CHAPITRE II
Les rigueurs de l'exil durèrent peu cependant pour ks leux Ternove. Après le premier moment d'effervescence révolutionnaire, Gérard et l'enfant furent rencontrés plusieurs fois dans les taillis par des villageois, sans que ceux-ci voulussent les inquiéter. On parla d'eux, et bientôt on les trouva à plaindre. Ce sentiment de compassion ne s'éveilla, à la vérité, avec quelque force que lorsque les municipaux delà petite ville voisine curent tout à fait renoncé aux dangereux éclats de leur zèle civique. Mais n'analysons pas de trop près les généreuses pensées. Un jour vint où une jeune fillette osa bien se risquer dans le bois, et apporter à ses anciens seigneurs une nourriture un peu plus savoureuse que celle dont le meunier, bourru et bienfaisant avec mesure, leur accordait l'usage. Elle fit plus, cette jeune fille: elle raconta, le soir, dans sa ferme, sa courageuse action, et en fut récompensée (elle s'y attendait) par les applaudissements des auditeurs qui se lancèrent à cette occasion dans des louanges fort étendues de
la bienfaisance. La rustique assemblée ne parla pas sur ce grave sujet avec autant d'élégance et de délicatesse que le font journellement les salons de Paris; mais, on peut en être assuré, sous les paroles dont elle se servait, il n'y avait pas moins de belle et bonne hypocrisie.
Bref, quand il fut bien établi dans toute la contrée que c'était à la fois une œuvre fort peu dangereuse et très méritante que de porter à l'occasion une croûte de pain et un morceau de viande à Gérard de Ternove, le meunier conçut l'idée heureuse de spéculer sur la vertu.
Un beau matin il se rendit à la cabane de ses protégés.
— Eh bien! monsieur Gérard, dit-il à l'ancien capitaine de Champagne, comment cela vous va-t-il aujourd'hui?
— Assez fraîchement, mon ami, répondit l'interrogé; voilà l'hiver qui approche, et je crois que mon pauvre Octave et moi nous passerons mal riotre temps, si nous sommes forcés de continuer à vivre ainsi comme des marcassins dans leur bauge.
— Il ne dépendra que de vous, mon brave homme, dit l'honnête Bahurot, de changer d'appartement. Je viens ici aujourd'hui pour causer d'alïaires ; dînez d'abord, voici de quoi, et ensuite nous parlerons d'une proposition que je veux vous faire.
— Je serai tout oreilles quand j'aurai l'estomac plein, répondit Gérard; allons, Octave, mon garçon, viens dire bonjour à Bahurot et prends ton morceau de pain.
Quand le repas fut achevé, Gérard et Bahurot étaient assis sur un arbre renversé ; Octave, à demi couché dans 1 herbe à leurs pieds, regardait devant
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lui avec une expression singulière de souffrance. Le meunier entama la conversation.
— Vous savez, monsieur Gérard, dit-il avec le ton moitié protecteur, moitié poli, dont le passé et le présent lui avaient appris l'usage pour converser avec lé chef actuel de la famille de Ternove, vous savez que j*ai toujours agi envers vous en brave homme, eii bon ami, et que dans un temps comme celui où nous vivons, 011 personne ne se soucie d'avoir des rapports avec les ci-devant, j'ai eu du courage, ah! dame! plus que vous n'auriez cru peut-être.
— Il est vrai, repartit Gérard, qu'Octave et moi nous te devons la vie et de bien mauvais dîners.
— Ah! çà, c'est vrai! Je ne vous ai pas nourris comme des princes ; mais les temps sont durs, et j'ai fait ce que j'ai pu. Ne valait-il pas mieux encore du pain d'avoine que rien?
— C'est certain. Aussi ne parlais-je que par plaisanterie. Continue ton discours.
— Monsieur Gérard, reprit Bahurot, la nation a mis les biens de votre frère en vente, et comme j'ai pensé que vous seriez chagrin de les voir acheter par un homme étranger peut-être au pays, par quelque farceur qui viendrait ici faire ses embarras, j'ai pensé aussi que vous seriez content d'apprendre que j'allais m'en rendre propriétaire.
— Toi, Bahurot? s'écria le ci-devdht hôble avec une expression ressemblant peu à celle de la joie.
— Oui, moi, monsieur Gérard ; non pas quie j'en aie grande envie. La maison estvieille, et il m'en coûtera gros pour la réparer; mais, comme je vous le dis, j'aurais un crève-cœur trop grand s'il nous arrivait un de ces gros acheteurs comme on en voit tant ; puis je crois que c'est une façon de vous tendre service, et
j'ai bon cœnr, moi ! Ah ! dame ! pour ça, j'ai bon cœur, pas vrai?
— Oui, mon garçon, je ne dis pas le contraire, tu m'as rendu d'immenses services ainsi qu'à ce pauvre Octave; mais je ne comprends pas bien pourquoi je me réjouirais de te voir possesseur du bien de mon neveu?
— Voilà î poursuivit Bahurot. J'achète Ternove à la nation moyennant une somme de tant. C'est bon!... Et je vous avertis qu'elle ne donne pas ses coquilles, la nation, et que les biens des aristocrates sont vendus un peu beaucoup plus qu'ils ne valent !
— C'est d'autant plus mal à la nation! dit Gérard de l'air morose d'un homme perdant au jeu, que ces biens-là ne lui ont pas coûté cher !
— N'importe, reprit le meunier, je vais vous faire une proposition. Si vous voulez ratifier le marché et renoncer pour vous et pour l'enfant à toute prétention sur mon bien, nous regarderons comme acquittées les dépenses que j'ai faites pour vous nourrir, le prix de location de ma cabane et autres frais, et en outre je vous emmènerai au moulin, où vous serez vêtu, nourri, chauffé, éclairé à mes frais avec le petit bonhomme jusqu'à la fin de votre vie.
— Voilà, dit Gérard, une proposition qui mérite qu'on y réfléchisse, mon brave. Si mon pauvre frère était ici, lui qui avait de l'esprit comme quatre et qui s'entendait à tout, il t'aurait dit tout de suite ce qui convenait en cette circonstance ; pour moi, je l'avoue, je suis un peu embarrassé.
— Voyons, mon bonhomme, dit le meunier, vous connaissez ma probité et je suis votre ami!
— Je connais ta probité et tu es mon ami, répondit le vieux gentilhomme en secouant la tête; mais
tu as toujoars passé pour très intéressé, assez fripon, et quant à jacobin, tu m'as dit encore avant-hier que tu t'en faisais gloire.
— N'importe, je ne voudrais pas vous donner un mauvais conseil. L'hiver approche, vous l'avez dit vous-même, et il ne fera pas bon habiter en plein air au mois de décembre, surtout pour l'enfant.
— Tu parles d'or, mais ne pourrais-tu me faire des conditions un peu moins rigoureuses?
— Ah! dame! répondit le paysan d'un air fin : donnant donnant, j'ai de la famille, et les temps sont terribles pour le pauvre monde.
Gérard se détendit de son mieux, mais la nécessité le pressait. Il faut dire à sa louange que le sort de son neveu contribua encore plus que d'assez légitimes inquiétudes sur le sien propre, à le décider. Après deux heures de discussion, il finit par accorder ce que Louis XVIÏI refusa à Bonaparte, et renonça pour lui et pour Octave à toute prétention future sur l'héritage des ïernove.
Le soir même il coucha dans un excellent lit après avoir soupe comme un chrétien, ce qui ne l'empêcha pas de soupirer toute la nuit.
Le pays entier approuva la belle conduite de Bahurot. Les sages du canton célébrèrent à l'envi la prudence de l'homme qui avait su mettre sa prospérité à couvert des retours de fortune, et on lui sut gré en même temps de nourrir deux personnes qui étaient trop inoffensives pour qu'on se refusât le plaisir de les insulter en les plaignant.
Avec le Directoire, la tranquillité avait reparu complète dans ces provinces éloignées. Bahurot, maître chez lui, gros seigneur, avait senti la douce nécessité de se faire appeler M. Bahuroty les idées
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du peuple se relevaient des ornières démocratiques dans lesquelles elles s'étaient complu, et le nouveau riche rêva qu'une illustre alliance rehausserait singulièrement aux yeux de ses concitoyens la nouveauté de sa gr?-iuleur. Pour lui-même, ce puissant personnage ne songeait pas à devenir le conjoint d'une fille de bonne maison; il avait été marié, il prisait fortla liberté du veuvage; mais il possédait une fille, bonne grosse paysanne, assez fraîche et accorte, qui avait eu dès longtemps le bonheur de trouver grâce aux yeux de M. Gérard.
L'ancien capitaine n'était, à la vérité, qu'un peu plus jeune que sop protecteur Bahurot ; pourtant il ayait le cœur plus tendre, et lorsqu'il rencontrait Javotte sur son chemin, il lui revenait parfois, surtout lorsqu'il était sous l'empire d'un verre de vin, certaines inspirations mystérieuses qui le reportaient à ses plus jolis souvenirs de garnison. Il ne faudrait pas croire toutefois qu'il ne sût pas se rendre maître de ces impressions trop juvéniles ; son respect pour l'hospitalité de maître Bahurot ne lui avait jamais perniis de s'abandonner à ses tentations de mousquetaire, et, quant à l'idée d'un mariage avec Javotte, jamais elle ne lui était entrée dans la tête.
Il fallut pourtant bien qu'il finît par y songer, car ainsi l'avait décrété le meunier dont la volonté était autrement redoutable que tous les principes politiques et religieux du bon Gérard. Aux premiers mots (rendons encore cette justice à l'ancien capitaine), il résista avec une énergie désespérée, et tout en cherchant à ne pas blesser son ambitieux protecteur, il lui fit entendre que le bonherr n'iiabilait jamais dans les unions disproportionnées. Le meunier se mit à rire, se vanta d'être jacobin, soutint que tous les
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hommes étaient ëj^aux, et, de plus, affirma qu'il était le maître de la maison. Pour appuyer son dilemme, il soumit Gérard à un régime moral et physique qui, d'après ses calculs, devait bientôt lui donner raison de l'entêtement du gentillâtre. Lorsque, pendant deux mois pleins, le capitaine se fut trouvé l'objet des dédains et des mauvais traitements de son hôte, surtout quand il eut vu battre à plusieurs reprises et très libéralement Octave, qui en outre fut occupé au travail du moulin, sous prétexte de garder l'enfant de l'oisiveté et de le soustraire à l'influence funeste des livres qui ne servent qu'à farcir l'esprit de sornettes et à faire croire à l'inégalité dans le genre humain, il commença à regarder Javotte avec plus d'attention et à se dire en soupirant que cette grosse taille n'était pas au fond tant à dédaigner. Bref, à la grande joie du terrible Bahurot, Gérard consentit à sacrifier tous ses principes et donna la main à Javotte.
Cette union fut célébrée avec pompe dans le village; on félicita Gérard d'avoir pour femme la fille d'un patriote distingué et riche. Le capitaine, tout honteux, ne fut un peu content que lorsque Bahurot daigna l'assurer qu'il avait réfléchi au sujet d'Octave, et que le jeune garçon serait retiré du moulin pour être rendu à VEpitome, dont son oncle lui facilitait de son mieux l'étude.
Deux ans après cette union, qu'on ne saurait dire heureuse, madame Gérard de Ternove accoucha d'un fille et mourut. La jeune personne avait dixhuit ans au moment oii commence cette histoire, et elle se nommait Marguerite.
Mais avant de parler de la fille de Gérard, il est à propos de revenu* à Octave, dont les années n'avaient pas adouci l'humeur mélancolique. Rentré
dans la maison paternelle, qui désormais ne lui appartenait plus, il avait trouvé en grandissant mille motifs d'accuser la destinée de cruauté, et de ne voir la vie et le monde qu'à travers les brouillards peu flatteurs d'un esprit chagrin. S'il avait été doué par la nature d'une âme vigoureuse, capable de se jeter avec fougue dans les partis extrêmes et d'y demeurer, nul doute qu'il n'eut conçu dès lors pour tout ce qui l'entourait cette forte haine qui fait moins de grands hommes que de cœurs pervertis. Mais Octave était doux et patient, et lorsqu'il se rappelait les terribles impressions de sa première jeunesse, ce n'était pas pour s'abandonner dans le secret de son cœur à des serments de vengeance, mais pour s'exalter la profondeur de sa chute, et se donner, comme but unique et sacré de sa vie, la tâche de sortir de l'abîme honteux oij il avait roulé. Les enfants ont une grande rectitude d'idées lorsqu'ils comprennent, et souvent ils comprennent plus qu'on ne croit ; ils sont surtout absolus et impitoyables dans leurs jugements; ainsi Octave conçut pourson oncle, malgré la bonté et la tendresse extrêmes de celui-ci, le mépris le plus complet. Il redoutait et haïssait le meunier autant que son âme douce pouvait haïr. Il voyait en lui l'usurpateur de ses droits ; c'était donc, à ses yeux, une faiblesse indigne d'un homme que le mariage auquel son oncle s'était laissé aller. En outre, Gérard ne manquait jamais l'occasion, lorsqu'il se trouvait seul avec l'enfant, de célébrer la noblesse de sa famille, de raconter en détail les exploits plus ou moins prouvés de leur ancêtre don Antonio et les mérites militaires de leur troisième aïeul Jean- B^iptiste de Ternove, enseigne aux gardes wallonnes. L'uucien capitaine se laisuit un devoir d'inculquer à
son neveu le sentiment d'une supériorité incontestable sur les manants au milieu desquels l'entant passait son existence, et ces mêmes manants renforçaient encore les leçons du gentilhomme en témoignant à l'occasion à leur camarade, par leurs injures et leurs coups, qu'ils le croyaient d'une race diiïérenle de la leur. Octave n'en doutait donc pas, et longtemps avant de s'être fait une idée nette de la dilîérence existant entre noble et roturier, il nourrissait en son âme ce sentiment d'orgueil sauvage et secret qui est l'apanage des tribus persécutées par une nation victorieuse.
De tous ces éléments divers, timidité, douceur, mépris, orgueil intime, exaltation, tristesse, il sortit un caractère assez commun de nos jours, tout à la fois présomptueux et facile à décourager, mais dont le point de départ est une obstination et une force d'inertie que rien ne peut vaincre, et le résultat une ambition maladive. Octave était ambitieux ; tous les sentiments bons et loyaux de son cœur lui en faisaient, à son sens, un devoir ; il lui fallait, pour rester digne de sa race, reconquérir son héritage et n'être pas moins glorieux aux yeux d'autrui que don Antonio et Jean-Baptiste, l'enseigne aux gardes wallonnes, l'étaient aux siens propres.
A peine fut-il arrivé aux premières années de l'adolescence, que les résolutions si souvent débattues dans son cœur se firent jour, et à la première occasion il annonça son ferme vouloir de quitter le lo^is où M. Bahurot trônait, régnait et tyrannisait.
C'était un soir, à l'issue du souper. Le meunier avait trouvé, boutade qui n'était pas rare dans sa bouche, qu'Octave mangeait trop de pain, tandis que Marguerite, qui aurait eu le droit d'en consommer
bien davantaj^e, savait se servir beaucoup plus JT|pdeslement. Le rneunier en concluait qu'Octave était un grand bon à rien.
Gérard s'attendait à voir passer cette bourrasque sans plus d'effet que tant d'autres, lorsqu'à sa grande surprise le jeune homme prit la parole d'une voix émue, et s'exprima ainsi :
— Je crois, monsieur Bahurot, que vous avez raison ; j'ai dix-sept ans sonnés, et je ne dois pas rester plus longtemps oisif. Je vous remercie des bontés que vous avez eues à mon égard ; j'ai l'intention de m'engager dans un régiment de cavalerie. Aujourd'hui, l'état mililaire mène à tout! ajouta-t-il avec cette confiance de la jeunesse qui aime à s'exprimer par axiomes.
— Mon garçon, répondit Bahurot, tu parles comme un ange, et n'étaient les lamentations de ton fainéant de vieux oncle, que je respecte, il y a longtemps que je t'aurais bien forcé de moi-même à décamper de mon logis. Je te félicite de ta résolution, et, comme il n'y a qu'un mot qui serve, je te dirai encore que je me suis aperçu d'une chose qui ne me plaît pas. Ceci vous regarde, monsieur Gérard !
— Et quelle est cette chose, mon brave Bahurot? dit le capitaine en frissonnant.
— C'est que vous gardez en tapinois l'idée de marier plus tard ce drôle à Marguerite, et je ne suis pas fâché de vous apprendre ici qu'il ne sert à rien de le retenir dans ce bul-là, attendu que ma petitefille n'est pas pour lui. Elle n'épousera jamais qu'un homme puissamment riche, entendez-vous bien? je l'ai résolu.
Le père Bahurot poussait avec intention les choses à l'extrême, parce qu'il voulait se débarrasser d'Oc-
tave, et supposait assez raisonnablement que la meilleure manière d'éloigner le jeune homme était de l'oiitrager.
Octave ne trompa pas ses prévisions. Le cœur bien gros, il se leva :
— Adieu, monsieur Bahurot, dit-il ; adieu, mon oncle, adieu, Marguerite.
L'oncle Gérard ne prit pas la chose ainsi. Il se leva aussi pendant que son neveu sortait et alla se planter devant son cher beau-père :
— Tu es un fier gueux, lui dit-il, et si les lois révolutionnaires n'avaient pas brouillé les plus simples notions du juste et de l'injuste, je te bâtonnerais à l'admiration de tout le public!
— Mon ^gendre, répondit Bahurot sans s'émouvoir, vous savez comme toutes les discussions se terminent entre nous. Vous savez que je finis toujours par avoir raison? Vous êtes le pot de terre, mon gendre, ne vous heurtez pas contre un vieux dur-àcuire qui vous en remontrera toujours quand vous voudrez. Votre neveu veut s'en aller, qu'il s'en aille! Je ne l'ai pas chassé ; mais je suis bien aise de le voir disparaître.
li y eut une querelle violente ; Marguerite s'en mêla en prenant le parti de son père et de son cousin contre le despotique meunier ; mais celui-ci avait observé avec attention la contenance d'Octave au moment où le jeune homme avait quitté la salle, et ne voulait lui donner aucun prétexte de revenir sur sa résolution. Après deux heures passées en criailleries, Gérard était parti avec Marguerite pour aller à la recherche de son neveu, et le père et la fille avaient eu la douleur de le trouver en compagnie de plusieurs hussards de passage par le village. Le ma-
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réchal des logis avait daigné lui apprendre lui-même que le sacritice était à peu près consommé, et que, quant à lui, il s'estimait trop heureux de présenter le jeune bourgeois à son colonel pour vouloir entendre à aucun arrangement.
Du reste Octave était décidé : il embrassa son oncle et sa petite cousine qui pleurait à chaudes larmes, et promit de faire de son mieux pour avancer sans se faire tuer, problème important dont la solution difficile occupait toutes les imaginations de ce temps-là.
Il partit, et fit son métier comme tant d'autres, bien, parfaitement si l'on veut, mais il fut mal servi par les circonstances. Privé de protecteurs, il déploya en vain cette énergie mihlaire dont la peinture donne tant de sel aux bulletins ; il n'avança pas, et les prérogatives magnifiques du règne impérial, promptes à faire de tant de soldats obscurs des légions d'officiers, n'existèrent pas pour lui. Il cliemma tristement à travers les rangs inférieurs de la soldatesque, et dut à une qualité d'origine pourtant toute guerrière le désagrément d'être cassé deux fois du grade de brigadier.
Sous l'empire, lorsqu'on voulait avancer et qu'on n'était pas très puissamment appuyé par quelqu'un des favoris du maître, il ne suffisait pas de voir le boulet enlever tous ses chefs et ses camarades plus anciens que soi, mais il fallait de toute nécessité avoir l'humeur douce et commode aux exigences de ses supérieurs. Les dignitaires d'alors étaient souvent (les hommes extrêmement remplis de leur importance, et fermement convaincus que des subordonnés ne pouvaient légitimement garder un sentiment de dignité personnelle. On a parfois cité tel de ccû ^ucrrieib magnanimes qui se plaisait à faire cirer
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ses bottes par ses aides de camp. Qu'on juge donc de ce que de tels héros à grosses épaulettes pouvaient se permettre envers ceux de leurs inférieurs qui, n'ayant pas encore franchi l'intervalle immense placé entre l'ofiicier et le sous-ofticier, ne leur paraissaient pas d'étoffe à éprouver un sentiment indépendant de l'obéissance passive. Octave était fier; il ne se croyait pas déchu au rang de laquais complaisant parce qu'il traînait le sabre, et dut à cette grave erreur de descendre deux fois de l'échelon qu'il avait si difficilement franchi. Chaque fois, il retomba au milieu de la foule destinée à la boucherie, avec une amertume de cœur plus facile à comprendre qu'à décrire ; mais cependant, il ne renonça pas à ses espérances et continua à croire que la vie du soldat était la plus digne d'être embrassée par l'ambitieux.
Enfin, il força la main à la fortune, et, toujours à la queue du tableau d'avancement, ayant dans son corps la pire de toutes les réputations, celle d'une mauvaise tète et d'un frondeur, il finit par gagner une sous-lieutenance dans une journée bienheureuse oii, demeuré le dernier des sous-officiers du ré^iment, il se trouva chargé de ramener à S. M. l'empereur et roi le peu d'éclopés survivants, assurés d'ailleurs, quelques jours plus tard, de trouver une occasion certaine de se faire assommer.
Une fois sous-lieutenant. Octave s'était cru quelque temps sur la grande route du succès. Il ne savait pas que ses états de service étaient bariolés de certaines recommandations supérieures destinées à le faire pourrir dans les bas emplois. Ce fut à cette époque qu'il se lia avec Henri Marcel, officier du même grade que lui, servant dans le même régiment, et passant avec raison pour un homme fro/id et réfléchi.