RECIT DU CONSTABLE
Interrogé par M. McCarthy, le constable Naylon fit le récit du rôle qu'il avait joué, le 14 septembre 1916, dans la tentative d'enlèvement. Trois jours avant cette date, le chef de police l'avait informé qu'il aurait à accompagner une femme à Montréal, et que le .Dr. Phelan lui donnerait ses instructions. Il alla voir le Dr. Phelan chez lui, et celui-ci lui dit que c'était le désir de la Mère générale d'avoir un homme pour prêter assistance à deux religieuses qui en conduisaient une autre à Montréal. Le Dr. Phelan n'expliqua pas si cette femme devait être conduite dans un hôpital ou dans un asile. Il informerait le constable du jour où l'on aurait besoin de lui. Dans la soirée du 13 septembre, le constable reçut une note du Dr. Phelan qu'il alla voir chez lui l'après-midi du 14. Le docteur lui dit de se tenir prêt à aller le soir même à Sainte-Marie, entre neuf heures et demie et dix heures. L'agent de police devait revenir le voir avant de partir.
A son arrivée à l'orphelinat, il trouva la soeur Mary Magdalen furieuse de ce qu'il ne fut pas venu plus tôt, ajoutant que la Soeur était montée dans sa chambre. "Montons, dit-elle, et voyons si elle ouvrira la porte." La soeur Mary Magdalen arriva devant une porte, au second étage, frappa et appela la soeur Basil. Le témoin déclara n'avoir pas ouvert la porte, mais avoir suivi la
religieuse qui entrait, et à l'intérieur se trouvait Soeur Basil qui était complètement vêtue de blanc; elle ne portait pas l'habit. "Aussitôt qu'elle m'aperçut, dit M. Naylon, elle courut autour du lit en s'écriant: Un homme! un homme! Je la priai de se calmer; que je ne voulais pas lui faire de mal. Elle repoussa le lit entre elle et moi, et j'eus peur qu'elle ne sauta par la fenêtre. Je ne pourrais dire si la fenêtre était ouverte ou fermée. Je contournai le lit et saisis par le bras la demanderesse qui continuait à crier et à se débattre. Je la fis asseoir sur le lit, m'iassis près d'elle, et lui parlai tranquillement. Une des soeurs tenait les souliers et les bas de la demanderesse, mais quand elle voulut les lui mettre, la soeur Basil, d'un coup de pied, l'envoya contre le mur. Je l'étendis alors sur le lit pour qu'on la chaussât, et la maintins ensuite debout le temps qu'on lui passa un corsage et une jupe, et qu'on lui mit une étoffe noire sur la tête. Elle criait toujours, réclamant le P. Mea tant et si bien qu'une des religieuses lui promit que, si elle restait tranquille, elle le verrait.
A la question posée s'il l'avait bâillonnée au moyen d'un morceau d'étoffe qui renpêchait de respirer, le témoin nia l'avoir fait. Il admit cependant qu'elle lui dit: "Vous m'étouffez." Le témoin nia également lui avoir mis son genou sur l'abdomen.
Ensuite on fit descendre la demanderesse qui, à moitié chemin du deuxième étage, recommença à se débattre et à pousser des cris. Puis, deux religieuses, le policier et la demanderesse poursuivirent leur chemin jusqu'à l'automobile qui attendait à la porte, et l'on fit asseoir la soeur Basil au fond de la voiture, entre une religieuse et l'agent de police. Elle réclamait toujours à grand cris le P. Mea qui parut et sauta sur le marchepied juste au moment ou l'auto allait démarrer.
"Le P. Mea, continua le témoin, me demanda qui j'étais. Je le lui dis. Il nous défendit de partir et demanda si nous avions des papiers. Une des religieuses répondit qu'elle n'y était pour rien. Il me demanda si l'archevêque savait ce qui se passait, et je lui répondis affirmiativement, espérant ainsi l'arrêter dans son intention.
"Je pris alors le P. Mea à part et lui intimai qu'il ferait mieux de laisser partir la religieuse. Il menaça d'intenter des poursuites. Il nous demanda d'attendre qu'il se fut habillé, et rentra dans la maison d'où il téléphona à quelqu'un. Il revint, s'assit sur le siège en face, et je pris place à la portière. Le P. Mea tint pendant tout le voyage les mains de la soeur Basil qui ne cessait de répéter que les seuls responsables étaient Régis et l'homme de la rue Johnson.
"En approchant de la Maison de la Providence, le P. Mea intima au chauffeur, Grallagher, l'ordre de s'y arrêter, et il s'ensuivit une discussion pour savoir si l'on s'arrêterait ou si l'on continuerait jusqu'à la gare de Kingston Junction. Finalement, le chauffeur dirigea sa machine du côté de la Maison de la Providence. La soeur Mary Magdalen descendit et entra. Le P. Mea refusa absolument d'aller dans la maison à moins que le chauffeur n'y allât avec lui. Le prêtre revint plus tard et s'assit dans la voiture. Puis ce fut au tour de la soeur Mary^ Magdalene de revenir. Elle émit l'avis que la soeur Basil passât la nuit dans la Maison de la Providence. Celle-ci toutefois refusa de s'y rendre, et le P. Mea nous menaça d'un "habeas corpus." La Mère supérieure alors nous ordonna de partir pour Montréal, mais je fus la trouver et lui dis que, si elle insistait, elle devrait en assumer toute la responsabilité. Le P. Mea conseilla d'aller chez madame Daly, rue Earl, et, en fin de compte, nous retournâmes à Sainte-Marie. Placé comme j'étais, d'un côté les religieuses, et de l'autre, le P. Mea, je décidai de m'ên tenir là. Le témoin jiia avoir téléphoné au Dr. Phelan.
Interrogé contradictoirement par M. Tilley, M. Naylon maintint que tout d'abord il croyait avoir affaire à une folle. Toutefois, à la suite des conversations en automobile et à la Maison de la Providence, il était devenu méfiant.
Q. — Y eut-il auparavant des questions soulevées à ce sujet et que vous avez entendues? R. — Oui, le P. Mea et les religieuses l'ont discuté devant moi. Q. — L'avez-vous jamais discuté avec le Dr. Phelan? R. — Jamais.
Q. — A-t-an acheté des billets? R. — Je ne sais pas.
Q. — Quel train deviez-vous prendre? R. — Celui de minuit 20.
Q. — Qui vous a donné l'heure du train? R. — Le Dr. Phelan.
Q. — Comment deviez-vous voyager? R. — Je ne sais pas.
Q. — Voulez-vous dire que vous ne connaissiez pas les arrangements pris dans le but de conduire une folle à Montréal? R. — Je ne sais pas.
Q. — Qui encore allait avec vous? R. — Deux religieuses. Je n'ai pas entendu parler d'autres personnes.
Interrogé quant aux instructions qu'il avait reçues du Dr. Phelan, le témoin répondit qu'on ne lui avait donné ni billets, ni paquetsi, m papiers.
Q. — Que dites-vous par téléphone au Dr. Phelan pour lui annoncer que tout était manqué? R. — Je lui ai dit: "Le P. Mea s'est interposé." "Je n'y puis rien faire," a-t-il répliqué. J'ai réclamé des papiers au docteur, mais il m'a répondu qu'il n'y en avait pas.
Maintes fois au cours du contre-interrogatoire, le constable Naylon, exprima le regret d'avoir pris part à cette affaire. S'il avait su ce qui arriverait, il ne l'aurait jamais entrepris, assura-t-il.
Interrogé sur la façon dont la Soeur était vêtue quand il entra dans la chambre, le témoin jura qu'elle portait un vêtement blanc qui lui couvrait le corps depuis le cou jusqu'aux genoux.
Q. — Avait-elle ses souliers et ses bas? R. — Non.
Q. — Ce sont d'habitude les derniers effets qu'on enlève, n'est-ce pas? demanda M. Tilley, ce à quoi le témoin répondit en rougissant: "Je le suppose."
Q. — Dès l'instant que vous l'eûtes saisie, vous en avez été le maître? R.— Oui.
Q. — L'avez-vous étendue en long ou en travers du lit? R. — Je ne sais pas.
"Je suppose que votre pudeur vous empêcha d'y regarder," remarqua M. Tilley, d'un air saroastique.
Q. — Vous a-t-elle paru folle? R. — Je ne sais pas. Elle criait tout le temps et je ne me suis pas fait d'opinion,
Q. — Etiez-vous prêt à l'emmener à dix heures? R. — Oui.
Q. — Que deviez-vous donc faire entre cette heure et le train de minuit 20? Devait-elle rester assise dans l'auto tout ce temps-là? R.— Je ne sais pas.
Q. — La promesse qu'on lui fit de voir le P. Mea la calma-t-elle? R. — Oui.
Q. — Quand vous êtes-vous aperçu qu'on allait passer le P. Mea sans le voir? R. — Quand, en decendant, elle se remit à pousser des cris.
Q. — Avez-vous protesté contre ce manque de parole? R. — Non, cela ne me regardait pas.
Q. — Vous saviez que le P. Mea déclarait qu'elle n'était pas folle? R. — Oui.
Q- — Vous le connaissiez? Vous saviez pouvoir vous fier à sa parole? R. — Oui.
Q- — Et pourtant vous l'avez trompé quant au fonctionnaire au compte de. qui vous agissiez. Sur qui retombe la responsabilité de ce mensonge? R. — Sur moi.
Q. — L'archevêque vous en a-t-il jamais parlé? R. — ^Oui, une fois. Il vint chez moi deux ou trois jours après. Je n'y étais pas, et il laissa un mot exprimant le désir de me voir. J'y allai un ou deux jours plus tard. Il me demanda s'il était vrai que j'avais maltraité la soeur Basil, à quoi je répondis, non. Il demanda aussi comment j'en étais venu à mentionner son nom, et je lui dis que je m'étais servi de son nom pour me couvrir.
Q- — Vous infligea-ton une pénitence pour ce mensonge? R. — Non. ' Le témoin avait rencontré le lendemain le Dr. Phelan, mais il ne pourrait dire si le médecin paraissait satisfait ou désappointé.