CHAPITRE XI
En peu de jours cette affection augmenta si bien que les deux jeunes gens éprouvèrent l'impérieux ' besoin de savoir réciproquement l'histoire de leur j passé. Les préventions d'Octave s'effaçaient à demi l
devant les qualités d'un camarade qui par sa pré- !
sence d'esprit l'avait improvisé chef d'escadron, ce que ses longs services, ajoutés à d'autres plus longs ;
encore, n'auraient jamais pu obtenir.
— Voyons, lui dit-il, parlons-nous à cœur ouvert sur tout ce qui nous concerne. Dans les circonstances difiiciles, il faut une fraternité d'armes pour se soutenir et se sauver. Tu m'as servi... J'espère qu'à mon tour je te servirai. Pour commencer, dismoi d'où tu viens, et je te donnerai l'exemple, s'il le faut.
Aussitôt il raconta simplement ce qui dans toute sa vie lui était advenu; sauf ses amours dont il neconlia rien. Il ne jugeait pas devoir exposer les côtés délicats de son être au contact rêche de l'esprit de
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Julien; sur tout le reste il fut sincère et n'avait pas de raison pour dissimuler.
Quand vint son tour de parler, de Soilles sourit, et annonça un récit beaucoup plus simple encore que celui de son compagnon.
— Je n'ai pas, moi, lui dit-il, des souvenirs aussi dramatiques que ceux que tu viens de m'étaler. Ni mon père ni ma mère n'ont eu l'esprit de se laisser guillotiner pour m'aidera devenir intéressant. Je n'ai pas eu de vieux meunier brutal à mes trousses : j'ai même été élevé dans un pays où l'excellent, le parfait, le sublime usage de ne pas payer ses dettes a été soigneusement conservé, de sorte que pas même un créancier ne m'a tourmenté dans ma vie. C'est donc une narration fort plate que j'ai à te faire ; mais puisque tu as la bonté d'y tenir, je finis ma préface et je commence.
Tu sauras, mon cber Octave, que ma famille est aussi ruinée qu'il est humainement possible de l'être. Mon père, au moment de l'émigration, était un homme d'esprit; il avait prouvé à ma mère, par A plus B, que la révolution ne pouvait pas durer, et que le voyage de Goblentz était une course de pur agrément et de quelques jours. Grâce à cette entente parfaite des hommes et des choses, mes très honorés parents se trouvèrent bientôt réduits à la condition la plus humble et trop heureux de gagner Hambourg, où ils allèrent cacher leur misère. Ma mère se fit ravaudeuse, et mon père embrassa la noble profession de cuisinier. Tu vois que je suis modeste; je n'enfle pas les splendeurs paternelles.
— Ce que tu me racontes là, mon cher ami, dit Octave, est l'histoire de bien des gens, et les plus grands noms de France ont donné l'exemple de la
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fermeté dans les malheurs en s'ahaissant aux plus humbles professions. Ton père a été cuisinier à Hambourg, mais en France il était... Qu'est-ce qu'il était ?
— Ma foi, puisque tu remontes si haut, je t'avouerai que je ne le sais pas au juste ; cependant uia, famille occupait un rang distingué dans la société et conforme à l'antiquité de ma race, que soutenait convenablement une assez ample fortune. 11 n'est pas que tu n'aies entendu parler des de Soilles?
— Peut-être, répondit Octave, probablement môme ; mais je ne m'en souviens pas.
Julien fit un geste qui indiquait l'importance attachée par lui à sa famille. En la donnant pour illustre, il s'écartait pourtant un peu de la stricte vérité. Il se moquait d'Octave en lui demandant s'il avait entendu parler des de Soilles ; mieux que personne il savait que ce nom-là ne se trouvait dans aucun armoriai. Son père s'appelait Pataud, et avait été laquais d'un fermier général. Pris en goût par son maître, il avait été poussé dans les bureaux, et, arrivé à un certain degré de fortune, il s'était mis à fréquenter les bonnes maisons où l'on jouait gros jeu. Là, il avait rencontré le comte de Bartas, capitaine de cavalerie, habitué de coulisses et grand hauteur de tripots, mais fort bien né. 11 avait fini par épouser la sœur de son camarade, et s'était jeté dans un monde d'intrigues où madame de Soilles déployait une activité et un génie merveilleux.
Au moment où la révolution éclata, le ménage, criblé de dettes, à bout de voies, poursuivi par des créanciers exaspérés, prit la fuite et arriva des premiers à Coblentz. Le comte de Bartas, qui n'était pas harcelé d'aussi près, embrassa les idées nouvelles,
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el loin* (lut même de devenir maréchal de camp sous le roi constitutionnel. Mais enfin, à son tour, il fut obligé de quitter la place devant les attaques du club où ses créanciers ne cessaient de l'accuser d'incivisme. Au fond, c'était le meilleur de la famille. 11 vagabonda quelque temps en Allemagne, fut même croupier de pharaon, et finit par entrer au service de Russie, où il devint feld-maréchal, grâce à l'engouement que Paul P'' prit pour sa manière de mettre son chapeau. Une fois dans cette brillante position, il fit abandonner à son beau-frère et à sa sœur, qui, dans leur misère, s'étaient improvisés bravement marquis de Soilles, leurs pauvres professions, et les lança dans le grand monde de Saint-Pétersbourg où leur dextérité leur fit faire des prodiges.
Voici les détails vraiment authentiques de l'histoire des parents de Julien; mais celui-ci ne jugea pas à propos de les confier à la mémoire de son ami. Il reprit à l'endroit où nous venons de cesser notre rectification.
— J'ai été élevé en Russie, dit-il, et mon oncle m'a fait donner l'éducation départie, dans ce pays-là, aux jeunes gens de qualité, à savoir, qu'on s'est ingénié à ne me rien apprendre du tout, et si la nature n'avait placé dans ma cervelle certaine activité, certain besoin d'aliment intellectuel, je serais tout simplement aussi vantard, aussi ignorant, aussi ridiculement fourbe que la plupart de mes jeunes amis. Mais, par bonheur, comme je te l'ai dit, j'ai l'imagination agissante, et je sais beaucoup de choses pour avoir beaucoup lu et observé.
— J'ai un ami précisément dans le même cas que toi, interrompit Octave ; seulement il me semble que ce que tu sais te porte à apprendre davantage et à
agir, tandis que la science de Marcel lui sert de prétexte pour n'aspirer à rien.
— Il faut de ces gens-là dans le monde, repartit Julien en riant, sans quoi il n'y aurait pas moyen de commander à personne. Ton ami Marcel est de la pâte des hommes que toi et moi sommes destinés à mener; tant mieux pour lui. Jeté disais donc que je sais pas mal de choses pour mon âge. Quand la campagne de 1812 a commencé, mon oncle m'a pris pour aide de camp ; je crois que j'ai assez bien fait mon devoir. Je suis entré à Paris en triomphateur.
— Tu n'as pas éprouvé un serrement de cœur en te trouvant, toi Français, au milieu des Cosaques ?
— Bast! dit Julien, je suis né à Hambourg, j'ai été élevé au milieu des armées étrangères, et tu veux que j'aie des préjugés? Je suis revenu à Paris comme j'ai pu, et sans aucun remords, je t'assure. Pourtant, je dois l'avouer, soit l'influence de la patrie, soit le charme du climat, à peine installé dans l'hôtel acheté par mon oncle, rue du Bac, je me trouvai si bien en France, que je résolus de n'en plus sortir. Je renonçai à mon épaulette russe et j'entrai dans les mousquetaires.
— Ton avancement n'y gagna pas.
— Il y perdit. Je serais capitaine depuis longtemps. Mais n'importe : je n'ai pas l'humeur de César, et j'aime mieux être le second ou même le troisième en France que parader aux premiers rangs dans une contrée maudite, où il faudrait cacher ma splendeur sous des montagnes de fourrures. Maintenant tu me connais comme moi-même, et à moins que tu ne tiennes absolument à entendre le récit varié de mes amourettes, il ne te manque plus rien pour être capable, en cas de besoin, d'écrire ma biographie.
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Ainsi parla Julien de Soilles ; et son amitié, son alliance avec Octave fut un fait consacré et reconnu.
Pour moi, auteur de ce récit, ce n'est pas une obli« gation à laquelle je me croie soumis que de faire l'histoire de la campagne des princes en Belgique. Le rôle qu'un chef d'escadron d'état-major pouvait jouer dans une armée qui ne jouait pas de rôle est trop minime pour que le plaisir de relater les hauts faits d'Octave m'emporte à chanter dans la trompette de Clio.
Grâce à la protection puissante du baron de Marvejols, qui de la simple amitié en était venu à une affection profonde pour Octave, le commandant avait été attaché à la cour. Julien, peu de temps après, était parti pour Alost, où l'armée royale avait été cantonnée ; cependant, comme les communications entre la cour et l'armée étaient fréquentes, il avait souvent occasion de voir son ami et de s'entendre avec lui sur le plan de conduite qu'ils suivaient également. Toujours plus frappé de la force de caractère de ce jeune homme. Octave avait embrassé avec un redoublement de confiance l'alliance jurée. Il ne se faisait aucune illusion sur la flexibilité de conscience de son compagnon; il savait parfaitement que le cœur battant dans cette jeune poitrine était de matière dure ; mais il avait assez vu le monde pour savoir à merveille qu'on ne se bat pas contre les obstacles avec l'aide des gens sympathiques : il comptait davantage sur les gens intéressés.
Si Julien avait été son unique soutien, il y eût peu compté; mais il sentait parfaitement que la protection du baron de Marvejols, apportée par lui dans la communauté, valait beaucoup plus que celle du comte de Bartas, bien que ce puissant patron lui eût rendu
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un service que rame délicate de rémigré aurait eu peut-être quelque peine à trouver louable. Octave n'avait même pas cru devoir confier à son vieil ami les détails de la négociation d'où était sorti son nouveau grade, et, sur le conseil de Julien, il s'était borné simplement à donner son avancement comme une laveur du duc de Berry. De ce moment, le baron avait trouvé l'élévation un peu brusque de son cher Octave très légitime, très naturelle et au-dessus de tout reproche.
— Mon cher, lui disait-il, il est certain que Bonaparte va être battu. Lecielne peut pas supporter plus longtemps le triomphe d'un homme qui retient l'héritage de nos rois, et quia osé, fait inouï! persécuter notre Saint-Père le pape lui-même ! Croyez-moi, c'en est lait du tyran, et dans peu de semaines nous serons à Paris. Alors je tenterai pour vous tout ce qui dépendra de moi. Madame la baronne de Marvejols ne m'a pas donné d'enfants, Dieu l'a voulu ainsi, je n'en murmure pas ; mais jusqu'au moment oii je vous ai connu, je me suis trouvé bien seul sur cette terre. Vous me servirez de iils, et puisque vous avez eu le malheur de perdre monsieur votre père et madame votre mère, je pourrai quelque jour vous faire une proposition qui me tient fort à cœur. Pourtant, ne précipitons rien ; il sera assez tôt d'en parler quand nous serons rentrés victorieux à Paris et que le roi aura retrouvé son trône.
Octave devinait bien où ces conversations à demivoiJées en devaient venir. Il savait que le baron avait en pensée de l'adopter, et pour lui il considérait cette perspective comme un coup de fortune ; ajouter à son nom de Ternove celui de Marvejols qui lui donnait un titre, n'avait rien en soi de répugnant; de plus,
la protection du colonel serait bien autrement puissante pour un fils adojilif que pour un étranger.
— Je te dis, Octave, s'écriait Julien en apprenaiil ces détails, que si nous avons l'esprit de marcher droit, nous sommes sur la bonne route. MarvejoL^. avec son air béat, connaît les entrées particulières de la chambre des princes aussi bien que personne, et il va le faire aller un train de poste en croupe de la fortune. ïire-moi après toi!
— Et toi, répondait Octave, n'oublie pas de surveiller ton vieux oncle de Bartas. Je t'avertis que son excessive dévotion Ta mis en grand crédit auprès de Monsieur.
— Je suis bien aise de ce que tu me dis là, répliquait Julien, car c'est moi qui l'ai poussé à plus de régularité dans ses exercices religieux. J'ai bon nez, sans me vanter.
Un jour que les deux amis avaient longuement causé, sur la place d'Alost, des heureux présages de leur avenir, Ternove, probablement touché par la douceur pénétrante de la soirée, commença à devenir peu à peu mélancolique et à se laisser aller à son exaltation naturelle depuis quelque temps assez étouffée. Dans cette disposition, il se mit à raisonner sur la vertu, sur la gloire, sur l'amour, sujets délicats bons à traiter par un beau soir de printemps, après un bon dîner. La conversation fut approfondie du côté du commandant. Il était en verve et s'abandonna à son goût pour la rêverie parlée. Quant à Julien, parlée ou dissimulée, il n'en faisait jamais le moindre cas.
— Que de billevesées ! s'écria-t-il en faisant claquer ses doigts. Tu me parais de rétolîe de ces bonnes gens qui ont grande envie de parvenir, qui font !>oau-
coup pour cela et qui se cassent le cou en route sur quelque sotte pierre ; un scrupule par exemple, ou un mariage d'imbécile.
Le trait que Julien lançait au hasard frappa Octave en plein cœur. Il ressentit comme une vive douleur dans la têle et dans la poitrine, car Fémotion morale, lorsqu'elle est vive, se manifeste sur-le-champ par une émotion physique, et il laissa Julien parler à son aise sans le contredire et tant qu'il voulut. Il resta quelques instants vis-à-vis de lui-même dansla position d'un malheureux qu'on vient de plonger dans Feau à Fimproviste et qui a peine à reprendre sa respiration et à rassembler ses idées. Enfin, Lorsqu'il put démêler ce qui se passait en lui, il trouva d'abord le sentiment de la profonde vérité des paroles de Julien. Incapable de prolonger Fentretien plus longtemps et pressé de s'abandonner à ses émotions et à ses pensées, il prit congé de son confident, et ayant fait seller son cheval, il repartit pour Gand avec la secrète consolation d'avoir quelques lieues à faire tout seul et au milieu de la nuit, et par conséquent la certitude de ne pas être distrait dans ses pensées. Avait-il oublié Marguerite ? Les événements divers déroulés autour de lui, et dans lesquels il s'était jeté à corps perdu, avaient-ils eu la puissance de déraciner un amour implanté dans son cœur malgré son cœur lui-même ? Non. Octave n'avait pas cessé un instant d'aimer sa cousine avec la même ferveur qu'au jour de son départ, et s'était félicité lui-même cent fois de mettre dans cette passion un abandon et une plénitude de dévouement qui le relevaient à ses propres yeux. L'amour-propre reçoit d'un amour profond une satisfaction bien légitime, et c'est quelque chose de se reconnaître dévoué jusqu'à la mort
et prêt aux plus complets sacrifices. Ainsi était Octave ; et s'opposant lui-même, tel qu'il se voyait, au portrait que Marcel lui avait présenté jadis de son propre cœur, il se trouvait plus beau, et s'en réjouissait.
Tout en s'abandonnant à son enthousiasme, le jeune homme obéissait aussi à la loi de nature, et il s'en fallait de beaucoup qu'il fut aussi simplement amoureux qu'il le voulait croire. Au-dessous de la passion veillait et travaillait la réilexion, qui lui présentait, même au travers des nuages dorés dont son affection entourait son cœur, des pensées dont la sévérité ne laissait pas de l'effrayer souvent.
Plus que jamais les résolutions austères formées par lui dans les premiers temps de son séjour à Ternove eussent été nécessaires. Puisqu'il voulaitrelever sa famille, la tirer de l'obscurité où le manque de fortune allait la faire tomber, il devait s'abandonner tout entier au courant des heureuses destinées. Précisément parce que tout lui souriait, il ne devait pas se laisser distraire un seul instant de la partie, mais pousser sa chance, aller toujours en avant, écarter les obstacles, repousser les revers I Et au lieu de tenir cette conduite prudente et nécessaire, il avait un pied dans la raison, l'autre dans la folie, et quand tout son temps, toute sa liberté d'allures, toute son indépendance d'idées n'étaient pas de trop pour lui assurer la victoire, il songeait à se marier! à se marier à une fille de douze mille livres de rente, qui ne lui apportait ni crédit à la cour, ni parentage, et qui, petite-fille d'un meunier et avec cela sa cousine, le rendrait, aux yeux de ses protecteurs, doublement ridicule.
Pour surcroît de malheur, plus il réussissait et
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s'approchait de la fortune, et plus tout conspirait à l'éloigner de Marguerite. Ainsi que le lui répétait Julien en toute occasion, la plus belle flèche de son carquois, c'était le baron de Marvejols. Surtout depuisle jouroi^i le vieux colonel avait témoigné le désir de l'adopter, il était évident qu'il ne pouvait, sans la plus insigne folie, risquer de mécontenter son ami; et justement le baron de Marvejols était l'homme du monde le moins disposé à pardonner une mésalliance. La plupart des gentilshommes, depuis cent cinquante ans, n'ont jamais fait difficulté de reconnaître, sinon en droit, du moins en fait, qu'une alliance avec la bourgeoisie, lorsque l'alliance est convenablement dorée, est à la fois juste et désirable. Mais il est quelques entêtés, ou plutôt il y en avait en 1815, dont les principes ne voulaient pas fléchir, et qui, eussent-ils été en guenilles, n'auraient jamais consenti à épouser même la fille de Jean Ango.
Le baron de Marvejols était intraitable sur ce chapitre. Non pas qu'il eût pour la bourgeoisie, pour les paysans, aucun sentiment d'aversion ni même de dédain, en tant toutefois que bourgeois et paysans fissent montre de sentiments royalistes bien solides ; il ne montrait aucune espèce de morgue envers personne, même les domestiques; mais il se considérait, lui et tous les membres de la noblesse, comme d'une race à part, d'une essence supérieure, et croyait criminel de la souiller par le mélange avec le sang plébéien. Argumenter contre lui sur ce sujet, comme sur tous ceux que le baron avait élevés à la dignité d'article de foi. Octave savait parfaitement d'avance que c'était de toute inutilité, et lui-môme, jamais le baron n'aurait songé, malgré son affection, à l'adopter, s'il avait découvert la luoiiulre tache dans son
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arbre généalogique. Parler à M. de Marvejols d'épouser la petite-tille d'un meunier eût été lui proposer une énormité comparable à celle de danser la carmagnole. Octave, au milieu de son élan d'amour, entendait sa raison lui ressasser toutes ces choses peu réjouissantes ; il avait beau s'exalter, la maudite raison le tirait en bas, et tout à coup il finit par se déclarer que le moment était venu de raisonner tranquillement, froidement, et de savoir au plus juste ce qu'il convenait de faire dans la situation double oùfl se trouvait.
Jusque-là il avait maintenu son cheval au galop. 11 le mit au pas : et lorsque ses sens furent un peu calmés par la fraîcheur de la nuit, son esprit entra de lui-même dans la route plate et uniforme oii il avait en lin consenti à le laisser marcher.
— J'aime Marguerite avec passion, avec emportement, avec dévouement, avec toutes les forces de mon ame, se dit-il, je n'en puis pas douter. Je le sens, si je dois vivre sans elle, comment vivrai-je? Voilà la question.
A peine Octave avait-il reconnu qu'il ne pouvait songer à vivre sans Marguerite, qu'il reconnut aussi ne pouvoir davantage vivre avec elle.
En vérité, Julien, par un propos en l'air, avait mis en ébullitiun toutes les émotions, toutes les pensées contradictoires qui depuis plusieurs semaines s'étaient amassées peu à peu et comme goutte à goutte dans le cœur de l'amant. Ce mot du mousquetaire servait de texte à toutes ses réllexions, et, tantôt en oui, tantôt en non, il en revenait toujours à cette parole innocemment cruelle qui représentait si bien le squelette de ses intentions : Mainage d imbécile! Après avoir beaucoup réiléclw, beaucoup maugréé,
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Octave n'était pas plus avancé qu'au début de sa rêverie. Il se frappa la tête :
— Il faut que je parle de tout cela à quelqu'un, sans quoi j'étoufferai ! Mais à qui? à Marvejols? Singulier confident! C'est impossible. A Julien? Un homme aussi sec, aussi égoïste; il va me rire au nez ! Eh bien ! qu'il rie, que m'importe? Il me donnera des raisons contre mon amour; probablement une partie de celles que je me donne à moi-même ; eh bien ! je lui répondrai; je verrai quelle puissance peut avoir la logique de l'ambition dans la bouche d'un autre, et comment on la peut combattre. Encore une fois, mille fois, je ne renoncerai pas à ce que toute ma vie j'ai considéré comme un devoir impérieux, comme le but de ma destinée, à sortir du trou 011 les malheurs du temps m'ont jeté, et à rendre à mon nom l'éclat qu'il doit avoir ; mais aussi je ne renoncerai pas à Marguerite 1 Non ! ni à mon avenir, ni à mon amour! à rien ; je souffrirai plus longtemps, je supporterai plus d'échecs, mais je tiendrai bon et ne perdrai rien. Si je parle à quelqu'un de ces cuisants soucis, ce sera à Julien, il a du moins plus d'esprit que les autres.
Gomme Octave prenait cette résolution, il arrivait à Gand, et quelques instants après être descendu de cheval, il était installé dans sa robe de chambre au coin du feu que le baron de Marvejols tisonnait d'un air radieux. W est nécessaire de dire qu'Octave partageait l'appartement du colonel.
Bien que le commandant fût très préoccupé, il ne put s'empêcher de remarquer les mines triomphantes du vieil émigré; et tout homme qui se sent aimé étant naturellement porté à user du privilège de l'affection, il ne manqua pas de s'écrier avec un peu d'impatience :
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— Eh ! mon Dieu î mon père, qu'avez-vous donc? je vous trouve ce soir d'une joyeuseté qui vous est peu habituelle. Le roi vous a sans doute adressé quelque mot agréable?
— Sa Majesté est sans doute d'une bonté inépuisable pour son vieux serviteur; mais ce n'est pas celaqui me préoccupe en ce moment. Mon ami, nous avons reçu des nouvelles de l'armée de Bonaparte,
— Eh bien ! dit vivement Octave, que ce mot tira comme par enchantement de sa rêverie amoureuse, la bataille est-elle engagée?
— Elle ne l'était pas au départ du courrier, mais elle doit l'être maintenant. Mon ami, nous serons victorieux !
— Nous! nous! repartit Octave en levant les épaules, c'est-à-dire les Anglais !
— Oui, poursuivit le colonel, j'aimerais mieux voir nos antiques ennemis battus par l'étendard des lis que vainqueurs même du drapeau tricolore. Mais ici, mon enfant, ilfautnous incliner devant lesjugements impénétrables de Dieu qui humilie aujourd'hui la France, si coupable envers ses rois. Sois tranquille, quand l'expiation sera terminée, nous reprendrons notre avantage, et, sous la conduite de nos valeureux princes, nous vengerons la mémoire des malheureux égarés que Bonaparte conduit en ce moment h leur ruine.
— En attendant, s'écria Octave en riant, le duc de W*** a été rudement sii'llé avant-hier à Alost, quand il s'est présenté pour assister à la revue commandée en l'honneur de Madame.
— J'en suis bien aise, dit le baron en prenant une prise de tabac avec un sentiment intime de volupté patriotique; pour être un malheureux peuple bien
perverti et bien digne de châtiments, nous n'en sommes pas moins aussi les descendants de la plus glorieuse nation de l'univers. C'est égal, Bonaparte sera battu, j'en ai la conviction; et, mon cher ami, il faut songer maintenant à ce que nous allons faire quand nous serons revenus à Paris. Pour moi, je suis vieux et je ne veux rien. Sans cette exécrable révolution, j'eusse été consacré au service de Dieu, et fort heureux, je te l'assure; je n'ai qu'une joie, c'est d'avoir sacriiié mon bonheur particulier h mon devoir ; j'ai tiré l'épée pour une sainte cause; j'en ai été récoinpensé outre mesure par la faveur de nos maîtres. Maintenant, je ne demande plus qu'à mourir en paix quand mon heure sonnera, entre madame la baronne, qui est une femme accomplie, et toi, mon ami, le meilleur jeune homme que j'aie rencontré. Ecoute-moi bien, et si ce que je vais te proposer ne te convient pas, tu me diras ce qui vaut mieux.
— Je vous écoute, mon père, dit Octave. Et il ne put s'empêcher de frémir en pensant que ce moment, tout simple qu'il parût, que cette espèce de contrat verbal passé entre deux hommes en robe de chambre et en pantoufles allait probablement décider de toute sa vie.
— Tu sais, reprit le baron, que j'ai l'intention de l'adopter?
— Oui, mon père,
— Madame la baronne est tout à fait de mon avis, ainsi la chose ne rencontrera aucun obstacle. Tu seras donc mon héritier. Je ne te cache pas, mon pauvre enfant, que ma fortune n'est pas grosse. Madame la baronne ne m'a pas apporté beaucoup d'argent, comme je te l'ai déjà hû^sé entrevoir; mon
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père, de son côlé, m'avait laissé très peu de chose, et ce peu de chose, je l'ai perdu à servir mes maîtres. Tel que tu me vois, je ne possède guère que mes pensions et un petit coin de domaine valant cinq mille livres de rente; c'est M. le duc de Berry qui me l'a donné. Je ferais donc très peu de chose pour toi si je ne t'olTrais que mon héritage. Heureusement, mon ami, continua le vieillard en se frottant les mains avec finesse, nous avons quelque chose de mieux à notre arc que cette pauvre corde.
Octave sentit plus de tristesse que de joie en entendant le baron parler ainsi. Ses succès même le faisaient trembler et, tout en les désirant avec ardeur, il aurait voulu, ce qui est toujours impossible, ne les accepter que sous bénéfice d'inventaire. Ce fut donc d'une voix très basse qu'il pria le colonel de s'expliquer. Celui-ci reprit la parole en ces termes :
— Tu sais que je suis fort lié avec le marquis de Bartannier; c'est un homme de la vieille bonne roche, plein d'honneur et de probité, et qui tient de ses pères une fortune de cent mille livres de rente, que par un miracle la révolution a respectée. Bartannier a une fille.
— Ah! s'écria Octave.
Le baron se méprit sur cette exclamation. Il la crut toute joyeuse ; et, quittant sa position nonchalante au fond de son fauteuil, il se pencha vers la cheminée, et, mettant la m.ain droite sur le genou d'Octave :
— Ne nous réjouissons pas trop, lui dit-il en souriant ; l'affaire n'est pas conclue. Tu n'as pas grand'chose au soleil, si ce n'est la faveur des princes, et peut-être Bartannier se fera-t-il tirer l'oreille pour te donner Ghiire. Mais si l'aiïaire n*est pas faite,
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comme je te le dis, elle peut se faire. Seulement, ne t'en mêle pas et n'y fais nulle opposition. Je n'ai pas besoin, je crois, de te recommander ce dernier point.
Octave fut comme frappé de la foudre. Il était réellement à un moment décisif de sa vie ; à un de ces moments où une inspiration subite, un trait de génie est nécessaire. Refuser une fille qu'on ne lui donnait pas lui parut bien hardi ; peut-être il n'échappait, en agissant ainsi, qu'à un péril imaginaire pour se jeter dans la disgrâce du baron, qui voudrait une explication très difficile, très périlleuse à donner. Que faire?
Quand on se demande ce quil faut faire lorsqu'il convient d'agir sans hésiter, on ne fait qu'une chose : on ne fait rien.
Octave garda le silence.
— Mon cher garçon, dit le coloiiel en riant, je ne veux pas te laisser dans des espérances trop vagues, parce que l'incertitude est toujours pénible. Je vais donc continuer à t'expliquer tes affaires.