréter l'expropriation de la bourgeoisie. L'expropriation se sera faite par elle-même, et le collectivisme s'imposera comme la condition inéluc-
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table à laquelle, fraternellement, faute de mieux, ouvriers et bourgeois seront obligés de se rallier.
De ces deux éventualités, laquelle se réalisera? Est-ce la diminution progressive des heures de travail par le capitalisme bourgeois, qui reculerait ainsi l'avènement du collectivisme? sera-ce au contraire la résistance patronale qui hâterait l'évolution socialiste?
Il faudrait pour résoudre ce problème savoir si la concentration des industries dans de grands trusts monopolisateurs est la loi normale de l'industrie; si toutes les branches de la production mondiale sont destinées à prendre tôt ou tard la forme du monopole ; ou si les trusts sont au contraire des phénomènes exceptionnels, dus à des circonstances particulières, telles que protection douanière, rareté de la matière première trouvée exclusivement dans un petit nombre de régions peu étendues, difficultés des transports, etc., etc.
M. de Rousiers dans son remarquable ouvrage sur les trusts * se prononce pour la seconde hypothèse. La consciencieuse enquête à laquelle il s'est livré sur le développement industriel aux Etats-Unis, l'a amené à croire que si la concentration de l'industrie est une loi inéluctable. le monopole n'est qu'un accident. D'après lui le machinisme entraînerait la disparition des petites usines; mais en dehors des conditions spéciales et relativement rares qu'il juge indispensables à la constitution des trusts, elles seraient remplacées par de grandes usines rivales, et celles-ci auraient les reins assez solides pour ne pouvoir être évincées les unes par les autres. En un mot l'industrie tendrait à se concentrer entre quelques grands producteurs. Mais entre ces quelques grands producteurs la concurrence subsisterait.
I. Paul de Rousiers ". les industries monopolisées (Trusts) aux Etats-Unis.
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Au fond, la solution de cette question, pour intéressante qu'elle soit, ne présente peut-être pas, au point de vue du problème spécial que nous envisageons en ce moment, toute l'importance que l'on pourrait supposer.
(( Si, vraiment, » dit M. de Rousiers « l'évolution industrielle conduit aux monopoles, il est clair qu'elle conduit aussi à l'établissement du socialisme intégral. Lorsque toutes les industries auront subi la transformation annoncée comme nécessaire, lorsqu'elles n'auront plus qu'une tête, lorsque la concurrence aura partout disparu, il sera logique et fatal qu'elles soient nationalisées.
)) Les socialistes américains ont bien aperçu cette conséquence et la proclament. Dernièrement M. Daniel Léon, éditeur du Peuple, organe du parti socialiste ouvrier, résumait ainsi son opinion à ce sujet ^ :
« L'échelle le long de laquelle l'humanité a monté vers )) la civilisation est le progrès des méthodes de travail, )) l'instrument de production de plus en plus puissant {the )) ever more powerful tool of production). Le Trust oc- )) cupe le sommet de l'échelle. C'est autour de lui que la )) tempête sociale moderne fait rage. La classe capitaliste )) cherche à le conserver pour son usage exclusif. La classe )) moyenne cherche à le briser, faisant ainsi reculer la )) marche de la civilisation. Le prolétariat cherche à le )) conserver, à l'améliorer, et à l'ouvrir à tous. »
Ceci est parfaitement exact, et il est clair que le jour où le monopole de fait deviendrait la loi générale de l'industrie le collectivisme s'en déduirait comme une conséquence fatale.
Mais peut-on dire que cette conclusion cesse de s'imposer si l'industrie concentrée dans quelques grandes usines laisse cependant celles-ci indépendantes et concurrentes
I. The indépendant, New- York. March4 1897. The socialist view of the Trust, By Daniel Léon.
les unes des autres? Si au lieu d'aboutir à une monarchie industrielle le capitalisme n'aboutit qu'à une oligarchie?
Nous ne le pensons pas.
Dans le cas où la concurrence industrielle persisterait au sein de nos sociétés; où elle ne verserait pas partout dans le monopole absolu; où une même marchandise continuerait à être fabriquée, à être vendue par des industriels et par des commerçants rivaux, ce serait certainement la résistance patronale qui prévaudrait.
L'industrie morcelée est, en effet, incapable des grandes réformes comme celle relative à une diminution considérable, progressive et constante des heures de travail. Tous les producteurs moins un voulussent-ils adopter une mesure humanitaire de cet ordre, il suffirait du seul patron rétif pour réduire la volonté des autres à néant. Le patron qui ne réaliserait pas la réforme produirait à des prix plus avantageux, et comme sur le marché universel celui qui peut offrir sa marchandise au prix le plus bas est assuré d'évincer tous les autres, ce producteur unique évincerait tous ses rivaux. Or, les concurrents ne voulant pas se laisser évincer renonceraient à la réforme et celle-ci ne se réaliserait pas. L'industriel isolé subit la loi économique qui annihile ses penchants réformistes. C'est même une des raisons pour lesquelles nous devons excuser une résistance dont il n'a pas la responsabilité.
Il est juste de reconnaître cependant que contre le patron rétif les ouvriers, d'accord avec les autres patrons, pourraient user de l'arme que leur offre la grève, la mise en interdit.
Mais dans ce cas, on retomberait, du fait de la pression ouvrière, dans l'entente entre les diverses industries, dans le Trust.
Nous nous trouvons donc toujours ramenés à ce dilemme : ou oligarchie ou monarchie dans l'industrie; ou un rnonopole ou une concurrence entre de grandes usines rivales
également puissantes. Les deux cornes du dilemme nous conduisent également à la solution collectiviste.
Si c'est l'oligarchie, la concurrence, qui prévaut, la question des heures de travail, c'est-à-dire l'antinomie des machines ne sera pas résolue et, par la voie que nous venons d'indiquer de la ruine simultanée du producteur et du consommateur, le collectivisme s'imposera. Cette solution sera d'ailleurs facilitée par le fait que l'oligarchie capitaliste aura poussé assez loin l'expropriation, aura déterminé une concentration assez grande, pour permettre la socialisation de l'industrie.
Si c'est au contraire, le Trust, le monopole, la monarchie industrielle qui l'emporte, les résultats ne seront pas différents.
Sans doute alors ce qui était impossible avec l'anarchie de la production devient possible. Le travail peut s'équilibrer avec la consommation d'une part et avec la puissance des machines de l'autre. Mais ces grands Trusts, ces 'industries concentrées, monopolisées, c'est déjà le collectivisme. Le jour où toutes les forces productives d'un pays auront été réunies dans leurs mains, il ne restera plus qu'à substituer la gestion de l'Etat à celle de quelques particuliers politiquement trop puissants. A cette substitution un coup d'épaule suffira. La féodalité industrielle et financière aura sa nuit du 4 août; l'ère du capitalisme aura vécu ; l'ère du collectivisme commencera.
Il semble résulter des considérations précédentes que cette ère doive arriver quoi qu'il advienne. Nul ne songe à entraver le perfectionnement des machines; nul ne peut empêcher l'humanité d'atteindre en tout lieu l'âge adulte de la production; et puisque, par des voies difféi^entes, les sociétés humaines semblent devoir aboutir au collectivisme aussi bien si le morcellement industriel se maintient que si c'est l'accumulation, la concentration du capital qui prévaut, on ne voit guère comment cinquante ans
plus tût, cinquante ans plus tard, l'avènement de cette forme sociale pourrait être évité.
Sera-ce un bien? sera-ce un mal? Le bien-être général en sera-t-il accru ou diminué? On pourrait presque considérer cette discussion comme oiseuse. Si la solution est fatale, si elle découle du développement normal du genre humain, si aucun effort ne peut empêcher sa réalisation, à quoi bon en discuter les conséquences?
Pour oiseux qu'il soit cependant, le problème ne saurait nous être indifférent. Nous sommes hommes, et quelque impuissants que nous soyons à empêcher que demain ne soit ce que l'auront fait les lois immuables de l'humanité, nous ne pouvons pas nous désintéresser de ce qu'il sera. Nous aspirons au mieux. Nous serions réduits au désespoir et atteints par ce désespoir même dans notre activité vivante, s'il nous était démontré que c'est vers le pire que nous nous acheminons.
Mais depuis le commencement du monde, à travers la décrépitude et la ruine des Empires, c'est toujours vers le mieux que l'humanité a marché. Les époques de rétrogradation apparente ont, elles-mêmes, marqué des progrès par certains côtés. Il n'y a pas jusqu'au moyen-âge avec son christianisme persécuteur de toute science et de toute vérité, avec son despotisme féodal, avec son insécurité universelle, qui n'ait été, sur un point au moins supérieur à l'antiquité. L'esclavage avait disparu pour faire place à l'institution moins inhumaine du servage.
A moins donc d'un renversement de tout ce que nous offre l'étude de l'homme depuis l'âge de pierre jusqu'à nos jours, il faut admettre que, succédant à la société capitaliste, la société collectiviste nous fera franchir par cela
mûme une nouvelle étape dans la direction de ce but idéal, vers lequel suivant le poète :
« On avance toujours; «n n'arrive jamais. »
La solution collectiviste nous effraie comme nous effraie toute solution nouvelle par suite de l'ignorance où nous sommes des détails d'organisation. Mais nous devons dépouiller ces craintes et nous soustraire à ce sentiment. Loin de redouter l'avenir, ayons confiance dans la loi d'évolution seule raison d'être de nos espérances, de nos enthousiasmes, de notre énergie à combattre pour le juste et le vrai. Notre espèce est encore très loin d'avoir atteint l'âge adulte. A fortiori pour elle l'heure de la vieillesse et du déclin n'a-t-elle point encore sonné. Puisque le collectivisme nous apparaît comme le point d'arrivée prochain et nécessaire de nos sociétés, c'est que le collectivisme est compatible avec le progrès.