EPILOGUE
Lorsque j'écris un livre, je ne lis jamais aucun ouvrage traitant du même sujet avant d'avoir fixé ma propre pensée. J'évite ainsi de me laisser influencer par les idées des autres et mon travail gagne en originalité.
Mais quand mes idées sont fixées, je lis les ouvrages récents relatifs à la même matière, et, s'il y a lieu, j'apporte à mon œuvre les modifications que cette lecture sollicite. ' Obéissant à ces habitudes, j'ai écrit le livre qu'on vient de lire et après l'avoir terminé, j'ai pris connaissance de l'ouvrage de M. Faguet (( Questions politiques » renfermant une intéressante étude sur le socialisme en iSgg, et de l'ouvrage de M. le baron Garofalo « la Superstition socialiste. »
Cette double lecture m'a amené à ajouter ce dernier chapitre à mon livre, cette post-face comme aurait dit Charles Fourier.
L'étude de M. Faguet ressemble un peu à ce qu'auraient été autrefois les résumés des présidents de cours d'assises s'ils avaient été impartiaux, s'ils avaient véritablement reproduit sans parti pris les moyens de l'accusation et ceux de la défense.
L'éminent professeur y développe les arguments invoqués par les socialistes et ceux qu'on invoque contre eux. J'ajoute que, contrairement à ce que l'on voit d'or-
dinaire, et bien qu'il soit personnellement hostile au collectivisme, il expose l'argumentation de ses adversaires sans l'atténuer en rien, en lui conservant autant de force et de netteté que si c'était la sienne propre.
Je trouve même qu'il passe peut-être les bornes dans cette voie lorsqu'il s'acharne, quoiqu'elle soit inexacte à ses yeux, à défendre la loi d'airain en prétendant « qu'entre être inexact et être faux il y a une grande différence, et )) que, « si la loi d'airain est inexacte, c'est-à-dire ne rend pas compte de tout, il faut bien se garder de la déclarer fausse, c'est-à-dire ne rendant compte de rien et négligeable. ))
J'avais cru d'abord, en parcourant ces lignes, que M. Faguet partageait ma manière de voir, qu'il trouvait la loi d'airain vraie dans des limites restreintes du temps et de l'espace; en d'autres termes qu'il attribuait au minimum de consommation actuel, basé sur les habitudes du jour et non sur ce qui est indispensable à l'homme pour vivre, une action incontestable sur la fixation des salaires.
Je m'étais trompé. C'est la loi d'airain dans toute sa rigueur que défend M. Faguet. Il se borne à montrer les causes étrangères à son principe qui l'empêchent de produire tous ses effets et il résume son opinion en ces quelques propositions :
(( Elle serait vraie exactement : i° si la population ouvrière était partout dense; 2° si les ouvriers d'élite n'existaient pas et qu'il n'y eût que des manoeuvres; 3°si l'instinct solidaire n'existait pas et que les ouvriers surpayés ne défendissent pas les ouvriers juste-payés; 4" si tous les ouvriers s'habituaient à vivre strictement chichement, à la chinoise ».
En un mot : Elle serait vraie si la société renfermait les conditions qui en détermineraient l'existence, en d'autres termes, si elle était vraie.
C'est un raisonnement, que M. Faguct me permette de le lui dire sans que cela porte atteinte à Testime que m'inspire son talent, quelque peu puéril.
Il ressemble à celui que ferait un savant placé devant un problème de mécanique et qui, analysant le mouvement d'un mobile soumis à plusieurs forces et obéissant à la résultante de ces forces, dirait : « telle est bien la direction que suit ce mobile, mais il en suivrait une autre si toutes les composantes moins une disparaissaient, s'il n'était plus soumis qu'à une force unique. ))
Eh ! sans doute ! mais les composantes ne disparaissent pas, et il en est de même pour le problème économique de la loi d'airain. Si les effets meurtriers de la concurrence restaient seuls et n'étaient compensés par rien la loi d'airain serait une réalité. Mais ils sont compensés par les causes qu'a formulées M. Faguet lui-même. Ils sont compensés surtout par la solidarité ouvrière qui devient chaque jour plus efficace, à mesure que le prolétariat concentré dans de grandes usines prend le sentiment de sa force, et à mesure aussi que les avantages acquis augmentent cette force en vue de nouveaux avantages à acquérir.
Quoi qu'il en soit, cette impartialité exagérée de M. Faguet ne donne que plus de poids à ses arguments contre le collectivisme, arguments qui me paraissent d'une réfutation d'autant plus difficile, que ce sont ceux-là mêmes que j'ai donnés neuf ans avant lui, en 1890, et que je trouve encore e.xcellents à l'heure actuelle.
Seulement, M. Faguet a commis la même erreur logique que j'avais commise. Il a raisonné comme si le collectivisme devait engendrer l'égalité absolue et, par cette égalité absolue, tuer tout progrès et toute liberté. Cela ne l'a pas empêché d'ailleurs — pas plus que cela ne m'en avait empêché il y a neuf ans — de montrer les failles qui s'opposeraient à ce qu'il engendrât toutes ses conséquences, et qui permettraient à l'inégalité, et par
cela même au progrès et à la liberté, de subsister et de se développer sous le régime collectiviste.
Montrer qu'un système ne peut pas engendrer toutes les conséquences qu'on en attend ; puis s'appuyer sur ces conséquences pour déclarer le système inapplicable comme si elles devaient se produire toutes, c'est une faute de raisonnement que je ne peux pas reprocher à l'auteur de « Questions politiques » puisque je l'ai commise. Mais j'ai le droit de la lui signaler, après l'avoir reconnue en ce qui me concerne.
M. Faguet oppose encore au socialisme une objection que je lui avais opposée avant lui et que M. Leroy-Beaulieu lui avait opposée avant moi. 11 ne peut être qu'à la condition d'être international. Et l'auteur de conclure que l'internationalisme, ou même si l'on restreint le problème les Etats-Unis d'Europe, étant loin de nous, le socialisme ne peut exister.
Je crois aussi que le socialisme doit avoir pour effet de transformer l'idée de patrie, de rendre la patrie plus grande, de l'étendre à toute une partie du monde. Etant donnés nos moyens actuels de communication, la France n'est pas plus vaste que n'était jadis la Bourgogne, et il n'est pas plus illogique de penser que le patriotisme européen puisse se substituer au patriotisme français ou allemand, qu'il ne l'était, il y a deux siècles, de penser que le patriotisme français pouvait remplacer le patriotisme provincial. Mais de ce qu'il y a une relation de connexité entre le socialisme et l'internationalisme, il n'en résulte nullement que celui-ci doive précéder celuilà, l'inverse peut être vrai.
Selon ma conviction profonde le socialisme doit résulter d'une évolution économique et non d'une révolution. Or, nos sociétés européennes et américaines ne présentant pas entre elles de différences sensibles, il est à présumer que la môme évolution s'accomplit chez les unes et chez les
autres à peu près en même temps. Le passage de la société capitaliste à la société collectiviste paraît devoir dès lors s'effectuer à peu près sim^ultanément sur tous les points.
Probablement même tout à fait simultanément parce que le passage final d'un état à l'autre s'accompagnera selon toute apparence d'une révolution.
Nous venons de dire que le socialisme serait le résultat d'une évolution et non d'une révolution, et nous disons maintenant que le passage final d'un état à un autre s'accompagnera d'une crise révolutionnaire. Ces deux vues ne sont point du tout inconciliables comme elles semblent l'être au premier abord.
Les révolutions brutales sont, en effet, impuissantes à détruire une société et à lui en substituer une autre quand celle-ci n'a pas encore évolué ses organes. Mais elles sont nécessaires, quand cette évolution est achevée, pour déblayer le terrain et le débarrasser de tous les débris qui l'encombrent. Elles sont aux sociétés ce que le fossoyeur est à l'homme. Le fossoyeur ne nous tue pas; il n'abrège pas notre vie; mais quand nous sommes morts il nous enterre. De même la révolution supprime les derniers vestiges d'une société quand cette société a fini de vivre.
Le fait a pu être observé en 1789. La Constituante n'a pas détruit la féodalité. Il y avait belle lurette que la féodalité était morte ; mais il restait à l'enterrer. Dans la nuit du 4 août l'Assemblée procéda aux obsèques.
Comme, d'ailleurs, à des degrés variés mais rapprochés, le reste de l'Europe était prêt, le mouvement s'est étendu comme une traînée de poudre, et lorsque la bourrasque a été passée on s'est aperçu que la forme nouvelle de société s'était établie partout.
Il en sera de même de la société actuelle quand le fruit sera mûr. Un coup de gaule secouera l'arbre sur un point quelconque du monde et la secousse se propagera immédiatement dans tous les peuples civilisés.
L'objection de M. Faguet est donc sans portée; elle se retourne même contre les principes que défend son auteur; elle démontre la fatalité du socialisme en démontrant qu'à lui seul est dévolue la charge d'effacer les frontières, de réaliser la grande patrie humaine, de supprimer la guerre parmi les hommes.
Au fond M. F'aguet est un désillusionné et un sceptique. Il propose des améliorations de détail qu'il sait être insuffisantes à rien transformer ; il ne croit que très médiocrement au progrès et il prêche une politique d'illusions. C'est ainsi qu'à propos de la participation aux bénéfices, il s'exprime comme il suit :
(( Il ne me paraît pas qu'il y ait ici aucun danger ; car le dividende n'est pas un sursalaire qui pèse sur le patron et fait péricliter son entreprise; c'est, sachons le dire franchement, une défalcation faite d'abord sur le salaire et rendue ensuite sous une autre forme. Il consiste à moins payer pour pouvoir ensuite donner un boni, et au fond il laisse les choses au même point. Mais il a une vertu d'encouragement et d'excitation extrêmement salutaire et bienfaisante . Il attache l'ouvrier à l'entreprise. Il éteint son impatience funeste parfois â changer de lieu... etc. ))
C'est bien là un effet d'illusion, de suggestion, ou je ne m'y connais pas. L'ouvrier par la participation redeviendra semblable aux anciens serfs attachés à la glèbe. Il fera partie de l'usine et ne se mettra plus en grève. J'ai proposé en 1892 la participation obligatoire dans les sociétés par actions. Je l'aurais repoussée comme la peste si j'avais pu supposer jamais qu'elle fût susceptible de produire de pareils effets.
M. Faguet n'envisage pas l'avenir sous des couleurs gaies, il l'envisage sous des couleurs plutôt sombres et il cherche des palliatifs à la souffrance humaine. Cela part d'un bon naturel.
(( L'homme, dit-il ^, continuera à chercher, à apprendre, à savoir et à travailler un peu plus qu'il ne peut et cela est aussi inévitable que fâcheux. »
S'il en est ainsi, mieux vaudrait conclure que la vie est un mal, conseiller à Thomme de ne pas se reproduire et abandonner la planète aux singes.
M. Faguet ne va pas jusque-là. Il redoute la stagnation de rhumanité. Il veut bien du progrès mais pas trop.
(( Il est de bon sens, )) dit-il, « que ce qu'il faudrait, c'est marcher un peu sans marcher trop vite; mais c'est cette allure qui n'est pas facile à régler -. »
En un mot M. Faguet appartient à l'école du pessimisme modéré. Je lui préfère M. le baron Garofalo. Au moins celui-ci apporte dans ses convictions le caractère radical que j'aime à trouver chez mes adversaires comme chez mes amis.
M. le baron Garofalo énumère naturellement toutes les objections au socialisme sur lesquelles nous n'avons pas à revenir, et il en est une sur laquelle il insiste. Il ne croit pas que le capital se concentre. Il croit, au contraire, qu'il se démocratise de plus en plus au moyen des sociétés par actions. Il estime en outre que le parti socialiste a un programme de réformes opposé à ses vues théoriques. Ce parti considère l'accumulation capitaliste comme la voie naturelle qui conduit au collectivisme, et, au lieu de la favoriser pour doubler plus vite le cap, il la combat de toutes façons, par l'appui qu'il donne aux grèves, par ses tendances à dénoncer tout accaparement, par ses propositions relatives à l'établissement de l'impôt progressif et à la journée de huit heures.
M. le baron Garofalo a incontestablement raison sur ce point. Je l'ai dit avant lui et je me suis longuement étendu