UTOPIE
Dans les sciences, pour éviter l'empirisme, pour classer les faits connus, pour guider les recherches à travers le dédale des faits à découvrir, on est obligé de créer des hypothèses vérifiables ou non, mais en tous cas véritables fils d'Ariane, qui rendent moins aride l'étude delà nature, en augmentent l'attrait et diminuent l'effort du chercheur.
En sociologie les hypothèses sont également nécessaires. Elles y prennent le nom d'utopie. C'est Auguste Comte, l'esprit le plus positif de ce siècle, le plus hostile aux spér culations métaphysiques, qui en a proclamé l'importance.
Nous n'enlèverons donc rien au caractère scientifique de ce travail en faisant suivre de considérations utopiques l'étude consciencieuse des faits sociaux à laquelle nous venons de nous livrer.
Il est résulté pour nous de cette étude que le collectivisme semble devoir être l'aboutissant immédiat de l'évolution économique à laquelle nous assistons. Mais ce collectivisme compris comme le comprennent les disciples
de Marx, ce collectivisme qui associe le communisme dans la production à l'individualisme dans la consommation, ne saurait être considéré comme le terme du développement social.
Nous ne voudrions pas affirmer le progrès indéfini de l'espèce humaine. D'autres espèces animales ont progressé avant l'homme, puis ont fini par se figer dans l'instinct. Certes! il faut tenir compte de la distance immense qui sépare de l'homme l'animal le plus élevé. Mais même en faisant état de cette différence, on peut admettre que dans des siècles, l'humanité, arrivée au maximum de progrès compatible avec sa nature, ralentisse sa marche. On peut la supposer arrêtée et attendant dans le repos et dans la joie du bonheur réalisé, soit la transformation de l'espèce en une espèce supérieure, soit peut-être la mort de la planète, le refroidissement final. Cette conception est d'autant plus acceptable que des sociétés humaines nous apparaissent comme s'étant définitivement arrêtées, après avoir atteint un état de civilisation qu'elles ont été incapables de franchir; telle la Chine.
Mais que l'humanité soit ou non appelée à ralentir un jour sa marche, puis à s'arrêter tout à fait, un point nous paraît certain, c'est que le collectivisme de demain ne marquera pas son point d'arrêt.
Cette phase bâtarde ne sera plus l'individualisme : les moyens de production seront mis en commun. Elle ne sera pas non plus le communisme : la consommation y demeurera individuelle et libre. La propriété privée y sera tolérée à l'unique condition de ne se transformer jamais en capital productif au profit des particuliers. La loi de l'offre et de la demande y fixera la valeur du travail, c'est-à-dire indirectement celle des objets fabriqués. Les professions libérales y seront régies par l'individualisme pur. Enfin il subsistera une monnaie, les bons de travail. Celle-ci, il est vrai, recevra un nom différent de la nôtre; mais ce
n'en sera pas moins une monnaie réelle, puisqu'elle possédera une puissance d'achat, puisqu'(m ne pourra s'en passer pour acquérir les valeurs d'usage, puisqu'on sera libre de la donner ou de la recevoir.
Malgré ces similitudes entre le capitalisme actuel et la société collectiviste, celle-ci pourra présenter sur celui-là les avantages les plus sérieux.
Aujourd'hui les découvertes scientifiques engendrent une antinomie. La machine seule peut affranchir l'homme de l'esclavage de la matière et elle ne sert qu'à l'opprimer. La machine devrait, à chaque perfectionnement, diminuer le travail de l'ouvrier sans amoindrir son salaire, permettre au travailleur d'accroître ses loisirs, favoriser son développement intellectuel ; et, au contraire, elle n'aboutit qu'à le précipiter plus profondément dans la géhenne, qu'à le rendre plus étroitement esclave du capital, qu'à l'appauvrir, en attendant la ruine du capitaliste luimême. Le collectivisme n'aurait-il d'autre effet que de résoudre cette antinomie, que de rendre à la machine le rôle libérateur que la nature lui a assigné, cela suffirait à le faire bénir des hommes comme réalisant le plus grand progrès qui ait été réalisé jusqu'ici.
Mais quelle que soit l'étendue de cette conquête, la société collectiviste ne vivra pas d'une vie nettement distincte de celle qui l'aura précédée et de celle qui sera appelée à la suivre. Il est par conséquent impossible de la considérer comme le point terminus de l'humanité. Ce ssra une espèce de mélange de la société capitaliste et de l'utopie communiste, mélange dont fatalement devra se dégager un jour quelque chose de plus net, de plus précis, de plus autonome dans son principe.
Que sera ce quelque chose ? La question dépasse certainement nos facultés d'investigation, et notre imagination EiLi peut aujourd'hui que broder sur ce sujet des solutions chimériques. Mais pour éloignées de la vérité scientifique
qu'elles soient, pour utopique qu'en soit le caractère, elles sont certes loin de se trouver dénuées d'intérêt.
Si l'on veut aborder de tels problèmes il n'y a que l'analogie qui puisse servir de guide, et c'est aux phénomènes physiologiques seuls que l'on peut utilement comparer les phénomènes sociaux.
Prenons donc un phénomène physiologique qui puisse nous servir de terme de comparaison, et, puisque nous en sommes arrivés à considérer le collectivisme comme une forme bâtarde, examinons ce que la nature nous offre dans l'hybridation des espèces.
Lorsqu'on unit certaines espèces animales voisines telles que le lapin et le lièvre, si les produits sont féconds, ce qui est le cas pour les léporides, on observe dans la reproduction des métis un phénomène fort singulier. Les caractères de l'être hybride ne se fixent pas, ne constituent pas une espèce. Ils se séparent de nouveau à chaque génération, et à un moment donné on est tout étonné en voyant que le léporide a disparu et que l'on se retrouve en face de lièvres ou de lapins. Le plus puissant des deux éléments a étouffé l'autre, et l'on retombe sur des produits identiques à ceux que l'on aurait obtenus si le croisement primitif n'avait pas eu lieu. Le même phénomène s'observe chez l'homme dans le croisement des mulâtres.
Les naturalistes qui se sont occupés du transformisme ont attaché une importance considérable à des formes intermédiaires, dépourvues de stabilité comme celle des léporides, et dont l'action rapide et transitoire s'est bornée à faciliter le passage d'une forme fixe, c'est-à-dire d'une espèce, à une autre forme fixe, c'est-à-dire à une autre espèce. Ils ont même trouvé dans le caractère éphémère, précaire, de ces formes transitoires trop fugaces pour que la planète en ait conservé les restes, une explication des nombreuses lacunes qui nous empêchent de suivre, échelon par échelon, le développement des êtres.
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Ce qui est vrai des espèces paraît applicable aux formes sociales, et tout semble indiquer que le collectivisme plus ou moins étendu qui se prépare sera une époque transitoire analogue aux espèces de même ordre dont se sont occupés les naturalistes. Charles Fourier. dans son admirable roman social, a prévu une époque intermédiaire à laquelle il donne le nom de garantisme, et qui doit, penset-il, servir de pont entre la civilisation contemporaine et l'harmonie universelle qu'il nous prédit. Le collectivisme marxiste me semble tenir beaucoup plus, pour rester dans les termes de la langue phalanstérienne, du garantisme que de l'harmonie. Mais cette forme de transition, encore à implanter parmi les hommes, se trouve assez éloignée de nous pour que ses rouages secondaires ne puissent pas même nous être connus par approximation. Il nous est dès lors tout à fait impossible, à moins d'entrer dans le domaine de la fantasmagorie, d'en prédire l'évolution. En face d'un couple de mulâtres, nous ne pourrions pas prévoir si, après cinq ou six générations, on aurait en face de soi des blancs ou des nègres. — Nous ne pouvons pas prévoir davantage en quoi se résoudra le collectivisme prochain.
S'orientera-t-il vers un retour à l'individualisme? ou aiguillera-t-il vers un communisme complet? Les deux sont possibles et nous n'avons aucun élément d'investigation qui nous permette de résoudre ce problème.
L'individualisme pourrait n'être pas incompatible, une fois certaine étape franchie, avec le respect de principes nécessaires, et il pourrait cependant être impuissant à se réformer de lui-même. Il en serait de lui, dans ce cas, comme de la république actuelle incapable de reviser sa constitution, mais admirablement capable de vivre après
une revision opérée dans une période d'intérim révolutionnaire.
11 semble difficile que la société bourgeoise franchisse le pas de la suppression des débouchés extérieurs et des machines automatiques; mais rien n'indique que ce pas franchi, les heures de travail ramenées au niveau que fixeraient les conditions économiques du monde, la société ne puisse revenir, avec des modifications sans doute, mais d'ordre secondaire, au principe de la propriété individualisée.
Il est possible aussi que le collectivisme de l'école allemande une fois triomphant s'écarte chaque jour davantage de la société capitaliste et individuelle pour se rapprocher sans cesse d'un communisme complet. Nous ne pouvons rien prévoir de cela scientifiquement, mais il ne nous est pas interdit de nous lancer dans le domaine de l'hypothèse, de l'utopie réconfortante.
C'est le plus ou moins d'abondance de la production et de la population qui décidera de la solution.
Nous l'avons déjà dit, ceux-là commettent une erreur grave qui attribuent au prélèvement du Capital la gêne imposée aux classes laborieuses, qui croient à la possibilité d'obtenir la richesse commune par une meilleure répartition.
La mauvaise répartition n'est pour rien, ou entre pour très peu de chose, dans le sort misérable de la plus grande portion du genre humain.
Cette misère était bien plus grande lorsque l'homme sauvage vivait de pêche ou de chasse, et jusque dans les temps encore rapprochés de nous où l'absence des moyens de transport et l'imperfection de l'outillage s'opposaient à l'essor de la production. A mesure que l'homme a
vaincu la nature : qu'il a rapproché les distances, facilité les transports, inventé des machines; qu'il a ainsi décuplé le résultat de l'effort, les moyens de consommation se sont accrus pour lui. Mais ils ne se sont pas accrus encore assez pour assurer à chaque individu l'entière satisfaction de ses besoins. Le problème qui se pose n'est donc point un problème de répartition — très secondaire celui-là. — C'est un problème de production.
Seulement, l'inégalité de distribution a créé une illusion d'optique qui domine les critiques révolutionnaires. Quelques rares individus se sont élevés à un niveau qui leur a permis, contrairement à ce qui est resté le lot des masses, de satisfaire tous leurs besoins et au delà. Cette opposition entre les riches et les pauvres a eu pour effet d'égarer les esprits. Beaucoup de penseurs ont commis l'erreur de ceux qui combattent les gros traitements ou prennent la défense des impôts somptuaires. Ils ont cru que si l'on ramenait les riches à la consommation moyenne, la richesse de tous s'en trouverait accrue. Us n'ont pas vu que ce serait là une goutte d'eau dans la mer, goutte impuissante à relever d'une manière appréciable le niveau de l'océan.
Supprimez les traitements des généraux et des officiers de tous grades et distribuez entre tous les soldats l'économie ainsi réalisée, vous aurez satisfait la passion égalitaire peut-être, mais vous n'aurez pas amélioré dans une proportion sensible l'ordinaire du soldat.
Supprimez le traitement du ministre du commerce, du sous-secrétaire d'Etat aux postes, des directeurs départementaux, et distribuez les sommes économisées aux facteurs, aux employés de bureau^ vous aurez fait disparaître l'envie qu'excitent les traitements élevés, mais les traitements inférieurs ne s'en trouveront pas sensiblement exhaussés. — La raison en est simple : les hommes voués à la consommation minima sont légion ; ceux au contraire
à qui est échue la consommation somptuaire ne représentent que quelques points perdus dans l'espace. Ils sont beaucoup trop clairsemés pour pouvoir inlîuer en rien sur les phénomènes économiques réalisés dans le milieu qui les entoure.
La question n'est donc pas, nous le répétons, une question de répartition. Le prélèvement capitaliste, en en déduisant bien entendu les réserves et les amortissements toujours indispensables, est relativement trop faible pour influencer sérieusement les salaires. Si la société bourgeoise doit céder le pas à une société collectiviste, ce n'est pas parce que la consommation bourgeoise est excessive. C'est parce que la société capitaliste paraît être incapable de résoudre Tantinomie des machines signalée par nous au précédent chapitre.
C'est encore parce que cette société, attaquée par la révolution, est forcée pour sa défense, pour sa conservation, et aussi pour s'assurer les débouchés nouveaux indispensables à son existence, d'entretenir des armées, de consacrer des sommes énormes à des dépenses militaires, sommes improductives et nuisibles même, qui viennent, bien plus que la consommation boui'geoise, gaspiller les ressources produites par le travail.
Ce n'est pas la mauvaise répartition qui engendre la gène matérielle du plus grand nombre. C'est la faiblesse de la production. La mauvaise répartition est un effet. Là où les aliments sont insuffisants, c'est une loi naturelle que les êtres se disputent leur possession. Un vieux proverbe ne dit-il pas que lorsque le foin manque à l'écurie, les chevaux se battent)
Il en va tout autrement lorsque les objets de consommation suffisent à la satisfaction de tous les besoins.
Dès qu'on se trouve en présence d'un élément assez abondant pour que chacun puisse s'en attribuer, sans en priver les autres, toute la quantité qu'il en désire, aucune
compétition, aucune contestation ne se produit plus. Chacun boit la quantité d'eau qu'il veut sur le bord de la rivière, et nul de nous ne s'avise de rechercher si la capacité thoracique de son voisin est plus forte ou plus faible que la sienne; nous ne nous mesurons pas l'air que nous respirons.
Supposons une minute que la science accomplisse encore un de ses prodiges, qu'elle jette à foison parmi nous tous les produits que nous consommons. Supposons aussi dans le machinisme un développement tel que le travail, réduit à une simple surveillance facile et de courte durée, deviennecomme le voulait Charles Fourier chose attrayante de chose pénible qu'il est aujourd'hui. Faisons, en un mot, l'hypothèse d'objets de consommation ainsi produits sans peine et aussi abondants que l'eau à la rivière et que l'air en tous lieux. L'admirable rêve anarchique se trouverait réalisé,... surtout si la population atteignait par le fait des lois naturelles un étiage à peu près fixe, si elle cessait en s'accroissant à jets continus de détruire continuellement l'équilibre.
Certes! on me dira que je fais ici du roman. Je n'en disconviens pas. Mais le roman est permis pourvu qu^on ne le donne pas comme une vérité démontrée et scientifiquement acquise. Ce roman-là vaut, bien d'ailleurs les chimères paradisiaques décevantes dont on nourrit le cerveau de nos jeunes générations. Elles les abêtissent et les transforment en une proie facile pour le despotisme. Notre roman à nous pénètre les cœurs de l'amour de la justice et de la liberté.
Je sais bien que nous sommes loin de la réalisation de ces beaux rêves, et récemment je faisais part à Elysée Reclus de mes doutes sur la possibilité d'établir le communisme autrement que comme machine gouvernementale puissamment organisée. Le grand géographe m'a répondu :
(( Et maintenant peut-on « concevoir le communisme autrement que comme une machine gouvernementale puissamment organisée > )) Toute la question est là. « Sinon non ! A aucun prix nous ne pouvons consentir à renoncer notre propre personne. Le collectivisme des incas, tel que voudraient l'imiter quelques pontifes de ma connaissance, est de toutes les solutions la plus mauvaise. Mieux vaut l'anarchie dans son sens bourgeois le plus exécrable.
)) Je vise donc le communisme libertaire, consenti de la part de tous les intéressés. Ou bien cet idéal est impossible à réaliser, comme vous le craignez, et dans ce cas il ne me reste qu'à vivre cette chimère pour moi seul, à créer en moi un vouloir permanent de justice et de bonté : ceci est déjà une solution, bien supérieure à celle des gens qui se laissent vivre sans pensée ou qui pensent à mal pour l'ambition, l'avarice ou la haine.
)) Ou bien cet idéal n'est pas impossible à réaliser et nous pouvons agir en conséquence, travailler à son accomplissement. Et c'est ici qu'interviennent les éléments indispensables à toute connaissance, l'observation, l'expérimentation. Oui, j'ai constamment observé autour de moi et je vois se développer en des proportions de plus en plus considérables un mouvement d'association libre et spontanée pour toutes les œuvres collectives de la vie. Je suis rattaché sans aucun lien de vassalité ou de maîtrise, à nombre de sociétés pareilles qui se substituent graduellement, par la pulsation naturelle de leur activité, à tout ce mécanisme faux et compliqué des lois, à tous ces agissements illogiques des politiciens incohérents. Tout ce qui se fait de grand s'accomplit ainsi en toute liberté, soit par des chercheurs, isolés en apparence, mais réellement en communion avec tous ceux qui pensent, morts ou vivants, soit par des associés libres mettant leur savoir et leur vouloir en commun.
)) Sans doute, si je vois très clairamsntla transformation graduelle de la société dans le sens anarchiste, à la fois communautaire et libertaire, je n'ai pas encore vu de groupe distinct ayant complètement réalisé notre idéal entier, j'ai vu des réussites partielles qui m'ont grandement étonné et réjoui. Mais je n'ai pas vu de succès triomphants. Et comment en serait-il autrement avec toutes les survivances d'éducation, de routine, de vices invétérés qui sont attachées à nous comme des tuniques goudronnées ? Notre éducation fut mauvaise. Elle plaçait la morale en dehors de nous, en Dieu, dans les catéchismes, dans les lois, dans la volonté des prêtres ou le caprice des fonctionnaires. A nous de donner aux générations qui viennent une éducation meilleure, en plaçant en chacun des hommes la loi intérieure, le mobile des actions ».
Oui! mon ancien compagnon de lutte, oui, mon vieux Reclus ! travaillons à une éducation meilleure et travaillons surtout au développement de la science. C'est elle qui rendra le collectivisme nécessaire demain, et c'est encore elle qui dans des siècles rendra peut-être l'anarchie possible. Que faut-il pour cela? que la production s'élève, que la population se limite, et qu'ainsi le rêve du travail attrayant et de la prise au tas passe du champ des chimères au champ de la réalité.
Est-ce qu'une telle solution peut être théoriquement entrevue }
Je pourrais, puisque je me trouve dans le domaine de l'utopie moralisatrice et féconde, ne pas m'en préoccuper outre mesure. Je m'en préoccupe cependant, car une utopie perdrait tous ses avantages qui ne reposerait sur rien, qui ne s'appuierait sur aucune donnée positive.
Mais l'équilibre de la population peut se produire par
le simple jeu des lois naturelles opérant au sein d'une société saine et heureuse, et la science m'a révélé en un siècle assez de merveilles pour que je n'aie pas le droit de mettre des bornes à sa puissance.
Ceux qui ont assisté aux leçons inspirées de ce maître que fut Georges Ville, de cette énergie scientifique et de cette passion qui se manifestait jusque sur le lit de mort du savant, sont demeurés émerveillés du champ que ce grand homme ouvrait à l'activité humaine et à la production agricole illimitée. 11 faut l'avoir entendu parler de l'utilisation chaque jour plus grande, grâce aux irrigations et à l'emploi des engrais chimiques, de la- force gratuite que nous verse le soleil et dont actuellement nous ne savons pas encore profiter! L'œil, l'oreille, demeurent fascinés par les richesses formidables qu'il prophétisait dans son champ d'expériences de Vincennes; et ces prophéties n'avaient rien de métaphysique, rien de religieux. Elles procédaient de la doctrine scientifique la plus pure, la plus scrupuleuse.
Et comme pendant aux espérances prodigieuses que faisait miroiter ce génie de l'agriculture devant les yeux éblouis de ses élèves ne peut-on placer l'hypothèse de Berthelot? Prévoyant l'extension illimitée de la synthèse organique à laquelle il a si puissamment contribué, Berthelot n'en est-il pas arrivé jusqu'à dénier le caractère de l'impossibilité à la production artificielle du sucre, des graisses, des matières amylacées, de l'albumine, des substances alimentaires en un mot?
Si des Georges Ville et des Berthelot se lancent dans de telles évaluations et dans de telles utopies, comment pourrait-on nous accuser de nous nourrir de chimères quand nous parlons de production illimitée? La production illimitée n'appartient évidemment pas à l'ordre des impossibilités logiques comme le mouvement perpétuel. 11 nous est permis de la prévoir tout comme il nous est permis de
prévoir une limitation normale, un équilibre naturel de la population. Le communisme complet qui réaliserait enfin la paix et la liberté parmi les hommes passe au nombre des rêves qu'il est loisible à des savants de faire, et nous sommes dès aujourd'hui en droit, tout en travaillant à cette phase intérimaire peut-être prochaine des sociétés qui s'appelle le collectivisme, d'adopter pour phare lointain, pour étoile polaire, pour religion scientifique moderne : « l'anarchie. ))
L'anarchie! Le mot est lâché. Pourquoi pas? Certes! cette grande et pure doctrine a eu des adeptes misérables qui l'ont dépréciée aux yeux du monde par des actions criminelles. Mais si le millénium anarchique doit jamais devenir une réalité, ce n'est pas la propagande par le fait, ce ne sont pas les bombes bêtement et odieusement lancées dans des lieux publics qui en empêcheront la réalisation. Il ne pourra être que le résultat d'une double évolution économique et scientifique, et sur une évolution de cet ordre rien ne peut influer : les fautes et les crimes sont aussi impuissants à la retarder, que le sont les meilleures volontés à en devancer l'heure.
Ces crimes ont eu cependant un effet funeste. Ils ont tamisé cette pure lumière à travers une couche de sang qui la voile et qui la rend odieuse aux yeux de l'humanité.
Moi-même j'ai subi cette influence. Indigné par les actes abominables, et plus encore peut-être par l'imbécillité, de sectaires qui sapent leur idéal en croyant travailler à son expansion, je me suis associé aux mesures de répression prises contre eux. Après l'attentat du restaurant Véry j'ai voté l'extension de la peine de mort aux crimes
anarchistcs perpétrés dans le but de supprimer des vies humaines, même dans le cas où ils auraient manqué leur effet. J'ai plus tard refusé de joindre ma signature à celle des députés qui ont imploré du président de la république la grâce de Vaillant. Je suis ennemi de la peine de mort. Mais aussi longtemps qu'on la laissait subsister dans nos codes, aucun crime ne me paraissait la mieux mériter que ces meurtres collectifs frappant au hasard, sans même opérer de distinction entre riches et pauvres, amis et adversaires.
Après ce que j'ai vu depuis cette époque, j'ai profondément regretté de m'être associé à de tels actes de répression.
Ce n'est pas qu'aujourd'hui plus qu'alors j'approuve la propagande par le fait; mais je fais la part de l'intention dans le crime.
L'anarchiste qui jette une bombe au parlement ou au café Terminus, celui qui frappe l'impératrice d'Autriche ou le président de la République Carnot est un fou dangereux; ce n'est pas un criminel vulgaire frappant son semblable sous l'impulsion d'un mobile de lucre bas et vil. Vaillant, Caserio, Henri, Lucheni, Etievant n'ont rien d'uh Troppmann ou d'un Pranzini. Ce sont des hallucinés; leurs actes n'ont d'autre résultat que de river plus solidement les chaînes sociales... Libertaires, ils frappent la liberté. Mais ils ne s'en doutent pas et ils croient travailler à l'affranchissement de leurs semblables.
Les premiers chrétiens qui démolissaient les temples, qui brisaient les statues des dieux, qui jetaient dans les flammes, après les avoir baptisés, des enfants arrachés à leurs parents, pour les empêcher de retomber dans le paganisme ou, plus tard, dans l'hérésie, commettaient des monstruosités criminelles analogues. Les siècles les ont absous à cause des intentions qui guidaient leurs bras. Ces iconoclastes sont devenus des saints, et une telle con-
sidcration doit suffire à nous rendre indulgents pour les propagandistes du fait.
Et puis, ne faut -il pas songer aussi à l'égalité dans la répression des crimes? C'était un sentiment égalitaire qui m'avait dirigé lorsque je refusais de demander la grâce de Vaillant ou que je m'associais à l'aggravation du code pénal. Puisqu'on en guillotine d'autres qui n'ont pas fait pire, me disais-je, pourquoi donc épargnerait-on ceux-là?
J'avais tort et j'en demande humblement pardon à mes concitoyens. Qu'ont fait ou tenté de faire Henri, Vaillant, Caserio, Etievant, Lucheni? Ils ont tué ou essayé de tuer. Certes I c'est un crime effroyable, car le respect de la vie est la condition primordiale de tout progrès.
Mais après tout, lorsqu'on tranche une existence humaine, on ne fait que devancer une heure fatale. Tous ici-bas nous sommes des condamnés à mort avec sursis. Dix ans, quinze ans, vingt ans après le crime, il sera bien indifférent pour nous d'avoir perdu la vie dans un attentat ou d'y avoir échappé : l'attentat n'eût-il pas eu lieu, nous serions morts quand même.
Mais si nous sommes tous des condamnés à mort avec sursis, nous ne sommes pas tous des condamnés au bagne.
Tous, nous sommes appelés à perdre un jour la vie ; mais tous heureusement, nous ne sommes pas appelés à perdre l'honneur et la liberté. On peut donc, à la rigueur, se montrer indulgent à l'assassin qui supprime un de ses semblables d'un coup de poignard ou de pistolet; mais on doit se montrer impitoyable pour les scélérats qui, sans aucun mobile élevé, sous l'empire, au contraire, de sentiments vils, lâches et bas, et par des moyens infâmes tels que mensonges, faux témoignages et faux écrits, essaient de déshonorer un homme, le privent de sa liberté, s'efforcent de le faire mourir dans les lentes tortures, dans
la lente agonie du bagne, et \oucnt sa famille entière à la honte et à Tinfamie.
C'est pour ceux-là, c'est pour ces criminels, pour ces misérables sans exxuse, et non pour de malheureux anarchistes qui croient préparer le paradis terrestre par le meurtre, qu'il faudrait réserver l'échafaud, et plus que l'échafaud même si la civilisation ne s'y opposait pas.
Or, depuis deux ans nous assistons au spectacle de magistrats, de généraux, adulés, rentes, choyés, employant leur intelligence et leur activité, non à la défense de la patrie et des garanties sociales dont ils ont la garde, mais à la violation des principes sur lesquels la société repose, au sacrifice d'un innocent, à l'exaltation d'un coupable. Nous avons vu des ministres assassiner un honnête homme au coin d'un conseil de guerre, des généraux, des colonels, des commandants, des officiers de tous grades, mettre en œuvre les procédés les plus odieux, les plus bas, les plus ignobles, pour sauver un criminel afin de perpétuer le supplice d'un innocent. Nous avons vu des hommes politiques comme Méline, comme Millevoye, comme Arthur Meyer, comme Drumond, comme Rochefort, et des prêtres comme le père Didon, maintenir de gaieté de cœur cet innocent dans les supplices pour amener le triomphe d'un parti. Nous avons vu enfin l'opinion publique égarée par ces panaches, par ces soutanes, par ces simarres, acclamer le crime et vociférer des cris de mort contre les défenseurs de la justice et de la vérité.
En comparaison de ceux qui ont commis cette monstruosité morale; en comparaison de ceux qui, non contents de l'avoir commise, se sont efforcés de corrompre l'esprit public, et ont travaillé à la suppression de tous les nobles instincts, de toutes les grandes traditions qui étaient l'orgueil de la France, et qui sont le patrimoine de l'humanité; en comparaison de tels hommes, de tels actes, que
pèse donc, je le demande, le crime d'une bombe jetée dans un café ou dans un parlement?
Mis en parallèle avec les misérables qui ont commis tous ces crimes que sont Etievant, Caserio, Henri l'anarchiste, Vaillant, Lucheni, Ravachol lui-même? presque des saints.
Et puisqu'on ne poursuit pas les faussaires et les traîtres, qui ont commis sciemment l'acte de scélératesse le plus grand, le forfait le plus monstrueux que puisse imaginer l'intelligence humaine; puisque, si même la justice suivait son cours, l'échafaud, de par la loi, ne leur serait pas applicable, je ne puis me consoler d'avoir consenti à ce qu'on l'appliquât aux anarchistes. C'étaient des fous qu'il fallait mettre dans l'impossibilité de nuire; mais au moins, leurs intentions étaient pures ; et matériellement même, leur crime était cent fois moindre que ceux qui s'étalent impunément et impudemment sous nos yeux.
La propagande par le fait, d'ailleurs, semble avoir dit son dernier mot. Les anarchistes paraissent avoir enfin compris que ce n'est pas par le meurtre, mais bien plutôt par la défense du juste et du vrai, qu'on propage, qu'on fonde une doctrine. On peut, par conséquent aujourd'hui, je pense, sans heurter la conscience publique, adopter l'anarchie pour utopie rectrice.
Travaillons donc sans relâche à amener plus de justice parmi les hommes, et espérons que, la science aidant, la production s'élargissant, un jour viendra où la fraternité universelle pourra s'établir dans le bonheur universel.
Si ce rêve est chimérique, si la planète et l'humanité doivent périr avant sa réalisation, du moins nous aura-t-il donné la douce illusion de l'espérance et nous aura-t-il permis de répéter avec le poète :
Messieurs, lorsqu'en vain notre sphère Du bonheur cherche le chemin.
Honneur au fou qui fera faire Un rêve heureux au genre humain!