‹ Ternove. Nouv. éd. précédée d'un avantpropos de T. de VisanChapitre 17 sur 28 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

L'attente ne fut pas longue. Les commandants des compagnies revinrent, les hommes reprirent leurs rangs, et l'on écouta. Octave entendit ce qu'il y avait à entendre; les princes renvoyaient chacun en pleine liberté, déliaient tous serments, et déclaraient ne pas vouloir donner pour récompense à la fidélité les hasards d'une émigration.

La harangue finie, chaque troupe rompitles rangs, et ce fut un désordre complet. On courait çà et là. Les uns cherchaient à gagner les devants pour aller prendre congé des princes et les assurer d'un attachement inviolable ; les autres se demandaient, non sans beaucoup d'inquiétude sur la plupart des visages, ce qu'ils allaient faire. La foule passait et repassait la frontière. Plusieurs avaient déjà pris leur parti, et, tournant la tête de leurs chevaux vers la France, rentraient par petits pelotons dans la route qu'ils venaient de parcourir.

Octave était en train de ressangler son cheval lors-

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qu'il fut avisé par le petit mousquetaire jovial dont il avait fait la connaissance.

— Eh bien ! mon lieutenant, lui dit celui-ci, qu'allez-vous faire?

— Je suivrai les princes, répondit Octave. Et vous?

— Parbleu. . et en compagnie de mon oncle encore! Partez-vous seul ou avec quelque parent?

— Seul, répondit Octave, et, je vous l'avoue même, j'ai peu d'argent. N'importe, ce ne sont pas les millionnaires qui émigrent.

— Vous avez raison, dit le mousquetaire; mais comme dans l'adversité il faut se secourir réciproquement, j'ai cent louis en or sur moi et nous partagerons. Ne nous quittons pas, quoi qu'il arrive.

— J'accepte, répondit Octave.

11 n'est rien de tel que les circonstances difficiles pour former promptement des liaisons, et, qui plus est, des liaisons solides. On plaît, on déplaît, on est utile ou nuisible, on donne à espérer ou à craindre, en un mot l'on marque, et l'on trouve mille occasions d'être pris en goût pour peu qu'on en vaille la peine.

— Ainsi, reprit Octave lorsqu'il eut assuré la solidité de sa selle, vous passez la frontière ?

— Evidemment, répondit le jeune homme. Priais au lieu de discuter sur ce grand événement, nous ne ferions pas mal de nous mettre en route; tout le monde se disperse, et j'ai bien peur de perdre mon oncle qui nous sera d'un grand secours.

— Qui est votre oncle? demanda Octave, si toutefois je puis faire cette question sans tropde curiosité.

— A votre aise. Je m'appelle Julien de Soilles, et mon oncle est le général comte de Bartas, qui sort du service de Ra:=r.sie.

— j'en ai entendu parler kM. de Marvejols.

— Vous connaissez M. de Marvejols?

— liiliiuement.

— Vous allez vous faire adorer de mon oncle, qui regarde ce vieux marguillier comme le type du chevalier français, opinion que j'admire sans la partager. Mais puisque nous voilà si bons anjis, ce qui devait arriver, car depuis notre départ j'ai pris pour vous une passion qu» ^ toujours été en augmentant, voulez-vous permettra de vous demander votre emploi dans notre armée? Vous étiez sans doute aide de camp?

— Oui, d'un général qui s'est fait malade à Saint- Denis, et qui y est resté.

— Homme prudent que ce général! Si nous courions après mon oncle?

— Très volontiers.

Et les deux amis se mirent en chemin, cherchant à démêler de loin entre les différents groupes celui 011 devait se trouver l'oncle. D'abord la foule était trop grande pour qu'on put rien reconnaître ; les uns montaient, les autres descendaient ; chacun en passant s'adressait des souhaits de bon voyage.

— Bien des choses à Bonaparte! criait Julien de Soilles. Nous allons revenir lui laver la tête avant peu! Je veux être pendu si j'en suis sûr, reprenait-il en s'adressant à Octave, mais il faut un peu relever le moral de tous ces messieurs-là.

Personne au reste ne se faisait prier pour crier : Vive le roi ! Car, en somme, le grand nombre des malheureux qui rentraient en France, comme des malheureux qui s'en allaient en Belgique, était, déduction faite des faiblesses humaines, fort dévoué, fort attaché à lu maison de Bourbon.

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Au bout d'une heure de marche, Juhen poussa un cri de joie à la vue de cinq ou six olliciers généraux qui s'avançaient à petits pas sur la grande route. Donner un coup d'éperon à son cheval et les rejoindre hardiment fut l'affaire d'une minute. Julien agissait en toutes choses avec cette promptitude et celte noble confiance d'un enfant gâté et assez présomptueux. Ici Octave suivit exactement rexenq)Ie de son camarade.

— Bonjour, mon oncle, dit le mousquetaire en frappant cavalièrement sur le bras du général de Bartas.

— Bonjour, bonjour, mon ami, répondit l'oncle avec un regard et un sourire des plus paternels. Je suis bien aise que tu n'aies pas rebroussé chemin.

— Eh bien ! espiègle, dit un autre général, qu'allez-vous faire dans l'émigration?

— Des merveilles, soyez-en sûr, répondit Julien.

— Bartas, reprit un autre oflicier, nous le recommanderons à Kozkew^ski.

— Ma foi, je crois que nous aurons là notre unique ressource ; mais la chose sera facile.

— Si j'entre au service russe, dit Julien, je n'y entrerai pas seul ; car j'ai là mon ami, M. Octave de Ternove, qui m'a rendu d'immenses services, et dont je ne me séparerai à aucun prix.

— Bon, dit le général de Bartas en regardant Octave d'un air amical, l'empereur Alexandre n'est pas à cela près de nourrir un ofiicier de plus.

La conversation continua sur ce ton, et Octave, assez rassuré sur l'avenir, ne put s'empêcher d'admirer la précaution de tous ces messieurs qui déjà avaient remplacé l'uniforme français par l'habit moscuvile, avaient mis danà leurs poches Saint-Louis,

pour rétablir sur leur poitrine Sainte-Anne ou Saint- Wladimir. Evidemment la caravane que l'officier de chasseurs venait de rejoindre avait ses raisons pour montrer la bonne humeur et la charmante philosophie dont elle faisait preuve ; il n'y avait là que des craintes médiocres pour l'avenir, et, à mettre au pis tout ce qui pouvait arriver, le rang et la fortune de tous ces messieurs étaient saufs.

— N'importe! dit tout bas Octave à Julien, je ne serais pas très satisfait s'il me fallait endosser l'habit vert.

— Et voilà bien l'empire des préjugés ! répondit Julien sur le même ton ; outre que le drap n'en est pas moins bon que le drap bleu, tient aussi chaud et sied aussi bien, il n'oblige jamais, comme l'autre, qu'à faire tirer sur des hommes ; vous me direz que ces hommes parlent notre langue : triste raison ! Vive le roi! Moi, je n'ai pas assez de jacobinisme dans l'âme pour vouloir passer pour patriote.

Octave sourit, prenant cette déclaration pour une boutade enfantine, et n'y attacha pas d'autre importance.

Tout en causant, Ton avançait, et l'on finit par se trouver en face d'une sentinelle russe qui arrêta tout court les voyageurs.

— Oii sommes-nous? demanda Julien à son oncle. Quelle est cette place dont nous voyons les glacis?

— C'est Ypres, mon enfant, répondit le général. Il y a garnison russe dans la ville, nous allons parlementer.

En attendant que l'on pût parlementer, arriva un caporal qui fit entrer tous ces messieurs dans la maison d'un meunier où l'on avait établi un poste avance.

— Je voudrais parler à un officier, dit le comte de Bartas commençant à perdre patience.

— Allez en chercher un î s'écria Julien.

Le caporal tourna sur ses talons et partit. On attendit assez longtemps.

Enfin arriva un officier russe.

— Eh bien, monsieur, dit le général en se levant et en prenant un ton fort roide, allons-nous êtes retenus ici?

— Le commandant de la place vous fait dire que vous ne pouvez entrer, messieurs, attendu que la présence d'une troupe étrangère dans Ypres en compromettrait la sûreté.

— Puissamment raisonné ! dit Julien. Comment s'appelle-t-il votre commandant?

L'officier, qui était un capitaine, jeta un regard d'humeur sur le mousquetaire audacieux; mais le comte de Bartas rétablit la conversation.

— Allons, répondez, puisqu'on vous interroge. Comment s'appelle votre commandant?

— C'est le colonel de P..., mon général.

— Quoi ! le colonel de P...? Il a servi sous mes ordres, en Bessarabie, comme major. Allez lui dire que le feld-maréclial comte de Bartas l'engage à venir lui parler.

Ce disant, l'oncle de Julien tourna le dos à l'officier qui, ébloui parle nom qu'on lui jetait à la tête, salua respectueusement la compagnie et s'éloigiia.

Vingt minutes après, on voyait entrer dans le moulin un petit monsieur en habit de colonel, qui, plié en quatre, venait présenter ses très humbles excuses à M. le feld-maréchal de Bartas et le supplier de vouloir bien entrer dans la place, où il ne manquerait pas d'être reçu avec tous les honneurs dus à son rang.

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— C'est bon 1 c'est bon ! dit le comte, vous auriez pu ne pas me faire attendre.

— Ces messieurs, dit le colonel toujours ventre à terre, en montrant Julien et Octave, ont-ils l'honneur de faire partie de la suite de M. le feld-maré chai ?

— Oui, monsieur. Qu'y trouvez-vous à redire?

— Il serait à désirer qu'ils voulussent bien ne pas porter la cocarde blanche.

— J'en prends sur moi la responsabilité, dit le comte. Trêve d'objections ! Montrez-nous le chemin.

Le colonel n'insista pas davantage, et ^M-écédant les officiers français, le drapeau à la main, il les introduisit, en qualité d'ofiiciers russes, dans la place confiée à sa garde.

Octave était sombre comme un jour d'orage; humilié dans le plus profond de son cœur, maugréant contre les guerres civiles et l'ambition des puissants qui forçaient un pauvre diable à passer sous de pareilles fourches caudiues. Il ne comprenait rien à la parfaite insouciance de Julien; celui-ci ne faisait que rire de tout, entremêlant ses plaisanteries de réflexions surprenantes dans un homme aussi jeune et aussi gai.

— Mon nouvel ami, se dit Octave, me fait l'effet, malgré son âge et sa jovialité, d'être un homme assez dépourvu d'enthousiasme.

On reçut de l'autorité militaire des billets de logement. Les deux amis furent envoyés chez une riche veuve flamande appelée madame Wolf, qui, déjà d'un âge fort respectable, fut enchantée de recevoir et d'héberger des hôtes aussi agréables. Elle prit surtout Julien en gré, et celui-ci en tira le pronostic que, grâce à cette bienveillance subite de la bonne

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femme, lui et Octave allaient mener une vie délicieuse pendant la durée de leur séjour à Y[)res.

— Cela est merveilleux sans doute, dit Ternove; mais au lieu de faire des projets de bien-être, ne serait-il pas mieux d'aller à la recherche des nouvelles et de savoir où sont passés les princes?

— Bah ! nous les retrouverons toujours, dit Julien; vive le roi! les princes ne se perdent jamais. Néanmoins, qu'il soit comme il vous conviendra; allons courir la ville.

Les voilà partis bras dessus, bras dessous. Comme ils passaient devant l'hôtel du comte d'Arschot, ils virent un grand nombre de Français assemblés devant la porte.

— Bon î les princes sont ici, dit Julien. Entrons sans cérémonie, notre hdélité nous donne aujourd'hui le droit d'être importuns comme des barbets ; prolitons-en, car demain, très probablement, nos maîtres auront l'ingratitude de relever les barrières et de nous tenir à distance.

Tandis que les deux aventuriers montaient l'escalier, ils virent descendre le baron de Marvejols. Octave poussa un cri de joie.

— Vous ici, monsieur le baron?

— Monsieur le baron, vous avez donc quitté vos gardes de la porte ?

— Oui, monsieur de Soilles. Ah! mes enfants, quel malheur, quelle faute on a faite!

— Des malheurs? des fautes? s'écria Julien; si nous sommes encore à en parler, nous n'allons pas savoir par où commencer.

— Eh! c'est du dernier malheur que je pa^'le, dit le baron. Savez-vous bien qu'il vient d'arriver une dépèche du roi?

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— Parfait. Et qu'est-ce qu'elle dit, cette dépêche ?

— Les princes sont au désespoir !

— Pourquoi cet excès d'affliction?

— Parce que Sa Majesté donne l'ordre de conserver toute sa maison militaire, que nous avons déjà perdu l'infanterie à Béthune, et que la cavalerie a

licenciée à la frontière.

— Le roi va être de bonne humeur, repartit Julien.

— Messieurs, il faut vous montrer bons serviteurs !

— Nous ne demandons pas mieux, interrompit rapidement Octave.

— Partez à franc étrier, retournez sur vos pas, et ramenez tous les gardes du corps, mousquetaires et chevau-légers que vous pourrez retrouver.

— Tope ! dit Julien. Venez-vous, Ternove?

— A l'instant.

— Braves jeunes gens! murmura le baron en essuyant une larme; quel dévouement! Ah! mon Dieu, ne te laisseras-tu pas iléchir en voyant encore dans cette malheureuse patrie des cœurs aussi généreux?

— Ne trouvez- vous pas, dit Julien à Octave, que notre ami le baron ressemble à ces aveugles qui appellent indistinctement tous les passants âmes charilables? Le brave homme a dans l'esprit un besoin d'admirer et de s'attendrir qui veut être satisfait à tout prix.

Cependant les deux amis étaient rentrés chez madame Wolf et avaient donné ordre de seller leurs chevaux. A la nouvelle de leur expédition, que Julien dépeignit sous les couleurs les plus martiales, la sensible veuve se sentit frémir pour ses protégés; mais, reiiunçaiit à arrùLcr leur bouiiianle jt=uiietbu,

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elle bourra leurs poches et les fontes de leurs pistolets de gâteaux, et les engagea à ne pas se fatiguer.

C'était assez l'avis de Julien. A mesure qu'Octave le connaissait mieux en l'entendant parler, il en prenait une opinion peu favorable. Pourtant il ne laissait pas que de se sentir sous l'influence de cet esprit jeune et désabusé. Julien avait de Fesprit, et du vif, et du prompt, et du déluré. Cet esprit-là obtient toujours du crédit sur les intelligences françaises, et Ternove, bien qu'en suspectant fort le côté essentiel du caractère de son nouvel ami, ne pouvait s'empêcher de rire de ses saillies et d'admirer comment ce petit jeune homme, si nouveau venu dans le monde, pouvait juger d'une manière aussi fine et aussi juste. Certainement il ne comparait pas le jeune mousquetaire à Marcel, caractère si droit, si élevé, mais il lui trouvait un charme extrême, lui reconnaissait un jugement plus froid que le sien propre, et se laissait aller, sans s'en apercevoir, à se fier à lui.

Seulement il ne voulut pas consentir à la goguenarde proposition que lui fit de Soilles d'entrer tout bonnement à l'auberge, de s'y repos*i;r et de rentrer dans Ypres, après s'en être remis à la Providence du soin de ramener les mousquetaires, les chevau-légers et les gardes du corps licenciés mal à propos. Octave prenait les choses au sérieux. Il insista pour remplir sa commission en conscience, laissant du reste son ami libre d'agir à sa guise; mais Julien, tout en haussant les épaules et en l'accablant d'épigrammes, ne voulut pas le quitter.

Les railleries lurent à leur comble, lorsque après avoir couru pendant toute la journée, Julien et Ternove se retrouvèrent aux portes d'Ypres, escortés de six cavaliers recrutés par eux. Plusieurs de ceux

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qu'ils avaient en outre rencontrés s'étaient excusés poliment, en assurant que leur congé avait été valablement donné, et qu'ils s'y tenaient.

— Moins triomphants, mais aussi moins éreintés serions-nous, mon loyal ami, disait Julien, si nous avions agi suivant mes idées ; la cause royale y aurait perdu six hommes! voyez la helle affaire ! Mais il n'importe, un tel exploit ne doit pas rester sans récompense 1 n'est-ce pas, mon oncle?

M. de Bartas, qui passait sur la place, se retourna à cette brusque apostrophe de son neveu.

— Allons, fou, lui dit-il, accourez vivement vous faire inscrire àl'état-ma.or. Quel grade voulez-vous?

— Quel grade, mon oncle ? répliqua Julien un peu surpris; mais... je serais volontiers capitaine si cela se pouvait faire. Comment laut-il s'y prendre?

— Rien n'est plus simple, dit le général en riant. Vous arrivez devant l'officier qui écrit ; il y a foule, personne ne s'occupe de personne, et le désordre est si grand qu'à peine peut-on s'entendre. On te demandera ton grade, et tu répondras : Capitaine, et tu géras capitame! La chose n'est pas plus malaisée.

— Gordien! s'écria Ternove en riant, dans ce caslà, moi qui suis un grognard comparé à Julien, je veux être chef d'escadron !

— Tu le seras, vertubleu! répliqua vivement le mousquetaire; et montant l'escalier quatre à quatre, en tirant son oncle essoufflé par le bras pour garder un porte-respect, il jeta vivement à l'écrivain ces mots rapides :

— Le chef d'escadron de Ternove I le capitaine de Soilles! marche!

L'officier toisa le petit bonhomme, et regarda le général clignant d'un œil, et se mit à écrire. C'est

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ainsi qu'en un tour cîc main, sans trop savoir comment, et avant d'avoir pu dire Amen, Octave, qui avait jadis eu tant de peine à devenir brigadier, se trouva chef d'escadron.

Il prit la main de Julien et la serra avec l'expression de la plus vive joie. De ce moment, il en iitson ami et pour ainsi dire*son associé.

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