CHAPITRE VIÏÎ
Voici le père Bahurot bien malade, et ce n'est pas un accident de médiocre importance dans cette histoire.
Je ne m'occuperai plus toutefois du digne meunier quant à présent; il importe d'aller retrouver Octave. La situation de notre héros mérite autant de sympathie que celle de notre héroïne ; et d'ailleurs, nous attacher aux pas d'Octave, c'est encore penser à Marguerite, dont la destinée désormais est soumise aux directions venues de l'homme dont elle a embrassé l'amour avec tant de passion.
Ainsi donc, quittons le niuiioir de Ternove et le meunier se débattant contre la mort entre les bras de Marcel, et retournons aux Tuileries, où nous avons laissé le sous-lieutenant occupé à se promener dans la grande allée, en attendant l'heure d'aller dîner chez le baron de Marvejols.
Les rues de Paris présentaient ce jour-là, pour l'œil d'un observateur superficiel, à peu près le même aspect que d'ordinaire. La population était loin d'être
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érane au même degré que lorsqu'elle prend ellemême en main la direction de ses affaires politiques; chacun s'occupait de soi, menait son train de vie habituel, considérait des événements immenses comme ne le regardant pas, et n'y voyait occasion qu'à se livrer aux passions loquaces et inoffensives qui sont si fort et si souvent à la disposition de nos Français. La circonstance, cependant, valait la peine qu'on s'enthousiasmât ; n était-ce pas le trône impérial qui recommençait à poindre hors de la terre, et et le trône royal qui menaçait de s'y enfoncer? Bien des intérêts positifs, bien des questions sérieuses se pouvaient à bon droit agiter dans ce grand débat; mais tout le monde était fatigué, et la fatigue, dans ce pays-ci, est bien au-dessus des principes, des convictions, môme des intérêts. Chacun donc ne paraissait nullement disposé à s'agiter autrement que par la curiosité ardente qui fait du Parisien l'homme sceptique et pratique par excellence.
Le baron de Marvejols n'était pas de cette humeur. Le peuple par lequel s'était accompli le supplice d'un roi était, suivant lui, un peuple gangrené et maudit de Dieu ; il n'y avait pas à en revenir : le sang du roi-martyr avait marqué les Français d'une tache ineffaçable, et le vieux soldat de Condé présentait, comme beaucoup d'autres royalistes de cette époque, le phénomène singulier d'un homme patriote, aimaiiS, son pays avec toute l'exaltation d'un exilé, et nourrissant en même temps pour le plus grand nombre de ses concitoyens des sentiments complets de mépris et de haine.
Octave trouva sa nouvelle connaissance absorbée dans des réflexions fort peu gaies. Lorsque le domestique eut ouvert la porte du salon et crié à haute
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voix le nom du sons-lieutenant, le baron s'empressa de se lever du fauteuil sur lequel il était assis, et, prenant Octave par la main, le présenta, dans toutes les formes requises, à madame la baronne de Marvejols. Octave salua, mais n'admira pas la longue taille maigre, le nez crochu, les yeux éteints et les faux cheveux de la dame teutonique. Il tourna un compliment assez convenable cependant, et acce[)ta un siège qui lui fut présenté.
— Monsieur, s'écria le baron, nous sommes dans une situation affreuse! Malheureux roi! malheureux princes ! Qu'est devenue cette France jadis citée entre toutes les nations par son amour pour ses souverains ?
— On dit en effet, mon colonel, répondit Ternove, que Bonaparte approche à grands pas et que tous les généraux courent le rejoindre.
— Oui, monsieur, continua le vieil émigré, malgré leurs serments, malgré les cris de leur conscience! Où est l'honneur, monsieur, puisqu'on ne le trouve plus dans les armées françaises?
Ternove se prit à penser que si la conversation continuait longtemps sur ce ton lyrique, il n'y aurait pas moyen de passer le temps d'une manière un peu supportable; hâtons-nous de dire qu'il se rappela aussitôt sa situation, et com.bien il était peu nécessaire qu'il s'amusât.
— Vous savez oh en sont les affaires ici, à Paris? reprit le baron en se levant.
— Très imparfaitement, dit Octave.
— On a voulu réunir la garde nationale ; bah ! il n'est venu presque personne; pourtant on veut former un camp à Villejuif, et les volontaires royalistes ont l'ordre de se réunir à Vincennes. Nous
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nons f]('fonf]rons, monsieur! s'eci'ia l'omigré avec enlhoiisiasmc. J'aurai peiil-ôtre le bonheur, moi aussi, de mourir enlin pour mes maîtres 1 II ne faut qu'une poignée de sujets fidcMes pour faire reculer l'usurpateur et ses hordes sauvages! Nous nous défendrons, vous dis-je! Avez-vous lu la proclamation qui a été répandue aujourd'hui?
— Non, mon colonel.
— Ah! jeune homme, c'est un modèle d'éloquence et de noble énergie! On y reconnaît le langage des vrais descendants du vainqueur de Bouvines et du roi chevalier! Je vais vous montrer ce monument éternel de courage et d'énergie!
Au moment où M. de Marvejols prenait dans son secrétaire la proclamation dont il faisait tant l'éloge, on annonça le dîner.
— Ofi'rez votre bras à madame, je vous pi'ie, dit le baron. Nous allons lire cela après la soupe.
On se rendit dans la salle à manger.
— Avez-vous des sœurs? demanda la baronne, chemin faisant, à Octave.
— Non, madame, dit-il en tressaillant, sans savoir pourquoi. Sa pensée s'était reportée vers Marguerite. L'amour fait de la femme qu'on aime tout pour vous ; les noms de sœur, de mère, d'amie, de reine, vous la rappellent également, et il n'est pas un seul senti ment tendre possible envers son sexe qui ne s'adresse aussi à elle.
Octave reniarqua que, malgré son accent germanique, madame la baronne avait la voix très douce et que ses yeux éteints exprimaient la bonté.
Ce que c'est qu'à propos toucher la passion!
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11 se mit à table avec ce plaisir si vif d'être assis entre deux personnes bienveillantes, et le baron n'attendit pas qu'on eût mangé la soupe pour déplier la proclang^ation et la lire de la voix emphatique qui lui semblait convenir à la circonstance.
Cette pièce mémorable, adressée aux Parisiens, faisait dire au roi qu'il allait partager tons leurs dangers, et que plutôt que de leur laisser perdre l'inappréciable bienfait d'un gouvernement légitime, il voulait mourir au milieu d'eux. Du reste, la fidélité n'avait rien à craindre de la perfidie et delà férocité des factions.
— Quelle noblesse de langage ! Quelle élévation de pensées !
Les exclamations du baron recommencèrent. Dans ce moment, le domestique lui remit une lettre.
— C'est l'ordre de me rendre à l'instant au château, dit le baron. Allons! mon jeune ami, j'y cours, attendez-moi ! Malbrouck s en va-f-en guerre ! ajoutat-il avec cette gaieté qui caractérise les Français de tous les âges et de toutes les opinions au moment où ils se croient en danger.
— Mais, mon colonel, s'écria Octave en se levant aussi par une inspiration subite, pourquoi n'irais-je pas avec vous ? madame me le permettra sûrement. Je suis en uniforme, et il me semble que dans un jour comme celui-ci tous les défenseurs du roi doivent accourir en foule autour de son trône.
— Noble empressement ! dit le baron en embrassant Octave. Je vous avais bien jugé dès le premier coup d'œil. Vous êtes digne de vos ancêtres ; venez, mon fils, car à dater d'aujourd'hui je veux vous considérer comme tel. Embrassez la baronne, et partons.
La cour du château présentait le spectacle du plus grand désordre. Une cohue d'officiers de tous les grades allaient et venaient ; des gardes nationaux à clieval, milice alors essentiellement royaliste; des employés civils ; chacun protestait de son dévouement, surtout ceux qui gagnaient les guichets avec l'intention évidente de s'esquiver et de ne pas revenir.
— x\ttendez-moi ici, dit M. de Marvejols, et ne vous éloignez pas, afin que je puisse vous retrouver aisément. Je reviendrai vous chercher ou bien je vous ferai avertir.
Octave se promena au milieu des groupes, et fut témoin de la manière de procéder familière aux partis malheureux : chacun voyait un ennemi dans son voisin, un homme qui allait trahir. Les chefs, les généraux, on les accusait, on les honnissait; on ne respectait personne. Décidément la concorde est une déesse qui a une santé bien débile, elle ne peut vivre que dans la douce atmosphère de tous les contentements.
Le temps se passait, et Octave craignait déjà de ne pas voir revenir le baron. Non seulement la nuit était arrivée, mais encore elle était profonde, et huit heures venaient de sonner à l'horloge du château, lorsque Octave s'entendit appeler ; il se retourna, et aperçut M. de Marvejols, fort pâle, suivi d'un officier général.
— Voici le jeune homme dont je vous parlais, marquis, dit l'émigré.
— Monsieur, notre ami de Marvejols pense qu'il vous serait agréable de faire la campagne avec nous, et, sur sa recommandation, je suis tout prêt à vous prendre pour aide de camp.
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— Merci, mon général, dit Octave en s'inclinant et les yeux brillants de joie ; je me mets à vos ordres, et n'oublierai jamais les bontés de mon excellent protecteur.
— Vous êtes mon fils, dit le vieillard. Maintenant je vous quitte et vais reprendre mon service.
— Allez faire vos préparatifs pour me suivre quand il le faudra ; soyez ici dans une heure. Je vous donnerai un de mes chevaux.
— Oui, mon général, répondit Octave.
11 fendit la presse avec un bonheur dont on ne saurait donner l'idée. Il courut à son hôtel, franchit l'escalier, entra dans sa chambre, bouleversa son liroir, fit rapidement son porte-manteau, mit dans ses poches le peu d'argent qu'il possédait, et revint aux Tuileries demander son général. 11 s'attendait à marcher le soir même contre les forces impériales. Son imagination était excitée, exaltée; il était tout hors de lui.
Déjà chacun montait à cheval; son général vint d'un air affairé lui dire d'en faire autant, et lui montra un domestique en livrée qui avait amené les montures.
— Maintenant, mon général, quels sont vos ordres? dit Octave.
— Attendre, répondit d'un air soucieux le marquis de Pourcien.
Dans les grandes affaires, la majeure partie du temps se passe à se quereller; il y a encore beaucoup de tem{)s employé à voir venir, et fort peu de minutes appartiennent à ce qui donne son nom au tout.
Enfin, à onze heures du soir, M. le comte d'Artois parut avec sa suiie. Dans le groupe était le marquis
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(le Pourcien ; Octave alla se lueUre auprès de lui. Il se trouva à côlé d'un petit jeune homme d'assez bonne mine et qui pouvait bien avoir vingt ans. Celui-ci lui dit :
— La nuit commence par être froije, mais elle va finir par être chaude.
— Oui, je crois que nous aurons alîaire à forte partie.
— Bah! répondit le petit jeune homme, cela vaudra toujours mieux que de ne rien faire.
On se mit en route; il était nuit close. Au bout de quelque temps, Octave demanda à son jeune compagnon :
— Où sommes-nous?
Il n'était pas très savant sur la topographie de Pa.is.
— Nous entrons dans les Champs-Elysées.
Le long des avenues étaient rangés, par masses sombres, différents corps, tels que les mousquetaires gris et noirs, les gardes du corps, les grenadiers à cheval, les gardes de la porte et les Cent-Suisses. On voyait, à la lueur des réverbères et de quelques torches, briller les broderies des uniformes. A cause des ténèbres. Octave eut grand'peine à se maintenir quelque temps dans le groupe qui entourait les princes. Bientôt il perdit du terrain et renonça tout à fait à ce qui lui parut impossible. Chacun se pressait, se poussait; c'était une ardeur sans pareille.
— Voici la porte Maillot, dit le jeune homme à Octave.
La nuit fut déplorable ; on entendait plus de hurlements et de gémissements que de cris d'enthousiasme. Octave sentait bien qu'il était au milieu d'une cohue, mais il ne savait pas si tous les corpa
de la maison du roi suivaient, s'ils avaient été ralliés par quelques régiments, enfin si l'armée que l'on conduisait contre l'usurpateur était bien en état de livrer bataille.
Le jour parut; un jour d'hiver, sombre, froid. Le sous-lieutenant était mouillé jusqu'aux os, grelottant, couvert de boue, monté sur un cheval éreinté. A peine put-on commencer à distinguer autour de soi ce qui se passait, que chacun fut consterné du spectacle. La colonne s'avançait comme une immense bande de bohémiens : officiers, soldats, cavaliers, fantassins, tout marchait pêle-mêle, sans aucun ordre. Les uns, dans des tumultes nocturnes, avaient perdu leurs casques ou leurs chapeaux; les autres, plus malheureux encore, marchaient à pied, faute de leurs chevaux restés en route.
— Ah çà, demanda Octave tout haut à ses voisins, est-ce que nous allons nous battre dans cet équipage-là?
— Nous battre? ah ! vraiment il s'agit bien de se battre ! cria une voix rude à quelques pas de lui. Nous fuyons comme des coquins ! Nous sommes vendus comme des sots, et nous serons égorgés tous comme des moutons.
Un cri général d'indignation et de rage parcourut toute la colonne. Ce fut un concert de blasphèmes, de hurlements, de cris de vengeance contre les hommes qui trahissaient le roi et ses fidèles. On parlait de massacrer tels et tels qui en ce moment étaient auprès des princes et dont on diisait des horreurs.
Enfin, à force de marcher, il devint impossible d'avancer; à l'indignation et à la colère s'était joint l'excès de fatigue, et l'armée royale n'était pas très
loin d'un complet état de démoralisation. On s'arrêta à Noailles, à treize lieues de Paris, à trois de Beauvais. Les généraux eurent quelque peine à placer des grand'gardes ; personne ne voulait faire œuvre militaire; on ne songeait qu'à jurer, à se plaindre, à manger et à dormir. Enfin, tant bien que mal, quelques postes furent établis autour du village, et quant au reste, chacun fut abandonné à soi-même et confié à ses propres ressources en argent, en adresse et en activité.
Octave se joignit à un garde du corps et à deux mousquetaires démontés pour chercher un déjeuner. Les paysans de Noailles, fort épouvantés de l'invasion, cachaient aussi bien que possible ce qu'ils avaient de provende. 11 fallut toute l'éloquence des menaces les plus affreuses, aidée de la vue des pièces de cent sous, pour obtenir d'eux quelque chose.
Octave avait sur beaucoup de ses compagnons le grand avantage d'avoir déjà fait la guerre, et, en outre, il était en âge d'en supporter la fatigue; aussi abrégea-t-il son déjeuner le plus qu'il put, non pas pour aller dormir et se douloir comme les autres, mais pour chercher à retrouver son général et pour apprendre quelque nouvelle.
Dans les rues encombrées d'officiers de tous grades, je dis officiers, car, à l'exception des Cent- Suisses, des volontaires et des grenadiers à cheval, il n'y avaii pas, à proprement parler, de soldats, il était assez difficile de rencontrer quelqu'un de connaissance, lorsque, comme Octave, on ne connaissait que deux personnes. Cependant le hasard servit notre héros : il avait à peine fait vingt pas dans la foule et distribué une douzaine de coups de coude à
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droite et à gauche pour se frayer passage, qu'il se trouva nez à nez avec le baron de Marvejols.
— Ah! mon colonel, s'écria-t-il, quelle situation!
— Elle est affreuse, en vérité, dit l'ancien émigré d'un ton pénétré; tirons-nous de côté, et je vous dirai des choses qui sont bien faites pour nous désoler tous.
— Mais pourquoi, demanda Octave, n'a-t-on pas au moins essayé de résister dans Paris? Pourquoi cette fuite, cette déroute après tant de magnifiques promesses de ne pas reculer?
Le baron rougit comme un amant qui ne sait comment s'y prendre pour cacher ou pallier un défaut de sa maîtresse.
— Le roi et les princes ont été mal conseillés, ditil en balbutiant. C'était d'ailleurs une folie que d'exposer le sang de nos souverains aux horribles projets des jacobins et des bonapartistes. Le courage boiiillant de Mgr le duc de Berry, l'ardeur chevaleresque de Monsieur, souffrent en ce momeni. plus que vous ne pouvez croire, et leurs serviteurs ont mille peines à empêcher ces valeureux princes de retourner sur leurs pas. Monsieur surtout a dit ce matin deux ou trois de ces mots oij se peint l'àme d'rlenri IV.
— Bref, nous fuyons, reprit Octave. Où est le roi?
— Le roi était parti deux heures avant nous, et il a du se diriger sur Lille.
— Pourquoi faire ?
— Pour faire ce qu'il pourra : établir dans cette ville fidèle le centre de la résistance, appeler à lui tous les bons Français, et faire flolter fièrement l'étendard des lis sur notre extrême frontière. (Juant à nous, nouri allons rejoindre S. M., mais je ne sais
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pas si nous pourrons arriver jusqu'à elle. Nous soinniBS bien nialheureux, mon enfant!
— Qu'arrive-t-il donc encore? demanda Octave avec une profonde curiosité.
— Je vais vous le dire à l'oreille, et vous ne le répéterez pas. Cette nuit, deux ou trois de nos {généraux ont envoyé leurs aides de camp à Paris pour donner des détails précis sur notre triste situation et faire à Bonaparte leurs excuses et leurs oiTres de service. Je ne vous nommerai pas ces hommes qui se déshonorent. Et ce n'est pas tout encore, nous sommes poursuivis !
— Poursuivis?... alors nous sommes pris.
— Le général Excelmans s'est oiis, dit-on, à nos trousses avec une division de cavalerie légère, et en face de nous, Beauvais est plein de troupes qui ont déjà passé à l'enneuii. Pouvez-vous penser sans frémir à ce que vont devenir nos princes?
— Cette idée, en effet, est terrible à concevoir, dit Octave, véritablement frappé du péril de la situation.
— Enhn, mon ami, poursuivit le baron, nous sommes entre les mains de Dieu ; tout ce que nous souffrons aujourd'hui est le juste châtiment des fautes de nos aïeux et des scandales qu'ils ont donnés au monde. Plaise au père de toute miséricorde de ne pas lious punir dans la personne des fils de saint Louis ! ce serait la ruine éternelle de notre pauvre France. Allons, mon enfant, laissez-moi rejoindre nos malheureux princes, et quoi qu'il puisse arriver, faisons notre devoir jusqu'au bout.
— Voilà, se dit Octave quand il se trouva seul, qui tourne siiigulièrement au lugubre; si j'avais pu deviner d'avance que les princes ne se défendraient pas davantage, j'aurais été archifou de me joinuiu à
eux, moi qui ne leur devais rien. Si le général Excelmans nous poursuit et nous attrape, on me fera peutêtre un mauvais parti... Bah ! qu'on me fusille si l'on veut ; je ne tiens pas tant à la vie.
A ce moment de la tirade, l'image de Marguerite vint se présenter à Octave, et force lui fut de penser à autre chose pour n'être pas contraint de se donner à lui-même, sur l'heure mêm^e, un démenti formel.
Il n'en était pas moins certain que sa spéculation ambitieuse ne s'annonçait pas d'une manière très favorable, et que la perspective d'être jugé quelque jour par un conseil de guerre impérial comme déserteur, ne pouvait flatter ses espérances. Pourtant reculer n'était plus possible.
Après quelques ordres et des contre-ordres, la nuit se passa à Noailles. Le lendemain on se mit en marche et l'on traversa Beauvais, où l'on ne trouva pas même un corps de garde. Plus on avançait, plus on perdait de chevaux, et, partant, plus la fatigue était grande et plus le désordre devenait monstrueux. Il n'y avait qu'un seul corps dont on pût encore tirer parti : c'était les grenadiers achevai. Anciens soldats de la garde impériale, ces braves gens marchaient résolument au milieu de la débandade générale, ne se laissaient pas gagner au découragement, et jetaient sur les vieillards et sur les enfants qui les entouraient ce regard de protection que la force accorde à la faiblesse.
Après une halte à Grand viiliers, affreux village de Picardie, on reprit la triste route, qu'à chaque instant on jonchait de chevaux morts et de gens épuisés. Les grenadiers à cheval allaient devant.
Tout à coup le bruit se répand que le général Excclmaus, avec sa cavalerie légère, est sur le point
d'attaquer rarriore-ganle composée des volontaires royalistes et des Gent-Suisses. Puis, au moment où chacun se questionnait avec inquiétude, la colonne s'arrête dans un défilé qui, dit-on, aboutit à la Somme, et l'ordre est répété de proche en proche de sangler les chevaux et de former tant bien que mai les pelotons. Alors Octave voit passer dans des chariots la pauvre petite infanterie, qui s'en va gagner la tète de la colonne.
— Nous sommes perdus, disaient les soldats, voilà qu'on nous attaque par derrière, et qu'en avant les cuirassiers d'Abbeville vont nous disputer le passage de la Somme.
— C'est évident ! se dit Octave, nous voici arrivés au moment critique !