t. 1, pp. 181 et
2. L,' Histoire de la Révolution de 1 84S de Louis Blanc a e'td surtout écrite pour réfuter le livre tendancieux et hostile de Lord Normamby.
)) Que ce seul titre d'hommes a quelque chose d'invio- )) lable et d'auguste que ne saurait effacer la différence )) des patries;
)) Que c'est, d'ailleurs, l'originalité glorieuse de la )) France, son génie, son devoir, de faire bénir par tous )) les peuples ses victoires, et, quand il le faut, ses dou- )) leurs mêmes ;
)) Considérant que, si elle nourrit en ce moment beau- )) coup d'étrangers, un nombre bien plus grand encore de )) nationaux vivent de leur travail en Angleterre, en )) Allemagne, en Suisse, en Amérique, sous les cieux les )) plus éloignés;
» Que provoquer des représailles en repoussant loin de )) nous nos frères des autres pays serait une calamité en )) même temps qu'un déshonneur ;
)) Le Gouvernement provisoire place sous la sauvegarde )) des travailleurs français les travailleurs étrangers » qu'emploie la France, et il confie l'honneur de la Ré- )) publique hospitalière à la générosité du peuple. »
(( Il n'en fallut pas davantage; » ajoute Louis Blanc, (( l'agitation tomba comme par enchantement. ))
Le Gouvernement provisoire tout entier avait signé. Ce n'eût certainement pas été Lamartine qui aurait refusé son adhésion à cette belle manifestation de fraternité universelle, lui qui, dès 1841, avait écrit dans la Marseillaise de la paix cette admirable strophe qui le ferait aujourd'hui traiter de sans patrie :
« Et pourquoi nous haïr et mettre entre les races » Ces bornes ou ces eaux qu'abhorre l'œil de Dieu? » De frontières au ciel voyons-nous quelques traces? » Sa voûte a-t-elle un mur, une borne, un milieu? » Nations! mot pompeux pour dire : barbarie! » L'amour s'arrête-t-il où s'arrêtent vos pas ? » Déchirez ces drapeaux; une autre voix vous crie : » L'égoisme et la haine ont seuls une patrie; » La fraternité n'en a pas. »
Malheureusement, ce mouvement magnifique, ce mouvement humanitaire, mal compris des peuples étrangers encore trop peu évolués pour en concevoir la grandeur, et en France môme détourné de son esprit par le militarisme et par l'action cléricale, ce mouvement sublime a été bien vite enrayé.
Depuis l'époque où Lamartine faisait entendre cette noble voix; depuis l'époque où. Louis Blanc rédigeait la proclamation débordante de fraternité qui entraînait d'enthousiasme le peuple ouvrier de Paris, le grand malfaiteur Bismark, et le successeur imbécile du premier Napoléon ont modifié du tout au tout l'esprit du peuple. C'est aujourd'hui qu'on pourrait chanter avec Dupont :
« Mais ce beau feu n'est plus que cendres » Le diable en passant l'a soufflé. »
La guerre impie de 1870 avait ranimé les haines nationales et avait donné au militarisme une nouvelle force, une nouvelle vie. En même temps une autre cause venait influencer et transformer le sentiment français : le développement de nos rivaux, la lutte industrielle et commerciale à laquelle, sous le régime capitaliste actuel, ce développement nous condamne. A cette lutte le peuple français n'est pas très apte, d'abord parce que nous sommes un peuple vieilli qui a cessé de se complaire dans l'effort, ensuite et surtout à cause de l'année terrible et parce que rien ne rend les peuples ombrageux comme la conscience de leur faiblesse. Mais il serait peut-être bon de ne pas l'oublier : ces désastres, c'est le militarisme qui nous les a valus en fournissant à Bismark le prétexte dont il avait besoin, alors qu'il n'avait plus la force de nous défendre contre son agression.
Au xviii" siècle et en 1848 nous nous sentions les frères des autres nations ; nous étions emportés par un cosmopolitisme généreux qui n'enlevait rien à la puissance de nos sentiments patriotiques. Nous étions toujours prêts à
verser notre sang pour aller concourir à la libération de quiconque était opprimé.
Tantôt les yeux du peuple français suivaient avec anxiété la noble expédition de Lafayette jetant la vieille épée gauloise dans la balance pour aider les colonies anglaises du nouveau monde à secouer le joug de la métropole et à constituer les Etats-Unis.
Tantôt nous allions au secours de la Belgique insurgée contre la Hollande, de l'Italie insurgée contre l'Autriche, et il n'y avait pas de cause plus populaire dans notre pays que celle de la Pologne.
Nous n'hésitions jamais à fourbir nos armes quand il s'agissait de lutter pour la liberté du monde, et ces guerres de l'idée nous trouvaient mille fois plus enthousiastes que ne nous auraient trouvés des guerres entreprises dans un intérêt purement national.
A l'inverse des Anglais qui ne guerroient que pour les intérêts industriels et commerciaux de leur patrie, nous, nous ne voulions guerroyer que pour l'affranchissement et l'union des patries : c'est ce qui faisait dire autrefois :
« Tout homme a deux patries : sa patrie et la France. »
Nous n'en sommes plus là. Nous nous sommes assimilé l'esprit étroit, intéressé, mercantile, de l'Angleterre, c'est-à-dire les vices de la Grande-Bretagne, sans acquérir les belles et solides qualités qui font actuellement du Royaume-Uni le premier peuple du monde.
Nous sommes devenus aussi intéressés que les Anglais; mais nous ne sommes pas devenus libre-échangistes et libéraux comme eux. Nous n'ouvrons pas comme eux largement nos frontières aux produits et aux hommes de tous les pays, et nos lois consacrent le droit d'expulsion des étrangers, droit que ne consacre pas la législation britannique.
Peut-être cette différence entre les deux peuples tientelle à ce que la nation anglaise se sent assez forte, assez
virile, pour triompher dans le struggle for life entre les nations sans avoir besoin de recourir à des moyens coërcitifs, tandis que nous nous en sentons incapables. Elle a le sentiment, l'impression, que la liberté lui sert à asseoir sa domination sur les deux hémisphères qui dans deux siècles parleront anglais. Nous, nous avons à un degré tel la conscience de jnotre infériorité sur le marché du monde que, nous avouant vaincus avant d'avoir combattu, nous cherchons à nous renfermer chez nous comme dans une forteresse pour éviter le combat.
C'est ainsi que l'esprit de fraternité a fait place à l'esprit de haine. Nous haïssons l'Allemand, l'Anglais, l'Italien. Nous pillons les magasins italiens parce qu'un misérable fou que le hasard fit naître en Italie assassine Garnot, et nous expulserions volontiers les Allemands en masse, si nous osions nous mettre en conflit ouvert avec une puissance dont nous redoutons la force militaire, et que redoutent surtout les beaux godelureaux galonnés que nous pouvons voir à l'œuvre à l'intérieur entre deux défaites.
S'il n'y avait ni empire d'Allemagne, ni royaume d'Italie, ni royaume de Belgique — je ne parle pas de la colonie anglaise numériquement trop faible pour entrer en ligne de compte — il est probable que les Italiens, les Allemands et les Belges établis chez nous s'y trouveraient en assez mauvaise posture, de même que — il est juste de le reconnaître — les Français feraient assez triste figure en Allemagne, en Belgique ou en Italie, si la République française n'existait pas.
Mais Belges, Italiens et Allemands sont chez nous protégés par les gouvernements des nations auxquelles ils appartiennent, tout comme nous le sommes nous-mêmes à l'étranger par l'illusion de la protection que l'Etat français est censé accorder à nos nationaux.
Cette situation matérielle et morale jette un jour sur l'antisémitisme contemporain.