‹ Tendres canaillesChapitre 6 sur 9 · AU BOUQUET D'AVRIL · texte numérisé non relu

AU BOUQUET D'AVRIL

Assez souvent, le délire matrimonial possédait les personnages importants du carrefi ur. C'est ainsi qu'aux couples Ver-Rongeur-Mimi, Jules- Rose, Chipotte-Philomène et au ménage du poète Bressol, dont on ne vit jamais la maîtresse à la Buci, s'ajoutèrent bientôt les couples Bébert- Marcelle et Arald Sigor-La Romaine.

Arald Sigor, éphèbe phtisique, culotté à la hussarde, coiffé d'un chapeau pointu, une lavallière importante sur le sternum, et la canne d'alpiniste sous le bras, était peintre mystique, parfois aussi pianiste dans une brasserie de femmes de la rue Monsieur-le-Prince. Il souffrait de devoir peindre, pour le commerce, des souvenirs de la mer ou des natures-mortes en série. Mais il parlait de la revanche qu'il prendrait, de son œuvre à faire, et il citait de lui ces merveilles : U Idéal allaitant Vhumanité souffrante^ Le Rê\>e vainqueur de V Appétit, L'Ange noir de la Morphine conduisant les femmes damnées, pièces capitales et que nul ne

pouvait se flatter d'avoir jamais connues. Lorsqu'on demandait à Arald Sigor :

— Pourquoi n'exposes-tu pas ?

Il se contentait de répondre, sans s'expliquer autrement :

— Pensez-vous !

Il n'avait pas eu de peine à s'attacher la Romaine, malgré sa misère. La paresse immense de la fille avait plus fait que les paroles du peintre mystique. Le prodigue Américain avait regagné Cincinnati ; les belles robes et le linge somptueux avaient été revendus aux marchandes à la toilette ; on ne voulait plus de la Romaine, à cause de son irrégularité, dans les ateliers de Montparnasse et les vétérantes de la rue Grégoire-de-Tours lui faisaient honte, en vain, de son manque de courage. Puis Arald était un artiste, et, s'il la nourrissait mal, il n'exigeait d'elle aucun labeur et la menait suivre des monômes, en attendant de la conduire au bal des Quat'z' Arts, ainsi qu'il le lui avait promis.

La Romaine se rangeait ; on ne pouvait trouver ménage plus bourgeois, en dépit de l'industrie de Rose, que celui de M. Jules ; la grande Élise, on le sait, fuyait les hommes qui, naguère, la rossèrent et la rançonnèrent.

On peut imaginer que les bons conseils ne manquèrent pas à la grosse Marcelle, quand celle-ci

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