CHAPITRE IX
OvCtave complètement maître de sa personne, pnisqii'ilne savait où retrouver son général, et que nul ne s'occupait de lui, s'empressa de gagner la tète de la colonne, où il se mêla au groupe de l'état-major. Là, il vit le maréchal M... et nombre de généraux accoutumés à la guerre, que les princes interrogeaient avec Muxiété.
Le tableau déroulé par le paysage n'a\ait rien de bien imposant. Une imagination instruite ou prévenue pouvait seule y découvrir des dangers. Au pied du mamelon où s'élaient postés les chefs de l'armée royale coulait la Somme, traversée pa? un pont ; au delà, sur la côte, tournaient paisiblement des moulins ; plus loin, au pied d'un coteau, un village se montrait longeant la grande route, et tout dans le fond on découvrait Abbeville. Ainsi ce n'était pas un daiîger bien évident qui arrêlait l'armée et faisait prendre des dispositions militaii'es aussi rapides. Octave ouvrait de grands yeux et ne voyait rien ; cependant, en présence de tant d'officiers distingués,
Tl^nNOVK 1 ! \
et m^me consommés dans l«iir art, lo sons-liouleiianl (les chasseurs se gardait d'ouvrir Ja bouche pour critiquer; il ne put cependant se tenir de l'ouvrir pour interroger.
— Mon commandant, dit-il à un officier d'élatmajor qui observait gravement à travers une lunette, 011 sont donc les cuirassiers d'Abbeville?
— Tenez, là ! lui répondit le chef d'escadron en lui passant la lunette.
Et Octave vit en effet à l'horizon de longues lignes noires rangées régulièrement.
— Ce sont des cuirassiers? demanda-t-il humblement.
— Oui, lui répondit péremptoirement son interlocuteur, et ils sont appuyés, s'il faut en croire le rapport des paysans, par une levée en masse des habitants du pays. Du reste, vous pouvez voir que les remparts d'Abbeville sont couverts de troupes. Il faut pourtant forcer le passage de la Somme et l'entrée de la ville, sans quoi nous sommes pris par le général Excelmans, ce qui serait plus triste que tout le reste.
Octave ne dit plus rien, et, dans la confusion qui régnait, s'approcha des princes. Mgr le duc de Berry frappait du pied, se promenait avec agitation, interrogeait tout le monde et se désespérait. Monsieur se résignait et ne parlait pas.
Soudain des officiers d'ordonnance furent mandés par les généraux ; ils partirent avec des ordres, et au bout de quelques instants toute l'armée était de nouveau en mouvement. Octave avait décidément perdu son chef et s'en mett.iit peu en peine. Il vit, de la hauteur sur laquelle il était resté, les grenadiers à cheval et toute la cavalerie de la maison du
n2 TEUNOVE
roi se diriger vers le pont, tandis que les gardes de la porte, les (^ent-Suisses etles volontaires ro3'alistes garnissaient les coteaux à l'entrée du défilé. On voulait que la cavalerie du général Excelmans pût trouver, lorsqu'elle paraîtrait, quelque résistance, afin de donner le temps à l'avant-garde d'en finir avec les cuirassiers et la levée en masse des paysans.
Voyant que chacun se disposait à combattre, Octave poussa son cheval, gagna les devants, et vint se placer auprès des grenadiers. Au moment même où il arrivait, le front de tous ces vieux soldats se déridait, et un gros rire parcourait les rangs.
— Ils sont jolis, les cuirassiers! s'écriait-on partout.
La gaieté gagna les officiers, et ce fut une unanimité de sarcasmes et d'injures contre les généraux, que l'on n'avait pas, il faut l'avouer, laissé manquer de cette marque d'attention depuis le départ de Paris.
Faut-il dire ce qui changeait si subitement l'humeur de tous? c'est presque incroyable, et c'est cependant vrai. Devant les préoccupations de l'esprit, il n'est sens si droit, et raison si ferme, ou expérience si mûre qui tienne. Tous ces vieux compagnons de Napoléon, qui devaient posséder un regard exercé, avaient eu les yeux troublés par leurs hésitations intérieures. Ce qu'ils déclaraient gravement être des cuirassiers en ligne et des corps de paysans insurgés, c'était tout uniment des amas de fumier artistement disposés pour les besoins de l'agriculture.
Cet épisode grotesque ramena un peu de gaieté dans l'armée, et d'autant plus qu'on ne vit point paraître les éclaireurs si souvent annoncés du général Excelmans, et que les habitants d'Abbeville, bien
ÏEIUNOVE 113
loin (le fermer leurs portes, attendaient les princes avec impatience, et venaient au-devant d'eux en leur oilrant tous les secours que la circonstance requérait. Octave, qui se proposait tout bonnem.ent d'aller demander asile dans la première maison veaue, se vit arrêté par un vieux monsieur largement poudré à frimas, et entouré déjà de cinq ou six ofliciers.
— Je compte, dit cet honnête homme à notre héros, que vous voudrez bien, monsieur, m'accorder l'honneur de vous offrir l'hospitalité. J'ai servi notre sainte cause, moi aussi, dans ma jeunesse; je ne suis malheureusement plus bon qu'à héberger ses défenseurs; vous ne me refuserez pas, de grâce!
— Voilà, se dit Octave, le pendant exact de mon vieux Marvejols ; profitons de ce précieux dévouement.
Et il se laissa emmener, et il se laissa conduire dans un bon salon bien clos et bien chauffé, oi^, avec ses camarades, il fui dorloté toute la soirée par cinq ou six vénérables dames, ennemies furieuses de l'usurpateur et des jacobins, qui prodiguèrent à ces messieurs tous ces soins inconnus aux malheureux qui ne sont ni prêtres dans la vie ordinaire ni soldats dans un moment de guerre civile. Après un dîner o\i l'on but avec tous les vins possibles à la santé de tous les Bourbons imaginables, les héros français furent respectueusement conduits dans des chambres confortables, où tous, s'ils imitèrent Octave, jouirent pieusement et complètement des douceurs du sommeil.
Le lendemain matin, les tambours etles trompcUes réveillèrent les bourgeois et leurs hôtes. Ces derniers étaient un peu plus calmes que la veille. On cnail moins, on s'occiii»ait plus sérieusement des
moyens de se tirer de peine, et chacun était d'avis que, puisqu'on nuirciiait sur Lille pour y rejoindre le roi, le moins était d'arriver auprès du souverain dans un état respectable et de manière à pouvoir encore être bon à quelque service.
Octave trouva le baron enchanté de l'esprit de l'armée.
— Voilà, lui dit cet excellent homme, nos braves qui reprennent du cœur ! Ah ! vraiment, il faut aussi en convenir, les généraux ont enhn pris leur devoir au sérieux, et vous allez voir merveille. Je vous conseille beaucoup de venir avec moi et de marcher désormais à côté des gardes de la porte.
— C'est très bien ce que vous me proposez là, dit Octave en riant ; mais est-ce que je suis condamné à ne pas retrouver mon général? Ai-je un général invisible, et un général marquis de Pourcien se peutil perdre pendant une retraite comme une aiguille dans un gazon?
— Votre général, mon cher ami, dit le baron en clignant de l'œil, a jugé à propos d*ètre pris d'un mal d'estomac qui l'a forcé de s'arrêter dès Saint- Denis.
— A la bonne heure ! Je conçois maintenant que je n'aie pu remettre la main sur lui.
— 11 paraît, à ce que m'ont dit deux ou trois personnes, qu'il ne nous avait suivis jusque-là que pour pouvoir donner des avis plus exacts à son Corse. Je pense maintenant qu'il ne vous reste plus de raisons de ne pas me tenir compagnie?
— Je suis tout à vous, mon colonel, et bien enchanté, je vous assure.
Ce (lisant, le baron et Octave allèrent retrouver les gardes de la. porte.
tkunovb i 1 5
Il arriva dans ce moment un aide de camp du marcchal M..., chargé des iustruclions élaborées pendant la nuit par le con.seil des princes. Eniin on allait marcher comme une armée civilisée, ce qui n'avait pas en lieu depuis le départ des Champs- Elysées. Octave, chevauchant à côté du vieux colonel de Marvejols, vit déliler devant lui les gardes du cor[)S et les moustjuetaires démontés, dont on avait fait des j)elol.ons d'infanterie, et s'aperçut avec quelque plaisir, eu égard aux événements qui pouvaient encore arriver, que l'on était à peu près en état de faire une résistance honorable.
Le lendemain, on arriva à Béthune vers le milieu du jour, et l'on se décida à y séjourner. La ville est petite ; il n'y avait pas moyen d'y placer tout le monde. Un escadron de grenadiers à cheval et plusieurs mousquetaires s'empressèrent de gagner le faubourg en avant delà place. Par un hasard, Octave et Marvejols se trouvèrent avoir suivi ces braves gens.
— Ma foi, dit Octave, mon colonel, puisque nous voilà ici, restons-y, nous y serons mieux qu'ailleurs.
— Volontiers, répondit le baron.
Les deux oliiciers mirent pied à terre, et firent entrer leurs chevaux dans une écurie où s'étaient déjà installés plusieurs soldats.
Soudain un bruit épouvantable, des cris, des coups de fer relentissent au dehors, et un sous-lieutenant de grenadiers, la figure renversée, se précipite dans l'écurie et saute sur un cheval dessanglé.
— Qu'y a-t-ii? qu'y a-t-il? lui crie-t-on.
— Les grenadiers de la garde impériale et les lanciers ! Nous sommes pris ! peut-être est-il encore temps de sauver les princes!
Et, ce dii^ant, l'oiiicier sortit de l'écurie, cram-
poniié à son cheval, et partit à fond de train du côlé de la ville.
— Bon, dit Octave aux grenadiers, est-ce que nous allons nous laisser enlever comme des blancsbecs?
— Ce n'est pas mon avis, grommela un vieux brigadier. Mon lieutenant, mettez-vous derrière la porte, vos pistolets à la n)ain, et brûlez la moustache au premier qui voudra entrer. Pendant ce temps, nous allons seller nos chevaux et les vôtres, et si les camarades qui sont dans Béthune viennent nous dé-^ gager, nous pousserons en avant. Qu'en pensezvous?
— C'est à merveille, répondit Octave en armant ses pistolets.
Il avait déjà, pendant la harangue du soldat, verrouillé la misérable porte de l'écurie aussi bien que faire se pouvait, ce qui ne l'empêchait pas de voir passer rapidement des lanciers qui allaient criant : Rendez-vous ! rendez-vous !
— Rendez-vous, rendez-vous ! disait le brigadier; nos anciens camarades vont vite en besogne ; m'est avis qu'ils vont trop vite, car j'entends un bruit qui va les faire changer de gamme.
En effet, le galop retentissait du côté de Béthune, et bientôt deux mille chevaux de la maison du roi entrèrent dans le faubourg en jetant de grands cris ; au moment où les premiers rangs passèrent devant l'écurie. Octave et Marvejols se jetèrent sur leurs montures, un soldat ouvrit la porte et les assiégés do tout à l'heure rallièrent bravement leurs libérateurs.
Tout le monde en faisait autant, et la foule aussi accourut de Béthune pour prendre part à la bataille, si baluille devait avoir lieu; mais il n'v eut rien de
TFnNOVR \ ! 7
semblable. Les cavaliers de la garde impériale, se voyant si vigoureusement reçus, sortirent du faubourg et allèrent fièrement se ranger à quelque distance. Ils étaient cinq cents environ et avaient la meilleure mine qu'une troupe puisse avoir.
Octave, qui avait rejoint le corps auquel il était censé appartenir, vit de loin M. le duc de Berry parler avec beaucoup de vivacité au chef d'escadron aventureux auteur de tant de désordre. Au bout d'un instant de conversation qui parut fort animée de la part du prince et respectueuse du côté de l'officier bonapartiste, les lanciers commencèrent à défiler, et Octave ne put s'empêcher de sourire, ainsi que bien d'autres, en entendant partir de leurs rangs les cris de vive l'empereur! vive le roi! vive Mgr le duc de Berry !
— Ces gaillards-là, se dit Ternove, ont le génie de la politique.
11 raillait, et cependant ces cervelles mal instruites concevaient, au fond, les choses absolument comme lui.
On rentra dans Béthune, on remit les chevaux h l'écurie, on se désarma, on fut généralement de très bonne humeur, on chercha partout de quoi boire. Dans la soirée. Octave se heurta contre un mousquetaire qui était parfaitement hors d'état de distinguer un homme d'une muraille, et qui chantait vive He72ri IV ! ai\ec hiveur.
Il reconnut le petit homme avec lequel il avait lié conversation dans la nuit du départ. L'autre le reconnut également.
— Tiens! c'est le lieutenant ! Bonsoir, lieutenant!
— Il me semble, mon officier, répondit Octave, que vous menez bien l'existence ?
i \ 8 TPRNOVR
— Mon cher ami, repartit Je petit jeune homme en se tenant au mur, s'il ne dépendait que de moi, je passerais ma vie entière en déroute. Je ne me suis jamais tant amusé que depuis quatre jours!
— Je crois que tout le monde ici ne pense pas comme vous. Du reste, jouissez bien de votre reste, car nous allons arriver à Lille, et là tout va changer ; vous allez retrouver la caserne et la discipline.
— Tu n'y entends rien, lieutenant, dit le mousquetaire en roulant les yeux avec expression; nous n'irons pas à Lille; je viens d'entendre mon oncle qui pleure comme une Madeleine ! Il paraît que tout va de mal en pis, mon cher enfant! Vive Henri IV!
Et le mousquetaire se remit à chanter.
— Il a raison, dit un chevau-léger qui s'approcha, nous sommes dans la plus vilaine passe où nous nous soyons encore trouvés depuis notre départ.
— Bah !
— Le roi a été repoussé de Lille ; bref, il en est parti, et vous comprenez qu'à présent on ne parle plus d'aller le rejoindre. En attendant que nos gros seigneurs aient décidé ce qui va advenir de nous, je crois que ce qu'il y a de plus sage à faire, c'est d'imiter le petit mousquetaire.
— Vive Henri JV! cria ce dernier à moitié endormi sur une borne.
— Monsieur, dit à Octave un maréchal des logis qui passait, de quel corps faites-vous partie?
— Je suis aide de camp du général marquis de Pourcien resté en route, répondit Octave.
— Etes-vous encore monté?
— Oui, certes.
— Alors, rendez-vous à l'état-major.
— Je ne demande pas mieux, reprit Octave.
Tr.RNOVR \ 1 n
Il alla choj'clîor son cheval qui avait été bien soigné, et se rendit à rétat-major. 11 rencontra Marvejols ; le colonel avait les larmes aux yeux.
— Mon ami, dit-il à Octave en iuiserrant la main, la divine Providence dispose de nous d'une manière bien cruelle ! mais que son saint nom soit béni I Vous savez que notre infanterie reste à Béthune et n*accompagne pas les princes plus loin.
— Que m'apprenez-vous là ?
— Les besoins du service le veulent ainsi. Il aété convenu que tout ce qui n'est pas monté va demeurer en arrière, et les princes, avec deux mille chevaux et vingt-quatre pièces de canon, au lieu de se rendre à Lille, gagneront au plus vite la Belgique par la route d'Estaire, c'est-à-dire par la traverse.
— Avec le temps qu'il fait nous ne manquerons pas de nous embourber.
— Les paysans assurent que non. Tenez, voici les princes qui passent! Quel air de bonté! quelle majesté auguste dans leurs regards !
C'est toujours un spectacle affligeant pour les âmes tant soit peu généreuses que de voir les grands de ce monde courbés par la fortune h ce point d'humiliation, surtout lorsque, pareils aux membres de la maison de Bourbon, la mansuétude et la bonté leur sont des vertus héréditaires. Octave se sentit profondément royaliste pour la première fois de sa vie; et ce fut du meilleur de son âme qu'il joignit sa voix ferme à la voix cbevrotante du baron lorsque celui-ci s'écria : Vivent les princes ! vivent à ja?nais les fils de saiiit Louis!
Comme on ne partait que le lendemain matin, Octave fit rentrer son cheval à l'écurie et alla se coucher, fort différent en cela de la majeure partie
j 20 TFRNOVE
des autres officiers, qui passèrent la nnità se désoler avec ceux de leurs camarades désignés pour rester dans la ville : malhenreux parmi lesquels les volontaires royalistes n'étaient pas les moins bruyants. Cette milice, composée des jeunes gens des écoles de Paris, faisait ses premières armes en politique comme en guerre, et elle était peu charmée de voir sa campagne finie. Elle avait espéré trouver l'occasion de faire parler d'elle, et il lui fallait rester en arrière et attendre l'arrivée de quelque général bonapartiste qui allait, par un licenciement immédiat, souffler sur sa gloire et l'éteindre.
Enfin, malgré les cris, les gémissements et les plaintes, les princes, traversant la foule de leur infanterie en détresse, s'éloignèrent avec la cavalerie et les canons. On avait pris des guides, et il s'agissait de faire grande diligence. D'abord tout n'alla pas mal. Débarrassée de la multitude de traînards qui l'encombrait naguère, la colonne s'avançait assez lestement; mais bientôt on se trouva engagé clans les plus abominables chemins dont on eût entendu parler de mémoire de soldat, et la maison du roi recommença à marcher en désordre. Les grenadiers seuls conservaient leurs rangs; encore, parmi ces vieux porte-sabre, se faisait-il à tout moment des vides; ks cavaliers s'embourbaient, tombaient avec leurs nK)ntures dans les fossés pleins d'eau, et ne pouvaient plus se relever.
A la guerre, la supériorité appartient aux officiers, non pas seulement en vertu de leur grade, mais paila puissance morale, résultat de leur éducation et de leurs principes. Lorsque soldats et officiers ont passé par les mêmes traverses, ils en sortent toujours inégalement trempés, et la plus forte trempe demeure
tonjonrs à ceux qni commanflent. Malheureusement pour les jciHics gens de la maison du roi récemment pourvus de l'épaulette, s'ils avaient du courage, ils manquaient de l'habitude de la fatigue, et n'avaient pas reçu, pour y suppléer, cette sévère discipline de famille qui disposait si bien leurs ancêtres à figurer avec honneur, même sur leur premier champ de bataille. Aussi les grenadiers donnaient-ils le bon exemple à la cavalerie dorée et très crottée qui les suivait cahin-caha ; pourtant ils ne pouvaient nier eux-mêmes que jamais, môme dans la campi^ne de Pologne, ils n'avaient vu si épouvantables chemins. Pour surcroît de malheur, les guides maladroits ou mal intentionnés conduisirent l'armée au milieu, en plein milieu de marais profonds, et la nuit, sur ces entrefaites, arriva. On perdit les canons les uns après les autres; les vingt-quatre pièces restèrent embourbées ; les hommes se lamentaient comme des enfants ; un grand nombre d'ailleurs n'étaient pas autre chose. Plusieurs suppliaient leurs camarades de les tuer au lieu de. les laisser étouffer dans la boue; beaucoup de ces pauvres petits mousquetaires, qu'une bataille aurait trouvés tout aussi valeureux, tout aussi résignés à une mort glorieuse que leurs frères aînés, les gardes d'honneur de Lutzen, pleuraient en appelant leurs mères et leurs sœurs.
Enfin, tant bien que mal, on sortit du marais, en y laissant bien des plumes, et à onze heures du soir on aperçut les lumières d'Estaire.
Octave se trouvait à ce moment à deux pas des princes, précisément derrière eux, dans le groupe môme des généraux. On ne songeait guère à l'étiquette. 11 vit les habitants se montrer aux fenêtres, et le maire, prévenu, arriver, suivi de sa femme et
i 22 TF.RNOVR
de ses filles Ces braves gens se jetèrent, en fondant en larmes, aux genoux des hôtes illustres qui leur arrivaient, el cela avec cet entraînement du cœur auquel rien ne résiste, et qui était si vrai, si poignant, que les pauvres fugitifs, touchés et amollis par une si profonde affection, descendirent de cheval, et, au milieu de la rue, se mirent à les embrasser.
Puis on entra dans la maison de ce brave maire.
Octave ne quitta pas les princes d'une semelle.
— Puisque je les suis, se disait-il, c'est bien le moins qu'ils me voient et qu'ils me connaissent.
La maison n'était pas grande, et l'on installa les princes dans la plus belle des chambres. Malheureusement tout s'entendait dans ce logis, simplement divisé par des cloisons, et les fugitifs s'étaient à peine mis à table, servis par Octave et quelques autres, que le silence respecteux qui les entourait fut troublé par le bruit d'une discussion violente établie dans une salle voisine. D'abord on avait parlé bas, puis, la querelle s'échauffant, les voix s'étaient élevées, et bientôt l'on put reconnaître les accents emportés d'un fort grand seigneur, officier supérieur de la maison du roi, qui criait comme un tnergumène :
— Les m.alheureux ! les malheureux! ils ne sont revenus que pour nous perdre! oui, pour nous perdre ! C'est une race maudite !
La voix de celui qui criait si fort fut coupée par une vigoureuse apostrophe du duc de F... Mais les princes avaient entendu ; ils se regardèrent avec un triste sourire. Autour d'eux chacun baissa les yeux, mais sur plus d'un visage le sentiment d'une indignation profonde se peignit : chacun se rappelait qu'.i l'homme qui avait parlé avec si peu do respect
TÎ'RNOVF, i "23
ponr la rlignité décline appartenait à iino famiilc élevée et illustrée par les seules Ijonlés de la cour.
Ce fut un triste repas. Les princes l'abrégèrent le plus possible et renvoyèrent tout le monde.
•Le lendemain malin, on se remit en marche à six heures. Le temps était froid et brumeux, bien fait pour la triste scène qui allait se passer. Arrivées sur la grande route d'Armentières, limite de la France et de la Belgique, les troupes royales furent rangées en bataille.
— Qu'est-ce qui va nous arriver? dit un chevauléger à Octave, empressé de rejoindre l'état-major.
— Mon cher monsieur, on va vous licencier, répondit le sous-lieutenant.
— Ça m'est égal, dit l'autre, je suivrai les princes à quatre pattes, s'il le faut, plutôt que de les abandonner.
— Bravo, Touleilles ! s'écrièrent les cavaliers témoins de ce propos. A bas Bonaparte ! vive le roi !
— Voilà au moins des gens qui ont une opinion et du courage dans l'âme, se dit Octave; et, pour la seconde fois de sa vie, il répéta de bon cœur : Vive le roi!
Dans ce moment, des officiers d'ordonnance vinrent prier le commandant de chaque compagnie de se rendre auprès des princes, qui, descendus de cheval et arrêtés à l'abri d'une haie, grelottaient de froid et d'é.motion.
— Voici la catastrophe! dit Octave; et acceptant l'invitation d'un mousquetaire, il mit pied à terre et ballit la semelle pour se réchauffer en attendant l'arrêt de la destinée commune.