CHAPITRE IV
ESOTÉRISME ET EXOTÉRISME DE L'aNTISÉMITISME
Si l'antisémitisme était une trouvaille de stratégie politique, il répondait aussi à un but plus substantiel.
Les antisémites connaissent la puissance que donne le maniement des grands capitaux, et ils veulent en déposséder la société civile au profit de la société religieuse. Exproprier les juifs, puis les protestants, puis les librespenseurs, puis tous les possesseurs de fortunes « mal acquises » au profit des corporations religieuses, ce serait rendre l'Eglise omnipotente; ce serait assurer la défaite de la Révolution.
Une fois aux mains des jésuites les fortunes seraient toujours bien acquises : l'Eglise purifie tout. On se rappelle l'héritage de deux millions que lui légua il y a quelques années une proxénète de la rue Joubert. Sanctifié par elle, cet argent cessa aussitôt — selon l'expression de Domitien — de sentir mauvais. Il en irait de même de l'argent des infidèles.
Ceci est l'intérêt religieux de l'antisémitisme. Il faut établir une théocratie comme au douzième siècle et pour y arriver il faut confisquer les fortunes de qui ne croit pas, de qui n'est pas l'esclave de la congrégation. Commencer
l'expropriation par les juifs est habile. Les peuples ne crient que lorsqu'on les touche. Ils ne se sentent pas atteints lorsqu'on s'attaque à une minorité. Quand l'expropriation des juifs sera faite, l'Eglise saura bien compléter son oeuvre : on peut se reposer pour cela sur son extrême habileté de manœuvrière.
L'antisémitisme présente aussi un intérêt économique intimement lié à l'intérêt religieux.
Les antisémites — ce qui se passe en Allemagne en fournit la preuve, tout comme le scandale qui vient de se produire en France à propos du fameux [syndicat de crédit agricole — sont avec la propriété foncière contre la propriété mobilière. Ils ne veulent pas détruire le capitalisme; ils veulent le conserver, mais le conserver sous sa forme terrienne surtout. Ils entendent rendre à l'agriculture féodalement comprise la prépondérance sur l'industrie; et ils le veulent ainsi parce que le capitalisme industriel marque une étape vers l'affranchissement humain, tandis que le capital terrien nous éloigne du but poursuivi par la Révolution.
A première vue on pourrait contester ce caractère révolutionnaire de l'industrie.
S'il est un capital qui paraisse justifier l'exploitation collective, il semble bien que ce soit la terre. D'abord elle représente l'outil primordial, l'outil essentiel, celui qui assure notre existence ; et puis, s'il est faux de prétendre qu'elle soit gratuitement donnée par la nature — car sans l'effort humain sa fécondité serait depuis longtemps épuisée, — il est juste cependant de reconnaître que, de toutes les industries, l'industrie agricole est celle qui renferme le plus d'éléments gratuits: le sol considéré comme support tout au moins, le soleil, l'air et l'eau. Ce sont là des considérations qui militent profondément pour la mise en commun de cette richesse, dont l'appropriation individuelle est la plus choquante.
Mais la terre, même lorsqu'elle se concentre en quelques mains comme dans la Grande-Bretagne, laisse le paysan trop disséminé pour permettre les ententes entre ouvriers et la lutte du travail contre le capital. Que dire, par conséquent, des pays où elle est divisée comme chez nous?
L'industrie agricole est, [par suite, essentiellement conservatrice. Elle se prête difficilement aux transformations économiques. Si le collectivisme doit finir un jour par s'imposer à l'humanité, c'est par l'usine qu'il triomphera ce n'est pas par la terre. C'est lorsque la campagne aura été presque entièrement désertée pour la ville, lorsque les travailleurs se trouveront groupés sur tous les points du globe en grandes associations, lorsque les machines agricoles dirigées par quelques-uns se seront substituées partout aux bras humains concentrés ailleurs; c'est à ce moment-là, et à ce moment-là seulement, que l'exploitation sociale commencée dans l'usine pourra s'étendre jusqu'aux champs.
Conserver la prédominance du capital imm.obilier sur le capital mobilier, de la propriété terrienne sur la propriété industrielle, c'est donc diminuer la puissance de la Révolution, c'est éloigner le socialisme.
Or, si les juifs ont joué un rôle dans le monde économique, c'est par la mobilisation de la fortune. Ce rôle a été moins grand, moins exclusif que ne le disent leurs détracteurs; mais eu égard à leur petit nombre il a été, il est encore, considérable, et c'est leur titre de gloire. Ils ont été, inconsciemment peut-être, mais ils ont été sûrement, des ouvriers de la Révolution. On comprend la haine que, dé ce chef, ils inspirent à tous les séides du passé.
Combattre le juif et l'exproprier, pour faire de son expropriation le point de départ d'une expropriation plus générale au profit des congrégations;
Abattre la Révolution en abattant le capitalisme au profit du féodalisme ressuscité;
Enfin satisfaire les passions religieuses en s'attaquant au peuple déïcide ;
Tels sont les mobiles réels, telles sont les raisons ésotériques de rantisémitisme.
Mais ces raisons, les antisémites ne peuvent pas les exposer au public. Ce serait ruiner par avance leur œuvre : si les masses voyaient où ils les mènent, elles se détourneraient d'eux avec horreur.
A [la manière des hiérophantes antiques qui avaient leurs mystères sacrés, mais qui conservaient pour eux l'interprétation de ces mystères, et qui ne livraient au peuple qu'une série de superstitions imbéciles supposées en harmonie avec son état de civilisation, les antisémites doivent donc avoir leurs raisons ésotériques, celles qu'ils exposent aux méditations des profanes, et celles-là ne soutiennent pas l'examen.
Il y a d'abord l'argument religieux, mais il est déjà esotérique ; il n'a de valeur qu'aux yeux des fanatiques. En dehors d'eux il n'est plus utilisable. L'intolérance confessionnelle n'a plus de puissance dans notre siècle d'incrédulité. Elle en a si peu que les antisémites sont obligés de la répudier ostensiblement quoique, dans leur for intérieur, et en bons cléricaux qu'ils sont, ils soient surtout poussés par les mêmes sentiments qui animaient autrefois les inquisiteurs. Mais s'ils ne peuvent déchaîner les passions antijuives en s'appuyant sur le déicide, que lorsqu'ils s'adressent aux catholiques sectaires, ils ne se trouvent pas pour cela vis-à-vis des autres au dépourvu.
Ils ont reproché aux juifs d'être des hommes d'argent, des gens de négoce, et de se montrer incapables d'exercer aucune autre profession. Jamais disaient à la Constituante, en 1789, 1790 et 1791, les adversaires de l'acte d'affranchissement, les juifs ne consentiront à servir dans l'armée : leur religion ne saurait le leur permettre ; elle s'oppose à
ce qu'ils puissent s'asseoir à la même table que les chré tiens et y manger les mêmes mets.
Cette objection paraissait si forte que Mirabeau, leur défenseur, à cette époque où le service militaire n'était pas obligatoire, ne la contestait pas. Il se bornait à répondre pour la réfuter que tous les citoyens ne sont pas forcés d'être militaires et que l'on peut, autre part que dans l'armée, rendre à la société des services équivalents.
Or, la solidité de l'argument était telle qu'à l'heure actuelle on en est réduit à machiner l'affaire Crémieux-Foa et à commettre l'abominable crime Dreyfus pour chasser les juifs' de cette armée où leurs contempteurs de 1791 leur reprochaient de ne pas vouloir, de ne pas pouvoir entrer.
Il est si vrai que les juifs sont incapables de s'occuper d'autre chose que de bourse et de négoce que leurs ennemis s'indignent de l'envahissement par eux des professions libérales et des fonctions publiques.
On a accusé les juifs d'être des accapareurs sans vouloir remarquer que ce qu'on appelle l'accaparement, autrement dit l'accumulation des capitaux en quelques mains — si tant est qu'il soit réel et ne soit pas une simple apparence, — est un fait général, un fait d'évolution sociale ; qu'il marque un des stades de l'humanité, et que, par conséquent, -on ne peut scientifiquement l'imputer aux individus ou aux groupes d'individus qui y ont joué ou y jouent un rôle passager.
On a cherché à rendre les juifs odieux en affirmant qu'ils sont les représentants suprêmes du capitalisme, alors que cette affirmation est le contrairejde la vérité. Le capital terrien et le capital industriel sont en des mains chrétiennes. Le grand commerce de détail, les grands magasins y sont également. Enfin la haute banque, où les juifs ont surtout leur place, tout en y demeurant en minorité, représente certainement, parmi les diverses manifestations du capitalisme, celle qui est la moins oppres-
sive parce qu'il n'y a pas de contact direct entre elle et le travailleur.
On s'est efforcé d'exciter la haine populaire contre les juifs en faisant appel à l'envie. Dans ce but on a exagéré leurs richesses, et l'on a pris bien soin de passer sous silence le prolétariat juif, cet énorme prolétariat, misérable, opprimé, devant lequel, au point de vue du nombre, les grands juifs ne comptent pas.
Et tandis que ces grands juifs échappaient aux fureurs de l'antisémitisme, les riches et les puissants trouvant toujours le moyen de se défendre, ce sont les petits, les humbles, les pauvres qui étaient traqués, volés, assassinés. Il faut lire pour s'en rendre compte — et l'on ne peut le faire sans frissonner — le discours si élevé et si documenté qu'a prononcé M. Rouanet sur la question algérienne.
L'accusation économique portée contre les juifs est donc sans valeur. Mais les antisémites ne sont jamais à court d'argument. Quand un leur fait défaut, vite ils en inventent un autre sans même s'inquiéter si les diverses raisons qu'ils invoquent sont ou non conciliables entre elles. C'est ce qu'ils font en se rabattant sur de prétendues observations politiques qui, en réalité, se contredisent.
A entendre Drumont et ses partisans, les juifs se soutiennent, marchent tous d'accord et ne sont pas comme les autres français divisés d'opinions et de croyances.
A peine cependant cette nouvelle accusation est-elle formulée qu'un autre adversaire vient au contraire reprocher aux juifs d'avoir un pied dans tous les camps.
Se rappelle-t-on M. Denis et son interpellation de 189? ? M. Denis est un obscur avocat de province sans talent. Un jour, grâce à la complicité de l'évêque de son diocèse, il parvint à extorquer un mandat aux électeurs des Landes en trompant le parti républicain auquel il prétendait appartenir. Il fallait payer les suffrages cléricaux qui lui avaient donné la victoire sur M. Loustalot. Il interpella sur la
question juive et Rouanet et moi lui fîmes Thonneur d'une réponse. M. Denis dans sa longue et pâteuse harangue n'affirmait-il pas que pendant la période boulangiste Joseph Reinach et moi nous nous étions distribué la besogne, nous mettant lui d'un côté, moi de l'autre, afin que, quel que fût le vainqueur, la synagogue retombât toujours sur res pieds? Comment concilier cette accusation avec celle de Drumont?
Prétendre que les Juifs ont un pied dans tous les camps, c'est la façon d'exprimer d'une manière malveillante une vérité honorable pour eux ; c'est reconnaître que, comme les autres citoyens du pays auquel ils appartiennent, ils se divisent entre les différents partis existants; c'est confesser que, pas plus que les autres, ils n'ont tous le cerveau bâti sur le même modèle; c'est réfuter ceux qui les accusent de constituer un Etat dans l'Etat; c'est constater qu'ils ne forment pas un bloc.
Mais ces messieurs de l'antisémitisme n'en sont pas, nous l'avons dit, à une contradiction près. Dans le procès Dreyfus, ne les a-t-on pas vus apporter, quant à la date du bordereau et quant aux prétendues pièces livrées, les inventions les plus opposées sans cesser cependant d'affirmer chaque fois leur conviction inébranlable. Ils recourent à la même méthode dans leur discussion dogmatique.
Comme néanmoins le public n'est pas aussi sot qu'ils le supposent ; comme cette argumentation religieuse, économique et politique ne suffirait pas, les antisémites ont eu rec3urs à l'argument suprême, l'argument nationaliste.
En 1792, les cléricaux faisaient appel à l'Europe contre la France et tombaient broyés sous les coups du patriotisme français. Accaparer aujourd'hui le patriotisme et dénoncer comme sans patrie quiconque ne reçoit pas la communion sainte leur a paru de bonne guerre. Les Juifs ont été les premiers dénoncés comme étrangers.
Ce réquisitoire au patriotisme n'est pas plus solidement
établi que les précédents, les antisémites le savent bien.
Les Juifs sont de bons Français malgré que l'on en ait, tout comme les protestants et les catholiques. J'oserais même dire que s'il y avait lieu de faire des distinctions, la distinction serait en leur faveur. Les catholiques ont un chef religieux qui est un Italien et, à de certaines heures, leur conscience peut hésiter entre leurs devoirs en- \ ers leur pays et leurs devoirs envers le pape. Les protestants peuvent éprouver des sympathies naturelles pour les puissances protestantes. Mais il n'y a pas de puissances juives; il n'y a pas de pape juif, et les Israélites n'ayant en somme que leur patrie dont ils puissent se réclamer, à qui ils puissent demander aide et protection, n'ont aucun motif d'ordre matériel ou d'ordre moral pour la trahir. Aussi la servent-ils avec dévouement, surtout lorsque cette patrie s'appelle la France, la première en date parmi les nations qui les ont adoptés et les ont admis au nombre de leurs enfants.
Ils n'étaient autrefois qu'un troupeau errant, tantôt toléré sur un point, tantôt expulsé de ce même point où on les avait tolérés la veille. La France de 1789 a fait d'eux des citoyens. Ils ne l'ont pas oublié et, pour tuer ce souvenir dans leur cœur, il faudrait bien des infamies et des crimes. Il faudrait que les misérables instigateurs de guerre civile ou religieuse qui s'appellent Drumont et Rochefort réussissent à défaire l'œuvre de la Révolution française. Et encore! car le Juif que l'on dit nomade — probablement parce que pendant des siècles on l'a forcé à être nomade en l'empêchant de se fixer où que ce fût — est, au contraire, particulièrement attaché au sol qui l'a vu naître et aux habitudes qu'il y a contractées.
En outre, les Juifs français sont entièrement assimilés à la nation française, comme le sont ceux d'Italie, d'Allemagne ou d'Angleterre aux nations italienne, germaine pu britannique.
Ils n'ont pas, cela est vrai, subi l'assimilation physique: ils conservent leur nez en bec d'aigle, leurs yeux rapprochés de la ligne médiane ; mais l'assimilation intellectuelle et morale est complète.
L'unité intellectuelle et morale des peuples est indépendante des races dont ils se composent pourvu que ces races ne se trouvent pas à des degrés assez éloignés sur l'échelle des êtres pour être inassimilables.
S'il en était autrement nous ne connaîtrions aucune unité nationale, car les moyens rapides de communication sont récents, car les mélanges physiques entre les populations étaient excessivement rares dans le passé et le sont relativement encore à notre époque. Si l'on cherchait à évaluer la proportion de sang corse qui s'est introduit en Bretagne et la quantité de "sang breton qui s'est introduit en Corse, on en trouverait probablement moins qu'on ne trouverait |de sang juif dans l'aristocratie chrétienne.
L'unité des nations est l'œuvre des savants, des artistes, des littérateurs, des grands esprits qui se sont succédé à travers les siècles et qui, bien plus que les inutiles et malfaisants politiques, ont dominé leur évolution.
Eh bien! cette éducation intellectuelle et morale qui des Celtes, des Saxons et des Normands réunis sur le sol de la Grande-Bretagne a fait des Anglais ; qui, des hommes vivant sur la terre allemande ou italienne, a fait des Allemands et des Italiens ; qui de nos concitoyens répandus sur notre vieille terre des Gaules, a fait des Français; cette éducation intellectuelle et morale unie à ces éducateurs physiques, le climat, le sol, l'alimentation, a agi sur les Juifs de France comme sur les chrétiens et en a fait des esprits identiques à ceux de nos compatriotes d'un autre culte.
J'irai même plus loin : j'affirme que les Juifs ont perdu leurs préjugés propres pour adopter sans s'en douter les préjugés des chrétiens, submergés qu'ils étaient par le
nombre. Quand je m'occupais du divorce, et bien que la religion juive admette le divorce et même la répudiation, j'ai rencontré autant de résistance parmi les Juifs que parmi les catholiques. Vivant au milieu des catholiques, ils avaient fini, sans le savoir, sans le vouloir, par se façonner à leur manière de juger et de sentir, par adopter leurs idées.
A la Chambre des députés, en combattant le stupide et odieux antisémitisme, j'en donnais cette preuve que je tiens à répéter ici : Causez avec un juif français, avec un juif anglais, avec un juif allemand, avec un juif italien, vous retrouverez entre eux les mêmes différences de sentiment et de conception que vous pourriez observer en causant avec des hommes des mêmes nations appartenant à des confessions religieuses différentes.
J'aurais même pu ajouter que, grâce aux éducateurs physiques que je citais plus haut, le sol, le climat, l'alimentation, les Juifs, sans perdre les traits spéciaux qui les caractérisent, ont cependant acquis dans de certaines limites quelques-uns des caractères ethniques des peuples au milieu desquels ils ont vécu. A première vue on distinguera un juif anglais d'un juif français aux mêmes indices physiques qui permettent de distinguer un Anglais non juif d'un Français chrétien. Si cela est moins vrai lorsqu'il s'agit des Allemands ou des Italiens, c'est uniquement parce que d'une manière générale les peuples continentaux sont beaucoup moins différenciés entre eux qu'ils ne lesont les uns et les autres des insulaires de la Grande- Bretagne.
Mais si l'assimilation intellectuelle et morale du Juif est faite; si le Juif est aujourd'hui par l'esprit, par le cœur, par les usages, de tous points identique à ses concitoyens chrétiens — ou musulmans dans les pays musulmans ; — si même il s'est opéré, par l'évolution naturelle de la race et en dehors de tout mélange, un certain degré d'assimi-
lation physique, celle-ci cependant est demeurée incomplète parce que la religion a semé des obstacles au mélange des Juifs et des chrétiens au point de vue des mariages.
C'est ce qui explique, mieux que toute autre considération, comment, dans notre époque essentiellement protectionniste, les Drumont, les Régis, les Rochefort ont pu faire revivre les vieilles haines ataviques. Ils ont trouvé là un excellent champ de culture dans lequel a pu se développer cet antisémitisme qui avait paru s'éteindre dans les époques antérieures faites d'expansion humaine et de fraternité internationale.
En 178g, on déclarait la guerre aux rois au nom des droits de l'homme ; mais on tendait la main aux peuples et l'on ne rêvait que de fraternité humaine.
Quoique guerroyant contre les princes allemands, contre les roitelets italiens et contre le solide et puissant gouvernement de la Grande-Bretagne, on n'éprouvait aucun sentiment de haine contre les Italiens, contre les Allemands et même contre les Anglais. On haïssait si peu individuelment les Anglais que l'on offrait à l'un d'eux, au chimiste Priestley, le titre de citoyen français et le mandat de représentant à la Convention, titre et mandat qu'il déclina l'un et l'autit.
Au cours de cette grande, noble et glorieuse époque, l'antisémitisme ne pouvait trouver place dans les cœurs français et l'affranchissement des Juifs fut décrété par l'Assembléejnationale constituante. Onn'aurait pas eu alors l'idée de mettre les Juifs hors la loi, pas plus qu'on n'aurait eu celle de piller des boutiques italiennes, comme un siècle plus tard à Lyon, sous le prétexte qu'un Italien avait assassiné le chef du pouvoir exécutif. Des ouvriers français ne se seraient pas non plus rués sur des ouvriers italiens, exploités et malheureux comme eux, sous le prétexte qu'ils faisaient baisser les salaires, ainsi que de nos jours la chose a eu lieu à Aigues-Mortes.
En 1848, la génération à laquelle j'appartiens a senti encore le souffle de 1789 l'animer. Dans mon enfance nous chantions le refrain de Pierre Dupont :
Les peuples sont pour nous des frères Et les tyrans des ennemis.
Dans les jours qui suivirent la Révolution de Février, en présence de l'arrêt presque complet du travail, à un moment donné, des clameurs s'élevèrent contre la concurrence, devenue très fâcheuse, que les ouvriers étrangers faisaient aux travailleurs indigènes.
(( Cela est vrai, » dit Louis Blanc dans son Histoire de la Révolution de 1848 ^ « je le dis avec douleur. Mais à ce fait se lient des circonstances que lord Normamby 2 s'est bien gardé de révéler à ses concitoyens et qu'il est bon de mentionner.
)) A peine fus-je informé au Lu.xembourg, de l'agitation qui régnait dans certains ateliers, que je résolus d'y pare-r. Et il n'y avait vraiment là, de ma part, aucun effort de courage ; car je connaissais trop les ouvriers parisiens, pour n'être pas sûr d'avance que tout appel au sentiment du droit et de l'honneur produirait sur eux un effet décisif. Je rédigeai, en conséquence, la proclamation suivante, pour laquelle je n'eus pas de peine à obtenir les signatures de tous mes collègues du Gouvernement provisoire et qui parut dans le Moniteur du 10 avril 1848.
(( Star la proposition de la commission de gouvernement » pour les travailleurs.
» Considérant que le principe inauguré par la Répu- » blique triomphante est le principe de la fraternité;
» Que nous venons de combattre, de vaincre, au nom et » pour le compte de l'humanité tout entière;