CHAPITRE VII
La journée passée par la pauvre Marguerite dans la compagnie de M. BahuroL n'avait certes pas été une joyeuse journée. Le meunier avait promené sa petite-tille de ferme en ferme, et partout il n'avait pas manqué de raconter aux paysans qu'il avait affaire à une écervelée, mais que, morbleu 1 il savait comme personne maintenir l'obéissance chez lui. Il s'était fait une joie toute particulière d'humilier Marguerite, et avec cette finesse de méchanceté, apanage des natures vulgaires, il avait sU' choisir le& railleries les plus blessantes pour la pauvre enfant. Chaque nouvel auditeur apprenait l'histoire embellie de quelque nouveau sarcasme; c'était à toute minute une nouvelle flèche qui venait s'enfoncer dans le cœur de la pauvre fille.
Ce cœur ainsi tourmenté, torturé, éprouva plus de changements sérieux dans ce seul jour que dans les cinq à six années par lesquelles il était séparé de l'enfance. Marguerite, je l'ai dit, avait une de ces natures calmes et douces qui ne courent pas au-de-
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vant des grandes émotions, et qui même ont quelque peine à comprendre tout d'abord la possibilité et l'existence des passions. Natures célestes, olympiennes, le calme, la paix, la sérénité est leur domaine. Faites pour un monde différent du nôtre, où elles semblent tombées par hasard, elles ne savent d'abord comment on s'y prend pour souffrir ni même pour voir souffrir, et la marche naturelle du temps ne suffit qu'avec peine à leur apprendre la vie. Marguerite, jusqu'cà ce jour, avait conservé autour de son cœur une enveloppe enfantine, et l'expression ardente de l'amour d'Octave n'avait même pu qu'en tr'ouvrir cette écorce rebelle. Si Marguerite se fût trouvée sous la conduite d'un esprit patient et fin observateur, on peut affirmer hardiment que le sentiment trop tendre de mademoiselle de Ternove pour son cousin n'eut pas tenu longtemps contre un système d'opposition sagement dirigé.
Pâle et sans paroles, les yeux secs et baissés, émue par un tremblement léger dont ses nerfs crispés fatiguaient son corps, elle était devenue insensible aux cruautés deBahurot. En vain son grand-père lui parlait, elle ne répondait pas, et restait absorbée dans sa douleur et le sentiment de son humiliation. Elle ne prenait pas le change sur la conduite du meunier ; elle sentait que les façons d'agir dont il usait avaient pour cause la volonté ferme de la dégager h jamais d'Octave en lui donnant bien nettement à comprendre que jamais son consentement ne serait accordé à une union avec ce jeune homme. Bahurot, quoique dur naturellement, ne l'était pas d'instinct envers elle, et croyait agir avec politique en exagérant la sauvagerie de ses procédés. A un certain moment de la matinée, Bahurot triomphant était complètement
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battu, et pour toujours. Marguerite humiliée n'adorait pas encore tout à fait Octave ; mais elle s'était déjà juré devant la majesté de sa colère et de sa dignité odieusement insultées qu'elle épouserait ce malheureux cousin ^Jont on voulait l'éloigner par des moyens si indignes. Octave lui apparut mille fois plus charmant, parce qu'elle le trouva mille fois plus à plaindre; le terrible Bahurot, assis à ses côtés, fut jugé par elle dans le secret de sa conscience avec une sévérité impitoyable. En ce moment elle congédia définitivement toutes les idées démocratiques, et ce fut devant des sentiments qui eussent reçu toute l'approbation des seigneurs féodaux les plus hautains, que le meunier, possesseur du bien de ses maîtres, comparut à son insu. Avec quelle ferveur d'indignation et de haine la muette et désolée Marguerite, assise dans la carriole villageoise à côté de son indigne grand-père, repassait dans son esprit et condamnait l'une après l'autre les actions commises par Bahurot ! Depuis la spoliation de Gérard jusqu'à la scène de la veille, elle présenta impitoyablement au verdict de son imagination exaspérée tous les traits de caractère qui pouvaient le mieux justifier sa rébellion à ses propres yeux et lui donner à elle-même cette conviction si nécessaire pour tous ceux qui prennent un parti violent et combattu : l'admiration de son héroïsme. En se déclarant sa résolution d'épouser à tout prix son cousin, elle se vengeait des mauvais traitements exercés contre elle ; oui, mais en même temps elle réparait les torts faits par son graîid-père à la famille qu'elle vénérait le plus, et qui d'elle était en droit de tout attendre.
Tandis que cette véritable tragédie se passait sous le jeune front de Marguerite, la carriole courait sur
les chemins raboteux du pays ; assez et même trop souvent déjà, Bahurot avait arrêté son clieval devant des fermes de sa connaissance, raconté ses griefs, vanté et célébré sa fermeté et recueilli la haute approbation des vieux rustres et le gros rire ùèie des jeunes. Ces respectables conversations étant toujours arrosées de verres de vin, il s'ensuivit que, vers le milieu du jour, le meunier était d'une gaîté folle, et pour peu de chose il eût certainement prouvé à sa petite-tille combien son poing était aussi pesant que sa logique. Heureusement, elle ne lui répondait pas et ne prononçait pas une seule parole. Bahurot la regarda comme tout à fait domptée, et n'eut plus la moindre crainte pour l'avenir. 11 ne crut pas avoir de motifs de faire mystère h Marguerite dt3 cette conviction.
— Nous voilà sage maintenant, ma toute belle! Nous commençons à savoir qu'on ne fait pas aisément la méchante avec grand-papa? A la bonne heure! Aussi bien je me faiigue de vous voiturer ainsi par monts et par vaux. Notre godelureau doit avoir décampé; nous allons rentrer au logis, ma poulette, et vous pouvez être tranquille, j'aurai l'œil sur vous !
Marguerite ne bougea pas. Bahurot la regarda sous le nez d'un air narquois, et l'on retourna vers le manoir.
Lorsque Marguerite aperçut la bonne et vénérable maison de ïer[iove,avec ses vieux murs respectables couverts d'antiques es[)alicrs, elle éprouva cette triste vision connue des amoureux seuls. Ces lieux, jadis si chers, lui apparurent sous un aspect triste et désolé. Elle aimait maintenant, la pauvre fille ! Et cette nature qui, si elle eût été heureuse, lui
aurait pu révéler tant de charmants mystères de vie et d'animation, n'avait plus à lui offrir, aujourd'hui qu'elle était seule au milieu de ses persécuteurs, que de tristes et langoureux secrets. Quand son grandpère la prit par la taille et la descendit devant la terrasse, qu'elle ai erçut Gérard tout seul avec Henri Marcel fumant ilegmatiquement sa pipe, elle fut frappée par l'absence d'Octave et fondit en larmes.
— La petite est entêtée, dit le père Bahurot en se tournant vers l'assistance, mais nous en viendrons h bout.
Marcel posa sa pipe dans un coin du mur, vint prendre Marguerite par le bras, et l'entraîna à quelques pas des deux vieillards.
— Mademoiselle, lui dit-il d'un ton plein de douceur et de bonté, mademoiselle, ne pleurez pas ainsi. C'est moi qui suis la cause unique de votre chagrin d'aujourd'hui; mais, soyez en sûre, jamais ami n'a usé envers un être ami d'une plus nécessaire cruauté.
— Monsieur Marcel, répondit Marguerite, je vous connais trop bien pour vous accuser, et j'ai le cœur trop résolu pour perdre le temps en récriminations. Ce que vous avez fait aujourd'hui contre moi, vous avez cru le devoir faire dans mon intérêt. Allez I continua-t-elle en sanglotant et en f«e couvrant les yeux de son mouchoir, mon ami, je ne vous accuse pas. Mais vous m'avez fait souffrir bien inutilement. Les mauvais traitements qu'on m'a prodigués auraient pu courber toute autre que moi; ils n'ont réussi qu'à me rendre malheureuse et à me donner le droit de la résistance. Je ne suis pas une héroïne, mais j'ai de la fierté, et me soumettre lorsqu'on m'opprime, ce serait en manquer. Oui, j'aime Octave, reprit-elle avec une exaltation croissante et en attachant ùur
Marcel ses beaux yeux noyés de larmes ; oui, je raime, et je veux non seulement m'abandonner à ce sentiment mais stimuler mon cœur, s'il manquait de courage, par tous les conseils que peut donner l'indignation. Voyez comme on agit envers moi, envers lui ! Plutôt mourir maintenant que de l'abandonner. Et pourquoi, je vous prie, ne pas donner ma vie à Octave? Que ferai-je en ce monde si je ne me consacre au devoir si juste, si impérieux aussi, de réparer les torts de la famille de ma mère envers le pauvre enfant? Que suis-je, moi qui vous parle en ce moment, sinon le possesseur illégitime de son bien? Je veux tout lui rendre; et comme ce n'est jamais inutile, ce ne doit jamais l'être, d'avoir près de soi un cœur dévoué, il m'aura pour le chérir sans réserve, sans arrière-pensée; oui, oui, Henri, au prix de mon bonheur même! Que mon cousin soit ambitieux, oublieux, frivole, égoïste, s'il le faut, je brave tout, et les miens verront si j'ai du cœur, et à quoi peut réussir l'oppression !
— Ainsi, répliqua Marcel en souriant avec une légère teinte d'ironie, c'est uniquement pour faire pièce au père Bahurot que vous allez vous engloutir toute vivante dans l'infortune? Mais, ma chère demoiselle, au nom de tous les saints auxquels vous croyez, et de la simple raison que vous devriez consulter davantage, ne vous amusez pas ainsi à vous étrangler pour vous venger d'autrui ! Voulez-vous même que je parle nettement? A mon sens, la plus mauvaise façon d'agir en ce monde, c'est de faire intervenir la passion. Octave n'a nul besoin de votre amour, et si vous méprisez mes conseils, ce qui me parait au moins probable, non seulement vous ferez votre maliièur. mais vous ferez aussi le sien. Vous
prétendiez tout à l'heure qu'un cœur dévoué ne saurait jamais être inutile à l'objet de son abnégation. Inutile, non! c'est souvent le plus rude de tous les tyrans. La contrainte exercée au nom de la tendresse et des bienfaits est la plus terrible et quelquefois la plus détestable des contraintes. Elle opprime et elle humilie, parce que la résistance semble presque un acte d'ingratitude, et qu'on n'aime pas à se trouver ingrat.
— Vous plaidez contre vous-même, dit Marguerite en souriant, car une pareille tysannie devient ainsi éternelle.
— Non; toute tyrannie est passagère, et celle-ci, comme les autres, arrive à sa ruine complète. La passion, le plus souvent, finit par la haine. Entre vous et Octave, vous posez en ce moment les bases d'une violente animosité future et de grands torts réciproques.
Marcel prononçait sa sentence avec tant de conviction, que Marguerite en fut un instant frappée, même ébranlée ; elle réfléchit quelques secondes, et, regardant fixement Marcel, elle laissa tomber ces paroles :
— J'aime Octave, et, malgré mon grand-père, malgré vous, malgré monmaliicur, s'il faut queje souffre et que je meure, je lui rendrai son bien, je lui donnerai ma tendresse et je serai sa femme.
— Les gens blonds, repartit froidement Marcel, sont doués d'une paissanca d'obstination bien connue; n'en parlons plus, mademoiselle. Je vais, à mon tour, quitter votre maison, et je ne souhaite pas que mon langage, peut-être un peu trop hardi, vous laisse de mauvaises impressions contre moi. Le hasard étant d'ailleurs bien puissant dans les choses
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de ce monde, il est encore possible que vos résolutions aient une meilleure issue que je ne le crains. C'est ce que nous verrons. En attendant, ne me gardez pas rigueur.
Marguerite teurit. Elle quitta roCficier, et alla s'enfermer dans sh chambre pour y former en toute liberté ses plans de vengeance contre son grand-père, ses projets d'amour pour Octave, et s'y exalter la tète à plaisir. Quant à Marcel, il alla reprendre sa pipe, et enveloppé, comme Vulcain à Lemnos, d'un nuage de fumée, il se mit à parcourir les bois jusqu'à l'heure du dîner, avec un front assez soucieux et un cœur très méditant.
C'est le bonheur des gens flegmatiques que de réfléchir sur les sincérités du cœur humain. Il est des esprits ardents qui s'adonnent aussi à cet exercice; mais, en vérité, ils n'y entendent pas grand'chose. Ces réfléchisseurs-là ont le tort de se passionner et d'examiner les phénomènes moraux dans le but de les distinguer en deux classes : l'une qui jouit des honneurs de la louange, l'autre qui est flétrie de 1 ecriteau du blâme. Ceci leur plaît, cela ne leur plaît pas. Belle manière de juger! Au contraire, les gens flegmatiques et sceptiques de l'espèce de Marcel n'approuvent ni ne blâment grandement ; ils regardent et admirent le jeu des sentiments et des instincts humains ; ils regardent, et uniquement pour voir. Quand ils ont bien regardé, leur impression s'exprime volontiers par cette phrase ou une autre du même genre : Quelle bizarre machine que l'homme !
La conversation qui venait d'avoir lieu donna plusieurs fois dans la journée à Marcel occasion de jeler au cifl cette remarque profonde. Il ne vit pas
arriver sans intérêt l'heure du souper. — « H y aura là, pensa-t-il, plus d'une curiosité psychologique. » — L'intérêt profond et sérieux qu'il prenait à Marguerite ne l'empêchait pas d'étudier sur elle comme sur toute autre, absolument comme un artiste fait servir à ses travaux les angoisses des siens et de luimême.
En entrant dans la salle à manger, il trouva le père Bahurot assis à sa place magistrale et passant le coin de sa serviette dans la boutonnière de son habit marron. Devant lui, le vieux Gérard se tenait planté comme un piquet avec son air digne habituel. La chaise de Marguerite était inoccupée.
— Sacrebleu ! cria le meunier, où est cette petite fille?
— Monsieur Bahurot, dit la servante d'une voix tremblante, mademoiselle est malade et demande qu'on lui envoie son souper dans sa chambre.
— Quand on est malade, on ne mange pas ; la diète est un souverain remède contre toutes les maladies.
Après cet aphorisme, Bahurot continua :
— Faites descendre mademoiselle Marguerite ; je n'entends pas qu'on se moque de moi. Allons ! péronnelle ! vous n'êtes pas encore partie?
La grosse fille de campagne n'hésita plus. Chacun se mit à regarder devant soi. Il y eut un moment de silence assez solennel qui ne fut interrompu que par cette réflexion de Gérard :
— Vous êtes un malotru, Bahurot.
Malheureusement, les réflexions de Gérard étaient
comme les fusils chargés à poudre : elles ne pouvaient être suivies d'effet.
Au bout d'un instant, Bahurot se mit en fureur,
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et, repoussant sa chaise en jurant comme un pandour, il se précipita vers la porte de l'escalier, et se mit à crier :
— Holà, Marguerite! faut-il que j'aille vous chercher? Et vous tous, imbéciles, que faites-vous là à chuchoter sur le palier?
Cette seconde partie de l'apostrophe s'adressait aux domestiques de la maison, qui paraissaient se consulter ensemble sur une question grave et délicate. A la vue de la face enflammée du meunier, tout le monde commença par reculer; mais enfin un gros garçon d'écurie prit courage et s'avança vers son maître :
— Monsieur Bahurot, dit-il d'une voix humble, mademoiselle Marguerite n'a pas répondu autre chose sinon qu'elle n'ouvrirait pas sa porte, et elle a passé par la serrure ce chiiïon de papier.
Le meunier arracha le billet des mains de celui qui le lui tendait, et revint se mettre à table.
— Je m'en vais, dit-il à Marcel et à Gérard, vous montrer une drôlerie d'un nouveau genre : mademoiselle Marguerite qui fait la madame de Sévigné I Voyons ce qu'elle nous mande :
« Mon grand-père,
« Je vous prie de ne pas insister pour que je descende, non plus que pour m'obligera faire à l'avenir ce qui ne me paraîtra pas juste. Rien au monde, pas même la force, ne pourrait m'y décider.
« Je suis votre respectueuse petite-fille,
(( Marguerite de Ternove. »
— Allons, allons, dit Bahurot en soufflant comme
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un marsouin, nous allons faire enfoncer la porte, et nous verrons ensuite.
— Vous n'enfoncerez pas la porte, père Bahurot, dit Marcel tranquilLuient.
— Très bien ! jeune homme, s'écria Gérard.
— Pourquoi cela, je vous prie?
— Parce que vous ne l'enfoncerez pas.
— Qui m'en empêchera donc, mon ofiicie?*?
— Moi.
— Vous?
— Moi, sans doute.
— Vous vous mettrez en travers?
— Entravers, comme vous dites.
— Et je ne vous ferai pas jeter à la porte de chez
moi ?
— Non, père Bahurot.
— Pourquoi, s'il vous plaît, monsieur?
— Parce qu'avec mes trente ans je suis plus vigoureux que vous, et qu'il n'est pas dans votre maisonnée un seul domestique disposé à aiïronter la pesanteur de mon poing pour une cause pareille!
C'était peut-être la première fois que le teirihle Bahurot rencontrait de l'opposition. 11 resta muet un instant; ses gros yeux tournaient dans leurs orbites, le sang s'étendit comme des nappes pourpres sur ses joues.
Il but un grand verre d'eau, et, frappant du pied, s'élança de nouveau vers l'escalier en criant :
— Jean et Pierre, arrivez ici, et toi aussi, Thomas I Flanquez-moi la porte de Marguerite à bas, et si Marcel ose vous empêcher, souvenez-vous que je suis maître chez moi !
— Jean et Pierre, et vous Thomas, dit Marcel en s'armant d'une chaise, je vous veux à tous les trois
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un bien infini, mais je vous avertis que si vous touchez à cette porte, je vous fends le crâne! Pour vous, monsieur Bahurot, contenez-vous, je vous en prie, et songez à votre âge.
— Allons, canailles, hurla Bahurot, à l'ouvrage.
— Dame ! répondit Pierre en se grattant la tète, m'est avis que M. Marcel est plus fort que moi.
— Et que moi aussi, dit Jean,
— Ah ! bien sûr, plus que moi, ajouta Thomas.
— Il le sera donc moins que votre maître, cria le vieux Bahurot en s'avançant vers l'officier avec tant d'emportement que celui-ci reçut en pleine poitrine un coup de poing capable de renverser tout homme moins vigoureusement constitué que lui.
Si philoso[)he que fût le chasseur à cheval, il était irritable ; il prit Baluirot par les deux bras, et le faisait reculer, il l'accula au mur :
— Misérable! lui dit-il, n'était votre âge, je vous écraserais comme un scorpion !
Il n'eut pas dit ces mots qu'il fut saisi d'une profonde terreur par la révolution horrible et subite du visage du meunier : sa face devint rouge et presque bleue, ses lèvres blanches; ses yeux s'injectèrent de sang; l'écume couvrit sa bouche qui s'ouvrit. C'était la tète de Méduse. Marcel lâcha le vieillard qui roula par terre.
— Un médecin ! vite un médecin î cria l'officier en se jetant sur le corps de Bahurot: c'est une attaque d'apoplexie !
— Mademoiselle, hurla Jean dans la serrure de Marguerite, réjouissez-vous, volià M. Bahurot qui agonise!
La porte s'ouvrit toute grande, et iMarguerite parut sur le seuil, pâle, les yeux étincelants, belle et comme les anciens représentaient l'Euménide.