AU BOUQUET D'AVRIL
fit part à ses amies des loyales propositions de Bébert. Moins résolue à se rendre, Marcelle eût été convaincue par les arguments de la grande Élise :
— Crois-moi, ma fille, c'est une idée à suivre. Jamais tu ne vois d'hommes dans mes jupes, mais un Bébert n'est pas comme les autres. C'est un garçon intelligent et instruit, il travaille bien et fait ce qu'il veut avec ses médicaments, et puis c'est son idée d'entretenir les femmes. Les hommes peuvent tous être traîtres, à qui le dis-tu, ma chère ! mais ce qui ne change jamais c'est le fond du caractère. Écoute donc Bébert. Vous serez comme mari et fenrnie, d'autant plus qu'avec les idées de Bébert, pas jaloux mais obstiné sur la question de sa conduite à lui, tu n'auras plus besoin de descendre comme les autres, et, on a beau avoir ses habitudes, et comme moi des amis réguliers bien convenables, ça doit être bon de se la couler à l'aise, et de se ficher du biseness, en songeant aux camarades, les jours qu'il pleut, par exemple !
Quand Marcelle eut fait serment de ne point rendre à Bébert sa parole. Rose la persuada de la nécessité d'organiser une vraie noce.
— Une noce comme des bourgeois, avec des témoins, des garçons et des demoiselles d'honneur ; il n'y a que du maire qu'on se passera, à
cause des papiers. Chacun paiera sa part, bien entendu. On fera cortège de chez Ferdinand au Bobillot, et de La Petite Pologne au Cardinal, pour épater toute la Buci.
— Et pour finir, ajouta la mariée, on ira danser au Bouquet d^Aç^ril !
Il n'y eut qu'une voix pour proclamer que c'était là une idée excellente.
Au Bouquet d'Açrtl, en un caveau sommairement éclairé, un vieil homme jouait du piano ; sur des bancs rustiques la clientèle vautrée, ouvriers loupeurs, slaves et très jeunes esthètes, consommait des vins et des bières au parfum identique. Ces liquides ne sentaient pas le bouchon, mais la cave ; les belles hôtesses elles-mêmes fleuraient la cave ; en dépit d'une copieuse aspersion de violette ou de musc, il s'élevait de leurs gorges offertes une insurmontable odeur d'in-pace.
Ces dames étaient six, vêtues de peignoirs légers aux six couleurs de l'arc-en-ciel ; elles se distinguaient des dames ordinairement embellies de cet uniforme par leur talent de chanteuses et le soin de leur répertoire. Le Bouquet d'A^fril était un cabaret artistique.
Une blonde, ramenant un pan d'azur sur un sein cabré, annonçait :
— Notre bonne camarade Emma va nous envoyer Le* Petits Pa^^és du compositeur Paul Delmet.
AU BOUQUET DAVRIL 129
Et Emma, après avoir bien tendu ses bas, envoyait la romance ; puis c'était au tour de notre excellente camarade Angèle dans le répe toire du poète-chansonnier Montoya, ou de notre sympathique camarade Rachel, qui va nous jeter la dernière du bon humoriste Vincent Hyspa. Ces demoiselles savaient prendre, au piano, la pose classique à Montmartre, et, pour la plupart, s'en tiraient aussi élégamment que ces messieurs de la Butte qui, si l'on fait exception en faveur de quelques spécialistes de? çtabhssements de nuit, n'ont qu'une corde à leur arc.
Hélas ! Assez souvent un strident coup de sifflet, lancé du haut de l'escalier, par la patronne qui gérait tout l'immeuble à des fins particulières^ faisait envoler la troupe, coupant net la Romance aux Etoiles, Petit Chagrin ou Les Petits Pois du Président. Mais ne convient-il pas que ceux qui font fi de la bonne musique aient aussi leur part d'agrément dans une vie aussi brève ?
Les gens de la noce ne comptaient que des amis au Bouquet d'Ai^ril. Ils y furent acclamés, et parce que M. Tourneur tenait avec beaucoup de dignité, en dépit de l'ivresse montante, son rôlo de faux-témoin, ces demoiselles vinrent toutes l'embrasser et lui tirer la barbe, lui faire mille agaceries qui ne laissaient pas que de le flatter infiniTnont.
Bébert chanta, M. Tourneur chanta, Mimi chanta et toutes ces demoiselles chantèrent à leur tour.
Marcelle, décoiffée, émue et un peu grise, dansa avec la doyenne de la maison, qui tout en chaloupant, un pan de sa tunique orange sur le bras droit, à l'exemple des Grecques de la Malmaison, donnait à la mariée ce conseil utile à suivre :
— Te voilà rangée, ma gosse, faudra être sérieuse maintenant ; Bébert est estimé et c'est à toi qu'on donnerait tort.
"Un coup de sifflet impitoyable interrompit les danses et les chants. Le troupeau arc-en-ciel se rua sur l'escalier branlant et Bébert se tailla un succès énorme en feignant de suivre ces demoiselles avec des mines et des minauderies inénarrables.
Il fallut que Marcelle le retînt par les pans de son veston ; mais elle riait trop pour se fâcher sérieusement.
Quatre des artistes, et qui pourtant n'étaient pas des moins séduisantes, redescendirent, un peu humiliées mais se consolant à la pensée de retrouver les gens de la noce. Or, quelqu'un, M. Tourneur, je crois, proposa d'aller rendre visite à Ferdinand, et l'on sortit en cortège, dignement, sagement, par l'escalier moussu, foulant les degrés infâmes, ainsi que d'autres descendent les marches nobles de la Madeleine.
A VHahitude la fête continuait. Ferdinand trottait, sans se plaindre, certes, de la cave au comptoir.
Il y avait eu la tournée de Hébert, la tournée de M. Jules, la tournée de Ver- Rongeur, la tournée de Rose, la tournée du patron, et MM. Prjebilewsky et Pulicello avait sollicité l'honneur d'offrir la leur. Même il y eut celle de M. Tourneur qui, ayant fui les salons de son monde pour savourer, à l'égal des belles-lettres, la poésie des petits bars, n'avait pas été à la noce depuis celle de sa sœur.
Le Conservateur, enlevant son veston parce que le calvados-anis, sa dernière invention, le maintenait à une haute température, ne sut pas cacher son désir de prononcer un discours :
— Taisez -vous, recommanda Ver -Rongeur, M. Tourneur va prendre la parole.
L'érudit débuta en ces termes :
— Mes amis, l'institution du mariage remonte
à la plus haute antiquité et les moralistes la tiennent pour admirable entre toutes. Aux temps héroïques naquit la coutume d'organiser, à l'occasion d'une union, un festin et un cortège solennel accompagnant les époux jusqu'à leur nouvelle demeure au milieu des danses et des chants d'épithalame. Nous prendrons garde à respecter une aussi louable tradition. C'est en multipliant les libations sur l'autel de Ferdinand que nous sommes le plus certainement assurés de plaire aux dieux, satisfaisant à la fois Héra fille de Rhée, Artémis favorable au doux berger de la Carie, Athena qui dispense l'olivier...
Ver-Rongeur se tordait, gloussant, à travers ses sanglots de joie éperdue :
— Qu'il est marant ce client-là ! Bon dieu, qu'il est marant !
La grosse Marcelle, la mariée, qui, naguère, avait orné quelques nuits de M. Tourneur, répondit par un galant badinage au discours emphatique et de circonstance du lyrique et savant noctambule. Mais Ver-Rongeur, qui, lui aussi, respectait les traditions, s'avisa qu'on n'avait pas encore détaché la jarretière de la mariée.
— Faut le faire, disait la'gouape sentimentale, puisque c'est comme un vrai mariage. Bébert a ses idées là-dessus ; c'est un gars qui a toujours travaillé et maintenant Marcelle va se reposer.
Une vraie princesse ! Si c'est un vrai mariage faut tout faire comme les bourgeois.
Bébert approuva fortement, et le conservateur fut prié de procéder à la plaisante cérémonie.
— Ver-Rongeur a raison, à vous l'honneur, Monsieur Tourneur.
Marcelle baissait les yeux, s'efforçant à rougir. M. Tourneur s'y prit avec beaucoup de tact ; mais, tandis qu'accroupi, encouragé par les bons mots de l'assemblée, il cueillait, sous les fanfreluches retroussées, le ruban écarlate, orné d'un chou plus large qu'un pavot, survint un personnage inconnu des gens de la noce, dont l'entrée fut si brutale qu'elle culbuta M. Tourneur dans la sciure, laissant Marcelle la jambe en l'air.
— Tu peux donc pas faire attention ? grogna Bébert.
— Monsieur a un rendez-vous urgent ? gouailla Ver-Rongeur.
Sans répondre, l'inconnu demanda impérieusement à Ferdinand :
— Le lavabo ?
— Au fond, à droite, derrière le téléphone. C'était un magnifique spécimen de brute, aux
épaules puissantes, habillé d'un complet à carreaux clairs et d'un chandail rouge ; les cheveux tondus à la Paulus sous le melon noisette incliné, une mâchoire d'ogre, un cou large comme
un hêtre, des poings d'assommeur de bœufs.
— Un beau tricard ! dit Ver-Rongeur, Monsieur a sûrement un retour pour Cayenne dans sa profonde.
Un malaise planait. Fort heureusement, la gêne fut dissipée, grâce à M. Tourneur qui, mis en verve par les calvados-anis, le rhum et d'autres élixirs, chantait soudain à plein gosier et non sans art :
J'suis explorateur Navigateur et voyageur En amateur !
On lui fît un succès. Puis ce fut au tour de Pulicello. Le beau Napolitain lançait à peine les premières notes de Sole mio que l'inconnu revint.
Il commanda une absinthe-gomme, — à onze heures du soir ! — et chacun put voir qu'il achevait d'essuyer la longue lame d'un couteau à cran d'arrêt et que son mouchoir était taché de sang.
Le patron de VHabitude ne s'étonne plus volontiers. Il dit simplement au fâcheux client, les yeux dans les yeux :
— Si tu veux consommer, faut être gentil. Si c'est pour crâner que tu essuies ta lame, ça n'a rien à faire ; si t'as des raisons pour, faut calter,. et vivement !
Le colosse considéra avec stupeur le très petit homme qui osait lui dire des choses si raisonnables.
Ferdinand n'est pas un de ces mastroquets géants capables de sortir les pires énergumènes, rien qu'en les poussant avec le ventre. Mais Ferdinand est intelligent et courageux, et, comme disent ses clients, il n'a pas son pareil pour le faire à l'influence. Ferdinand insista.
— Tu as compris ?
La brute referma son eustache et répondit :
— Ça va bien. Je m'ai coupé, ça peut arriver à tout le monde.
Et il remit tranquillement l'arme dans sa poche. Alors seulement, Ferdinand lui servit à boire.
Reposant, d'un coiip à la briser, la carafe sur le comptoir, il vida la moitié de son verre, et se tournant vers l'assemblée contristée :
— Faut pas que je vous empêche de vous amuser. Patron, c'est ma tournée ! Quoi, de rien ? Pourquoi donc que vous refuseriez de boire avec moi ? C'est tout de confiance si c'est rapport au pognon. J'en ai.
Les louis emplissaient, comme ils eussent empli une sébille, le creux de la patte monstrueuse tendue vers la société. Les affaires sont les affaires. Ferdinand renouvela les consommations. On trinqua sans enthousiasme. Prudemment, M. Jules proposa :
— Si on allait prendre l'air, après avoir rendu
la tournée à monsieur, comme de juste ? Tu ne nous en veux pas, Ferdinand ?
Et il clignait de l'œil, d'un air entendu. Ferdinand cassait de la glace avec une épingle, sans s'émouvoir. Chacun se ralliait à la sage proposition de M. Jules. Hélas ! M. Tourneur ne voulut rien entendre. Complètement ivre, en bras de chemise, pressant sur son plastron maculé de fraisette la Romaine décoiffée, il vociféra :
— Partir ? C'est idiot de partir ! C'est idiot et mal poli ; Monsieur est un homme charmant à qui nous ne ferons pas cette injure. Partez si vous le voulez, moi je reste, avec Monsieur et mes amis'^Pulicello et Prjebilewsky.
Prjebilewsky, le poltron, semblait assez disposé à la retraite, mais Pulicello, ivre-mort, et ayant encore beaucoup de romances à placer,, approuvait fortement le conservateur.
L'inconnu laissa sur tout ce monde tomber un regard méprisant et dit :
— Pour ce que vous êtes rigolos, vous pouvez bien vous en aller. Vous pouvez dire que vous la comprenez, la joie ! On voit bien qu'on est sur la rive gauche !
C'en était trop. Les dix-huit ans de Ver-Rongeur devaient se dépenser en héroïsme.
— D'où que t'es donc, toi ? demanda-t-il au colosse.
— De Belleville, rnoucheron, où il y a des hommes et du sang !
Ça se gâtait. M. Jules intervint.
— Ici on n'est pas de sauvages et on s'amuse gentiment.
— Pourtant, ajouta Bébert, il ne faut pas nous prendre pour des mannequins.
Dans le fond de la salle, indifTérents à la discussion, M. Tourneur et Pulicello chantaient :
La bella cosa...
en vidant une bouteille d'Asti spumante.
— A Belleville ! reprit Ver-Rongeur, je voudrais seulement pas y monter, à Belleville.
— Tu ferais bien !
— Alors, qu'est-ce que tu viens chercher ici ? L'homme fronça le mufle, d'un geste prompt
fit briller sa lame sous la lumière et ordonna :
— Sors donc, si t'es un homme !
Ver-Rongeur n'était pas lâche. Il répugnait à
verser le sang pour le plaisir, mais il était capable, surtout en présence des dames, de soutenir magnifiquement son honneur. Il n'eut pas le temps de se mettre en garde ; Pulicello, l'élégant Pulicello, les prunelles pétillantes d'Asti spumante, sortit une lame aussi brillante que celle du Bellevillois, et, poussant un affreux juron napolitain, il attaqua avec une superbe émouvante. Sans les séparer,
Ferdinand, par des feintes habiles, poussa jusqu'à la rue les combattants.
L'inconnu haletait. Pulicello, frappant du talon, piétinait comme un danseur ivre. Transfiguré, il revivait son énigmatique passé des soirs de Naples. L'éclair du couteau de l'autre avait réveillé l'ancien coquin du port, tire-laine et coupe-jarret.
La noce contemplait la lutte, comptant les coups sans férocité, sans passion de parti. Tous ils assistaient à cet étripement soigné comme à un beau combat de boxe ; nulle haine, nulle cruauté ne déterminaient leur attention extrême.
Ni le Bellevillois, ni le Napolitain n'étaient des leurs, de leur sang, de leur race. Ils étaient, l'un et l'autre, enfants de clans encore barbares, insensibles au parfum d'antique civilisation qui, en se décomposant, donne encore tout son prix à l'air qu'on respire au carrefour. Il peut bien corrompre les cœurs, mais garde le pouvoir d'affiner les esprits.
Le rouge corps à corps n'était rien qu'un cotqbat de gladiateurs commandés pour la noce.
Des bars voisins on accourait en tumulte, des coups de sifflets trouaient l'air nocturne. Aux fenêtres, les petits bourgeois, en costume de nuit, se hasardaient, parce que le revolver n'était pas de la partie, et, au coin de la rue de l'Ancienne-
Comédie, un autobus, calé par la foule grossissante,, cornait sans relâche, sonnant l'alarme.
Les consommateurs sortaient par paquets de la Petite Pologne, du Cardinal et jusque du bar Bohillot, plus éloigné. Des souvenirs de pogrom faisaient haleter un Juif polonais et Crapotzky contait au Jockey des histoires de batailles, du temps qu'il servait à la Légion, dans les ruelles d'Aïn-Sefra ou bien autour des paillottes de Cho« Ion, le faubourg infâme de Saigon. Chipotte soufflait à Philomène, hébétée de terreur et d'admiration à la fois :
— Si c'était du monde plus connu, s'ils se crevaient et s'il n'était pas si tard, comme ça ferait une chouette édition spéciale !
Un petit peloton d'agents cyclistes, hué par les uns, raisonnablement accueilli par les autres, se fraya lentement un passage.
Pulicello avait trois morsures de lames dans les côtes ; le sang du gars de Belleville coulait fièrement par une large plaie aux reins, boutonnière ouverte par l'effet d'un joli coup napolitain.
Le calme suit les minutes de violence ; la troupe nuptiale, allégée des combattants et do Prjebilewsky, mis en fuite par la vue du sang et des
uniformes, regagna le bar. Tous étaient dégrisés ; hormis M. Tourneur en qui, toujours, l'ivresse per durait, qu'elle lui vînt des boissons choisies ou des poèmes les plus beaux.
Rose soupira :
— Pauvre Pulicello !
— C'est juste, dit Yer-Rongeur, il a été chic ; mais quoi ? C'est comme l'autre, la Terreur de Belleville, du monde qui ne sait pas se tenir !...
— Faut reprendre quelque chose pour se remettre en train, suggéra M. Jules.
— Qu'est-ce que ce sera ?
— Du mousseux pour tout le monde.
Marcelle but une gorgée, délicatement, et dit :
— Moi, d'abord, je n'aime pas beaucoup les étrangers.
— • Mon cher Bébert, commença M. Tourneur...
Mais la suite du beau discours se perdit dans le tumulte du plaisir, cris de femmes chatouillées, bouchons jaillissants, les rires et les chansons.
Le commerce de M. Jules prenait, de jour en jour, plus d'extension. Roi de l'électricité, proclamé par le peuple des camelots, il avait abdiqué pour se consacrer à la branche la plus importante de son industrie : vendre et dresser des chiens.
Des terriers anglais, semblables à des esthètes loufoques ; des épagneuls d'eau pareils à ces ouistitis que les bons tireurs forains se piquent à la boutonnière ; des bichons infidèles et câlins autant que les personnes embaumées, leurs maîtresses, qui troquent leur pudeur contre de l'or ; des king-charles, qui pour tonneau ont un manchon de skungs ou d'hermine ; des mastilîs féroces et des Saint-Bernard stupides de bonté ; des bâtards solides et impitoyables comme des gens de police ; des roquets bourgeois, des chinois à mines de gros rats blancs ; des caniches en livrées de cosaques ; des lévriers truqués comme de faux blasons.
Mais le chien ne se cultive pas ; on le chasse. C'était, du moins, la théorie chère à M. Jules ;
et l'on chassait tous les matins pour lui. Le maître d'équipage, gouvernant quelques jeunes chenapans, dont Raton et Mastic passaient pour les plus délurés, était mon petit camarade Ver- Rongeur. Il aimait à m' entretenir des choses du métier.
— Il n'y a pas de morte-saison et on a le placement de tout ; on fournit depuis le grand monde jusqu'à l'Institut Pasteur. J'en connais — mais ^a c'est vraiment pas loyal — qui ont été, l'année où que les chiens se sont portés tout petits, jusqu'à coudre des rats dans des peaux de fox mort-nés ! Naturellement c'est éventé trop vite, ces trucs-là, et c'est pas le bon moyen de se faire une clientèle. Le travail honnête, on aura beau dire, sera toujours le travail honnête ; plus on inspire confiance, plus on gagne. Ce qu'il faut, c'est bien savoir choisir les bêtes, et au meilleur moment. Mais on a des rabatteurs à l'œil, des complices chez messieurs les concierges qui ne s'en doutent pas. Parce que, vois-tu, le meilleur piège à clebs c'est toujours la poubelle. Ils y viennent tous, les gouapes de la chiennerie comme les cabots de la haute qui ont des larbins pour compter leurs crottes. C'est l'instant de bien travailler, avec de l'audace et du sérieux.
Moi, je suis là, en peinard, les pieds dans mes espadrilles, sans avoir l'air d'y prendre garde.
J'ai l'œil sur mes hommes postés aux autres coins, €tj pour jeter le lasso, je peux me vanter de faire la pige à Buffalo.
Les yeux mi-clos, presque en extase, comme avouant un impossible désir, le jeune homme ajoutait :
— Mon rêve, ça sarait d'avoir un ratodrome !
L'élevage et le commerce des chiens laissaient à M. Jules, grâce à l'assistance de Ver-Rongeur et de son équipe, assez de loisirs pour continuer l'exploitation des charmes patentés de Rose, Rose, la johe crâneuse de la rue Grégoire.
C'est dans un terrain de Vaugirard, attenant à un chantier de démolitions, que le manager élevait ses chiens. M. Jules et Rose vivaient là parfaitement heureux. A \ augirard, on avait du bonheur comme à la campagne.
Depuis que le couple associé s'était installé complètement chez les Jules, Mimi-Chaussettes, sans montrer trop de répugnance, faisait les courses et la popote ; elle aidait aussi à se coiffer Rose qui, en retour, la payait de conseils indispensables à ses dix-sept ans et, souvent; lui faisait faire connaissance d'un célibataire généreux, aux fantaisies supportables, un bonhomme dans le genre de Chaufareix, l'empailleur sadique, mais pourtant inoffensif.
Par les plus beaux soirs, M. Jules qui, dans
l'enclos de son propriétaire et ami le démolisseur, s'était taillé un beau domaine, mettait le couvert dans le jardin ; s'il faisait trop chaud, on s'offrait un congé général. Souvent, on invitait des amis de la Buci.
Ce soir-là. Rose et Mimi-Chaussettes, en négligés coquets, paraient la table. Les hommes avaient attaqué le pernod. On attendait le ménage Bébert, Marcelle, Stella, cette amie de Mimi, apparue naguère, sans autre référence que sa mine délurée, entre le carrefour et la place Saint-Michel, et, enfm, Fauvette, un camarade de Bébert, son ancien sergent de section au 4^ zouaves.
— Ils sont rien longs, dit Ver-Rongeur, j'ai la dent.
— Mouille-la, répondit M. Jules, en battant une seconde absinthe.
— Juste, les voilà ! cria Mimi.
— Ils n'y sont pas tous, fit Rose, dépoitraillée, parce qu'il faisait chaud devant la rôtissoire.
Bébert, à la porte, se dépensait en grâces.
— Bougez pas, les femmes nous suivent ; elles sont chez le pâtissier.
— Mais, c'est de la folie, minaudait Rose, nous ne vous inviterons plus.
— C'est ça, c'est ça ; prends toujours ces moutards-là dans tes bras, ma fille, dit Bébert, en
accablant Rose de deux bouteilles de mousseux supérieur Comte de MadefTe.
— Je les ai prises chez Ferdinand, pour pas oublier le pays.
Les femmes survinrent et ce furent des cris de bonheur, des étreintes, des embrassades, avec toutefois beaucoup de cérémonies.
Bientôt Rose et Marcelle discutèrent cuisine, tandis que Stella et Mimi, si gosses avec leurs jupes courtes et leurs catogans, redevenues toutes petites filles, se poursuivaient en riant comme des folles. On se mit à table, après que Fauvette, dont la bonne tenue plaisait beaucoup, eut bu, lui aussi, son absinthe au sucre.
Ce fut charmant. A peine le repas fut-il troublé par la nécessité dans laquelle se trouva l'hôte d'aller corriger les quarante chiens que la gaîté des dîneurs excitait à furieusement aboyer.
Marcelle, très en verve, contait beaucoup d'histoires. Elle ne manquait pas d'un certain don de narration, gâté par le défaut de remonter au déluge, débutant invariablement ainsi :
— Du temps que j'étais en correction... Personne n'y trouvait à reprendre. Bébert ne
se lassait pas d'admirer Fauvette.
— Non, mais regarde-le, Jules; ça fait plaisir d'inviter des gars comme ça qui apprécient la cuisine iine. Mangez donc, sergent, ça me régale de vous voir.
— Appelez-moi Fauvette, concédait avec indulgence l'ex sous-ofïîcier.
— D'abord, proclamait le marchand de chiens très saoul, tout le monde se tutoie. Fauvette, à ta santé, et à tes amours !
Marcelle admira beaucoup tant de perspicacité dans l'ivresse.
— Ça c'est envoyé ; Stella, tiens-toi bien, le sergent a le béguin.
Stella souriait, contente, parce que Fauvette, un bel homme paré d'un complet marron rehaussé d'une cravate vert-pomme, pressait sa taille fine, flattait ses hanches ; parce que le sergent avait de grands yeux noirs en amandes, une moustache qui caressait et une voix à la fois autoritaire et musicale.
Les litres succédèrent aux litres ; après le mousseux il y eut du kirsch et du rhum en abondance. Les voix se mêlaient. On entendait :
— Un jour, aux environs de Sidi-Bel-Abbès...
— Imaginez-vous que, mercredi dernier, un grand cochon de Terre-neuve...
— Du temps que j'étais en correction...
— Ils sont trop gentils ensemble, faudra les marier, on fera la noce ici, ou bien chez Ferdinand, comme pour nous deux Bébert...
Puis Fauvette eut seul la parole :
— Que voulez-vous, au régiment on prend des
habitudes de flemme, surtout chez nous, dans les zouaves, en Afrique. Vous ne croyez certainement pas qu'on passe son temps à chasser l'Arbi. Quand j'étais là-bas, le Maroc n'était pas encore inventé. Alors quoi ? On se laisse \4vre, on a toujours sa solde et une retraite au bout. Moi je ne l'ai pas attendue. J'aurais bien rengagé si ça n'était pas si bête ; mais voyez-vous, mes amis, être soldat ça n'est plus de notre temps. Ça m'embêtait de me voir toujours en bleu et rouge, j'ai eu envie de complets fantaisie, comme les autres, d'un chezmoi, peut-être aussi d'une gentille petite femme pour tous les soirs. Bref, j'ai fait huit ans le zouave, c'est le cas de le dire, ça suTit. La société s'arrangera comme elle pourra pour m' engraisser. Je suis bien décidé à ne pas me crever pour elle ; pour ce qu'elle vaut ! J'ai \'u trop d'injustices là-bas, et dans le civil c'est encore plus dégoûtant. Chacun pour soi, faut travailler à son bonheur avant tout, et tant pis pour les poires qui trinquent. Je vous dis franchement ma façon de penser.
D'aussi bonnes dispositions, clairement avouées, provoquèrent les confidences, les spiritueux aidant. Fauvette faisait sauter sur ses genoux Stella qui buvait dans son verre.
— Le fait est, dit M. Jules, que les bourgeois ne méritent pas qu'on les engraisse. Citez-moi
donc un métier qui ne crève pas son homme ! Cherchez pas, vous ne pourriez pas m'en nommer un seul. Nous pensons tous comme toi, Fauvette, et t'as bien parlé. Regarde Bébert, est-ce qu'il se bile, celui-là ? Il est vrai qu'il a des capacités, il nous en remontrerait à tous. Enfin, on se débrouille les hommes comme les femmes, et on peut dire que les gars de la Buci sont un peu là. Quand on est à la coule, il y a toujours moyen d'éviter des histoires.
Stella se laissait caresser, indifférente maintenant. Elle ne semblait plus éprouver de joie à sentir la main du beau sergent glisser au long de ses hanches souples, et elle fixait obstinément un point du sol, sous la table en désordre, cherchant aussi, par ruse, à se dégager de l'amoureuse étreinte.
Ver-Rongeur perdit à son tour tout sang-froid.
— Croyez-vous, par exemple, que ça pousse les gosses à l'amour de la société que de les enfermer à l'âge où ils ont envie et besoin de courir tout partout ? Les petites bêtes sont bien libres ! Moi je dis que quand on a été enfermé étant gosse, on a tous les droits de se revenger sur le monde !
Fauvette approuvait du chef. Stella laissa choir sa serviette et, prompte, se libéra pour la ramasser. Elle fit un signe d'intelligence à Mimi ; toutes deux quittèrent la table.
— Où que vous allez, les mômes ? demanda M. Jules.
— On revient !
Stella entraîna Mimi au bout du terrain vague. Un réverbère du boulevard jetait sa clarté avare par-dessus la palissade.
Mimi s'apeura.
— Qu'est-ce que tu as, Stella ? t'es toute pâle, mon chat, t'es malade, tu souffres ? dis, mon cœur.
— Ah ! les brutes, ils ne se tairont pas. Ce que les hommes sont bêtes !
— Mais explique-toi mieux, tu me fais peur.
— Écoute voir. J'ai trouvé quelque chose de pas ordinaire, répondit Stella en sortant l'objet de la poche de son tablier.
C'était une carte rose, ornée d'un portrait protégé par une feuille de gélatine. Le portrait de Fauvette, en vérité.
— Il t'a donné sa photographie ?
— Je te dis que je l'ai trouvée ; c'est sous la table que je l'ai ramassée. Quelle chance, quand même, que ça soit tombé de sa poche ! Il n'est pas bien malin non plus, celui-là.
— Et moi qui vous croyais amis !
— Mais lis donc ce qu'il y a sur la carte.
— Pré-fec-ture... de Po-lice !...
Mimi n'en voulut pas épeler davantage. Elle s't'-ei-i.'i :
— Une bourrique !
— Chut ! Crie pas, Mimi ; je ne veux pas qu'on nous entende. Il faut trouver quelque chose avant que ces gourdes d'hommes en aient trop dit.
— Il mériterait...
— Tout qu'il mériterait. Mais, prends garde ; ils sont saouls, faut éviter une sale histoire. Après tout, on devait être visés depuis longtemps, c'était fatal. On n'a rien fait pour le moment, je suppose ? Il y a donc pas encore trop de mal. Ce qu'il faut c'est vider la mouche, en lui faisant honte.
— Comment ?
— Laisse-moi chercher.
— Tu trouves ? Moi j'ai une idée,
— Dis-là vite, Mimi.
— Je vais détacher Sherlock.
— Il va pas le bouffer ?
— Laisse faire.
Mimi courut au chenil. On entendait rire, chanter et trinquer les hommes avec Rose et Marcelle. Stella tremblait très fort quand Mimi revint suivie de Sherlock ; un chien de berger aux yeux comme piqués de poivre rouge, à la langue de démon, aux crocs en herse et dressé pour la chasse à l'homme.
— Viens vite, Stella.
Bébert voulut gronder les petites qui s'étaient tant attardées :
- — Ah ! çà, qu'est-ce que vous fabriquez dans les petits coins ?
— Écoute, Jules, dit posément Mimi et d'une voix telle que tous les convives comprirent que l'heure de rire était passée, tu devrais prêter Sherlock à M. Fauvette ; ça pourrait lui être utile dans sa profession.
D'un coup de poing terrible, M. Jules brisa son verre. Il gueula, levant son énorme patte soudain ensanglantée :
— Qu'est-ce qui se passe ici ?
Rose et Marcelle contenaient le jeune Ver- Rongeur, trop enclin à l'action. Mimi poursuivait :
— Prenez le chien, Monsieur Fauvette, il est bon, et reprenez aussi votre carte. Tiens-toi donc tranquille, Jules ; M. Fauvette voit bien qu'il s'est trompé. Il n'a pas de temps à perdre chez les honnêtes gens.
Fauvette voulut protester.
— Mes amis, je vous assure...
M. Jules lui coupa la parole d'un retentissant :
— Charogne !
Les autres grinçaient des dents, le chien s'agitait inquiet, flairant la bataille ; il grogna sourdement. Fauvette, à travers l'étoffe du complet neuf, caressa l'acier d'un browning.
— Mimi a raison, conclut Bébert, livide ; tu
m'as déshonoré devant mes amis. Faut plus que je te revoie. Barre-toi !
Fauvette haussa les épaules, eut un regard de regret pour Stella, jeta sa cigarette éteinte, enfonça son melon d'une tape rude et fila.
Mais ce qui consola Jules ce fut la conduite de Scherlock emboîtant le pas au policier, et qu'il fallut retenir, non sans beaucoup de peine. Jules s'enrouait à crier, éperdu d'orgueil professionnel :
— Hein, vous l'avez vu ? vous l'avez vu ? C'estil du fin dressage ? Il le suit ! Il le suit ! Il a flairé la mouche ! Il l'a flairée ! Ici, Sherlock, ici !
Zenon Prjebilewsky, le tailleur, et le poète Adam Brcssol, qui s'étaient perdus de vue, se retrouvèrent côte à côte, un matin, en la salle Paul-Bert, de l'hôpital Raspail.
Prjebilewsky était un des anciens de la salle ; on avait amené Adam Bressol dans la soirée, et le Polonais fut charmé de trouver, au réveil, son jeune camarade du carrefour.
— Toi ici, Bressol ! Je ne voudrais pas dire : quelle bonne surprise ! Mais, quand même, ça fait plaisir de retrouver un vrai ami. Ici ça n'est pas trop mal fréquenté ; sur trente-six que nous sonmies, il y en a au moins quinze avec qui on peut causer. Voilà déjà vingt-deux jours que je suis là, pour une jaunisse. C'est dommage pour toi, mais je serai le premier à partir. Et toi, qu'estce que tu as ?
Le malade se retourna douloureusement sur ses oreillers, humides, et dit avec une infinie détresse :
— Je ne sais pas.
— On inscrit toujours quelque chose à l'entrée. Qu'est-ce qu'il ont reconnu hier soir ?
— Ce qu'ils ont reconnu et ce que j'ai, ça fait deux. J'ai le Cafard.
Le Polonais se pencha sur Bressol, saisi d'une grave pitié. Il soupira, plusieurs fois, assez longtemps pour évoquer de personnels malheurs.
— Le Cafard, oui, je connais. Les Polonais qui ont passé par la Légion m'en ont tous parlé. Mais tu es trop jeune, et puis tu n'as pas. été soldat ; tu n'as pas été en Afrique.
— Ça prend partout. Tu vois, je suis vert de maladie ; j'ai comme de la cendre chaude sur les yeux et ça me glace dans le cœur. J'ai une mauvaise fièvre, et tu ne tarderas pas à t'apercevoir que je ne sais pas toujours ce que je dis. C'est à cause d'une sal« bonne femme, Karatété, une négresse, que je ne veux plus connaître et qu'il faut que j'aille voir malgré moi. Ah ! tu ne comprendras jamais ça, toi, le Polonard ; on est gelé chez toi.
— Je t'assure que je comprends très bien, mon pauvre petit. J'ai souffert aussi, même à ton âge. Qu'importe la raison de souffrir ! Moi, c'est parce que j'étais laid, d'autres parce qu'ils étaient juifs.
Avant d'être tailleur, j'étudiais la médecine à Cracovie, un de mes camarades de l'Université,
mon seul ami d'alors, s'est brûlé la cervelle parce qu'il ne croyait plus à la liberté !
Tu disais que cette négresse s'appelait Karatété? Je me souviens, à présent, que tu as souvent parlé d'elle.
— Ça se peut. Ce qu'on doit se faire vieux, ici !
— Pas tant que ça,
— Misère !
— Ne t'agite pas, mon petit, sois calme ; tu es là pour te soigner.
— Dis plutôt pour crever.
— Tu verras qu'on ne s'embête pas autant que tu le crois. On est bien couché, pas mal nourri, on a des journaux, des infirmières très gentilles et pas de patron pour vous engueuler.
— J'ai jamais eu de patron.
— Tant mieux pour toi. Enfin, tu arrives un dimanche, le bon jour. Si tu n'as pas eu de visites, tu te distrairas avec celles des autres ; ceux qu'on sera venu voir vous refilent des oranges ou du chocolat et même du schnick, des fois, en douce. Tiens, justement, voilà Francis, le garçon de salle ; c'est rigolo, c'est le frangin à Léonce, de VHabiiude. Je vais lui dire deux mots pour qu'il sache qu'on peut causer devant toi, et aussi avec toi. As-tu de l'argent ?
— Un peu. Pourquoi faire ?
— Attends. Pstt, Francis, cinq minutes !
Avec ses manches retroussées "au-dessus des coudes, son tablier relevé en écusson, sa grosse face lippue aux mèches pommadées fortement, Francis semblait un boucher. Un boucher prêt à saigner le troupeau contenu dans la fétide étable.
Francis, lentement, en se dandinant, vint se pencher au pied du lit de Prjebilewsky.
— Quoi qui gna, la Pologne ?
— - On peut parler devant le nouveau, c'est un copain. Il connaît bien ton frangin Léonce. Qu'estce que tu annonces pour aujourd'hui ?
Sans se presser de satisfaire la curiosité du Polonais, Francis le railla d'abord :
— Tu me fais rigoler quand tu veux parler parigot avec ton accent de chez toi. Ce que j'annonce ? Du bon !
Persuasif et confidentiel, les mains à plat sur l'armature du lit, l'infirmier soulïla d'une voix sirupeuse :
— Je ne serais que de toi, je mettrais le plus possible sur Fil de soie gagnant et le reste sur Caprice des Dames et Obligado II placés. Je les joue comme ça moi-même, c'est tout dire. Dépêche-toi de réfléchir. Léonce vient prendre les paris avant dix heures.
Et toi, le môme, en veux-tu du Fil de soie, du Caprice des Dames et de VOhligado ?
Adam Bressol leva sur Francis ses yeux perdus de fièvre et dit :
— J'en connais un qu'a gagné souvent, Il Bacio ; on peut pas le jouer ?
Il Baccio ! Roulant ses yeux de brute cupide, les bras lourds pointés vers le ciel, Francis sembla prendre à témoin les dieux de la sotte candeur du nouveau pensionnaire :
— Il courrait, qu'il crèverait en route ! répondit l'infirmier méprisant. Heureusement il courra plus. Il est mort. Dommage que tu sois à la diète,^ t'en aurais mangé à midi. Faut jouer comme je te dis. Ou alors, si tu veux risquer, mets tout gagnant sur Fil de soie, ou tout placé sur Oblioado.
Maintenant, il y aussi la troisième qui sera intéressante. On dit que Brin d'osier est en forme ; crois pas ça, mon petit gars ; joue pas non plus Folle Ivresse. Moi je vaS"te dire : c'est Gossip, un anglais, qui les aura tous. Combien mettrais-tu ? Cent sous ? Passe-les-moi, on va s'arranger.
— T'as pas ton argent sur toi ? La Pologne peut t'avancer. Pas vrai, la Pologne ?
— Mais certainement,
— A la bonne heure ! Et ce soir, mes petits agneaux, vous bénirez Francis, la providence des hôpitaux. N'empêche que c'est toujours pas Saint
Vincent de Paul qu'aurait trouvé mon joli petit truc !
A pas feutrés, Francis glissa vers d'autres lits. Il savait l'art d'une éloquence à la fois très sérieuse et très bouffonne, propre à persuader les moins décidés.
— Voyons, père Salade, qu'est-ce que ça prouve que vous n'ayez pas gagné dimanche dernier ?
— Ni mercredi à Saint-Ouen.
— Va pour mercredi à Saint-Ouen. Alors vous croyez comme ça qu'on peut gagner à chaque coup ? Non, mais chez qui ? M. Fallières ne voudrait pas ; le Mutuel n'aurait plus qu'à fermer ses baraques. Vous vous êtes ruiné ici ? Mais, vieille ficelle, on vous a guéri, n'est-ce pas ? Alors, si vous aviez de la galette, fallait-il espérer vous faire soigner à l'œil ? Je dis ça pour blaguer, mon vieux, soyez raisonnable. Vous avez perdu ? Raison de plus ! Fil de soie rétablira vos finances. Il y a encore Prince Consort qui n'est pas mauvais du tout, je vous le donne placé, à la cote. Demandez à votre collègue, le père Poissons, s'il n'a pas fait de bonnes affaires. Enfin, c'est-il qu'avec moi c'est franc, oui ou non ? Répondez-lui, vous autres !
Hors des lits, des bustes amaigris se hissèrent. On vit se balancer des faces dévorées, dévastées, aux yeux de bêtes blessées ou perdues, encadrées
de barbes mal taillées, ridicules et tragiques sous les bonnets de coton. Et le chœur répondit sourdement :
— Pour sûr !
Le Père Salade tira cent sous d*une chaussette cachée sous son traversin et les passa au garçon, qui continua sa tournée.
— Il y a-t-il encore des amateurs ?
Vingt voix le hélèrent :
— Par ici, Francis !
— Chacun son tour ! Et puis ne criez donc pas si fort ; les infirmières n'auraient qu'à venir... Les femmes ça n'entend rien aux affaires, et c'est si bavard !
— Francis, je voudrais jouer Caprice des Dames gagnant.
— T'es pas fou ?
Un malade, épuisé de souffrance et naturellement gâteux, qui souvent, la nuit, s'échappait, en chemise, dans les couloirs ou les jardins, et que les veilleurs reconduisaient à sa place à grands coups do souliers dans le derrière (histoire, di* saient-ils, de lui couper sa fiè\Te) s'obstinait i marmoter, en pianotant sur ses draps bien tendus :
— Faut toujours suivre son idée, faut toujours suivre son idée...
Francis le menaça :
— Eh ! ta bouche, toi. T'es encore bien intelligent pour vouloir le faire à Tinfluence ! Personne n'en veut plus ? Je vas m'occuper de vos intérêts. A ce soir.
Tout le jour, ceux qui ne recevaient pas de visites discutèrent leurs chances à voix basse. Mais à trois heures, après le départ des parents et des amis des malades, la discussion devint plus générale et plus passionnée.
— • Maintenant la troisième est courue.
— Tu y crois, toi, à Fil de soie ?
— On aurait dCi jouer Roméo.
— Tais-toi donc ! Il fera ce qu'il voudra. C'est de l'or en barre un canard comme celui-là. Son propriétaire en sait quelque chose, M. de Lumineau le. marchand de Champagne.
— T'en as des relations !
— Je l'ai vu à la noce de sa fille.
— Tu y étais ?
— C'te blague ! J'ouvrais les portières.
Le père Salade larmoyait, la face dans l'oreiller, on l'entendait indistinctement gémir :
— Guéri, guéri, qu'il dit ! C'est pas vrai. Je sais bien où se tient le mal, peut-être ! Et si je perds encore ? J'aurais plus rien, rien de rier, c'est ma dernière pièce cent sous, j'ai plus de voiture, pas même de panier ! Si je perds, je <lemande ma sortie, ça sera facile puisqu'ils pré-
tendent que je suis guéri. Je demande ma sortie et je vas me fiche à la Seine.
— Faut pas faire ça, père Salade.
— Si, je le ferai. Il y a beaucoup de vieux qui le font. On se couche sous le pont Marie et on s'endort. Si on a trouvé de quoi se saouler avant, ça vaut encore mieux. C'est si étroit qu'on tombe à chaque coup. C'est une bonne mort, on ne sent rien...
Prjebilewsky et Adam Bressol causaient entre eux, de la Buci.
— La Buci, disait le poète, dans trois ans ça ne vaudra plus rien. On contruit ; Ferdinand veut faire des agrandissements. C'est mauvais, je le lui ai dit, ça tuera sa boite en amenant du monde étranger au quartier. Il y a autre chose, des copains qui font des imprudences, et des mouches qui rôdent.
— Prosper ?
— iSon, pas celui-là, du moins, ça n'est pas mon opinion. On dit aussi que Mimi aurait des
dées de courir ailleurs ; de son côté, je crois bien que Jules ne connaîtra pas toujours du plaisir avec Rose. Je m'en fous, je voudrais crever. Le soir descendait. Prjebilewsky dit encore :
— Ta petite n'est pas venue pour te voir, vous n'êtes pas fâchés ?
— Non, mais c'est la dèche. Elle figure dans des tableaux vivants.
Il faisait presque nuit. La porte de la salle s'ouvrit. La main en cornet, à la façon des camelots, Francis lança, à voix éteinte, le cri magique : «... Sport complet î »
Les fiévreux claquèrent des dents, les moribonds se redressèrent.
Francis tira de la poche de son tablier un papier froissé et lut lentement.
— Première : Haricot blanc, gagnant ; Sylvie, Mouche d'or, placés.
Une voix de tuberculeux éructa :
— Haricot, combien, dis vite ?
— Trente-trois cinquante.
— Il y a du bon, il y a du bon.
Ailleurs on grognait, on gémissait.
— Du silence ! Deuxième : Petit Caporal, gagnant, onze francs ; Voiture à bras. Coco chéri, placés ; personne n'en a pris.
— Et Verdugo P
— Il n'a pas couru.
— La carne !
— Si vous faites du pétard je ne lis plus. Troisième : Gossip, gagnant, il fait soixante-douze francs, je vous l'avais bien dit.
— Tiens, j'ai gagné, fit Bressol ; on partagera, Bilewsky, puisque tu es mon banquier.
— La quatrième : Caprice des Dames, gagnant, Obligado, Crème d' Isigny, placés.
— Et Fil de Soie ?
— Dans les choux !
— N... de D... !
Une bordée d'outrages éclaboussa l'infirmier dédaigneux.
— Pourquoi nous as-tu empêchés de jouer comme on voulait ?... Tu la connais trop bien... On se plaindra... C'est-il seulement vrai ce que tu fais semblant de hre sur le papier ?
Des malades se dressaient, presque nus, rejetant les draps moites de leurs lits, et des bras décharnés se tendaient. C'était le hideux spectacle, le cauchemar infernal d'un tripot chez les morts.
Le gâteux répétait obstinément, en tapotant ses draps :
— Faut toujours suivTc son idée, faut toujours sui\Te son idée...
D'autres s'épuisaient en vaines imprécations,
— Vos bouches ! clama Francis. On paiera demain matin.
Mais un malade qui ne bougeait pas depuis trois jours, un être effrayant, sans âge, la mâchoire pendante, ruisselant de fièvre, avec des bras immenses de'monstre maigre, bondit hors de son lit et sauta à la gorge du garçon.
— Non, crapule, faut payer ce soir ; demain je serai mort, t'aurais trop de bénéfice" !
Et, un a un, des malades se levaient, les uns droits dans leurs chemises grises, les autres accroupis se soutenant à peine, et tous tendaient, menaçants, leurs bras de fiévreux vers Francis, et pour ces spectres furieux, le gâteux claironnait en sourdine :
— Faut payer ce soir, faut payer ce soir ! Comme le cercle se rétrécissait, Francis eut
peur. Il dit :
— C'est bon ; couchez-vous, et au trot, on va vous régler.
Et il fit un partage équitable de pièces d'or et d'écus, tandis que, dans son coin, le père Salade redisait pour soi seul :
— On se couche sous le pont, on s'endort. C'est si étroit qu'on tombe, on sent rien, c'est une bonne mort.,.