CHAPITRE III
La naissance de Marcel était commune, et il ne s'en cachait point. Enfant de troupe, il supposait, non sans motifs, qu'un ofiicier supérieur, mort depuis peu, lui portait un intérêt réellement paternel. Son éducation, plus que négligée, avait été rectifiée par son humeur ferme et froide, et par des lectures constantes. Lire était à peu près sa seule passion, si on ne veut pas y joindre celle de fumer. Quelques camarades croyaient qu'il affectait la sagesse dans le sens que les anciens donnaient a ce mot, c'est-à-dire, qu'il s'était fait un système de ne rien désirer et de ne rien vouloir.
Marcel et Octave firent plusieurs campagnes ensemble, et finirent par s'aimer cordialement. Blessés l'un et l'autre, et d'une manière dangereuse, en 1814, à un des derniers combats livrés en Champagne, ils avaient été laissés à demi morts dans une petite ville, d'où ïernove, encouragé par son ami, s'était résolu d'écrire à son oncle pour lui demander lapermission de venir se faire soigner auprès de lui. 11
n'avait pas d'autre ressource. A cette épître, le meunier, comme de juste, s'était chargé de répondre. Mais, surprise universelle ! il avait gracieusement accordé l'autorisation requise par les deux amis, bien que, dit il, ses charges fussent déjà lourdes, et que son vieil attachement pour les Ternove eût été la cause, l'unique cause, du peu de succès qu'il avait toujours eu dans ses affaires. Il espérait bien, ajoutait-il, que M. Octave lui tiendrait compte de sa vieille amitié et des excellents avis par lesquels il n'avait cessé de le pousser à entrer au service.
— Voilà, dit Marcel après avoir lu cette épître, un gaillard qui comprend parfaitement la situation politique du jour, et qui a peur d'une restauration de ton auguste famille.
De là, en effet, provenait le ton mielleux affecté par le père Bahurot, ce profond diplomate qui, certes bien, avait dépensé plus d'intrigues, de souplesse, de fermeté et de rigueur pour fonder et conserver sa médiocre fortune de douze mille livres de rente, qu'il n'en a jamais fallu à M. le prince de Metternich pour retenir sous une même clef les couronnes de Hongrie, d'Autriche, de Lombardie et de Bohème. Le retour des Bourbons avait jeté dans l'âme du meunier la perplexité la plus vive. Comme beaucoup de gens, il avait craint que la royauté et la noblesse ne prétendissent rentrer dans tous leurs droits et user de toutes les prérogatives du temps passé, et il s'était vu en pensée expulsé de ses domaines par les anciens maîtres. Les anciens maîtres étaient représentés pour lui par Octave seul, car Gérard ne l'inquiétait pas ; au nom de sa supériorité intellectuelle, il n'avait point cessé d'exercer sur le vieux gentilhomme un despotisme auquel nulle résistance n'était
opposée ; à la vérité, son esclave n'avait jamais pu s'habilner à le traiter autrement qu'avec le plus complet dédain dans les formes, ne l'appelant que Bahu^ rot, ou notre ami Baluirot, ou bien encore mon gâs, lorsque le meunier libéral s'amusait à émettre quelque opinion un peu malsonnante pour des oreilles aristocratiques ; mais en tout ce qui était affaire d'intérêt, de domination domestique, de droit à la propriété absolue du domaine et des revenus, Gérard était à ce point annihilé, de se sentir tout heureux lorsqu'il avait obtenu une pièce de trente sous par l'intermédiaire de sa fille, et Bahurot n'avait pa? craint une seule minute de voir changer cet état de choses. La joie enthousiaste de Gérard à la nouvelle du retour de Louis XVIII dans sa capitale n'avait été accompagnée d'aucune expression de révolte ; le brave capitaine s'était tout uniment permis de mettre une cocarde blanche à son chapeau. Le meunier ne redoutait donc qu'Octave; il ne supposait pas au sous-lieutenant un caractère pareil à celui de son oncle, et il avait grand'peur de le voir rentrer en possession de son bien.
— 11 faut que j'aie ce coquin-là sous la main, s'étaitil dit, et que je sache ce qu'il a dans l'âme.
Ce souhait avait à peine eu le temps d'être formé et d'avoir pris sa place au nombre des désirs impérieux du meunier, que la lettre d'Octave était arrivée, demandant l'hospitalité pour son camarade et pour lui. Bahurot y avait fait cette réponse engageante que j'ai dite.
Octave n'en estima pas Bahurot davantage, malgré le galant empressement du rusé vieillard à accorder l'entrée du logis k ses deux atnù, jeunes, disait-il, mais qui ravissaient son vieux cœur par leurs qua-
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lités (le chevaliers français. Les meuniers eux-mêmes, dans ce temps-là, avaient volontiers le mot de troubadour à la bouche.
— Il faudra, avait dit Marcel, faire un bon procès au père Bahurot et le forcer à rendre gorge.
— J'y compte bien, avait répliqué Octave ; je veux la maison de mon père ; le meunier retournera à son moulin.
Tout officier de Tempire qu'il était, Octave avait été assez maltraité pour n'avoir jamais perdu l'habitude de se considérer comme une victime. Pourtant il se rangeait parmi les vainqueurs du moment ; lui aussi il faisait partie de la cohorte impopulaire des marquis de Garabas.
Ce fut avec ce sentiment peu amical qu'il rentra dans le manoir de Ternove. Malade, et luttant, avec l'aide de sa jeunesse, contre l'étreinte delà mort, dès le premier jour de son arrivée, il fit venir son oncle dans la chambre oij l'on avait placé son lit et celui de Marcel, et eut avec le vieillard une longue conversation ; il déclara sa ferme résolution de reconquérir son patrimoine. Gérard parut approuver très peu ce projet.
— Je veux bien être étranglé sur-le-champ, dit-il à son neveu, si je n'auv'ais pas le plus grand bonheur à te voir exécuter ce que tu imagines. Mais, mon cher enfant, nous, autres gentilshommes, nous n'aurons jamais l'avantage sur ce terrain contre un Bahurot. Ce gâs-là possède bien l'âme la plus rapace que je connaisse, et tu le tuerais plutôt que de lui faire lâcher un seul écu. Ce que j'en dis n'est pas pour t'arrèter. Je sais bien qu'en dépouillant le maraud, tu vas réduire ma iille xMarguerite à la misère; mais elle n'a aucun droit légitime sur tes biens ; tu
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es le fils de mon frère aîné, et, cordien ! les bonnes mœurs voiulraient que lu fusses le maître ici. Seulement lu as affaire à ce jacobin de Bahurot; il est plus diable que loi, et sois assuré que tu ne viendras pas à bout de son entêtement.
— J'espère, mon oncle, répliciua le jeune homme, qu'appnj^é sur mes droits et plein de la nécessité où je me crois être de tirer mon nom de l'état d'abaissement dans lequel il est tombé, je saurai déjouer les ruses et vaincre l'obstination d'un homme que je ne puis considérer que comme notre ennemi.
Bahurot avait été mandé à la suite de cet entretien, et lui, le despote, le maître absolu qui faisait tout trembler dans la maison, gendre, petite-fille, servantes et valets, jusqu'au chien de garde, il comparut sans se faire tirer l'oreille devant le blessé.
La conversation fut un peu vive du côté d'Octave. On croit volontiers, quand on est jeune, qu'il y a profit de toute espèce à emporter l'avantage de haute lutte; à mesure qu'on vieillit, on s'aperçoit au contraire que gagner l'avantage sans avoir rien cassé est un double succès. Bahurot, le vieux matois, laissa crier et tempêter son sous-lieutenant; mais il expliqua ses droits très posément et avec une magnificence d'expressions juridiques qui fit plus d'effet sur Octave que celui-ci n'aurait voulu en convenir : il se résuma en disant qu'il était bien triste pour un pauvre vieillard, dont la vie entière avait été occupée à donner aux Ternove des témoignages de son dévouement, de voir sa belle conduite si mal récompensée. Il en était encore plus chagrin qu'irrité, et il lui coûtait moins de perdre tout son avoir que d'assister à l'ingratitude d'un jeune homme qu'il avait toujours chéri comme son fils, bien qu'il eût cru devoir user envers
liîi de cette sage rigueur sans laquelle Octave ne serait jamais devenu qu'un assez pauvre sujet.
— Convenez-en vous-même, monsieur Octave, dit en terminant le vieux Bahurot, si dans ce moment vous êtes là si lier et si résolu à jeter à la porte votre père nourricier, c'est à la vie militaire que vous le devez. Vous avez appris à avoir une volonté, à faire tourner les hommes à droite et à gauche, et il vous presse d'en faire l'épreuve sur moi, sur moi qui suis la première cause de ce caractère décidé, tandis que si je vous avais laissé paresser à la maison, écoutant les histoires de votre vieil oncle et jouant avec Marguerite à cligne-musette, vous seriez aujourd'hui comme tout le monde ici, qui, je ne sais pourquoi, fait semblant d'avoir peur du père Bahurot. Allons, monsieur Octave, calmez-vous, prenez le temps de vous guérir et de réfléchir ; puisque vous croyez avoir raison contre moi, vous aurez aussi bien raison lorsque votre blessure sera fermée, qu'aujourd'hui. Une fois debout, vous consulterez des hommes de loi, et je ne doute pas qu'ils vous fassent voir plus clair dans vos véritables intérêts. Mais comme, en attendant le procès qui sera indispensable pour mettre à la porte le pauvre Bahurot, je suis toujoiirs le maître ici, sachez que je suis très content de vous y voir, et que jusqu'à mon dernier soupir vous y serez traité comme l'enfant de la maison.
Là-dessus le père Bahurot avait fait semblant d'essuyer ses yeux, et était sorti, laissant Marcel et Octave également convaincus qu'ils avaient aiïaire au plus madré de tous les paysans. N'importe, Octave était décidé à passer outre 5 il voulait ravoir son bien, et toutes les flagorneries de l'ancien meunier n'avaient nullement ébranlé sa résolution. Marcel, da
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son côté, l'encourageait indirectement à tenir bon par les excellentes plaisanteries que lui inspiraient les airs douloureux du gros homme.
Les pauvres jeunes gens ! ils ne savaient pas au juste à quel renard ils s'attaquaient!
Au bout d'une demi-heure de repos, leur adversaire commença les hostilités.
Les deux amis virent entrer dans leur chambre la cousine Marguerite.
Marguerite donc entra dans leur chambre.
C'était une belle, une fière, une adorable personne, et pour représenter dans une ingénieuse allégorie la vertu, la noblesse du rang, même la royauté, un peintre n'eût' pu mieux faire que de la prier de servir de modèle. Bien qu'elle fût de race mêlée, moitié paysanne, moitié demoiselle, la nature avait arrangé les choses de telle façon que de sa mère la jeune fille avait pris seulement la santé, la merveilleuse carnation, l'azur des yeux et l'abondance de la chevelure blonde ; de son père, ou plutôt des aïeules de son père, elle avait reçu en partage sa taille grande et svelte, son corsage noblement développé, son nez fin et légèrement courbe, sa bouche délicate, ses belles dents, ses pieds et ses mains d'une forme qui eût ravi Phidias. Comme les femmes gracieuses par essence, elle avait compris d'instinct les attitudes et les gestes qui lui seyaient davantage, et l'artiste le plus consommé dans la science dit'iicile des poses et de la démarche n'eût jamais pu reprendre en elle rien qui sentît la brusquerie ou la trivialité ; c'est dire que tous ses mouvements, suivant le vœu de l'élégante antiquité, étaient lents et empreints, mais sans affectation, d'une certaine nuance de solennité. L'expression de son visage n'était ni gaie ni triste ; c'était,
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en quelque manière, le pendant d'un beau ciel, dont la limpide profondeur fait hésiter l'âme entre la mélancolie et la joie. Elle était calme et sérieuse. Trop jeune encore avec ses dix-huit ans, et par la tranquillité profonde qui régnait autour de sa vie, pour avoir même conçu l'idée des passions, Marguerite marchait dans l'existence, sans nul soupçon des orages qui la troublent; mais aussi, comme tous les cœurs prédestinés à battre violemment, elle avait vécu jusque-là dans une indifférence de toutes choses déjà voisine de l'ennui. Si maître Bahurot avait eu le sentiment même le plus indistinct de ce qu'était et pouvait devenir sa petite-fille, tout amoureux qu'il fût de la terre et de la maison de Ternove, peut-être n'aurait-il pas osé la compromettre dans la bataille qu'il livrait à Octave. Il la poussait en avant, absolument comme au jeu d'échecs on joue un pion, simplement avec l'idée de jeter son adversaire hors de garde, et comme il avait été toute sa vie fort entêté, il était toujours bien résolu à ne jamais donner Marguerite à un homme qui n'avait rien ; car, pensait-il, ce ne serait autre chose que laisser sa fortune dans son état actuel, et il comptait pour le moins la doubler en mariant sa petite-fille à quelque richard du pays. Dans cette combinaison, Bahurot était guidé uniquement par l'amour de l'art, par l'attachement qu'il avait pour son œuvre ; car cette fortune ainsi augmentée, le meunier plus qu'octogénaire savait qu'il ne devait pas en jouir.
Marguerite entra donc dans la chambre et se présenta à son cousin. Elle ne l'avait pas vu depuis de longues années.
— Eh bien, lui dit-elle, Octave, vous nous êtes donc revenu?
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Oi'lave fut frappé vivemept (jes charmes de la jeune fille, que ses souvenirs ne lui représentaient qu'enfant. 11 prit avec émotion la main qui lui était tendue, et baisa cette joue dont les roses appelaient et retenaient les lèvres.
— Mon grand-père assure que vous venez pour nous chasser d'ici? continua l'innocente complice de Bahurot.
— Votre grand-père, ma chère enfant, répondit Octave, fait ici ce qu'il a fait pendant toute sa vie, de la ruse, et de la ruse peu loyale. Il sait à merveille qu'il ne s'agit pas de vous dépouiller, et que pion oncle et vous serez toujours bienvenus à demeurer chez moi ; mais vous pouvez assurer encore M. Bahurot que je ne me départirai pas de ma résolution, quoi qu'il fasse, et que toutes les armes par lesquelles il cherchera à l'ébranler n'y pourront réussir, fussent-elles placées dans votre jolie main. Ecoutez-moi, Marguerite, et vous me comprendrez, puis vous méjugerez.
— Je vous écoute, Octave ; je n'ai nulle envie de vous trouver coupable. J'étais bien enfant lorsque vous avez quitté la maison, mais je n'ai point oublié la façon dont vous êtes sorti de la salle d'en bas, lorsque mon grand-père vous a adressé de si dures paroles.
— Merci, chère Marguerite, continua Octave, en réprimant l'émotioft qu'élevait dans son cœur cette marque naïve de sympathie. Vous êtes trop jeune et trop belle pour me parler ainsi avec arrière-pensée, et de mon côté je veux me montrer sincère envers vous.
J'ai vu battre et traîner à la mort mon père et ma mère j cette maison que mes ancêtres ont construite,
oh il n'est pas une seule pierre, un seul grain de sable qui ne me parle d'eux, est passée dans les mains d'un étranger, acquéreur sans probité. Il a payé mon bien, il est vrai ; mais un prix vil et donné à des spoliateurs : et pendant qu'il vivait à Taise dans cette demeure mienne, marchandant à mon pauvre oncle, votre père, une place déshonorée, moi qui vaux mieux que lui, parce queje descends d'une race qui a servi des rois, et qui, à son rang, a marqué dans l'histoire des peuples; moi qui vaux mieux que lui, parce qu'au lieu d'astuce j'ai de l'intelligence, parce que mes désirs ne tournent pas comme les siens autour d'une pile d'écus, seul pivot de ses pensées, parce que j'ai en moi de quoi servir mes semblables autant que mes aïeux l'ont fait; moi je traînais le sabre et je me battais pour des gens dont la cause n'était pas la mienne, dont la plupart auraient applaudi à l'assassinat de mes parents ! Je traînais le sabre, dis-je? Ma pauvre enfant! j'embellis singulièrement pour vous la vie du soldat; mieux vaut dire la vérité toute nue! Je roulais d'hôpitaux en hôpitaux: ici pour une blessure ; là, me débattant contre le typhus déjà maître des deux tiers de mes compagnons ; et après des années d'épreuves bien longues, grâce aux conseils de cet ami que vous voyez, je commençais à comprendre qu'échappé à tant d'ambulances, de chirurgiens, de scalpels, toute ma valeur personnelle, toute mon intelligence, tous mes droits à une existence meilleure, ne pourraient me soustraire un jour à cette mort douloureuse, misérable, obscure, esquivée tant de fois, quand une révolution complète dans notre pays est venue me faire respirer l'air au fond de ma misère. Oui ! il a fallu qu'un empire s'écroulât pour que moi chétif j'aie commencé à entre-
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voirie jour! Le roi a retrouvé son trône, pourquoi ne retrouverais-je pas ma maison? J'y ai les mêmes droits que lui à son palais I Et si, comme on le dit, ses aïeux prennent, du haut du ciel, plaisir à le voir occuper leur place, doutez-vous que les miens n'éprouvent pas la même joie, lorsque je serai de nouveau maître et seigneur du manoir que le premier d'eux tous n'avait été heureux de fonder et d'embellir que pour le léguer à ses plus éloignés descendants ? C'est donc pour moi un devoir de piété que de ressaisir mes domaines.
Marguerite ne répondit pas. Tant qu'Octave avait parlé, elle avait tenu fixés sur lui ses beaux yeux calmes; lorsqu'il se tut, elle les baissa, et resta debout dans l'attitude simple et sublime d'une statue de la méditation. Les idées tout aristocratiques que venait d'énoncer l'officier n'avaient rien d'étrange ni de paradoxal pour son intelligence. Son père l'avait habituée dès son plus jeune âge à concevoir de pareilles pensées ; puis elle craignait plus qu'elle n'aimait son grand-père. Après avoir entendu les explications d'Octave, elle se sentit remplie d'admiration et de sympathie pour son cousin. Mais elle sut se contenir, et resta aussi [»aisible en apparence que si les raisonnements du jeune homme l'avaient laissée absolument froide.
D'un autre côté, on aura remarqué sans doute que les explications d'Octave ressemblaient moins à une déclaration de principes qu'à une apologie de sentiments. Il voulait non seulement que Marguerite sût ce qu'il allait faire ; il tenait encore plus qu'il ne se l'avouait à lui-même qu'elle l'approuvât. Ce n'était pas sur ce ton qu'il avait parlé à maître Bahurot, et cette diiiérence ne put échapper à Marcel. Aussi,
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quand la jeune personne se fut retirée, après quelques demandes et quelques réponses, dans lesquelles elle ne se montra pas tout à fait résolue à embrasser le parti de son grand-père, Marcel fit remarquer à Octave le sentier dans lequel son ami lui paraissait s'engager.
— Jusqu'ici, lui dit-il, je trouve ta conduite aussi judicieuse, aussi fondée en raison que l'homme le plus rigoureux en pareille matière le pourrait exiger. Tu as d'abord ce bonheur d'avoir devant toi un chemin très droit et très facile à suivre ; mais si ce vieux renard de Bahurot t'envoie une Armide pour t'amuser et te détourner, et que la ruse réussisse, fais attention que tu vas compliquer ta position. Rien de plus aisé que de rompre en visière à l'ancien meunier, et s'il le faut même de le traiter de Turc à More; ni ton cœur ni le mien ne saigneront, si tu te vois forcé de lui administrer les pilules amères de l'huissier et du procureur; mais que, par malheur, au lieu de la tète abominable de Bahurot, tu te trouves avoir en face la figure ravissante de ta cousine, et que l'amour se mette de la partie, je prévois que la victoire ne te restera pas.
Touché de^ce reproche. Octave avoua qu'il avait un peu trop insisté pour ne pas compter Marguerite au nombre de ses ennemis ; mais que désormais il se tiendrait mieux sur ses gardes, afin de ne pas donner gain de cause au cauteleux jouteur qu'il avait en face.
Comment l'amour vient-il? C'est là un profond mystère ! Quelque grande que fût la beauté de Marguerite, et si puissant que se montrât le charme de son caractère, il est peu douteux que si Octave avait été dans un état normal de santé, il n'eût très bien su se défendre contre une passion dont il compre-
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nait les fatales conséquences. Ses projets d'avenir, projets auxquels il tenait d'autant plus démesurément qu'il n'avait pu jusque-là en réaliser la plus minime partie, l'auraient efticacement protégé contre les faiblesses proposées par son cœur, si ses jambes avaient pu le porter à droite ou à gauche au dehors de la maison, si, en un mot, il avait vécu dans cette activité toujours nécessaire pour maintenir l'intelligence et la volonté dans un état de vie convenable. Mais par malheur ses blessures furent longues à se fermer, et longtemps après qu'elles ne donnaient plus d'inquiétudes pour son existence, elles étaient encoi'e telles que la moindre imprudence pouvait, en les renouvelant, amener des accidents funestes. Marcel, lui, plus heureux, était sur pied et courait les champs, tandis qu'Octave rongeait son frein et, au désespoir de ne pouvoir aller à Paris prendre langue avec le nouveau régime, maugréait au fond de son lit.
Il eut beau se gendarmer contre lui-même, il n'empêcha pas que sa seule et unique consolation ne fût la société de Marguerite. L'entretien du père Bahurot avait pour lui peu de charmes, on le conçoit ; les dires de son oncle n'étaient guère plus divertissants, et ne se composaient que de litanies à la louange de l'ancien régime et de diatribes contre les jacobins. Il ne restait donc que Marguerite avec qui le lieutenant blessé pût échanger ses pensées. Elle seule comprenait quelque chose au plaisir donné par les beaux vers, par la musique, par ces conversations perdues sur des sujets impalpables dont les jeunes cœurs ne se détendent pas de chérir l'enivrement. En vain s'efforçait-il, pour garder sa liberté, d'affecter des airs moroses et de congédier souvent la pauvre enfant, de manière à lui paraître rude et déplaisant
et à s'en faire une ennemie ; Marguerite, dans l'innocence de son àme et avec cette douceur extrême qui lui paraissait nécessaire à garder avec les malades, mettait invariablement toutes les boutades de son cousin sur le compte de la souffrance, le plaignait du fond du cœur en le voyant isolé, et sachant que personne, hormis elle, ne pouvait dans la maison prétendre à le distraire, elle se trouvait obligée en conscience à rester près de lui le plus qu'elle pouvait. Et cependant elle n'avait pas d'amour pour lui ; et cependant, toute bonne qu'elle était, le sang du vieux Bahurot ne coulait pas impunément dans ses veines; si elle avait pleinement adopté les idées de son père qui la plaçaient bien au-dessus de tous ses voisins villageois, elle ne répudiait pas complètement les avantages de son origine maternelle, et se félicitait en secret d'être la plus riche héritière du bourg. Tout en méprisant dans le fond de son cœur l'âpreté du meunier, elle avait l'esprit trop juste pour ne pas sentir que le personnage était doué d'une énergie bien supérieure au caractère faible de Gérard, et, voyant Bahurot consacrer tous les instants de sa vie, toutes ses pensées au désir d'amasser du bien, elle en avait involontairement conçu une secrète estime pour la richesse, et tombait d'accord avec elle-même que sa destinée, tracée d'avance par son grand-père, était juste et nécessaire, et qu'elle ne pouvait épouser qu'un homme qui doublerait sa fortune. Mais puisque je suis en train de faire des aveux qui descendent les caractères de mes héros de la sphère idéale où, d'ailleurs, historien exact, je n'eus jamais la pensée de les faire planer, je dirai encore qu'Oclave n'avait pas, dans ses terreurs prudentes, prévu le cas où l'insensibilité de Marguerite le met-
trait tout naturellement à l'abri du danger. Sans être fat et avec une naïveté toute parfaite, il résistait pour sa cousine autant que pour lui-même.
Quelle ne fut donc pas sa surprise secrète lorsque, sentant un jour que bien décidément son cœur amolli par l'oisiveté, la présence et les longs entretiens de la plus charmante des femmes, son cœur le trahissait et allait lui échapper, il jeta les yeux sur sa situation, et qu'il découvrit que Marguerite marchait d'un pas tranquille sur le bord de l'abîme, n'éprouvant visiblement ni crainte ni vertige ! Sa surprise, dis-je, fut grande, son désappointement plus grand encore. Décidément il ne pouvait se dire qu'il avait refusé d'aimer, puisque, l'eiit-il voulu, il n'eût peut-être pu gagner un cœur qui restait si froid à côté du sien. Cette conviction, qui aurait dû lui servir à maintenir d'une main plus ferme ses résolutions premières, le remplit déraisonnablement de dépit et de chagrin. Considérant désormais Marguerite, non plus comme une idole que sa haute sagesse ne voulait pas encenser, mais comme un trésor qui se refusait à lui, il éprouva d'abord une espèce de curiosité qui le porta à rechercher pourquoi le phénomène qui l'étonnait si fort avait lieu. Il ne s'occupa plus, comme par le passé, d'éviter ou d'abréger les visites de sa cousine ; il prolongea au contraire ses entrevues avec elle et il les tourna de préférence vers des sujets qui pouvaient lui donner la clef du mystère ; il se perdit donc avec la jeune fille dans ces entretiens délicats et perfides qui cachent tant de fondrières, et s'efforça de se faire expliquer un cœur dont il ne connaissait pas les mouvements. Pour faciliter les confidences, il en fit lui-même; pour arriver à savoir pourquoi il n'était pas aimé, il expliqua, et
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avec un attendrissement qu'il croyait perfide, les ressorts secrets de ses tendresses ; et c'est ainsi que bien longtemps avant d'avoir vu clair dans l'abîme, il y tomba sa sonde à la main, et, malgré ses résolutions, il aima!
Il aima ! et d'un amour d'autant plus violent qu'il mit plus de temps à en convenir avec lui-même, plus de honte à l'accueillir, plus de soin à le dérober à la vue d'autrui ; il aima d'autant plus encore que la surprise première de n'être pas aimé se changea en une douleur poignante, en un trouble, en un désespoir indicibles ! Humilié d'être indifférent, désespéré s'il n'eût pas dû l'être, ajoutant aux obstacles que son ambition avait rencontrés dans sa vie passée le nouvel embarras éditié de ses propres mains, il ne savait à quel parti s'arrêter, et ne s'apercevait pas qu'il n'était déjà plus libre de choisir, '^a tranquillité sceptique de Marcel l'effrayait hors de toute mesure, et il ne pouvait songer sans frissonner au désordre avec lequel il lui faudrait peut-être un jour faire l'aveu de ce qu'il qualifiait sévèrement de lâcheté et d'oubli criminel de ses devoirs les plus saints.
Il en était là, quand sa santé un peu raffermie lui permit enfin de faire usage de ses membres, de se lever et de risquer quelques pas hors de sa chambre. Marguerite lui devint alors plus nécessaire que jamais. Elle lui donnait le bras et le conduisait à l'ombre, où elle s'asseyait à côté de lui. Un jour, il s'abandonna à sa passion et parla. Marguerite fut surprise; elle rougit beaucoup et garda le silence. C'est que les paroles d'Octave renversaient tout ce qu'elle avait cru de l'avenir. Elle n'avait pas d'amour pour son cousin, mais elle n'en avait non plus pour personne ; elle craignit, à voir Ternove s'exprimer
avec une chaleur d'autant plus vive qu'il la réprimait et la contenait, elle craignit de l'affliger, et elle n'avait pas une idée bien urécise, tarit s'en faUt, de ce à quoi sa conaescendance allait l'engager. Elle ne repoussa pas les vives déclarations du jeune officier et ne les confirn^a pas non plus ; de sorte que l'imagination d'Octave resta libre de se fourvoyer plus encore en se lançani à corps perdu dans les plaines illimitées oii l'espoir passe le temps à se gourrher avec le doute.
Sur ces entrefaites, l'année 1815 avait commence; on était arrivé au mois de février, puis au mois de mars, et Octave, qui se sentait assez fort pour se rendre bientôt à Paris, vit tous ses plans renversés par le retour subit de Napoléon. Nous l'avons trouve, au commencement de cette histoire, cherchant la solitude sous prétexte de pêche, dévoré d'inquiétudes, de chagrins, de soucis de toute espèce ; il était amoureux malgré lui, ambitieux par principe, craignait de n'être pas aimé, voyait ses desseins sur son héritage au moins ajournés, faisait tourhe^ la tête à Gérard, l'eût fait perdre à Marcel si le bKave jeune homme n'eut pas été un stoïcien consommé, accablait Marguerite de reproches sur son indiiîérence et sa froideur, et ne plaisait en cet état qu'à une seule personne ; c'était à M. Bahurot, cjui suivait de l'œil tous les faits et gestes du neveu de son gendre, et qui commençait à se croire en bon chemin de conserver le domaine de Ternove, tout eh restant maître de marier sa petite-fille à son gtié.