BÉBERT
plaisir et il m'était impossible de toucher mes mets préférés. J'étais toujours oppressé, inquiet, les oreilles bourdonnantes. Ajoutez à ces malaises une faiblesse si grande que je ne pouvais me livrer à mes occupations.
« Durant de longs mois, mon état n'a pas varié. Quand, un jour, un ami me signala vos produits. Grâce à vos excellentes pastilles, me voici parfaitement rétabli. Je n'ai qu'un regret: c'est de n'en avoir pas pris plus tôt. »
Et, ayant soufflé la chandelle, remis ses souliers et regagné la rue, Bébert pense :
— Il n'est pas deux heures, j'ai le temps de retrouver Marcelle à la Buci ; on descendra aux Halles.
J'ai retrouvé la Romaine chez Baratte, aux Halles. Ses lourds cheveux noirs, coiffés avec plus de soin que de coutume, supportaient l'édifice d'un chapeau très compliqué, dans la composition de quoi je crus bien démêler qu'il entrait 3/10 de roses épanouies, 3 /lO d'oiseaux de paradis, 2 /lO de paille d'Italie, 1/10 de ruban et 1/10 de fausses perles. La fille était enveloppée d'un assez frais manteau de satin noir, acquis chez la marchande à la toilette de la rue des Écoles. Je n'avais jamais eu le plaisir de contempler la Romaine en si fier équipage.
Elle s'appliquait à boire très proprement une menthe verte, en tenant en l'air le petit doigt de la main droite, lorsque je vins à elle. Elle se chercha des attitudes et se composa un ton de grande courtisane.
— Tu viens donc ici quelquefois, mon petit Marcel ?
Je compris qu'il fallait user de rudesse pour
éviter rhuiuiliante protection de la Romaine.
— Ici ? Je crois bien, mais c'est toi, ma fille, (ju'on n'y voit guère. Peste ! comme te voilà mise.
— C'est un peintre, un Américain chez qui je fais des séances quand j'ai pas trop la flemme, qui m'a frusquée comme ça. Il voulait que je sorte avec lui, dans les grands bars. Alors, tu comprends, comme je lui ai dit, je peux pas aller dans tes grands bars comme à la Buci. On a tout acheté d'un coup. Je suis bien mise ?
— Divinement.
— Et encore tu n'as pas vu le linge.
Tranquillement, et par pure vanité, la Romaine
se retroussait jusqu'aux hanches, fière d'exhiber une lingerie de Messaline provinciale et des bas lilas, bien tendus sur ses jambes brunes.
Devant nous, raclant de la guitare, un vieux pitre sexagénaire, à face de comptable infidèle, dansait en chantant des rengaines du temps de Mabille. La boîte de nuit empestait la choucroute et la poudre de riz. Mais l'orgueil de la Romaine était immense.
— Et qu"as-tu fait de ton Américain ? demandai-je.
— H est saoul. Je l'ai mis en fiacre et je suis retenue m'amuser toute seule. Tu comprends que maintenant c'est plus mon genre de rentrei' avec dos typf'< saouls.
La Romaine me dit encore un grand nombre de choses aussi jolies et aussi importantes en dégustant, avec un superbe appétit, des assiettes anglaises, des moules, du raifort et du museau de bœuf, arrosés de ce détestable faux Graves qui flaire, si exactement, le vernis à tableaux.
A l'aube, un peu titubante, elle bredouillait, ses pieds étroitement chaussés pataugeant parmi les feuilles de choux, sous l'œil narquois des maraîchers :
— Avec toi, ça peut, mais un type saoul, tu ne voudrais pas !
Nous avions atteint, puis franchi la Seine. Elle s'accrochait désespérément à mon bras, exténuée.
— Je voudrais qu'on se repose dans l'île. J'aime assez la sieste, après une nuit de fête,
en l'île du Vert-Galant, dans la douceur du jour rose et vert ainsi qu'une feuille de cuivre mordue d'acide. La Seine, dort encore berçant en son semmeil ses fils morts, et, à chaque aube, se réédifie, pierre à pierre, Notre-Dame délivrée du brouillard de la Cité. Tout est doux au cœur du débauché ; les marroniers des Tuileries déclament des poèmes bucoliques et les premiers pèlerins du jour, qui, tout à l'heure, nous sembleront si grossiers, si haïssables, ont tous des faces augustes.
La Romaine, moins encline au rêve, s'écria soudain :
— Pige donc, tous les copains au bord de l'eau ! Ce sacré Ferdinand aura encore eu la permission de la nuit.
La Romaine ne se trompait pas. J'apercevais sur la berge Chipotte et Philomène, M. Tourneur, Ver-Rongeur et Mimi. et aussi le Polonais Prjebilewsky.
Et j'admirai que chacun d'eux sût, si heureusement, se récréer, trouvant, sans effort, sans recherche, et à coup sûr, le divertissement convenant à son être le plus complet.
Chipotte péchait à la ligne. Bas sur jambes, il ne laissait plus voir, assis en tailleur, qu'un tronc boudiné, flanqué de deux bras trop courts, dont l'un tendait au-dessus du fleuve la belle hgne du Commandant. A son côté, Philomène, sans songer à rire, le front barré d'un pli soucieux, mais parfaitement heureuse, préparait les amorces de pain et de déchets, les vers rouges et les blancs, passant le tout à son homme, d'un geste régulier et preste ; et Philomène ainsi me rappelait, à travers je ne sais plus quel écran graphique ou livresque, les héroïques femmes souHottes déchirant des cartouches, mâchant des balles et les passant sans relâche aux hommes, avant de faire le coup de feu à leur tour, puis se précipiter du
haut des rochers, pour ne pas tomber entre les mains des soldats du pacha de Janina.
Au cours de la nuit, Prjebilewsky avait recueilli un chien, visiblement abandonné. La bête, vieux bâtard d'épagneul (eût dit Victor Hugo), l'avait •docilement suivi du bar Bobillot au bar de V Habitude, et, plus exactement, de morceau de sucre •en morceau de sucre. Le Polonais s'était persuadé aisément que le mâtin s'attachait à sa pauvre personne et, comme il avait le cœur tendre et l'âme bonne, il refusait les vingt-deux, puis les quarante sous que M. Jules lui proposait en «change de l'animal.
Le jour venu et quand, sur la proposition de Mimi-Chaussettes, on décida d'aller flâner sur les berges, Prjebilewsky, enchanté de son compagnon, résolut de le baigner. Il s'évertuait à pousser l'épagneul à l'eau. Mais celui-ci, répugnant à toute ablution, s'était résolument planté devant son nouveau maître, le mufle froncé, les crocs menaçants et aboyant sans trêve, immobilisant le Polonais partagé entre le désir de fuir, la crainte -du ridicule et la peur d'une morsure ; le cœur crevé (lui qui n'avait jamais eu d'amis) par l'ingratitude du chien. Cloué sur place, il bredouillait tristement :
— Tiché ! Tiché ! Bobka, tiché !
Ver-Rongeur était couché sur un tas de sable,
ses bras repliés lui servant de traversin, la casquette sur les yeux, et fumant les cigarettes de M. Tourneur.
Mimi, déchaussée, tenant ses courtes jupes à pleines mains, trottait, s'ébrouait, au bord du quai, heureuse de faire gicler l'eau très haut sous ses petits pieds, et elle chantait, à libre voix, une infâme gaudriole en faveur à la Buci, et, sans doute, se souvenait-elle aussi des bonnes parties de plaisir d'hier, à Pont-aux-Belles, lorsqu'elle allait, avec les autres petites filles, au ru Minard, barbotter dans l'eau claire et bouillonnante et, pour avoir le plaisir d'être punie de brutales chatouilles, pousser les garçons qui péchaient la truite.
Allant de l'ondine au rêveur, M. Tourneur hésitait singulièrement et souffrait de ne pouvoir se résoudre, partagé qu'il était entre les désirs également tyranniques d'accompagner Mimi, appétissante et déjà conquise, ou de suivre Ver- Rongeur à la piscine Mirabeau, admirable en ce qu'elle avait sur les établissements similaires la supériorité de la clientèle d'un jeune cordonnier italien, beau comme le saint Jean de Donatello, et qui plongeait, du faîte au bassin du grand bain, en jouant de la mandoline.
Quel drôle de corps que ce Tourneur !
Un joyeux : Pi-ouitt ! de la Romaine eut tôt
fait de rassembler tout le monde autour des bouteilles de vin d'Anjou qui se débitent en la maison de Madame Roland.
Seul, Prjebilewsky, immobilisé par son misérable épagneul, fut privé du bonheur de la communion.
Une veille de fête nationale, cet étourdi de Môme l'Amour, un petit marlou de dix-huit ans, avait eu la stupidité d'offrir une bague chevalière à deux messieurs modestes qui se promenaient sur le boulevard Saint-Germain. Souvent Môme l'Amour vantait une telle marchandise et trouvait facilement un pochard amateur du bijou en laiton.
Fâcheux hasard ! les passants du boulevard Saint-Germain, pour des raisons profondes, avaient dans leurs poches le portrait de Môme l'Amour. Ils regagnaient justement leur bureau du quai des Orfèvres. Ils y emmenèrent Môme l'Amour.
Quand je connus la grande Élise, on parlait encore de cette affaire, assez banale en somme, mais à quoi l'attitude de la fille donnait tout son relief.
Môme l'Amour était son homme, et l'intéressant jouvenceau avait pu se vanter de posséder une maîtresse obéissante. Le couple, dans les bars de la Buci, était proposé en exemple.
— Pourtant, vous me croirez si vous voulez, me dit Léonce, le garçon de VHahitude, comme il fêtait avec moi son jour de sortie au café du Cardinal, quand on a vu, comme j'ai vu, Élise durant qu'on bouclait Môme l'Amour, c'est à croire qu'elle l'avait donné.
Du bout de son doigt, Léonce recueillit au fond du verre le sucre conglutiné de son pernod défunt, €t, ayant lapé la friandise, il continua :
- — Le jour que je vous parle, tandis que Môme l'Amour faisait le Jacques sur le boulevard. Élise prenait un Raspail que je lui avais servi moi-même, au bar du coin où j'étais à cette époque. Elle était bien la même, telle que vous la connaissez, et toujours habillée dans sa manière. Belle gosse, un peu froide, pas du tout mon genre, mais belle gosse, quoi. Bien coiffée, trop pâle et toute fine dans sa longue jaquette. à carreaux, sa trotteuse Ht ses hautes bottines rouges avec les bas à jours pareils. Elle regardait son homme comme un inconnu ; ça m'a toujours frappé, le regard de cette femme-là. Eh bien, écoutez-moi : Élise a vu venir les agents, comme je vous vois ; elle a vu Môme l'Amour aller à eux. Pour moi, elle a compris qu'il gaffait ; elle n'a pas bougé. Vous m'entendez ? Pourtant il n'y avait qu'un pas à faire ; sans le comptoir qui me gênait j'y aurais été ! J'ai pas seulement eu le temps de crier : « Élise, lu
ne vois donc rien ? » Les bourriques serraient le pauvre Môme.
Ça je ne l'oublierai jamais. Élise n'a pas bronché ; elle a regardé tranquillement, puis elle a vidé son Raspail, à petits coups. A voir ça je ne me connaissais plus.
C'était dur tout de même, je vous assure, de voir emballer le copain. Un sale gosse, rogneux, tricheur... mais, quoi, dix-huit ans ! faut y penser ! Il cherchait Élise, et puis, il regardait, tout triste, les bals qu'on montait pour le lendemain.
Vous comprenez, faut pas être béni pour se faire cuwllir la veille d'un 14 juillet !
Élise avait posé huit sous sur le comptoir et elle allait sortir, ayant déjà dit : « Bonsoir, messieurs, dames. » Personne n'osait lui répondre.
Comme Élise ramassait son sac de cuir, un client qu'on voyait depuis quelques semaines se mit à parler, sans s'adresser à personne. C'était un Russe. Tout maigre et mal fichu, une gueule de pion dans la débine, un chapeau mou, des grands cheveux, un nez en pomme de terre, des lunettes, une barbe de chasseur à pied, et quelles frusques ! Le Russe se met à dire : « C'est rien du tout ! Eli' Russie, on en arrête comme ça cent, deux cents ; personne ne se retourne. Pourtant, on arrête les meilleurs, les amis de la liberté. Et chez nous, on l<^s pend. J'ai été condamné à être pendu. »
Je vous demande un peu de quoi il se mêlait, celui-là ? Sa bobine ne me revenait pas. Et puis, quel client ! Il restait des heures devant un café à deux sous, et il lui fallait des journaux qu'on ne trouve nulle part.
Elise s'était retournée. Le Russe se leva, retira son chapeau, et, avec un vilain sourire, il demanda: « Voulez-vous prendre quelque chose, madame ? » Élise accepta et commanda un autre Raspail.
Le Russe lui prit les mains, les caressant, les tripotant et lui fit un drôle de boniment : « Laissez donc, c'est égal ! celui-là n'est pas un frère. Pourtant, il faut le plaindre un peu, quand même. La société bourgeoise épluche ses verrues ; elle en a pour longtemps, si nous ne l'y aidons pas. Nous l'y aiderons. »
Des boniments de métingues, quoi. Elise écoutait ça. Le Russe parlait plus bas. J'entendis des mots : pitié, fraternité, la lumière pour le peuple, le prolétariat de l'amour ! De quoi faire rigoler les personnes de bon sens. Et cette gourde d' Élise qui semblait couper là-dedans !
Moi, pendant ce temps-là, les idées me revenaient. Un soir, Môme l'Amour, pour des raisons à lui, avait corrigé comme une gosse, devant des copains, Élise si crâneuse. Elle n'avait rien dit ; mais c'est rancunier ces caractères-là.
Toujours est-il qu'Élise partit avec le Russe
et que pendant des semaines on ne les revit plus.
J'étais, comme vous maintenant, bien curieux de connaître la suite de l'histoire.
Je venais justement d'être embauché à VHahitude, quand, un soir, je vois arriver mon Russe avec des compatriotes. On aurait dit des savants de caricature, sauf un, l'air d'un bon rigolo, coiffé d'une casquette d'officier. Tout de même, nous autres, chez eux, on ne penserait pas à se balader en veston avec un képi !
A minuit, voilà qu'arrive Élise, et c'est elle qui règle la tournée. Le lendemain elle revient seule prendre son café. Mais, cette fois, je ne la reconnaissais plus ; le Russe lui avait probablement tourné la tête avec ses boniments.
Pour débiner la société, elle ne craignait personne ; elle ne parlait que de la Cause, de l'émancipation du peuple. La Cause ! La Cause ! On n'entendait que ça. Il y avait du vrai, dans ce qu'elle disait ; rnais, comme on ne pouvait pas placer un mot à cause d'elle, ça devenait un vrai choléra.
Et le plus malheureux, c'est qu'une bande de fourneaux l'écoutait, et aussi Rose, la grosse Marcelle et la Romaine qui auraient mieux fait d'être à leurs affaires ; on se serait cru chez Monthéus : « Oui, je suis une prostituée, mais tout se paye. Si je me vends, c'est pour la Cause ! Fédor m'a donné
les lumières. Ne rigolez pas ; on vit comme ça l'un avec l'autre, mais c'est tout. Il ne me touche même pas ; comme un saint qu'il vit ! Et puis pas un mot. D'où que tu viens ? Pourquoi que tu rentres à cette heure-ci ? Jamais de ça avec lui. Toujours dans ses livres ou dans sa chimie. »
Vous croyez qu'elle était saoule ? Je l'ai cru aussi, mais pas du tout. Ce mot de chimie, ça avait fait lever la tête au Père Lacets qui a été de la Commune. Tout de suite, il pensa que le Fédor faisait des bombes et il poussa Élise à causer. Ça l'excitait. Élise continua donc : « Il n'est jamais question d'argent entre nous, Fédor a le sien... quand ça lui arrive de chez lui, de temps en temps ; j'apporte le mien ; on fait la popote sans rien se demander. Quand je ne sors pas, il me lit de ses livres. Ça ne parle que de justice, et il y a des batailles avec la police ou des descriptions de la Sibérie. J'aime quand il me lit ! »
Pauvre Élise ! Elle était tout à fait marteau !
— Mais dites-moi, Léonce, je ne l'ai jamais vu ce Russe d'Élise.
— C'est fini.
— Et comment cela a-t-il fini ?
— Attendez, et vous allez voir si c'est béni. J'ai pu enfin savoir ce que ce Russe, qui, entre nous, était une rude fripouille, avait économisé plus de quatre cents francs avec l'argent d'Élise.
Un jour qu'elle était seule dans leur chambre, à l'hôtel Guénégaud, on frappe. Elise va ouvrir. C'était une bande de copains à Fédor, avec, en tête, le rigolo à casquette d'officier. Ils paraissaient bouleversés.
— Élise, dit le rigolo, c'est très grave : la police cherche Fédor, nous l'avons caché. On a découvert l'imprimerie et la fabrique de bombes ; trente des nôtres seront pris si nous ne les avon» fait partir aVant une heure. Chère Elise, pensez à cela 1 Voici un mot de Fédor ; vite, donnez-nous les quatre cents francs qui sont où vous savez. Faites, ma chère, c'est si grave. Élise, c'est pour la Cause !
Eh bien, cette sacrée ÉHse, qui avait laissé prendre Môme l'Amour, était si bien entortillée par ces nihilistes à la manque qu'elle n'hésita pas une seconde. Les quatre cents balles passèrent du tiroir de la commode dans la poche du rigolo. « Merci, Élise, qu'il lui dit. Ne bougez pas. Demain, nous rejoindrons Fédor en lieu sur. »
Voilà-t-il pas que le soir Fédor s'amène tranquillement. « Toi ? lui crie Élise. — Eh bien ? — Mais... » Et elle lui raconte toute l'histoire, qu'elle a cru bien faire, que c'était pour la Cause, et tout le boniment.
Ah ! Monsieur Marcel, quelle volée ! C'est Lucien, le garçon du Guénégaud qui m'a raconté.
On entendait du palier le Fédor qui criait : « Bête ! Bête ! Fille de chienne ! Mon argent ? Tu l'as donné ! Ordure ! « Et des insolences en russe qu'on ne comprenait pas.
A la fin, Lucien est entré et a flanqué le Fédor dans l'escalier. Il a fallu conduire Élise à la Pitié.
Tenez, la voilà justement qui passe. Elle ne parle plus de la Cause, elle est guérie. Seulement les coups de botte du Russe, après la correction de son ancien, ça l'a rendue encore *plus froide. On ne lui connaît personne, et vous savez, rien à faire. C'est égal, si Môme l'Amour savait l'histoire de Fédor, le temps lui paraîtrait moins long, tellement il rigolerait.
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Ce n'est pas pour en finir avec les Russes de la Buci que je dois m'occuper de Mania. Mania Ossipowna Palkin, épouse divorcée d'un capitaine aux cosaques de l'Ataman, et fille du Président de la Petite-Noblesse du gou\ernement de Kazan.
Elle vint à Paris étudier la peinture moderne, et c'est M. Tourneur qui l'introduisit à la Buci, à l'issue d'un banquet artistique.
L'attraction fut immédiate. En dépit du dégoût qu'elle marqua bruyamment pour les Polonais buveurs de café-crème et les débris de l'ancienne bande des amis de Fédor. nihilistes crasseux, elle reconnut, tout de suite, la Buci pour sa vraie patrie et ne voulut plus chérir d'autres amis que M. Jules, Bébert, Ver-Rongeur, leurs dames et amies, et moi-même.
Toutefois, la tendre déracinée commit plus d'une faute de jugement, comme de refuser sa sympathie à Ferdinand, parce qu'il était le tenancier, sans
comprendre que Ferdinand était bien digne de son peuple.
Tourneur et moi fûmes seuls à apprendre son nom de Mania Ossipowna Palkin. Mais le nom de Mania fut bientôt sur toutes les lèvres.
C'était une fort jolie personne, blonde, aux cheveux lourds, à la peau très blanche ; juste assez grasse pour qu'on eût, en la voyant vêtue d'un tailleur élégant, du plaisir à l'imaginer au lit. Elle ne nous cacha pas longtemps qu'elle était anarchiste et qu'en Russie elle avait fait « skanndale ». Mais rien en elle ne portait la marque de la pouillerie, de la myopie, de la désolation utopique et libertaire. La vie triomphait en tous ses gestes et dans le plus modeste de ses regards.
Comme elle n'était point dépourvue et payait volontiers à boire, la popularité de Mania fut prompte à s'accroître et chacun aima sincèrement la belle Russe, ainsi que le plus gentil camarade.
Afin de se rapprocher de la Buci, Mania abandonna son atelier de Montparnasse pour un autre, plus vaste, dans la Cour du Commerce, sombre passage situé entre le café Procope et les vieux hôtels de la rue Saint-André-des-Artg.
La bonté de Mania avait arraché au trafic des journaux de l'après-midi, Philomène, élevée au rang de femme de ménage, presque dame de
compagnie. Bien payée, comblée de pourboires et de présents, Philomène menait une existence fastueuse, ne se refusant aucune douceur, maintenue en perpétuel état d'exaltation par les marcs, les anisettes et les prunes à l'eau-de-vie. Au troisième verre, elle commençait de faire à Ferdinand toujours le même reproche :
— Pourquoi donc ne tenez-vous pas de ce qu'on boit chez Marne Mania ? Vous savez bien, ce nom que je ne peux jamais dire, wod... bod..., ça finit en cui ou en ki, c'est rudement bon. Ça se boit d'un trait, à même la petite bouteille, et ça fait comme si on se passait la paille de fer sur l'estomac ; c'est fabriqué avec des graines et ça sent le noyau.
Philomène n'était pas écrasée de lourds travaux. L'atelier de Mania étant superbement vide, ou à peu près. Ses toilettes et son hnge de prix demeuraient en de luxueuses malles porte-manteaux, les plus gros meubles du logis. Sur une commode do bois blanc, en hâte décorée de fleurs montrueuses bleues, rouges et vertes, resplendissait de tous ses feux, ainsi qu'une coupole orthodoxe, le samovar de cuivre entouré d'une demi-douzaine de tasses en faux Quimper. Au milieu de l'atelier, une grande caisse, une de ces caisses banales dont les inscriptions donnent à rêver : Marseille via Colombo, Mode in China, servait de table à modèle.
Dans un coin, le piano, un chevalet ; plus loin, un sandow, des haltères et divers appareils d'hydrothérapie, hélas ! mal dissimulés par une vaste étoffe de brocart de Nowgorod, belle pièce de collection. Un divan bas, dominé par une pyramide de coussins, servait de lit. Sur une étagère de bazar, des cigarettes, un brûle-parfum de bronze, une mauvaise lampe à pétrole. Aux murs les essais informes de Mania, académies d'une hardiesse imprudente, sommairement dessinées et violemment relevées d'oppositions de carmin et de vert Véronèse, de cobalt et d'ocre jaune.
Il n'y avait point de chaises, et si Mania s'avisait de recevoir elle distribuait aux invités les coussins du divan. Précisément elle adorait offrir le thé et c'était, chaque fois, l'occasion d'une inoubliable cérémonie.
Philomène, selon les indications de Mania, emplissait le foyer du samovar de braises rouges, dont on avait fait provision à la boulangerie voisine. Au haut d'une immense échelle, Chipotte, réquisitionné, s'évertuait, sans y parvenir, à pendre au plafond une lanterne chinoise rouge à glands violets, qu'on eût prise aisément pour la fleur d'un fuchsia fabuleux. Chipotte ignorait la vertu du bel ouvrage achevé sans commentaire.
— Quand ça sera posé ça décorera bien et ça
fera genre artiste, ce qu'il vous faut, Marne Mania ; mais pour ce qui est de bien éclairer il ne faut pas y compter. C'est chinois, quoi, et ça plaît ; c'est des goûts qu'on a depuis l'Exposition. Mais on aura beau dire, le progrès sera toujours le progrès et les Chinois ne peuvent rien contre l'électricité. Voilà pourquoi le Gouvernement ne permet plus qu'on fasse d'expositions.
N'ayez pas peur que je vous tombe sur la tête, les travaux délicats ça connaît Chipotte.
Ces dernières paroles s'adressaient à la Romaine, qui, vêtue de sa tranquille impudeur, juchée sur la table à modèle, donnait une séance à Mania, bien qu'on attendît un assez grand nombre d'invités.
Mania, blonde et grasse, était charmante en son hardi costume de travail, un masculin pyjama de schantung blanc embelli de chysanthèmes pourpres et noirs au pochoir, et qui lui laissait tout son charme féminin.
Elle peignait avec application une assez vilaine femme rouge et verte ; mais la Romaine, accoutumée à voir sa classique beauté italienne traduite selon toutes les cérébralités étrangères, ne s'émotionnait pas. Au contraire, elle donnait des conseils, un peu à la manière des paysans qui renseignent les voyageurs égarés. Elle disait : Ça, c'est du Van Dongen, ça c'est du Matisse ; comme
elle eut dit : Vous êtes dans la bonne route, encore un détoar à gauche et vous serez rendue.
Ort tira de l'extérieur le cordon qui mit en branle un gentil carillon vénitien, tintant longuement de toutes ses vetnuJes de cuivre.
— Chipotte, va donc voir, tu finiras la lanterne plus tard, je ne peux pas quitter le samovouare,
— Elle est finie ma lanterne, j'y vas, Philomène. Chipotte dégringola prestement, replaça son
échelle dans uai aîigle et ouvrit aux arrivants. Pour faire honneur à la dame russe, Bébert avait mis un col et une cravate ; Adam Bressol tentait de lancer parmi les esthètes de la Bu«i un «uperbe cache-nez de flanelle écarlate ; Ver-Rengeur s'excusa de venir chaussé d'espadrilles.
— Le gnafï m'avait bien assuré pour ce matin, mais avec ces types-là...
— Ne vous frappez pas, mon jeune ami, dit M. Tourneur paraissant à son tour, Mania a pour vous toutes les indulgenees.
Cependant qui il parlait, M. Tourneur ne laissait pas que de montrer quelque inquiétude à surprendre le croisement des feux du regard de ce ^eune homme aux conceptions hardies avec ceux d'une bague désirable, abandonnée sur une soucoupe de verre, dans le coin le plus sonai>re.
Mimi-Chaussettes, coquettement attifée, Rose, Stella et Marcelle qui, selon leur propre exprès-
sion, étaient venues comme elles étaient, ne savaient trop si l'usage commandait de s'asseoir. Mania, le pinceau à la main, avait demandé quelques instants à ses hôtes. M. Tourneur fit les honneurs et se chargea de mettre chacun à son aise.
— Le samovouare est bouillant 1 proclama Philomène.
On s'aperçut alors qu'on manquait de tasses et M. Tourneur, habitant du voisinage, proposa fort galamment daller quérir quelques verres qu'on lui avait offerts, en souvenir, l'année précédente, à pareille époque, au soir de l'inaugration du bar •BobUlot. L'ordre et l'économie sont de bien belles choses. Enfin tout fut prêt et l'on prit le thé. Les invités de Mania, accoutumés à des boissons plus corsées, burent avec un respect infini l'infusion mordorée. Pourtant l'allégresse ne régna vraiment que lorsque, à la demande de M. Tourneur, Mania offrit la wodka en s' excusant de n'avoir pas préparé de zakouskis.
— Ça ne fait rien, Madame Mania, dit Ver- Rongeur, nous en boirons une autre fois. Ça ne vaut rien les mélanges.
Tout en se rhabillant, avec beaucoup de tranquillité, la Romaine s'écria :
— Buvez pas tout, je veux en goûter aussi. Hébert, a la demande générale, se mit au piano.
11 joua tout ce qu'on voulut de ces airs crapuleux
d'une si acide poésie : Le beau frisé, Le Petit yénesse, La Mariolle, Mariette, La jambe en bois, Lison mon p'tit rat, La grande Mélie.
Enfin, il attaqua les premières mesures de la Valse Chaloupée et, aux applaudissements de l'assistance, sans qu'on eût à les en prier, Ver- Rongeur et Mimi-Chaussettes se levèrent et tournaient déjà, lentement, étroitement enlacés.
Sur l'air célèbre, ils mimèrent, mieux que des danseurs de music-hall, le symbole des amours infâmes, savoureux mélange de passion animale, de tragique humain et de cabotijnage.
Blottie parmi les coussins, au creux du vieux divan, dans la fumée de ses cigarettes. Mania suivait la danse et taquinait M. Tourneur. Le conservateur, accoupi, devant elle, s'évertuait à la vouloir chausser d'une fine babouche qu'elle avait laissé choir. Agressive, enfantine et provocante, Mania se dérobait, riant d'un rire liquide, faisant danser, avec une extraordinaire souplesse son pied nu, et, de ce délicat bélier repoussant le galant à la poitrine et au visage, Mania souriait,, rose de désir, et M. Tourneur, empourpré, mettait au jeu quelque brutalité. D'un coup de pied, déclanché de toute l'ardeur de ses nerfs irrités Mania envoya rouler le conservateur au milieu de l'atelier, comme Ver-Rongeur feignait de relever sa danseuse d'un soufflet pour l'entraîner.
tourbillonnante, pâmée, les yeux révulsés et la gorge offerte, aux dernières mesures de la valse.
Bébert saluait comiquement, parodiant des attitudes de virtuose, secouant une crinière imaginaire, tandis que Mania le remplaçait au piano, en jouant un lied douloureux et passionné de Schumann, sans qu'un seul instant M. Tourneur, maintenant occupé des jeunes rondeurs de Stella, s'avisât d'imaginer qu'à lui seul était offerte la musicale prière.
Le talent de Mania fut hautement loué par l'assistance, après quoi Adam Bressol fut invité à réciter quelques-uns de ses vers.
Le jeune homme se lit un peu prier, protestant qu'il ne savait rien par cœur, puis, comme on insistait, il secoua la cendre de sa pipe dans sa tasse vide, se leva, s'adossa magnifiquement au piano, et, le front barré d'une ride tragique, d'une voix agréablement posée pour proclamer le résultat des courses, il déclama une de ses plus récentes compositions, Les Chacals de V Humanité !
C'est eux les chacals sans pitié, Les chacals de Thumanité, Assoiffés de carnage, Acharnés sur le pauvre, hydres de l'esclavage...
Chipotte n'avait jamais entendu de vers, il ouvrait des yeux énormes ; Ver-Rongeur et Bé-
bert se partageaient le dernier flacon de wodka, les femmes écoutaient, sérieuses et dignes, comme dans le monde.
Mania avait reconquis M. Tourneur, qu'elle invitait à s'asseoir près d'elle, sur le divan ; elle lui abandonnait sa main, indifférente au génie de Bressol. A voix basse elle dit :
— Il faut que vous venir souvent assis près de moi.
— Beaucoup choses à dire que vous savoir comprendre.
— • Mania pas connaître beauté des hommes. Mais vous libre, vous aimer vie naturelle. Ditesmoi, vous aussi.
— Vous êtes charmante.
— Dire autre chose, pas politesse française. Comprenez.
— Mania pas préjugés, Tourneur même âme r>Iania ; moi jolie, Tourneur intelligence, pourquoi pas Mania, Tourneur, grands amis ? Pas besoin serments, pas vouloir promesse, pas paroles amour, seulement comprendre, suivre désir, avec la liberté !
M. Tourneur entendait trop bien ce barbare langage ; le Français redoutait plus que les pires
serments, chers aux amoureuses de sa patrie, les liens acceptés au nom de cette redoutable liberté ; pour cela, il négligeait de profiter de l'heure, près de cette jolie femme offerte et qu'il détestait maintenant pour ce qu'elle ne savait point dire simplement : « Je t'aime », à la mode de chez nous 1 De grandes dames, de plus grandes dames que Mania Ossipowna Palkin surent le dire, et peut-être à M. Tourneur, lorsqu'il hantait encore les salons. Si la Romaine, ou Marcelle ou Rose lui avaient murmuré : « Si tu voulais, Tourneur... », il aurait considéré indigne de lui de repousser leurs avances.
... Quand mourront sous les piques des déshérités Les Chacals de l'Humanité !
Le poète social regagna sa place acclamé par l'auditoire.
— Si je ne me trompe, remarqua Bébert, jugeant qu'on s'était suffisamment diverti, voici l'heure de l'apéritif. On vous emmène, Mania ?
— Non, je demeure.
— \ous nous excusez, n'est-ce pas ? On est attendu chez Ferdinand. Qu'est-ce que tu cherches, Ver- Rongeur ?
— Ma casqueûe.
— La voici.
En guise de remerciements, Ver-Rongeur haussa les épaules, soufflant à son camarade :
— Tu ne peux donc pas me laisser travailler ? Tu ne comprends donc plus rien ? T'as donc pas vu la bague ? C'est pas à faire, je m'en souviendrai.
Rose s'inclinait, imitée par ses amies.
— Au revoir. Madame Mania, on s'est bien amusés tous ; c'est une bonne journée. On reviendra vous voir. Dommage que vous ne veniez pas prendre l'apéro avec nous. Ça sera pour une autre fois.
M. Tourneur présentait ses devoirs.
— Monsieur Tourneur, restez, je vous prie.
— Excusez-moi, mais...
— Je vous prie !
— Il ne m'est malheureusement pas possible...
— Restez, il faut.
— Croyez qu'il me Sv^.rait agréable...
— Mon ami, pourquoi ne pas rester ?
-T- Je vous l'ai dit, un engagement antérieur...
— Restez !
— Je vous baise les mains.
Mania se déroba, très pâle ; puis elle chassa, poussa à la porte, plus qu'elle ne reconduisit, ses hôtes, criant d'une voix de tête que voilaient les larmes :
— Au revoir ! Au revoir !
Elle porta les mains à ses yeux et pleura. Dans son pyjama masculin, elle semblait vraiment un
gentil bambin injustement puni. Soudain elle s'aperçut que Chipotte et Philomène ne l'avaient pas quittée et la contemplaient, navrés. Elle dit naïvement :
— Oh ! Oh ! que croyez-vous donc ?
Philomène soutenait sa maîtresse et lui tapotait les mains. Chipotte s'était approché aussi, et
il disait :
— On ne croit rien, Mame Mania, on croit rien parce qu'on n'a rien à croire ; le chagrin c'est le chagrin, on sait ce que c'est, et dans ces cas-là faut rien demander à ceux qui ont de la peine. Il n'y a qu'une chose à faire, c'est d'essayer de les calmer avec de bonnes paroles. Pleurez plus, Mame Mania ça vous abîme et on vous le défend.
Soutenue par ces deux anges grotesques et sublimes, Mania souriait doucement, murmurant à travers ses sanglots :
— Oh 1 ce Tourneur ! ce Tourneur ! Je le déteste !
C'est au Luxembourg. Un Luxembourg d'avril, tendre et somptueux. Des colombes, en un décor de fable, se baignent dans de pures vasques ; les merles, ces voyous cossus, déambulent par les pelouses, et une pie, occupée à se faire les pattes sur le crâne de Leconte de Lisle, rit évidemment des peintres américains qui comprennent si mal tant de grâce et de somptuosité françaises.
Voici Mimi ; Mimi qu'on appelle désormais Mimi-Chaussettes, ce qui est beaucoup plus joli que de s'appeler M°^^ Ver-Rongeur ou même Virginie- Magisson, comme là-bas, à Pont-aux-Belles. Mimi- Chaussettes est assise, le dos appuyé contre la statue de cette princesse qui fait savoir aux passants qu'elle entend être respectée, sinon pour son rang de reine proscrite, du moins pour la noblesse de ses malheurs. Les femmes — et jusqu'à celles qui s'attardent le plus au Luxembourg — veulent toujours être respectées, et l'on n'en finirait plus s'il fallait dénombrer leurs malheurs.
— Bonjour, Mimi,
— Tiens, Marcel, ça va ?
— Et Ver-Rongeur ?
— Il travaille.
— Il travaille ?
— Oui, pour M' sieur Jules ; ils bricolent des chiens tous les deux. Ils sont presque associés, et paraît qu'on va bientôt habiter ensemble, chez Jules, à Vaugirard. Ils ont un pavillon, oh ! un pavillon en planches, mais c'est très bien tout de même, dans un terrain. Ça fait campagne. On y serait heureux. Ça nous changerait de notre premier logement à la place Maubert et, par la suite, de l'hôtel à Chipotte.
— C'est Ver-Rongeur qui t'a payé ces belles choses ?
— Ma blouse rose et ma trotteuse ? Non, c'est un ami de Rose, un vieux rigolo comme tout. Faut que je vous raconte. C'était, il y a deux jours, à la terrasse du Cardinal ; on prenait l'apéritif, nous deux Rose ; alors. Rose me dit : « Faut tout de même que je te fasse connaître le père Chaufareix. C'est un vieux très gentil, un type, tu sais, qui ne peut pas s'amuser comme les autres. » Il est empailleur, rue Guénégaud, mais s'il voulait, il pourrait se retirer, il a le sac. « On ne doit pas espérer grand'chose de lui, m'explique Rose ; ça veut dire que ce n'est pas un homme capable de
faire une position à une femme — d'abord, avec les idées qu'il a, ça ne serait pas possible — mais quand j'ai envie de gagner un louis, sans me faire beaucoup de bile, je vais trouver mon vieux Chaufareix. Je lui ai parlé de toi, il veut te connaître ; tu es jeune et gentille, tu lui plairas sûrement, et pour ce qu'il demande... »
Moi, vous comprenez, je voulais bien, Ver- Rongeur se débrouille tant qu'il peut ; malgré ça, il ne peut pas se crever à me nourrir. Lui et moi, c'est comme Rose et Jules, et on ne peut pas dire qu'ils ne font pas bon ménage, ces deux-là. Alors, pour en revenir à ce Chaufareix, on a été chez lui, tout de suite, nous deux Rose. Ah ! quel numéro ! C'est dommage que vous ne le connaissiez pas. J'avais l'idée de l'amener à la Buci, chez Ferdinand ; Rose ne veut pas. Chaufareix, c'est un vieux de soixante ans, avec une bonne bille cramoisie, des cheveux tout blancs qui s'envolent par touffes et une barbiche rouge avec quelques poils gris ; il est plus petit que moi, et du ventre plein son gilet ! Je pleurais de rire en le voyant ; si bien que Rose était obligée de me pincer en me disant : « Tais-toi donc, petite gourde ! » ce qui me faisait rigoler encore plus.
Quant à sa boîte, on peut dire qu'elle est faite pour lui. Une vraie boîte à guignol ; jugez-en.
En premier, il faut savoir que sa boutique n'est
pas une vraie boutique. Plutôt un rez-de-chaussée ordinaire, avec une vitrine pour ses serins, ses chats, ses renards, ses perroquets, et ses z'hiboux. Ça, c'est pour la réclame. Le rez-de-chaussée n'est composé que de deux pièces, une sorte de magasin étroit, qui fait aussi salle à manger ; et l'atelier qui est du même coup, la chambre à coucher. C'est dans la cuisine, oui, mon petit, qu'il étripe ses. bêtes ! Faut dire qu'il mange au restaurant. C'est curieux, je sais bien, mais je ne pourrais pas rester seule la nuit dans la maison du vieux. Il me semblerait qu'il a fait tant de mal aux bêtes qu'elles vont revivre et se revenger sur moi, avec leurs griffes et leurs crocs ! et aussi que les serpents vont s'enrouler sous mes jupes !
C'est son idée, à ce Chaufareix, de chercher à faire peur, de toutes les manières. Mais faut voir comme Rose sait lui parler.
Elle entre, moi me tenant derrière elle ; le vieux fumait sa pipe près de la fenêtre. Elle saute sur ses genoux, lui met les bras au cou, et l'étouffé à moitié, lui ébouriffe ses drôles de cheveux, lui tire la barbiche, tandis qu'il râle en avalant à moitié sa bouffarde. Enfin, elle lui redonne un peu d'air et l'embrasse sur le crâne. Elle lui dit : « Vieux Chaufareix, on manque de tout, ma petite amie et moi ; la gosse n'a pas de chemise et moi je n'ai pas de bas jaunes pom M\*m été ; on a pensé
à toi, vieux Chaufareix. Ferme tes volets, on va rigoler tous les trois. » Le vieux demande alors : « Comment s'appelle-t-elle, ta petite amie ? w Rose me dit de répondre moi-même. C'est ce que je fais ; il m'embrasse dans le cou et il va fermer son guignol, comme on lui avait demandé. Il allume Je gaz et nous dit de l'attendre, qu'il va chercher raie bonne bouteille. Pendant ce temps-là, Roseme montre les bêtes empaillées ; on était si contentes, sans bien savoir pourquoi, qu'on se regardait en rigolant, sans se parler. Enfin, le vieux revient ; il rapportait du vin blanc, de la bière, des éclairs, et de la charcuterie ; de quoi faire un bon repas. On boit, on mange ; moi, j'étais déjà saoule de rire. Chaufareix qui s'occupait tout le temps de Rose, son ancienne, après tout, me demande aussi de venir près de lui. Ses yeux brillaient. Il avait beaucoup bu de vin blanc pour son âge. Il me dit que je suis gentille, que j'ai l'air d'un vrai bébé, que je pourrais être sa petite fille, et un tas de loufoqueries qui passaient dans sa tête de vieux: criminel. Mais, pour me caresser, il s'y prenait vraiment doucement. Ayant parlé bas à Rose, il me demande de me mettre toute nue devant lui. Rose me dit : « Va donc, petite sotte, Chaufareix ne te mangera pas ! » Je n'en avais pas bien lourd à enlever. Ma blouse, ma vieille jupe et mon linge, ç^ ne faisait pas un gros tas à mes pieds. « Est-elle
gentille ! » criait Rose, en bonne copine ; lui, il battait des mains, tant il était content. « Attendez )) qu'il nous dit. Et il sort. Rose me prévient : « Te fais pas de bile ; c'est toujours comme ça quand il est tout à fait emballé ; avec lui, ça ne change jamais. » Il revient, devinez avec quoi ? Avec un chat, un grand chat maigre et jaune qu'il tenait par la queue, en la serrant, pour le faire miauler. Sur un établi, on voyait tous ses outils d'empailleur. Vous comprenez ? Moi, j'ai compris tout de suite ; si bien que j'ai jeté un cri. C'est ce que le vieux attendait, et il en riait comme une hystérique. Il prend le chat, l'enlève à la hauteur de la lampe et lui marmonne en louchant : « Chat, monsieur le chat, nous allons amuser un peu ces dames ; ma belle amie Rose et la petite demoiselle toute nue. Chat, mon ami chat, nous allons vous empailler comme il faut. Vous chantez ? Fort bien, monsieur le chat, vous avez une belle voix. » Làdessus, il prend une espèce de bistouri...
Mimi, petite Mimi ! Mimi, gentille pastourelle des vallons de Pont-aux-Relles ; Mimi, petite Mimi- Chaussettes du carrefour Buci !... Naguère, aux champs, j'avais un chien, fidèle et délicat. Il ne touchait qu'aux reliefs des saines ripailles rustiques, il veillait les troupeaux et fuyait les chiens vagabonds ; l'avril venu, il se roulait dans l'herbe jeune parfumée de toutes les promesses
vernales. A Paris, il déserta ma chambre tiède, fit ses amis des pires gueux de la chieimerie, courtisa les chiennes galeuses et stupéfia par ses immondes gloutonneries de vieux philosophes faméliques et pelés î Mimi, petite Mimi, petite paysanne pervertie î...
« ... Chaufareix prend son bistouri... Ah ! Marcel, si vous aviez entendu crier le chat ! Je riais, je riais et je tremblais en même temps. Rose souriait seulement, parce que je me bouchais les oreilles ; vous comprenez, les blagues de Chaufareix ça ne lui fait plus rien, elle a l'habitude. Le pauvre minet a eu beau crier, il y a passé comme un lapin. Le vieux est rudement adroit. Il n'a pas mis une heure pour empailler le chat devant nous.
— Mimi !
— Quoi ? ce sont des idées de vieux. Mais où j'ai eu peur pour de bon, c'est quand il m'a demandé, a^ ec un air de diable, les yeux tout brillants, du sang sur sa chemise, et un de ses instruments à la main : « Et toi, Mimi, faut-il que je t'empaille aussi toute vivante ? »
— Assez, Mimi, assez. Ne me raconte plus de pareilles horreurs.
— C'est qu'un chat !
— Mimi... il va pleuvoir ; viens te mettre à l'abri chez moi, à deux pas, sur les quais. C'est
moins héroïque, mais beaucoup plus coquet que chez Chaufareix.
— C'est gentil ?
— Tout plein, tu seras contente. J'ai du thé, des gâteaux, du vin de Samos, dont tu n'as jamais goûté ; je suis riche pour deux jours et l'empailleur ne t'a que très imparfaitement équipée.
— C'est du beau linge qui me ferait plaisir.
— Viens en changer chez moi.
— Est-ce que je pourrai le dire à Ver-Rongeur ?
— Je n'ai pas de secret pour mes amis, petite Mimi.
Mimi n'a que de brefs étonnements.
— Qu'est-ce que c'est que cette bonne femmelà, on dirait la Romaine, tu la connais ?
— C'est Olympia, la fille de M. Manet, un grand marchand de couleurs.
— Ça doit être rudement chouette d'être servie par une négresse. Elle est heureuse cette bonne femme-là ; à poil, sans se faire de bile, sur un canapé cossu, on lui apporte des fleurs, elle rigole de bonheur. Et ce type-là, tu le connais aussi ?
— Baudelaire ? Je crois bien. Ah ! tu peux dire que j'en ai passé des nuits à l'écouter.
— Il parle bien ?
— A donner le frisson.
— Qu'est-ce qu'il fait ?
— C'est un empailleur.
— Sans blague ? Comme Chaufareix alors, ça c'est épatant. Ben tu sais, il ne me plaît pas ton copain ; on dirait une vieille femme triste. Tu en as des bouquins ! Tu les lis tous ?
— Non, ça me fatigue la vue.
— On dit que c'est mauvais de lire au lit.
— Les lits ne sont pas faits pour ça.
— Oh ! toi, t'es trop malin, je te vois venir.
— Et moi aussi, je te vois venir.
— Marcel, mon gosse, mon grand gosse !
Je songe à ces maladroits qui ont de belles relations et n'en savent pas profiter, à ces égarés qui s'aperçoivent, trop tard, qu'ils ont mal choisi leur carrière. J'ai gâché ma jeunesse et je manque de courage. Il me faudra bientôt quitter tout ce qui plaît tant à mes sens, à mes nerfs, à mon cœur ; dire adieu à Mimi, à Ferdinand, à Bébert, à M. Jules, quitter VHahitude et la Buci. Je ne suis qu'un grand benêt d'honnête homme, soumis aux hautes vertus de l'ordre ; un grand gosse, à qui ses camarades ont fait la charité de le prendre au sérieux, et qui s'attarde à jouer au brigand. Garder Mimi, la ravir à Ver-Rongeur, n'est pas une tâche insurmontable ; pourtant j'y faillirai. Lequel de mes amis du carrefour refuserait de m'associer à ses hardies entreprises ? Je me contenterai, pendant quelques mois encore, de leur laisser croire
que je suis toujours, avec des hauts et des bas, dans « le grand », comme dit M, Jules.
Mon ami Tourneur n'aura pas à renoncer ; il est des leurs, profondément, toute autre société lui serait odieuse. Sa propre vie est son œuvre d'art, il n'a jamais pris de notes pour un roman. C'est un saint familier, un peu paillard, un peu ivrogne, mais beau cependant de renoncement et qui, à bail indéfini, a pris pension chez les truands.
Mimi me donne aussi de l'inquiétude. Elle dort, et j'imagine qu'elle ne dort pas ainsi, avec ce sourire orgueilleux, dans son lit de l'hôtel Guénégaud. Elle est heureuse, couchée, pelotonnée dans mes draps fms ; elle a trouvé pour sa tête blonde un joli cadre de dentelle. Elle embellit en rêve la villa de planches du marchand de chiens ; la baraque devient un petit hôtel au bois, un cottage sur la Manche, un château romanesque dans le domaine d'un prince russe. L'âme de Mimi s'évadera demain du paradis fraternel de la Buci.
— Des Esseintes est un triste snob, dit le poète Adam Bressol, un snob et un imbécile. L'illusion coûte au moins cinq louis à ce fourneau, et quelle illusion ! Non, mon vieux, on ne s'imagine point citoyen de London en engloutissant du rosbeef froid au raifort dans une boîte de la rue d'Amsterdam. Autant vaudrait soutenir que Ton croit se balader sous les Tilleuls en boulottant de la choucroute, et qu'on réincarne le Petit Caporal chaque fois qu'on déguste une portion de veau marengo.
Oh ! je sais, la méthode en soi n'est pas absurde, mais, comme disent les troupiers, « le tout n'est pas de la connaître, il faut encore savoir la pratiquer ». Si vous admettez mes raisons, je vous conterai mes voyages en Orient, rue de l'Hirondelle.
J'aime beaucoup la société du poète Adam Bressol. Ce jeune esthète est vêtu d'un vieux complet élégant, généreusement abandonné par un cousin mécano, qui le tenait d'un patron aviateur.
Il se rase, pas très soigneusement, mais enfin il se rase, et ses cheveux, strictement tondus pa" derrière, ne sont longs que par devant, à la Titus, sous un gentil galurin à la Dranem, que l'illustre comique n'inventa pas, que les chapeliers dénommaient un « pochard » aux environs de 1896, et qu'on solde, de nos jours, pour 1 fr. 45, dix fois au-dessous de sa valeur, au Bazar du Conseil- Municipal, rue de Rivoli. Adam Bressol est chaussé de souliers de toile en été, de snow-boots de feutre en hiver. Il s'en explique :
— La gosse sait repriser, mais elle ne pourrait pas rapiécer le cuir ; j'aime autant pour maîtresse une couturière qu'un gnaff.
C'est à l'École Jean-Jacques-Rousseau, préparant à la belle carrière d'ouvrier relieur, que le poète Adam Bressol a fait de solides études. Le soir, il chantait au cabaret du La pin-à- Gifles, à Montmartre, et la nuit, il lisait, pêle-mêle, Musset, Hugo, Murger, Vallès, Verlaine, Eugène Sue, Jean Grave, Zola et aussi Tolstoï. Parfois il dérobait sur les quais un ancien numéro de La Plume ou de U Ermitage, s'initiant ainsi aux beautés de la plus récente poésie.
Aujourd'hui, Adam Bressol emprunte à des amis, relativement fortunés, des ouvrages plus rares qu'il omet de-restituer. Ils ne sont pas perdus pour cela, puisqu'on peut rentrer en leur posses-
sion moyennant une modeste rançon versée entre les mains d'un vieux libraire de la rue Dauphine.
Adam Bressol n'est pas un mendiant. Il vit de sa plume et de celles de quelques camarades, étant directeur, rédacteur en chef, gérant-administrateur de la fameuse revue VArt Libertaire, pour laquelle il sait recueillir quelques souscriptions, le samedi soir, quand l'étrange peuple des faux artistes, des Slaves en exil, des ouvriers loupeurs, des gouapes, des bourgeois pervertis, conmiunie, en une vaste soulographie, autour des comptoirs lumineux du carrefour. M°^® Adam Bressol, qui ne l'accompagne jamais, s'occupe de tenir maison nette et, selon la forte expression du poète, son maître, veille à l'imprévu. Mais laissons la parole au prophète de l'art libertaire :
— En Orient, rue de l'Hirondelle, et comment ! Si je dépensais à boire des liqueurs anglaises le prix d'un voyage à London, je ne pourrais pas me monter le cou. Mais quand on a tout juste cent sous, alors, mon vieux, c'est là qu'on peut s'offrir le grand rêve. Et puis, la rue de l'Hirondelle, c'est la rue de l'Hirondelle. Autre chose que la rue d'Amsterdam ! Et, rue de l'Hirondelle, il y a Karatété. Vous ne la connaissez pas ?
— Non. Que buvez-vous ?
— Ça sera une tomate pour moi, Ferdinand.
Ah ! vous ne connaissez pas Karatété ! Je vous emmènerai, un soir.
Karatété, c'est une négresse, pas trop belle, pas trop moche non plus, et solide autant qu'un homme. Elle tient une bonne petite boîte ; une espèce de café avec, dans le fond, un plumard de concierge.
Ça n'aurait rien d'extraordinaire, bien que le café soit bon et ne coûte pas plus de six sous, si Karatété n'était pas un \Tai numéro. Il ne \'ient chez elle que des purées comme moi, et Karatété gagne bien sa vie ; elle pourrait même mettre quelque chose de côté si elle n'aimait pas tant le rhum !
C'est quand elle en a trop bu qu'il faut la voir !
Dans son cabaret, pour mes cent sous, quelquefois moins, je me crois un prince barbare, un pirate vainqueur, un négrier amoureux, un matelot toujours en partance... et je me crois aussi vraiment poète, ces soirs-là ! Allez, on sait bien ce qu'on pourrait écrire et ce qu'on n'écrit pas !
La boîte à Karatété, c'est pour moi un palais des Mille-et-Une- Nuits, un bouge de Toulon, un coupe-gorge d'Anvers, et l'on imagine la mer tout proche, à dix mètres de la Seine !
Quand Karatété a bu, elle danse (et pas de la blague conrnie à l'Exposition ou dans les gourbis de la rue Fontaine) des danses de chez elle, en
Afrique : la Danse du Sang, la Danse de la Guerre, la Danse de la Mort ! Quand il n'y a pas d'autres clients, et qu'elle danse, je claque des dents en la regardant ; j'ai peur vraiment, ne sachant plus où je suis, ni qui je suis, et il faut que passe dans la rue un poivrot braillant en français pour que je retrouve ma latitude. C'est beau, voyez- vous, parce que je n'ai pas payé cher pour en jouir et que Karatété ne le fait pas exprès.
C'est beau, mais c'est terrible. Vous vous êtes fichu de moi souvent ; oh ! pas la peine de vous en dédire, j'ai compris, je ne vous en veux pas. Mes vers ne tiennent pas debout, je suis un ignorant et une fine crapule. Vous le pensez et vous avez raison. Bougez pas ! J'ai tout de même dans la peau quelque chose qui n'est pas à tout le monde, une espèce de mal et de bonheur en même temps, qui fait que, malgré mes poésies à la flan, dont vous pouvez rigoler parce que vous avez plus d'instruction, je suis un poète quand même.
Alors, mon vieux, ça doit être à cause de ça que je suis forcé, certains soirs, de retourner rue de l'Hirondelle. Les poètes bien élevés parlent de l'Inspiration, de la Visite des Muses, du Sacré Délire ; les soldats plus francs, ont découvert le Cafard, et moi qui vous parle, j'ai le Cafard !
Je ne peux pas dire que j'aime Karatété, mais c'est bien pire ! Il faut que je la voie, pas seulement
LA VÉM- \')1RE lui
pour être heureux, mais pour ne pas crever. Je ne bois pas plus qu'un autre, pourtant, tous les abonnements de VArt liV passent en rhum que s'envoie la cochonne, que je la force à boire pour qu'elle gueule et qu'elle danse sa sacrée Danse de la Mort, qui me rendra tout à fait louftingue !
J'ai une gosse gentille, honnête ; faut-il vous dire que je ne la vois presque plus ? Je sais bien que Karatété est presque vieille, qu'elle est trop grosse, que c'est rien du tout ; mais rien n'y fait, je suis piqué par la littérature ! Vous connaissez bien ça la Vénus Noire ? la Vénus Noire ! Je ne sais plus où je l'ai lue... mais cette idée-là, mon vieux, ça ne me quitte plus. J'en crèverai, et ma foi, tant mieux si j'en crève !
Quand j'eus réglé les consommations, Adam Bressol se leva, écartant deux disciples, un tout jeune vers-libriste et mécanicien-lampiste, un nietzchéen peintre d'enseignes — homme et peintre de lettres, — dédaignant les offres du Jockey, dit le Polon, pressé de lui présenter « une poire juteuse », somnolant dans la salle du fond.
— Vous y venez chez Karatété ?
— Oui.
— Vrai ? Ça me fait plaisir. Vous verrez si j'ai menti !
Et le poète Adam Bressol, lamentable poète et fripon parfait, amant complaisant, escroc, voleur
à la tire et faux-monnayeur occasionnel, s'en fut me précédant, après avoir serré la main que je ne crains plus de lui tendre. Il prit la rue Saint- André-des-Arts, tourna la rue des Grands-Augustins et gagna, tête basse, la rue de l'Hirondelle.
Il allait dans la nuit, filou régénéré par son rêve, poète boiteux à qui le délire donnait des ailes, conduit vers un destin obscur et grandiose, par l'illusion qui mène les hommes et se nomme Maïa ou bien Karatété, et qui trône parmi les nuées écarlates ou danse dans un honteux boniboui de la rue de l'Hirondelle.
La rue de l'Hirondelle ne connaît que le crépuscule et la nuit. Jamais le jour n'y pénètre tout entier. C'est un étroit couloir auquel le Parisien, qui s'en garde bien, peut accéder, par la place Saint-Michel, en descendant quelques marches, sous une voûte d'assez belle courbe, à l'extrémité de la place, parallèlement à la Seine.
C'est une rue de débauche, abandonnée, ou presque, des débauchés eux-mêmes, parce que ceux-ci, qui n'ont plus peur de leur vice, fuient les bouges tièdes et discrets pour les magasins à plaisir, largement ouverts, ruisselants de lumière ainsi que des bazars où s'affiche, en langage clair, la dernière mode d'user ses sens et d'avilir son cœur.
La rue de l'Hirondelle garde encore un aimable parfum d'assassinat ; pourtant les assassins n'y trouveraient plus qu'un trop maigre profit. Mais le promeneur romantique s'étonne justement de ne point voir surgir, entre les masures galeuses, la
silhouette rouge ou l'ombre noire de Saltabadil ou de Scoronconcolo. A leur place* c'est, parfois, un rengagé de la coloniale, vieux routier à la moustache triste, qui rôde, sans le sou, la démarche lourde de traîner un désir mal défini, et qui songe aux brutales godailles de naguère en un pareil décor, parmi les cris du plaisir et sous un ciel plus beau. Paris ignore les rares habitants de la rue de l'Hirondelle et l'on ne sait rien d'eux. Seule Karatété, la prostituée noire qui tient boutique, a sa petite réputation et aussi le normand tenancier de la cidrerie. En cette auberge rustique, qui procède mieux de la remise, de la grange ouverte à tous les vents, que de l'accueillante hôtellerie de village, s'entassent les fûts de cidres aigre et doux. Aux murs, barbouillés de chaux, sont accrochés d'assez belles faïences, dont le maître du lieu ne se dessaisirait pas volontiers, et des bols à cidre historiés de coqs roses et bleus, de fleurs de toutes les saisons, ou de l'image de la mère de Dieu. Là vinrent boire, au sortir des grands bars, Jean Lorrain et aussi Oscar Wilde ; de temps à autre un ivrogne élégant, curieux de littérature pimentée, y traîne des filles de haut plumage. Les uns et les autres prisent hautement cette fausse rusticité assise au dernier quartier de la truandaille ; c'est assez exactement le Trianon de l'ordure. En face est l'antre de Karatété.
RUE DE L'HIROXDELLE 105
Une boutique basse, aux volets toujours à demiclos, peinte en rouge, du rouge fade de l'échafaud. Sur un des carreaux malpropres flotte un rideau de fausse mousseline brodée de pampres et d'oiseaux. Pas une lumière au seuil. Là-dedans, des tables vertes, des chaises de paille, en petit nombre, un buffet chargé de bouteilles à demi-pleines, et au fond, dans une alcôve ouverte, un hideux lit d'acajou, immense et d'une invraisemblable hauteur, recouvert d'un couvre-pied de faux cachemire et dominé par un édredon cramoisi sur lequel somnole un vieux chat borgne et puant. Pour éclairer ce honteux théâtre, une lampe de cuivre au plafond, lourde de pétrole malodorant. Karatété sourit aux arrivants.
C'est une puissante amazone, aux jambes hautes, aux seins énormes ; des dents très blanches luisent entre d'assez belles lèvres et ses yeux de bête ne sont pas sans une sauvage douceur. Son visage est tailladé d'affreux dessins barbares gravés dans la chair. Elle rit, et, quand elle rit, tout son corps frissonne dans le peignoir de cotonnade décoré de bouquets printaniers, et que serre, au-dessous du ventre lourd, un tablier de grosse toile bleue.
Honteux et joyeux, à la fois, Adam Bressol mit la main sur le bec de cane et me dit :
— C'est là. C'est pas cossu. Passez donc le premier.
• Karatété \dnt au-devant de moi, empressée, mais elle aperçut Adam Bressol et, en dépit de ma mise soignée qui n'était pas commune à ses clients habituels, ma personne, du coup, perdit pour elle beaucoup de son prestige. C'est Adam Bressol qu'elle salua de ces paroles :
— Bonjou pitit, entre pitit, sois-toi ; quoi c'est tu bois tous les deux ei soir ? Bise-moi si tu veux, pitit.
Mais Karatété n'était pas seule. Adam Bressol en fut contrarié et grommela :
— C'est raté, il y a c'te garce de Russe. Qu'estce qu'elle peut bien ficher ici ?
Précisément, je me posais la même question, en d'autres termes, en apercevant dans le bouzin de Karatété la blonde Mania, la jolie dame russe de Kazan qui ne semblait aucunement incommodée d'être surprise à pareille heure et en un tel lieu.
Au contraire, elle venait à moi, franchement, souriante et la main tendue. Elle me dit de sa voix de harpe, que les grasseyements accompagnaient comme un tambour lointain :
— Bonsoirr, comment allez-vous ? Vous voyez, je travaille.
— Je ne vois rien du tout. A quoi travaillez- vous ?
— J'apprends, donc.
Je risquai dans un rire :
— Qu'apprenez-vous ? A devenir négresse ?
Mania eut une moue délicieuse et un vilain geste de moujick.
— Ach ! comme je déteste les plaisanteries françaises.
— Excusez-moi, Mania, je puis, si vous le préférez, vous réciter la fable du Chenal bossu ou vous exécuter la danse du*Petit Poisson.
— Danser ? Justement, moi apprendre danser»
— Avec...
— Avec M°^® Karatété, certainement.
Madame Karatété ! N'est-ce pas qu'il faut être
une demoiselle de la bonne noblesse de Kazan, épouse divorcée d'un lieutenant de cosaques, venue à Paris étudier la peinture moderne, pour dire avec grâce de semblables énormités ? M^^ Karatété ! J'en riais aux larmes.
— Bêtise française, dit Mania ; M°^® Karatété, bon professeur. Plus peinture, changé, faire théâtre Peinture faux, faux, autrefois ! Aujourd'hui vivre, la danse meilleur, art vivant, tout neuf.
Je lui criai à l'oreille :
— Vous toquée, complètement ; jolie tout de même, moi embrasser.
— Ach ! laissez-donc, dit-elle avec dédain, en répétant son vilain geste.
Karatété gloussait de son côté :
-^ Ti pas l'air content, pitit ; ti triste, ti beaucoup chagrin ?
Si bien qu'il fallait ouvrir de grands yeux pour savoir qui parlait, de la prostituée noire ou de la noble russe.
— Ki c'est ci quoi boire ci messieurs, madame ? Li bière, li kilaço, li Ihum zamalique ?
Le chat, faisant de mauvais rêves, se trémoussait en grognant sur l'édredon. Mania en prenait de l'humeur.
— Ach ! tuez cette bête ! Moi déteste chats ! C'était superbe et diabolique.
Adam Bressol grommelait, sinistre. Me souvenant fort exactement de ses propos, je commandai du rhum et du plus vieux.
— Ti la laison, dit Karatété, li Ihum li meilleur, peux pas saouler ; guéi douleurs, lasthénie, mal de tête.
Et, en emplissant des verres grossiers, la négresse chanta d'une voix assez pure :
Quand moi descend à Fon-Caoué, Moi il descend la lue Longcha ups ; Ach'ter y'on chain, pou ya ya moue, Machand mi dit : Ci cinq cents flancs ! Moi, moi, moi pas d'agent,
Moi pitit bébé !
Moi glands palad's i pitits coups d'bâtons !
Mania raffolait de cette poésie, et elle ne cachait pas sa satisfaction :
— Brravo ! Brravo ! Madame Karatété.
— Pas vlai, ci l'est tout à fait zoli ?
— Trrès joli, Madame Karatété, trrès joli ! Ah ! cette Mania, plus sauvage mille fois que
la négresse ! J'avais un désir égal de l'embrasser dans le cou, sur la bouche, sur les yeux et de la gifler, comme une brute !
— Alors, madame, dit Bressol, cérémonieux et hostile, vous demandez des leçons de danse à Karatété ? C'est très difficile, mais Karatété est bon professeur.
— Très bon, monsieur, et moi bonne élève ; les Russes meilleurs pour apprendre que les Français ; Russes très intelligents.
— Ça dépend lesquels, répliqua le poète sans courtoisie ; je connais de belles gourdes. C'est forcé, il y en a chez vous comme partout.
— Oui, mais moi intelligente. Moi intelletuelle ; en Russie beaucoup on pense, tout pour l'avenir, le passé, fini ! Vous, Français, gâtés, tout à fait, par passé ; comment vous dites ? Tradition ! Pas vrai tradition, mensonge. Vous poète, intellectuel ? Connaissez philosophes ?
— C'te blague, bien sûr ! répondit Bressol, sans qu'on sût s'il mentait aussi impudemment par orgueil personnel ou par patriotisme.
Mania parlait six langues, dont deux mortes, et n'ignorait rien que l'ignorance de son partenaire.
— Ainsi, vous avez lu Spinoza ?
— Une victime des prêtres ! répliqua Bressol, à tout hasard et avec un adnfiirable sang-froid.
Mais avec Mania il n'y avait pas de risque. Sa dialectique faisait songer à la manière des Glatignys montmartrois qui, sur deux rimes absurdes, lancées par le plus crétin des spectateurs, improvisent une chanson valant bien celles laborieusement confectionnées à l'ombre des soucoupes, par ces autres messieurs de la troupe. Mania ne laissa donc pas tomber la dernière réplique du poète libertaire.
— Ach ! les prêtres, l'Église ! je déteste ! Je déteste tout ce qui est le passé, la tradition ; j'aime tout ce qui est neuf. Le monde sera sauvé par la pensée barbare, mais il faut tuer d'abord tous les prêtres !
J'ai un frère aîné, il était officier de hussards ; ilse grisait et il couchait avec les danseuses ; il battait ses domestiques et donnait en cachette de l'argent aux révolutionnaires. Un vrai Russe ! Dans un souper d'ofTiciers, il s'est tiré coup pistolet. Pas mourir. Il s'est fait moine, à Tcherminsky Monastère, près de Pétersbourg. Quand lui venir me visiter, je lui ai craché sur sa robe. Il m'a dit : « Mania, toi seras pendue ! » Mais mon frère est imbécile. Je serai danseuse, grâce à leçons de M"^^ Karatété. Grande danseuse, pas
classique, danse nouvelle, Mania danser presque nue parce qu'elle est belle ; pudeur, bêtise occidentale. C'est devoir pas cacher sa beauté, donc ! Le monde sera sauvé par la pensée barbare ! Bressol, le cerveau plein de lectures cahotiques, comme un pau\Te gosse au cœur barbouillé de mauvais tabac, contemplait en chien soumis sa chienne de négresse. Moi, j'imaginais des hordes à la conquête du \'ieux monde, des hordes menées par ces Jeanne d'Arc : Karatété i\Te, brandissant sa fiole de rhum zamalique, et Mania, mi-nue, Salomé de café-concert, dansant pour les Cosaques.
Parfois, Bressol jetait un regard de haine à Mania, si johe. Le filou amoureux la haïssait de gâter sa soirée par sa présence et le désir me venait de sceller sous mes baisers gourmands les vaines paroles de la Russe.
Quelques privautés diplomatiques, une ou deux sottises débitées à propos, et dont elle me fut reconnaissante, m'attachèrent la révoltée pour cette nuit-là.
Adam Bressol ne connaîtra jamais la grandeur de mon sacrifice, ni quel invincible mépris pour l'ardente et sotte fille altéra le plaisir que m'abandonna l'amoureuse.
Sous mes caresses elle bredouillait encore :
— Comment bien carrefour Buci ! Combien
nouveau, tout neuf, tous ces gens, ce Jules, ce Bébert, M"^ Élise, M"e la Romaine et ce Ver- Rongeur, quels barbares excellents ! Eux libres, eux pas mensonge !
Si bien qu'exaspéré je pris un affreux plaisir à faire mes caresses si brutales qu'elle en devait souffrir dans sa chair, tandis que je criais dans son jargon :
— Buci, pas ça du tout, civilisation, très vieille civilisation, toi, Russe, jamais comprendre !
Mais elle n'entendait rien et criait aussi, de bonheur animal satisfait.
CASUS BELLT
— Messieurs, on va fermer, dit Ferdinand ; je n'ai pas envie de payer seize francs d'amende pour une tournée de trente-deux sous.
Chose extraordinaire, personne ne protesta. Le Polonais Prjebilewsky, M. Jules, le poète Adam Bressol et le jeune Ver-Rongeur ^^dèrent d'un même geste leur coupe enchanteresse, encore à demi-pleine d'un savoureux mélange de cassis et d'alcool de ponmie de terre. Somptueux, Prjebilewsky, que la chance avait favorisé, jetait quarante sous de jetons à Léonce, le garçon, et chacun se disposait à s'aller coucher quand Bébert parut, en maître.
Son entrée fit jaillir un cri de toutes les poitrines. L'élève pharmacien devenu cambrioleur était en habit ; un habit de coupe assez récente. Sur le revers de moire s'entortillait, autour d'un cartouche d'émail, un ruban tricolore frangé d'or.
— Ferdinand, tu peux boucler, on sortira par
il4 TENDRES CANAILLES
la cour, laisse une seule lampe allumée. J'offre ce qu'on veut.
Bébert avait si grande allure que Ferdinand n'hésita pas une seconde. On ne conserva qu'une ampoule et on se pressa autour de l'élégant.
— D'où que tu viens, Bébert ? demanda Jules, en caressant l'insigne patriotique ; de la fête du Lion ?
— Il faut ne rien connaître, répondit Bébert méprisant, pour ne pas savoir ce que c'est qu'un baromètre.
— Un baromètre ?
— Oui, un baromètre, c'est ça, le truc des députés, c'est à ce machin-là qu'on les reconnaît ; ils le mettent les soirs de gala comme tu colles tous les jours une roue de vélo en porcelaine sur ta casquette.
— Depuis quand que t'es député ? Où c'est que tu l'as eue ta queue de pie, dis, Bébert ?
— L'habit, je l'ai loué dix francs, aux Deux Nègres, rue des Canettes ; la décoration, je l'ai ramassée au vestiaire.
— Quel vestiaire ?
— Le vestiaire du bal, parbleu.
Bébert voulait tenir la société en haleine.
— Mais quel bal, dis, Bébert ?
— Le bal des Affaires Étrangères, cette bonne blague ; y en avait pas deux ce soir. Penses-tu