SOCIALISME COLLECTIVISTE ET SOCIALISME LIBERAL
De l'attitude des républicains contre le boulangisme il y a beaucoup à dire si l'on envisage les moyens employés; mais si l'on se borne à envisager le but, on ne peut que les louer. Ils ont lutté contre un assaut de la réaction : ils ont combattu le cléricalisme et le césarisme ; ils ont vaincu ; et le seul vrai reproche qu'on soit en droit de leur adresser c'est de ne pas avoir profité de la victoire pour réaliser cette revision qui aurait consolidé la République et qui avait poussé tant de démocrates sincères à entrer dans les rangs boulangistes.
On était en droit de croire que la majorité républicaine saurait éviter désormais les erreurs du passé, qu'elle allait entrer résolument dans la voie des réformes, qu'elle allait rompre avec le personnalisme qui la ronge. Si elle répugnait à la solution collectiviste, on devait du moins la supposer capable de favoriser, dans une direction différente, une évolution de la société vers un avenir meilleur.
En un mot, il semblait qu'au plan de réorganisation social offert par l'école collectiviste aux peuples de l'Europe et de l'Amérique, elle allait en opposer un autre
établi sur des données différentes sans doute, mais visant également une meilleure, plus équitable, plus profitable répartition des richesses.
J'éprouvais un certain éloignement pour les doctrines collectivistes. Non par hostilité contre le communisme! — par tempérament je m'y serais montré plutôt favorable. Mais je ne le concevais pas en dehors d'une puissante organisation autoritaire dans laquelle je craignais de voir sombrer toute liberté. Je me trouvais donc tout naturellement conduit à l'élaboration d'un plan de réformes à lui substituer, et je jugeais ne pouvoir mieux utiliser la retraite à laquelle m'avait condamné la déroute du Boulangisme.
Je commençai par la publication d'une brochure parue en 1890, sous le titre « Socialisme collectiviste et socialisme libéral. »
Puis, je continuai à exposer et à développer mes vues dans une série de propositions de loi et de discours. C'est ainsi que je déposai une proposition de loi tendant à rendre obligatoire la participation aux bénéfices dans les sociétés par actions, que je pris part à la réforme de la loi des patentes, que je parlai contre l'impôt sur les opérations de bourse, contre le projet relatif aux caisses d'épargne, et que je combattis le ridicule projet d'impôt sur la rente qu'avait conçu l'ineffable ministre des finances Cochery. Tous ces discours, tous ces actes parlementaires visaient toujours la doctrine que j'entendais opposer au collectivisme. Je me proposais même de clôturer cette propagande pour la période antérieure aux élections de 1898 par une interpellation sur la politique sociale du gouvernement. Dans cette interpellation, à laquelle Jaurès aurait répondu, les deux systèmes auraient été largement discutés et l'on aurait pu en faire les plateformes de deux partis avancés distincts. Cela aurait mieux valu que de nommer une chambre sous la pression des antisémites et
d'un état-major criminel. Mais hélas! la dénonciation calomnieuse du misérable Arton et la complicité trouvée par lui chez le juge antisémite et clérical Lepoittevin, dont le cabinet était la succursale de la Libre Parole, me forcèrent à abandonner la Chambre avant que cette interpellation eût pu être développée.
Le système que j'opposais au collectivisme tendait au maintien de la concurrence individuelle, à la division du capital, à l'extinction des monopoles de fait aussi bien que des monopoles de droit. Cette extension de l'individualisme, cette protection de la petite propriété, je la demandais non point comme les économistes au laissez-faire laissez-passer, qui m'a toujours paru conduire au collectivisme, mais à une action sociale énergique et continue. C'est là ce qui me permettait de me déclarer socialiste.
Je considérais qu'une société pouvait intervenir dans la gestion des intérêts privés de deux manières, et ces deux interventions possibles de l'Etat, je les désignais par deux noms différents : je les appelais l'intervention substitutive et l'intervention coërcitive.
Par intervention substitutive j'entendais toute action qui tendrait à substituer l'Etat aux individus, celui-ci prenant la place de ceux-là, exerçant les fonctions qu'ils exerçaient avant lui, se faisant, par exemple, fabricant de tabac, fabricant d'allumettes, raffineur de sucre ou de pétrole, assureur, entrepreneur de transports.
Par opposition, je donnais le nom d'intervention coërcitive à toute intervention de l'Etat tendant non plus à se substituer aux citoyens, à remplir leurs fonctions à leur place, mais à exercer sur eux une contrainte par une série de mesures pénales, fiscales ou autres, à les orienter, en dehors de leur volonté, sur une voie déterminée jugée la meilleure.
Exemple. En 1893, sur une proposition de M. Mesureur et sur une proposition de moi, la Chambre, sans vouloir
nous suivre jusqu'au bout, avait apporté des modifications à la loi des patentes. Elle avait frappé les grands magasins d'un impôt qui croissait progressivement au nombre des rayons, dans l'espérance de mettre obstacle à l'ab sorption de plus en plus complète de tous les commerces dans une seule maison. C'était là de l'action coërcitive.
Autre exemple. En Allemagne, à un moment donné, on crut utile d'empêcher à la fois le trop grand morcellement et la trop grande concentration de la propriété foncière. Pour contenir les terres dans les limites considérées comme les mieux adaptées à une bonne production, que fît-on? L'Etat prit-il la place du fermier? Substitua-t-il sa gestion à la sienne? Nullement! il dégreva les propriétés moyennes en grevant au contraire les grandes propriétés et les parcelles. — C'était encore là de l'action coërcitive.
Actions coërcitives aussi le land act permettant au gouvernement de fixer en Irlande les prix des fermages, les impôts somptuaires, les impôts fortement progressifs sur le capital ou sur le revenu, les lois limitant la durée du travail ou garantissant un minimum de salaire, les lois restrictives du prêt à intérêt, les lois dites de protection douanière.
Ces deux modes d'action, l'intervention substitutive et l'intervention coërcitive, étant bien définies, j'en déduisais le critérium que j'aurais voulu voir adopter par le parti radical devenu le parti « socialiste libéral ». La situation des deux partis socialistes aurait été dès lors très nette. Le collectivisme se serait affirmé en poussant à l'action substitutive. Le socialisme libéral, au contraire, aurait poussé à l'intervention coërcitive dans un sens opposé au collectivisme. Ainsi que je l'exprimais plus haut, il se serait manifesté par des actes dont le but eût été d'empêcher l'accumulation des capitaux, d'aider à leur diffusion et de s'opposer à ce que la concurrence pût jamais dégénérer en monopole de fait par l'exagération de son principe.
Il était d'ailleurs facile au parti radical devenu parti socialiste libéral, de conformer à cette doctrine son action politique. Rien n'étant absolu dans la pratique, ce parti pouvait être conduit parfois, en présence de certaines nécessités supérieures, à adopter par exception des mesures d'intervention substitutive. D'autre part, les collectivistes s'associent tous les jours, quand ils ne les provoquent pas eux-mêmes, à des mesures d'intervention coërcitive prises certainement dans l'intérêt du peuple, mais cependant dirigées contre leur propre système. Ils subissent, en effet, les lois de la société au sein de laquelle ils vivent et dont, quelles que soient leurs tendances finales, ils ne peuvent pas s'évader.
En attendant qu'ils soient sortis du régime capitaliste, ce qui nécessairement prendra beaucoup de temps — ils le reconnaissent eux-mêmes en constatant que l'évolution capitaliste n'est pas terminée, — il leur faut bien donner leur adhésion à toute réforme capable d'atténuer les souffrances du plus grand nombre même dans notre milieu bourgeois. Us ne peuvent pas s'enfermer dans un pessimisme absolu et se montrer hostiles à toute amélioration, qui ne serait pas strictement conforme à leur principe. Ils n'ont ni le droit ni le désir de se réfugier dans le pire et d'attendre le bien de l'excès du mal. Les chefs les plus éminents du collectivisme l'ont souvent confessé.
Lorsque Jaurès vint défendre le projet d'impôt sur le revenu qu'avait présenté Doumer, il s'exprima sans ambages. Il déclara que cette réforme n'avait rien de socialiste, que c'était une réforme d'ordre capitaliste; mais il ajouta que son parti n'avait pas le droit de se désintéresser, en la repoussant, des maux dont souffre le peuple et qu'il la voterait.
Jaurès avait raison. L'impôt personnel Sur le revenu ne s'incorpore pas aux objets ; il ne rend pas la société copropriétaire de ceux-ci à la manière des impôts réels
qui s'y incorporent et donnent sur eux une part de copropriété à'I'Etat; c'est l'impôt anticollectiviste par e.xcellence. Et cependant, à la Chambre en 189S, tout le groupe socialiste l'a défendu.
M. Jules Guesde, avec tout autant de raison, a fait à la tribune, à propos de la proposition de loi relative à la limitation des heures de travail, des déclarations analogues à celles qu'avait faites Jaurès à propos du projet Doumer. La loi des 8 heures, si elle était votée, s'opposerait à l'accaparement, à l'accumulation exagérée du capital; elle serait, par cela même, anticollectiviste au premier chef; et c'est cependant le groupe collectiviste qui l'a proposée.
Il en a été ainsi dans le parlement d'à-peu-près tous les projets émanés du parti radical auxquels le parti socialiste s'est presque toujours rallié même lorsqu'ils allaient contre son but idéal. 11 en a même été ainsi de beaucoup de projets que, sans se préoccuper de ce but idéal, il a été amené à formuler lui-même : tel, par exemple, la suppression de l'impôt foncier, c'est-à-dire la remise faite aux particuliers d'une propriété actuelle de l'Etat bien réelle quoique indivise.
En agissant de la sorte le parti socialiste démontre le caractère vraiment humain du but qu'il poursuit, et il ne craint en aucune manière de nuire à son développement.
Au fond, il est animé d'une foi ardente. A ses yeux les réformes d'ordre capitaliste auxquelles il se rallie ne peuvent jamais être qu'un palliatif très léger, très insuffisant. En s'y ralliant, en donnant à la société bourgeoise la faculté de tirer de son sein tous les instruments de progrès qu'elle renferme, les socialistes ne craignent pas de retarder l'avènement de la société telle qu'ils la conçoivent. Ils croient au contraire amener naturellement le peuple à l'idée d'un renversement complet des conditions de la propriété par l'observation de l'impuissance des ré
formes capitalistes non seulement à rien transformer, mais même à rien améliorer sérieusement.
Il n'en est pas moins vrai que la nécessité s'impose dans la pratique aux radicaux anticollectivistes de se rallier quelquefois à des actes d'intervention substitutive, tout comme elle oblige dans le plus grand nombre des cas les collectivistes à adhérer à des mesures d'intervention coërcitive opposées à leur doctrine théorique. Cela devait faciliter la fusion des deux groupes dans la conduite des affaires quotidiennes et permettre la constitution d'une solide phalange de gauche formant bloc contre la réaction. Celle-ci aurait été divisée sur la théorie, mais en pratique elle se serait trouvée presque toujours unie, et c'était là le principal.
On se demandera peut-être à quoi aurait servi une discordance doctrinale qui n'aurait pas empêché la concordance dans l'action. Elle aurait servi à constituer un parti socialiste libéral, autrement dit un parti radical nettement différencié, et j'apercevais à cette différenciation des avantages de tous ordres.
Si mes idées étaient justes ; si mes critiques étaient fondées; si mes espérances l'étaient aussi; si, par des réformes graduelles, par une action coërcitive du corps social conduite avec un esprit de suite, il était possible d'amener la diffusion du capital que je désirais; si un jour venait où, personne n'étant plus assez riche pour vivre sans travailler, chacun posséderait néanmoins une parcelle du capital social et participerait ainsi à la rémunération de ce dernier; si, suivant une expression de Jaurès précisant ma propre pensée, la société devenait une espèce de coopérative, dans laquelle, sans sortir de la forme actuelle par un renversement des pôles, chacun participerait à la fois du caractère de l'actionnaire et du caractère de l'ouvrier, ce serait tant mieux I
Si, au contraire, les collectivistes étaient dans le vrai;
si le renversement des pôles était nécessaire; si la société bourgeoise devait être brisée; du moins la coopération de ces deux partis, différents par la doctrine mais semblables par les aspirations humanitaires, permettrait à l'évolution capitaliste de s'achever sans encombre et à l'évolution collectiviste de commencer sans à-coup, sans violence. Elle nous éviterait le malheur toujours possible d'une couche sociale arrivant au pouvoir insuffisamment préparée ; peutêtre même en permettant au collectivisme de s'installer sans secousse et par gradation, donnerait-elle aux hommes le temps de s'y accoutumer, de s'y adapter, et feraitelle ainsi disparaître une partie des inconvénients qui rationnellement m'en éloignaient. Enfin par cela seul que la doctrine socialiste serait enfermée dans des limites moins étroites, elle gagnerait en étendue et Ton pourrait espérer plus tôt une majorité dans les Chambres.
Je m'illusionnais peut-être sur la puissance coërcitive de l'Etat en matière économique. Vouloir enrayer le développement du grand commerce ou de la grande industrie et la monopolisation des grands services par des mesures fiscales comme celle que nous proposions Mesureur et moi, c'était sans doute puéril. Cette conception se rapprochait par plus d'un côté de celle des réactionnaires. Epris du bon vieux temps, ne pouvant prendre leur parti des transformations sociales, ils s'épuisent en efforts ridicules pour entraver le mouvement humain et faire rétrograder l'humanité. Ils ne s'aperçoivent pas que l'humanité est un organisme vivant et qu'il est aussi absurde de vouloir la faire revenir en arrière qu'il le serait de vouloir ramener à la jeunesse virile un vieillard de quatre-vingts ans. Nous ne sommes plus au temps où le Jourdain remontait vers sa source.
Abandonner tout à fait cette conception c'était toutefois se placer en présence d'un dilemme redoutable. Il fallait alors ou prendre hardiment son parti du collectivisme, et
d'un collectivisme dont des étapes intermédiaires ne nous auraient pas assez rapprochés, ou se résoudre à travailler au maintien indéfini de la société capitaliste telle qu'elle s'offre à nous actuellement.
Une telle conclusion aurait été entachée d'abord d'un élément antiscientifique. On ne peut pas plus fixer le genre humain à un point de sa croissance qu'on ne peut le faire rétrograder, et elle s'applique à l'espèce comme à l'individu la pensée de Lamartine :
Nous ne pourrons jamais sur l'océan des âges Jeter l'ancre un seul jour. 1
Elle avait à mes yeux un vice plus capital encore. Elle froissait mon esprit de fraternité, de justice, de vérité. Si la société collectiviste méritait toutes les attaques que j'avais accumulées contre elle, la société capitaliste actuelle ne perdait aucun de ses défauts. Sans doute il était permis de se demander- si entre deux maux elle ne représentait pas le moindre; mais il était impossible de se dissimuler qu'elle représentait un mal et il m'est souvent arrivé dans la discussion de dire à Jaurès : (( si la forme sociale que je poursuis de mes vœux est irréalisable, je préfère la vôtre à celle d'aujourd'hui. »
Ce n'est pas que ce sentiment fût permanent en moi. Mon esprit était flottant. Quand je doutais de la réalisation de mes idées, tantôt j'inclinais comme pis aller vers le collectivisme, tantôt vers le maintien de notre état social actuel.
Mais le maintien de l'état actuel exige la conservation des forces d'hypocrisie et de mensonge qui l'ont soutenu
I. Le premier de ces deux vers de Lamartine n'est pas tel que je l'ai écrit en m'en appropriant la pensée, mais bien :
Ne pourrons-nous jamais sur l'océan des âges... Si je ne lui ai pas conservé sa forme interrogative, c'est parce que la pensée qu'il exprime et que j'applique aux sociétés humaines est pour moi absolument positive.
jusqu'à ce jour. Un ordre social tel que le nôtre ne peut résister longtemps à la poussée de la liberté de penser et d'agir. Si donc il était démontré d'une part que cet état social fût le moindre mal pour l'humanité, que toute tentative d'amélioration dût aboutir à une aggravation fatale ; s'il était démontré d'autre part que les religions surannées, les dogmes absurdes, c'est-à-dire la déformation systématique des cerveaux, fussent le moyen unique d'empêcher le mal pire dont nous menacerait une évolution essentiellement pathologique, morbide, de l'humanité, la conséquence en serait qu'il faudrait faire campagne avec les cléricaux.
En un mot, plus je réfléchissais plus je voyais que la question était posée entre le cléricalisme et le socialisme.
Je ne me l'avouais pas volontiers. Je ne dirai pas que j'avais foi, mais je voulais avoir foi dans le parti radical. J'aurais voulu voir ce parti se constituer fortement, adopter résolument un principe recteur, celui de la résistance aux monopoles que j'avais formulé sous le nom de socialisme libéral. J'aurais voulu le voir attirer à lui, par la tolérance religieuse, pour démanteler l'armée cléricale et pour empêcher les recrues qui en viendraient d'aller au collectivisme, la fraction populaire, démocratique de l'armée réactionnaire. Je voulais, en un mot, ou enrayer le collectivisme et préparer l'affranchissement universel sous la forme de la propriété bourgeoise, en faisant de tous des bourgeois; ou tout au moins, si ce résultat était impossible à atteindre, atténuer par cette tentative même les dangers inhérents à l'avènement du collectivisme, en donnant à ce dernier le temps de se préparer, de s'adapter aux hommes, de devenir inoffensif.
11 fallait pour cela un parti radical sérieux, sincère, solidement constitué, un parti fondé sur des doctrines fixes et non comme aujourd'hui sur des appétits de pouvoir.
M'efforcer, en dehors de la politique proprement dite pour laquelle le boulangisme m'avait disqualifié, de créer ce grand parti sur le terrain économique, c'était une œuvre digne d'occuper mes dernières années. Serais-je parvenu à l'accomplir si l'on ne m'eût pas misérablement arraché de mon siège? Je ne le crois pas. Si un grand parti ne se constitue pas c'est que décidément le mouvement social se fait dans un autre sens, c'est que les groupes qu'on se proposait de relever sont destinés à périr.
Il était déjà trop tard.
L'envahissement clérical avait déjà pris trop de développements. Le parti clérical que d'aucuns parmi nous avaient cru négligeable avait gagné un terrain extraordinaire.
Nous disions : les cléricaux sous l'ancien régime possédaient tout : ils avaient le monopole de l'instruction; le bras séculier faisait exécuter les lois de l'Eglise: les adversaires de l'Eglise ne possédaient aucune liberté, et la révolution s'est faite. Comment craindrions-nous ce parti des ténèbres alors que nous avons aujourd'hui toutes les libertés pour instruire et pour éclairer le pays?
Si juste qu'il fût en apparence, ce raisonnement était faux dans la réalité. Le trouble social du moment, les déceptions produites dans les classes populaires par l'œuvre de la république, la diminution de foi républicaine qui en est résultée, ont donné aux cléricaux un levier insoupçonné de nous dont ils ont profité largement, et nous nous sommes trouvés pris un matin dans un réseau des plus redoutables. L'antisémitisme naissant s'efforçait de pénétrer le peuple, de pénétrer les rangs socialistes eux-mêmes, et le parti radical n'était plus assez en contact avec l'âme populaire pour mener à bien l'œuvre que je voulais lui confier. Loin de , se constituer en parti revivifié, il n'a fait que s'effriter et se dissoudre.
Est-ce parce que le principe sur lequel je voulais l'ap-
puyer était erroné et parce que c'est le propre des doctrines fausses de ne pas trouver d'organes par lesquels elles puissent être appliquées?
Est-ce, au contraire, parce que les hommes ont manqué à la doctrine?
Peu importe! Il est oiseux de le rechercher. C'est de la métaphysique pure. C'est sans intérêt scientifique si ce sont les hommes qui manquent à la doctrine ou si c'est la doctrine qui est impuissante à grouper les hommes. Dès l'instant où le groupement ne se fait pas autour d'une doctrine déterminée, cette doctrine est par cela même condamnée et l'on n'a plus à en tenir compte.