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RUSE DE GUERRE

Depuis 1871 jusqu'en 1890 la réaction cléricale et monarchiste avait subi défaites sur défaites.

Livrant bataille à visage découvert comme au 16 mai, ou sous le couvert [d'un général populaire comme Boulanger, elle avait été écrasée.

C'est alors que le pape Léon XIII imagina le ralliement à la forme républicaine, que le cardinal de Lavigerie fît jouer la Marseillaise, et qu'on chercha dans le camp des Jésuites à s'emparer par une ruse de guerre de la forteresse politique qui jusque-là avait résisté à tous les assauts.

Mais quel mot d'ordre adopter pour capter la confiance des masses ignorantes , et pour offrir un prétexte aux hommes politiques désireux de trahir leur parti?

Les Jésuites le trouvèrent dans l'exemple même des républicains.

Gambetta, qui brillait surtout par les paroles retentissantes, avait adopté la plateforme célèbre : « le cléricalisme c'est l'ennemi. » C'est avec ce drapeau que les républicains ont marché au combat pendant toute la pé-

riode de lutte qui a abouti à la consolidation de la troisième République; et il faut reconnaître que cette arme a été puissante jusqu'au jour où elle s'est émoussée.

Elle aurait pu nous donner un triomphe plus complet si, au cours de la période d'enthousiasme, on avait abattu le monstre au lieu de le menacer sans le frapper, si on avait séparé les églises de l'Etat, si surtout on avait réalisé des réformes suffisantes pour se concilier l'affection du peuple d'une manière définitive et pour l'empêcher ainsi de revenir par défaillance à ses anciennes amours.

Mais on s'est borné à des taquineries mesquines sans effet; on a inquiété les consciences sans réaliser aucun des progrès réels qui auraient pu contrebalancer les effets produits par cette inquiétude. Peu à peu, le corps électoral voyant qu'on le leurrait par des mots, qu'il en était de la lutte anticléricale comme de l'esprit réformiste, qu'on n'abattait pas plus la conjuration papiste qu'on ne réformait notre état social, le corps électoral s'est fatigué et a cessé de croire aux dangers qu'on lui signalait tout comme au.\ promesses qui lui étaient faites. Il a déserté le champ de bataille par lassitude, se désintéressant des résultats électoraux et ne votant plus que par habitude sans passion et sans conviction.

Pendant que le gouvernement soi-disant républicain amenait ces tristes conséquences par son incapacité à gouverner, par son absence de principes, par la substitution du personnalisme aux idées générales, un autre phénomène se manifestait. Le parti socialiste entrait en scène, et la bourgeoisie, menacée par lui dans la possession de ses privilèges, effectuait une évolution régressive. Revenant à l'Eglise romaine, elle faisait son acte de contrition, acte de contrition rendu facile par l'évolution de l'Eglise elle-même ralliée — en apparence au moins — à la République.

Ce n'était pas la première fois que l'on pouvait |obser-

— Baver en France une évolution rétrograde de cette nature.

En 1 788 une grande fraction de la noblesse était libérale et voltairienne et lorsque s'ouvrirent les Etats généraux de 1789, des Noailles et des Montmorency siégèrent à la gauche de l'assemblée.

Mais à mesure que la Révolution gagnait du terrain et développait ses conséquences, l'immense majorité de cette noblesse voltairienne de 1788 s'effara. Plaçant ses intérêts de caste au dessus des intérêts généraux de l'humanité, elle fit un pas en arrière, se courba devant l'Eglise, refuge naturel de tous les oppresseurs aux abois, alla combattre les forces républicaines dans les régiments de Coblentz et, rentrée en 181 5 après vingt-six ans de lutte, elle apporta à ce pays-ci l'oppression cléricale la plus meurtrière et la plus féroce.

La bourgeoisie issue de la révolution, enrichie par les spéculations sur les biens nationaux et à laquelle les revenants en ailes de pigeon de l'ancien régime avaient arraché le pouvoir, combattit la Restauration avec une énergie digne de tous les éloges et finit par la renverser dans les journées glorieuses de Juillet i83o.

Mais la Révolution faite, elle la confisqua à son profit, élimina le peuple dont l'appui seul lui avait donné les moyens de vaincre et inaugura ce Gouvernement de la corruption qui, à travers plusieurs régimes identiques au fond quoique différents en apparence, s'est perpétué Jusqu'à aujourd'hui.

Du moins demeurait-elle jalouse des principes tutélaires formulés dans la déclaration des droits de l'homme et s'opposait-elle aux empiétements de la société religieuse sur la société civile.

Cependant, au lendemain des journées de février, lorsqu'elle vit poindre le suffrage universel, elle trembla devant le peuple tout comme la noblesse voltairienne de 1788 avait tremblé devant elle; elle chercha un appui contre

les revendications populaires, et comme il n'en existe que deux, le militarisme et le cléricalisme, elle se donna à la dictature militaire et à la domination cléricale.

Reniant les lois universitaires qui étaient son oeuvre, elle fit la loi Falloux; et reniant l'esprit libéral qui avait fait sa gloire, elle s'agenouilla sous le sabre de Napoléon III. Le 2 décembre couronna cette honteuse reculade. Elle se crut sauvée et se réveilla à Sedan. Du moins à côté de cette bourgeoisie enrichie, avachie, repue, qui avait acclamé l'Empire, restait-il une classe intellectuelle éprise de justice et de liberté. Celle-ci lisait les Châtiments avec enthousiasme et se préparait pour un retour offensif de la Révolution.

Vaincue en i85 1, celte seconde couche de la bourgeoisie que personnifia Gambetta a fait la révolution du 4 septembre. Il est une justice qu'on doit lui rendre : si elle n'a pas été complètement à la hauteur de sa mission; si elle n'a pas su se dépouiller de l'égoïsme bourgeois; si elle s'est montrée incapable de travailler à l'évolution sociale du peuple, du moins a-t-elle appliqué, au début, par la loi sur la presse, par la loi sur les réunions publiques, par la loi du divorce, par la loi militaire, par la loi sur les syndicats professionnels, les idées de liberté qui avaient été sa raison d'être.

Mais une fois ces réformes réalisées, elle s'est trouvée sans programme, sans idéal. Elle a fait consister toute la politique dans une question de personnes. Par l'instabilité gouvernementale, elle est arrivée à supprimer toute autorité légitime sans diminuer en rien et en aggravant même ce qu'il y a d'oppressif dans notre système de centralisation à outrance. Elle a fatigué le pays.

Puis, quand le pays fatigué s'est jeté dans le boulangisme, pour une heure elle s'est reprise et a vaincu l'armée hétéroclite, disparate, qui cherchait à l'évincer.

Seulement, le danger couru ne l'avait pas rendue plus

prévoyante. Lorsque la continuation de la même politique d'où était né le boulangisme a eu ramené la désaffection générale qu'elle avait un instant surmontée; lorsqu'elle a vu surtout les revendicatiens populaires qu'elle n'avait pas su canaliser prendre corps et se développer lentement sous la forme dogmatique du socialisme ou sous la forme violente de l'anarchie, elle a pris peur comme avait pris peur la couche bourgeoise de i83o en 1848, comme avait pris peur en 1789 la noblesse voltairienne de 1788, et, prenant peur comme elles, subissant l'évolution rétrograde qu'elles avaient elles-mêmes subie, elle a cherché un point d'appui là où ses devancières avaient trouvé le leur, dans le cléricalisme.

Les anciens républicains de 1871, passés à M. Méline, n'ont cependant pas eu — justice à tous! — l'intention de livrer aux cléricaux la citadelle dont ils avaient la garde. Ils ont cru la réaction catholique assez écrasée, assez abattue, pour avoir cessé d'être dangereuse. Ils se sont imaginé qu'ils pourraient se servir d'elle au. lieu de la servir. Ils l'ont appelée à l'aide de la société menacée et la réaction catholique ne s'est pas fait prier pour se mettre à leur suite. C'est ainsi que se sont constitués et soutenus les différents ministères dont le cabinet Méline a été le dernier en date et le premier en malfaisance.

Ces cabinets, obligés de payer par des faveurs l'appui qu'on leur donnait, ont livré à la réaction l'armée, la magistrature, l'administration... toutes les avenues du pou-voir. Ils croyaient constituer contre le socialisme un parti républicain tory dont les cléricaux seraient un des éléments. Quand ils ont ouvert les yeux — les ont-ils ouverts? — ils étaient en présence d'une réaction puissante maîtresse de la France, dont eux-mêmes ne formaient plus que l'appoint, appoint bientôt superflu. Et cependant médusés par une longue et criminelle complicité, ils n'ont pas su se dégager. Ils sont demeurés inféodés au

parti qui les déshonore et qlii. si le malheur voulait qu'il triomphât tout à fait, les jetterait ignominieusement à l'égout.

C'est que les Jésuites n'avaient pas perdu leur temps. Pendant qu'ils avaient l'air en bons apôtres de prêter aux Rouvier, aux Ribot, aux Méline, l'appui désintéressé de leurs votes, ils préparaient, entamaient, menaient dans le pays une campagne souterraine dont le résultat était de désorganiser, de dissocier le parti républicain et de faire passer, sous la forme démagogique de l'antisémitisme, à la réaction pure, une grande partie des troupes dont le faisceau démocratique se composait.

J'avais voulu arracher aux cléricaux leurs soldats en affirmant la tolérance religieuse et en entrant dans la voie d'une politique nettement réformiste.

Les Jésuites, par une tactique identique quoique opposée, ont cherché à porter le trouble et la désorganisation dans les troupes républicaines et au moyen de l'antisémi tisme ils y sont parvenus.

Ils ont même un moment menacé le socialisme par cette doctrine que Bebel a appelée le socialisme des sots et que je crois avoir définie plus complètement encore en l'appelant le socialisme des aigrefins à l'usage des imbéciles.

L'antisémitisme a commencé en 1886 par le livre de Drumont la « France juive », livre accueilli dans la France entière avec l'indifférence la plus absolue. On considérait ce bas policier de l'Empire, cet associé de stamir, cet ancien employé et panégyriste du Juif Péreire qu'il comparait à Napoléon, comme un isolé sans talent, comme un raté, comme un fou dont la tentative détonait avec l'esprit de notre siècle, dont l'appel demeurerait sans écho. On supposait que ses écrits auraient le sort qu'avait eu en 1869 le livre du chevalier Gougenot des Mousseaux i, dont il se

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