LE BOULANGISME
Près de dix ans se sont écoulés depuis la chute du boulangisme et'lorsque aujourd'hui, détaché des passions de cette époque déjà éloignée, je fais un retour sur moi-même, ma participation à ce mouvement est certainement de toute ma vie politique la phase que je regrette le plus. Elle m'a moralement ruiné; elle m'a disqualifié aux yeux de beaucoup de républicains qui ne me l'ont jamais pardonnée, — ce dont je me console allègrement, il est vrai; — elle m'a valu l'inimitié des anciens boulangistes dont je me suis séparé plus tard; enfin elle m'a achevé en fournissant aux misérables auteurs de l'accusation de corruption dressée contre moi en 1897 les arguments matériels dont ils
se sont servis pour donner un caractère de vraisemblance à leurs calomnies.
Et cependant malgré le regret que j'éprouve de mon autorité compromise, je n'arrive pas à élever ce regret à la hauteur d'un remords. Lorsque je cherche à devancer la postérité par un jugement équitable sur mon œuvre, je ne parviens, quelque bienveillant ou sévère que je me montre tour à tour vis-^-vis de moi-même, ni à me condamner, ni à m'absoudre.
Bien avant 1889, j'avais sondé les tares et les vices de notre parlementarisme. Certes! le parlement de 1889 n'était pas encore arrivé a cet état de lâcheté, de veulerie, de turpitude, de mépris du droit, dont il nous a donné le spectacle depuis 1897. Mais dès 1888, 1889 et 1890 un œil doué de quelque perspicacité voyait poindre toutes ces choses. Elles m'apparaissaient nettement comme un terme fatal vers lequel nous nous acheminions à pas de géant, et il était assez naturel que qui apercevait le mal cherchât un remède à lui appliquer, fût-il révolutionnaire.
Après 1875, dans les premières années qui suivirent le triomphe du parti républicain, sous le souffle de la révolution, alors qu'il ne s'agissait encore que de simples réformes politiques sur lesquelles un accord à peu près complet existait entre tous les partisans du régime nouveau, ce régime avait pu donner quelques résultats utiles, mais sa fécondité s'était épuisée bien vite.
A partir de i885, l'organisme constitutionnel institué par M. \^^allon, déjà stérile ou à peu près au point devue des réformes, n'a plus été qu'une arène ouverte aux déchaînements des appétits, un champ de course aux portefeuilles; et cette anarchie parlementaire apparaissait dès cette époque comme un véritable péril.
Non, cependant, que la République puisse être tenue pour responsable du mal! Les désastreux effets observés tiennent à l'imperfection de nos lois constitutionnelles; elles
ne tiennent pas à Timperfection du principe républicain. Les Constitutions républicaines affectent les formes les plus variées, et tant vaut la Constitution qui la régit, tant vaut la République elle-même. Malheureusement les populations sont simplistes; elles ne saisissent pas ces nuances; au lieu de s'en prendre au régime bâtard que nous a légué l'assemblée nationale monarchiste de Versailles, au lieu de donner à leurs élus le mandat de réformer nos institutions dans un sens plus démocratique, c'est vers la dictature ou la monarchie qu'elles tournent leurs regards.
Depuis longtemps j'avais aperçu ce danger et j'avais conçu le projet d'y remédier par une revision constitutionnelle. Je désirais donner à la France, avec des modifications appropriées à notre génie national, des institutions analogues à celles de la Suisse ou de l'Amérique.
En 1881, lorsque Gambetta présenta son projet de revision, je déposai un amendement qui devait servir de base au développement de mes idées et de début à la campagne révisionniste que je me proposais d'entreprendre. La chute du cabinet, en arrêtant la discussion, y mit obstacle. Mais en i883 je fis paraître une brochure intitulée « Questions constitutionnelles » qui fut distribuée aux sénateurs et à la plupart des députés; en 1886 et 1887 je publiai sur le même thème une série d'articles dans la Revue bleue et dans l'Estafette; enfin je fis vers la même époque plusieurs conférences tant à Paris qu'en province sur les modifications qu'il me paraissait essentiel d'apporter à nos lois fondamentales.
Je voyais approcher l'heure où chez nous les gouvernements vieillissent, où ils sont atteints par la défaveur générale; je voulais non seulement améliorer réellement la république, mais encore, par cette petite révolution pacifique, lui donner l'occasion de contracter un nouveau bail avec le peuple français.
Malheureusement les timorés que tous les changements
effraient, qui ne voient pas que bien souvent un changement est une consolidation, ne me suivirent pas. Le peuple, que les arguments théoriques touchent peu, se montra rebelle à ma propagande comme à celle de tous les révisionnistes de l'extrême gauche. Les tentatives tendant à modifier la constitution Wallon restèrent sans écho.
Telle était la situation quand parut à l'horizon le général Boulanger. Un rapprochement s'imposa alors à mon esprit.
Après 187 1 ,'la France impérialiste du plébiscite du 8 mai 1870 était devenue soudain cette France républicaine, ce pays républicain devant lequel, de guerre lasse, l'assemblée nationale « élue dans un jour de malheur », selon l'expression imprudente de M. Beulé, avait dû finalement s'incliner. A quoi tenait ce revii"ement complet de l'opinion? à l'invasion? elle avait donné sans doute une forte secousse à l'âme populaire; mais cet enseignement des faits eût été impuissant à lui seul à transformer la mentalité de la nation. L'action des hommes avait été plus forte encore que celle des événements. Cela peut être douloureux à constater; mais c'est la conséquence d'un long développement historique qui a courbé nos esprits devant le pouvoir personnel et qui nous rend plus propres, considérés en masse, à nous passionner pour ou contre des hommes que pour ou contre des idées.
A la fin de la guerre, deux hommes surgirent populaires : Thiers dans la bourgeoisie, Gambetta dans le peuple. On s'exalta pour eux : les bourgeois crièrent : a vive Thiers! » les ouvriers et les paysans crièrent « vive Gambetta! )) Et comme Thiers et Gambetta s'affirmaient l'un et l'autre républicains, leurs troupes réunies crièrent : (( vive la République! )>
Que signifiait la République? au fond les troupes ne le savaient pas nettement. Mais l'Empire nous avait conduits à Sedan et elles s'étaient détournées de l'Empire; mais
Gambetta et Thiers avaient incarné l'un la défense nationale, l'autre la paix et la libération du territoire, et elles avaient acclamé Gambetta et Thiers. Et dès l'instant où leurs deux héros se prononçaient pour la République, l'un par enthousiasme et l'autre par raison, elles allaient à la République sans en demander davantage. Elles eurent à lutter et les armées se consolident, se fortifient, par leurs campagnes, par les coups qu'elles reçoivent en commun, par le drapeau qui groupe leurs efforts. A force de combattre sous les couleurs de la République les troupes de Thiers et de Gambetta finirent par aimer la République pour elle-même. Thiers mort, Gambetta mort, elles sont demeurées attachées à la forme de gouvernement qu'ils leur avaient donnée, et il s'est formé une tradition républicaine assez forte pour résister, jusqu'ici du moins, non seulement à toutes les attaques de la réaction, mais encore aux déceptions, aux désillusions de toutes sortes.
Depuis longtemps je pensais qu'il faudrait un homme populaire incarnant la revision comme Gambetta et Thiers avaient incarné la République. Lorsque Boulanger se présenta, je crus qu'il pourrait être cet homme-là et j'allai à lui, à un moment d'ailleurs où tout le parti radical le suivait.
S'il m'avait été donné de choisir l'homme sur lequel la popularité devait descendre, ce n'est certainement pas lui que j'aurais choisi, n'ayant jamais eu grand goût pour les militaires. Mais la popularité ne se crée pas à volonté. Elle naît spontanément et il faut ou se servir des éléments qu'elle apporte, ou les repousser et les combattre.
Le général Boulanger ne m'apparaissait pas d'ailleurs comme dangereux. 11 faisait vibrer la corde patriotique; mais le patriotisme tel qu'il le comprenait, le sentiment de la dignité nationale, n'avait rien de commun avec cette exploitation de l'amour de la patrie par les bandes césa-
riennes et cléricales qui déshonorent la France depuis quelques années.
A supposer qu'il eût l'appétit de la dictature — ce que, même encore aujourd'hui, je me refuse à croire, — Boulanger n'avait certainement pas l'énergie qu'il faut pour la conquérir. 11 était aussi très loin de présenter les défauts lamentables que nous avons rencontrés depuis chez les militaires de profession. Ces derniers savaient bien qu'il n'était pas des leurs : la haine qu'ils nourrissaient à son endroit et dont il fut la victime dispense à cet égard d'autres commentaires. Je crois encore que si les républicains avancés s'étaient serrés autour de lui, mon plan aurait pu réussir au grand profit du pays et de la République. Porté au pouvoir par les gauches Boulanger aurait fait l'œuvre des gauches. La nation satisfaite d'avoir changé dejforme de gouvernement sans être sortie de la légalité républicaine aurait accordé, selon son habitude, un crédit de vingt ans au régime nouveau, et nous n'en serions pas arrivés à la période de désaffection et d'indifférence qui encourage toutes les entreprises factieuses et qui permet tous les crimes.
Boulanger se distinguait, en effet, de la haute armée par un point fondamental : il était plus dur aux grands qu'aux petits. On se rappelle avec quelle vigueur il frappa le général Schmitz dont les actes n'étaient cependant que peccadille en comparaison de ceux qu'on tolère aujourd'hui. De plus, la façon dont il est mort l'a prouvé, il n'était aucunement clérical.
Sans doute le discours de Tours l'a fait accuser de cléricalisme. Mais il y eut dans cette accusation une de ces injustices qui sont si fréquentes dans les polémiques et dans les luttes des partis. S'il s'était agi de faire acte de cléricalisme je ne me serais pas trouvé à ses côtés, et c'est moi qui ai prononcé le plus important des deux discours de Tours.
Ce que nous offrions aux Catholiques, c'était la fin des taquineries bêtes qui peuvent bien amuser un instant la galerie mais qui fortifient un parti au lieu de l'abattre.
Ce que nous cherchions, je l'ai expliqué plus tard à la chambre des députés dans mon discours du 1 6 février 189).
Ne pouvant plus espérer, depuis que les républicains étaient divisés, battre les cléricaux de haute lutte, nous voulions les diviser eux-mêmes. En rejetant au second plan la question religieuse, qu'après les fautes de l'opportunisme il ne nous paraissait plus possible de laisser au premier, nous nous proposions de prendre à l'armée cléricale ses soldats. En attirant les ouvriers et les paysans catholiques sur le terrain des réformes sociales, nous nous efforcions de décapiter le cléricalisme dont les chefs seraient demeurés sans troupes et par conséquent sans puissance.
Enfin, nous nous disions qu'une fois mêlées aux nôtres, les anciennes troupes catholiques ne manqueraient pas de devenir républicaines pour de bon par la contagion naturelle de la vérité.
Le système était-il raisonnable? était-il chimérique? Ce n'est point ici le lieu de discuter ce problème de politique rétrospective. Aujourd'hui il serait sûrement mau- .vais, la question religieuse se trouvant de nouveau placée au premier plan, et la nécessité s'imposant à nous de tuer le cléricalisme ou d'être tués par lui.
Mais quelque sentiment que l'on ait sur cette conception, quelque détestable qu'on la juge, même pour l'époque où elle se place, l'homme qui l'avait faite sienne était infiniment moins dangereux — il est impossible de ne le pas reconnaître — que les Mercier, les Boisdeffre, les Gonse, les Roget et tous les généraux de sacristie que nous voyons à l'œuvre depuis deux ans.
On nous a reproché à Boulanger et à moi d'avoir lié partie avec la réaction.
On oublie trop que cette partie était temporaire. Le
reproche aurait été fondé si nous avions contracté avec les droites une alliance de principe en vue d'un gouvernement à établir et à faire vivre. Mais nous n'avions noué qu'une coalition en vue de détruire, nous réservant chacun pour le lendemain notre entière liberté d'action. En agissant ainsi nous avions suivi l'e.xemple de tous les partis. Est-ce que, sous le règne de Louis Philippe, les républicains ne s'étaient pas coalisés avec les bonapartistes et les légitimistes pour renverser la monarchie de Juillet? Estce qu'ils ne s'étaient pas coalisés sous le règne de Napoléon III avec les légitimistes et les orléanistes pour jeter bas l'Empire? a-t-on oublié le pacte de Nancy et les coquetteries de Jules Ferry avec les monarchistes constitutionnels?
Peut-être cependant n'aurions-nous pas lié même cette partie temporaire si dès le début il nous avait été donné de la prévoir.
Mais il faut se rappeler la genèse des choses.
C'étaient les radicaux, c'était Clemenceau, qui avaient placé Boulanger au ministère de la guerre. C'était en qualité de radical que le général avait conquis sa popularité.
Plus tard, il est vrai, il inspira des inquiétudes à une fraction du parti qui l'avait porté au pouvpir, et celle-ci se coalisa le 17 mai 1887, pour le renverser, avec les droites qui lui étaient alors hostiles. Mais tous les radicaux ne suivirent pas. Beaucoup même ne comprirent pas, car pour ne pas heurter l'opinion publique, les metteurs en oeuvre de la coalition se gardèrent bien d'affirmer leur pensée. Voulant mettre en minorité le cabinet Goblet, ils s'abritèrent derrière une question [budgétaire. C'était contre le ministre de la guerre qu'en fait la bataille était engagée ; mais pour dérouter le pays — et conformément aux manœuvres toujours équivoques et tortueuses du parlementarisme— ce fut au ministre des finances M. Dauphin qu'on
feignit de la livrer. C'est ce qui explique comment dès le lendemain, de tous les points de la France, arrivaient des adresses des cercles radicaux conjurant le président de la république de conserver le général Boulanger dans le nouveau cabinet : ils ne s'étaient pas rendu compte de l'artifice d'une partie de leurs amis.
Les radicaux du parlement avaient du reste une aperception très nette de l'impopularité qui attendait tout cabinet dont le général serait exclu. Aussi ne se soucièrent-ils nullement d'y entrer et laissèrent-ils à M. Rouvier le soin de constituer un ministère avec l'appui des droites pour accomplir cette œuvre de liquidation. Ils espéraient en avoir facilement raison et revenir au pouvoir quelques mois plus tard après avoir été débarrassés par d'autres de cette question épineuse. Vainement Rouvier, qui aurait préféré l'appui des gauches à l'appui des droites, cherchat-il à composer un cabinet de concentration républicaine; vainement fit-il des offres à Lockroy, à Granet, à Jullien et à moi-même. Tous les radicaux, sans distinction de nuances, qu'ils appartinssent à la fraction par laquelle le cabinet Goblet avait été renversé ou à celle qui l'avait soutenu, refusèrent ses propositions.
Boulanger à Clermont-Ferrand conserva une grande partie de ses amis républicains et j'étais du nombre. Les défections ne commencèrent à se produire que lorsque Clemenceau se décida enfin du haut de la tribune à répudier son amitié. Encore ne se produisirent-elles que petit à petit. Tous ne se détachèrent pas en même temps.
Cette rupture eut toutefois un résultat auquel il était naturel de s'attendre. Les républicains en rendant le général Boulanger populaire avaient forgé une arme terrible. En se séparant de lui ils laissaient cette arme encore redoutable à la disposition de qui voudrait la ramasser. Les réactionnaires n'eurent garde de négliger l'occasion qui leur était offerte. Ils avaient vilipendé le ministre de
la guerre à propos de la loi contre les princes; ils avaient été l'âme de la coalition sous laquelle le cabinet Goblet avait succombé; ils eurent tôt fait de changer leur fusil d'épaule et de se grouper autour de l'homme que la veille encore ils traînaient dans la boue. Son succès paraissait inévitable tant il avait conquis les suffrages populaires, et, les radicaux l'abandonnant, eux s'efforcèrent de l'accaparer.
C'est à ce moment que quelques républicains sincères, comme Laisant, Chevillon et celui qui écrit ces lignes, eurent à se demander de quel côté pour eux était le devoir.
Ils avaient d'abord hésité et lorsqu'il fallut prendre une détermination la situation était devenue grave.
Il semblait difficile d'arrêter le mouvement. Il réussirait avec les républicains ou contre- les républicains; mais il réussirait. Du moins c'est ce qui paraissait alors probable, et peut-être cette probabilité se serait-elle convertie en réalité sans la fuite lamentable qu'avait conseillée Rochefort et qui perdit le parti.
Or, le succès sans les républicains, c'eût été la perte de la République. Boulanger n'avait rien de l'homme d'Etat. Malgré un certain entêtement il n'aurait pas su résister aux républicains s'il avait vaincu avec eux; mais il aurait su bien moins encore résister aux orléanistes si c'eût été avec eux seuls et grâce à leurs ressources qu'il eût remporté la victoire.
Que faire?
Nous séparer de Boulanger, reprendre parmi nos amis radicaux, dont nous déplorions la tactique, notre place de combat > pour nous-mêmes, pour notre réputation, cette décision eût été la meilleure.
Mais peut-être pour la République valait-il mieux demeurer aux côtés du général.
S'il était vaincu, nous serions vaincus avec lui, mais la république serait hors de tout danger.
S'il était vainqueur nous serions là, parmi les victorieux, pour lutter contre les entreprises orléanistes, et la force populaire à Paris et dans les grandes villes serait avec nous.
Ces considérations nous déterminèrent à entrer dans la coalition.
Celle-ci d'ailleurs, il faut bien le dire, ne nous paraissait receler aucun péril.
Nous pensions que la chambre de 1S89 serait divisée en trois tronçons : une gauche antiboulangiste fermement républicaine ;
une droite boulangiste et monarchiste ;
Et au milieu, les républicains boulangistes, juges du camp, maîtres de la majorité comme l'avait été en 187? à l'assemblée nationale le groupe constitutionnel.
La chambre n'aurait pas eu de mandat constituant. Son seul mandat aurait été de forcer la main aux pouvoirs publics pour obtenir d'eux la convocation d'une constituante. Pour cette œuvre nous aurions voté avec la droite ; mais nous nous serions unis à la gauche pour faire avorter tous les projets liberticides de la réaction.
Puis, la constituante convoquée, les républicains ne pouvant plus éviter la revision, nous aurions répudié nos alliances ; nous nous serions unis à eux sur le terrain électoral, ainsi que nous l'avions loyalement déclaré dans nos articles et dans nos réunions à nos alliés d'un jour.
Dans ces conditions, nous n'en doutions pas, la constituante serait républicaine, et la main dans la main de tous les vrais démocrates, nous réaliserions la revision qui devait assurer à la république force et vitalité.
On a pu dire que les divers éléments du boulangisme cherchaient ainsi à se duper mutuellement. L'expression ne serait pas juste, car nous au moins nous arborions fran-
ehement nos couleurs. Mais chacun, cela est évident, espérait faire tourner les événements à son profit. C'est le cas de toutes les coalitions.
Ce pacte d'un Jour, ce pacte qui s'arrêtait au renversement de la constitution Vallon et qui nous laissait libres au lendemain de ce premier succès, les socialistes nous l'ont reproché. Je leur en reconnais le droit à eux qui ont lutté, qui ont coopéré à la victoire et qui sont demeurés après ce qu'ils étaient la veille.
Mais je ne saurais, je l'avoue, reconnaître le même droit aux soi-disant progressistes rangés depuis sous la direction de M. Méline ou de M. Charles Dupuy.
Nous, nous avions voulu, par la tolérance religieuse, séparer les catholiques des cléricaux et amputer ceux-ci de leurs troupes populaires.
Nous avions voulu garder un pied dans le Boulangisme pour y défendre la république et nous avions accepté une alliance éphémère avec la réaction, alliance allant jusqu'à la convocation d'une constituante, mais ne se prolongeant pas au delà.
Eux, ils ont formé avec les cléricaux une union définitive non plus en vue de détruire mais en vue de gouver-, ner; et, loin de chercher à décapiter l'armée cléricale en la privant d'une partie de son effectif, ils se sont efforcés, sous prétexte de combattre le socialisme, de décapiter l'armée républicaine au profit des droites. Qu'ils se taisent donc! ils n'ont pas le droit d'accuser.
Et j'opposerai le même dédain sinon aux reproches de tous les radicaux, du moins à ceux des prétendus radicaux unis depuis lors aux antisémites ou tremblant devant eux. Ils ont coopéré à une situation qui, si nous n'en sortions pas par le triomphe final de la vérité et de la justice, serait l'effondrement de notre pays dans la honte et dans la boue. Eux non plus n'ont désormais d'autre droit que celui du silence. '
Ainsi, lorsque je me reporte à toutes ces considérations, lorsque je pèse tous les motifs de mes actes, lorsque je vois à quel point le parlementarisme a justifié mes préventions contre lui, je ne puis pas me condamner d'avoir participé à un mouvement qui a échoué, dont l'échec a été peut-être fort heureux, mais auquel j'avais eu de si bonnes raisons de m'associer.
Mais si je me sens disposé à m'absoudre quand j'examine la question sous cette face, je suis au contraire enclin à me condamner quand j'apprécie les hommes dans la main desquels j'ai mis ma main, les Déroulède, les Millevoye, les Marcel Habert, les Thiébaud, les Castelin, les Rochefort, les Judet, que j'avais crus les uns républicains de vieille roche, les autres décidés à défendre loyalement la démocratie républicaine dans l'avenir, et dont l'affaire Dreyfus a mis en lumière depuis la profonde scélératesse, tous ces (( hommes sinistres » qui selon l'expression du poète :
V ... Grincent l'œil ardent, le mufle ensanglanté » Autour de la raison et de la vérité. »
Quoi qu'il en soit, dans les derniers mois, dans les mois surtout qui avaient suivi l'élection du 22 septembre et qui avaient amené au comité de nouvelles recrues, le caractère rétrograde de celui-ci s'était fortement accentué et avait très rapidement aiguillé sur l'antisémitisme.
Dans ses débuts le boulangisme avait fait diversion à l'antisémitisme. On pensait à Boulanger; on acclamait ou l'on conspuait le général. Rien autre n'était capable d'entraîner les esprits.
M. Drumont et ses amis en furent peut-être ennuyés, et dans les premiers temps ils se terrèrent. Mais ils ne tardèrent pas à se rendre compte des avantages considérables qu'ils pourraient trouver à se mêler à un parti populaire. Celui-ci deviendrait, pour eux, s'ils s'y prenaient
habilement, un puissant moyen de réclame, un formidable levier.
Bientôt en effet quelques attaques inopinées contre les Juifs furent lancées par Vergoin dans nos réunions publiques. Le fait me fut dénoncé par Saint-Martin qui en avait été le témoin. Je protestai aussitôt auprès du général Boulanger. Celui-ci réprimanda vertement notre collègue. Il fit paraître une interview^ dans le Figaro pour affirmer son respect de toutes les croyances et la propagande eut un temps d'arrêt. Mais ses instigateurs n'abandonnèrent pas pour cela leur projet de faire de notre parti le propagateur, le véhicule de leur doctrine. Ils attendirent une occasion opportune et celle-ci se présenta avec le départ du général, et avec mon absence personnelle que ce départ du chef avait rendue nécessaire.
Une fois le général hors de Paris, une fois moi absent, les antisémites du comité recommencèrent à se donner carrière et, à mon retour, à la veille des élections, je fus tout surpris de m'apercevoir que c'était sur la plateforme de Guerre aux Juifs ! que Déroulède et Laur faisaient leur campagne. Ma surprise alla même jusqu'à la stupéfaction lorsque j'appris que Laur faisait présider ses réunions par Drumont. Je protestai; mais ma protestation fut vaine. Les antisémites du comité commençaient à s'émanciper; mon autorité de vice-président était méconnue et je ne pouvais plus empêcher le courant qui allait nous submerger.
Ce fut bien pire encore après le désastre électoral du 22 septembre et du 6 octobre. A partir de ce moment le général Boulanger ne fut plus que le chef nominal de son parti dont la direction effective passa à Drumont et à Mores. L'ancien comité était déjà bien mauvais avec les Millevoye, les Susini, les Thiébaud, les Déroulède. Il devint pire après s'être enrichi des Léveillé, des Castelin et autres politiciens de même espèce que lui avaient
envoyés les électeurs. Je n'étais plus membre d'un comité boulangiste. Je me trouvais enrôlé sans le vouloir dans un comité antisémite.
J'y demeurai quelque temps encore pour combattre l'esprit rétrograde qui s'était introduit parmi nous. J'avais l'espérance, avec l'appui du général quoi que celui-ci fût loin, de le faire reculer, et nos séances devinrent le théâtre de scènes violentes et incessantes entre la minorité à laquelle j'appartenais et la majorité inféodée au futur directeur de la Libre Parole. Je savais que je ne modifierais pas l'esprit de mes collègues, mais je savais aussi quelle force pourrait donner à l'ennemi l'adhésion d'un parti vaincu sans doute mais non certes déraciné de l'âme populaire. Je ne voulais pas permetti^e à Drumont de se faire un tremplin des élections municipales, et j'eus la joie de voir sur ce pomt ma résistance couronnée d'un plein succès.
Boulanger n'était pas antisémite. Je n'oserais pas affirmer que, très sceptique, il ne le serait pas devenu s'il avait cru y trouver son intérêt ; mais c'est un fait qu'il ne l'est pas devenu et qu'il m'avait confié, sinon la direction de son parti, car il y avait dans ce parti autant de directions que de groupes différents et inconnus les uns aux autres, du moins la direction du groupe républicain ou prétendu tel.
D'ailleurs, il haïssait Drumont qui avait commis la faute d'insulter son père dans l'un de ses livres. Aussi me soutint-il, lorsque, à la veille des élections municipales de Paris de 1890, le comité dit républicain national s'étant rendu à Jersey pour y arrêter la liste des candidats que nous devions soutenir, une grande discussion s'engagea sur l'antisémitisme à propos d'une motion de Léveillé.
Je pris la parole; je fus très énergique; je déclarai que si l'on ne se séparait pas nettement de l'antisémitisme, je donnerais ma démission sur l'heure, et Boulanger trancha la question d'autorité en se rangeant à mon avis. Il
déclara que « quiconque mettrait sa main dans la main de M. Drumont ne la mettrait plus dans la sienne. »
Laur voulut protester au nom de sa double amitié pour Drumont et pour le général ; mais le général repoussa hautement cette amitié mitigée, n'admettant pas qu'on pût être l'ami de l'un et de l'autre, et je dus moi-même intervenir pour amener entre eux une réconciliation.
Malgré ma victoire partielle, l'antisémitisme continuait à gagner du terrain parmi nous. J'avais cessé d'être le vice-président du comité qui obéissait aux rodomontades malsaines de M. Déroulède. Et, maintenant que j'avais rempli la dernière tâche que je m'étais imposée en empêchant notre campagne électorale municipale de servir à l'expansion d'idées que je réprouvais, j'aspirais de toute ma force à sortir du parti.
Je l'avais déclaré au général Boulanger. Je lui avais dit que je me considérais comme engagé jusqu'à la fin de la bataille, mais que je n'avais aucun goût pour la vie de garnison et qu'après la dernière défaite facile à prévoir, je me retirerais. Je m'étais efforcé de lui faire comprendre — et il avait paru le comprendre en effet — qu'il n'en allait pas de lui comme des dynastes et que l'on ne pouvait pas, une fois condamné par le pays, prolonger sur son nom une politique personnelle désormais sans but. Je lui avais manifesté sans réticences mon intention bien arrêtée de reprendre la lutte républicaine que je n'avais jamais abandonnée du reste, ayant toujours cru à ses côtés défendre la République. Au dernier moment il refusa. de reconnaître la justesse et la loyauté de ma résolution. J'en ai conservé un très vif regret. Il est pénible de se séparer en ennemi d'amis à côté desquels on a lutté ou souffert; mais nous étions à l'une de ces heures où il fallait savoir opter. On ne pouvait plus être à la fois boulangiste et républicain.
Le boulangisme avait cessé d'être une coalition tem-
poraire conclue en vue d'un but déterminé et strictement limité. II s'était converti, en dépit du général qui avait dénoncé l'action parallèle avec les réactionnaires, en une organisation persistante contre la République et la liberté. Mon choix fut vite fait. Je me séparai avec joie de ce milieu hostile où depuis longtemps j'avais cessé de respirer à l'aise, et je fus loin de regretter la dernière défaite qui, en m'y autorisant me libérait enfin.
Il me tardait de me retrouver avec les anciens amis, dont je n'avais jamais été foncièrement séparé par la pensée, dont je me serais rapproché dans la victoire comme je le faisais dans la défaite, et je vins reprendre ma place parmi^eu.x en homme auquel la sincérité de ses convictions avait conservé le droit de servir dans les rangs.
Le seul moyen de le faire sainement consistait à demeurer modestement, ainsi qu'il sied à un vaincu, en dehors de la politique militante.
Telle fut la résolution que je pris et dont je ne me suis plus départi. Je me consacrai, à partir de ce moment à l'étude des questions sociales dont, par la poussée croissante du socialisme, le champ s'agrandissait chaque jour.