‹ Ternove. Nouv. éd. précédée d'un avantpropos de T. de VisanChapitre 19 sur 28 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

— Mon cher ami, poursuivit le baron en levant les bras d'un air solennel, Monsieur a daigné parler de toi dans les termes les plus flatteurs. S. A. R. t'a distingué, et est même allée jusqu'à dire que le roi ne devrait être entouré que de serviteurs pareils à toi. Cet éloge a été répété par plusieurs de mes amis, et il est certain qu'une fois à Paris tu seras fait colonel. Colonel, oui, mon ami, et cela d'autant mieux que, je te l'ai déjà dit, je me retire.

— Mais, mon père, s'écria Octave, vous parlez toujours de l'avenir comme si nous le tenions. Vous oubliez que Bonaparte a beaucoup plus l'habitude de battre que d'être battu. Peut-être sommes-nous tout bonnement à la veille de recommencer l'émigration.

— Cela n'est guère vraisemblable, reprit le baron de ce ton obstiné particulier aux vieillards : le ciel est las de cet homme. Laisse-moi continuer. Une fois colonel, une fois mon héritier et baron de Ternove- Marvejols, et surtout honoré des bonnes grâces de Monsieur, sais-lu ce qui doit encore advenir? Mon

enfant, il n'y a pas deux heures que la pairie m'a été promise et assurée î Tu comprends que c'est ton bien!

— Quoi! dit Octave, colonel et pair de France!

— Tu entends que Bartannier ne sera pas assez sot pour te demander le chiffre de ce que tu possèdes en argent comptant?

Octave restait ébloui, pétrifié ; la fortune après laquelle il avait couru si longtemps en vain s'était mise à l'accabler tout à coup et sans qu'il eût rien fait pour mériter ses faveurs. — Ah! Marguerite! ah! Marguerite! s'écria-t-il au fond de son cœur, en vovant toutes ces barrières dorées s'élever entre lui et la petite-lille de Bahurot. Il eut envie de prendre le baron par la main et de lui ouvrir son cœur.

— Oui, se dit-il, mais si je le fais, adieu la fortune, adieu l'ambition ; je perds mon unique protecteur, et avec lui tout, toutes ces merveilles! Il ne me restera plus que mon grade de chef d'escadron, gagné Dieu sait comment, et peut-être, en outre, ne serai-je pas employé dans ce rang si discutable à mon arrivée en France. Il faudra redevenir souslieutenant! Mordieu! jamais!

Cq jamais était prononcé du fond du cœur, mais avec la même énergie que s'il eût été jeté en déii au centre d'une place publique.

— J'attendrai, continua Octave en lui-même; je ferai comme le condamné qui s'échappe dans le parcours de la prison à la potence; je m'enfuirai de quelqu'une des stations magniliques qu'on me prépare. Ce qui est certain, j'en jure sur mon honneur, c'est que je n'épouserai que Marguerite.

Il regarda le baron. Celui-ci s'était endormi d'un sommeil d'enfant, et un sourire doux flottait sur ses

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lèvres, tandis qu'Octave réfléchissait. A un mouvement que lit le jeune homme il se réveilla.

— Allons, mon ami, dit-il, j'en suis sûr, demain nous aurons de bonnes nouvelles, et à pareille heure tous les lion'.iêles gens pourront se réjouir. Quant à moi, je ne sentirai pas une satisfaction tout à fait complète jusqu'à ce que tu sois mon fils, et je sais que madame Marvejols pense comme moi, car tu nous as ensorcelés, mauvais sujet; embrasse-moi.

Le lendemain matin, avant le jour. Octave ne fut pas surpris d'être réveillé par la générale battant dans tous les coins de la ville. Il courut au palais, où de toutes parts arrivaient les officiers.

— Eh bien ! qu'y a-t-il de nouveau ? se demandait-on. On entendait le canon dans le lointain; bruit étrange, mystérieux, ébranlement sinistre qui frappait chacun d'une sorte de respect.

Octave fut envoyé à Alost pour porter des dépêches. Les trois mille hommes dont se composaient toutes les ressources militaires du roi de France étaient déjà sous les armes lorsque le commandant arriva. Il remplit sa mission et se mit à la recherche de Julien.

— Où en sommes-nous? lui dit-il.

— Dans une vilaine position, répondit celui-ci en riant. Le bruit commence à se répandre que les Français sont victorieux, et ceux de nos corps formés de leurs déserteurs inclinent déjà à nous massacrer pour se raccommoder avec l'ancien maître.

— C'est bon, dit Octave.

Et, sans avoir besoin d'en savoir davantage, il retourna à Gand où il fit part de ces nouvelles peu rassurantes. Précisément en même temps que lui arrivaient des courriers pour confirmer la victoire présumée de l'armée impériale.

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— Le roi va être pris, les princes égorgés, leurs fidèles serviteurs aussi !

Dans le salon royal, plusieurs de ces fidèles serviteurs fondaient en larmes, et, tombant aux genoux de leur auguste maître, le suppliaient de ne pas exposer sa personne (et les leurs) à la trahison des mercenaires infidèles, à la fureur implacable des séides du Corse. Octave fut obligé de sortir pour ne pas laisser percer dans ses yeux une certaine ironie qui n'aurait pas servi, tant s'en faut, à ses grandeurs futures. 11 s'en alla dans un salon d'attente, et, pour charmer ses loisirs, se mit à regarder dans la cour.

Là, il vit bientôt descendre plusieurs grands seigneurs et quelques officiers généraux qui appelèrent à grands cris les gens de service, et leur ordonnèrent de charger et d'atteler les voitures de S. M. et de sa suite ; ils insistèrent pour qu'on n'oubliât pas celles de la suite.

Dans ce moment le baron de Marvejols arriva, et, apercevant Octave à la fenêtre, il l'appela.

— Eh bien! lui dit-il, les yeux brillants d'un feu martial, nous allons donc avoir le bonheur de défendre nos princes contre une soldatesque insurgée!

— Non, dit Octave, plusieurs de ces messieurs que voilà ont préféré en charger les cochers et leurs chevaux ; nous nous enfuyons.

Marvejols rougit un peu.

— Je suis un vieil étourdi, murmura-t-il la tête basse ; je ne pense jamais que le sang de saint Louis ne doit pas être exposé inutilement. Ces messieurs sont plus sages que moi. Mais voici un autre courrier !

C'était un capitaine couvert de poussière et de sueur, arrivant de Bruxelles.

— Eh bien? lui criait-on de toutes parts.

— Eh bien!... eh bien! les Anglais sont battus! dit rolïicier; il paraît que les Français font des miracles, et que ces vieux coquins de goddems!... Enfin nous sommes dans de beaux draps!

L'officier disparut, à ces mots, dans le vestibule.

Cinq minutes après. Octave fut mandé par le maréchal et renvoyé à Alost avec de nouvelles instructions. Le baron voulut l'accompagner, et tous deux partirent à franc élrier.

— Mon ami, dit le colonel tout en courant, je ne désapprouve pas le zèle de ces messieurs, qui veulent mettre d'augustes existences à l'abri de tout danger; cependant je ne puis m'empêcher de me souvenir que si, à l'armée de Gondé, nos illustres chefs s'étaient ainsi laissé constamment mettre dans les bagages, nous aurions bien mal servi la gloire de la noblesse française. Il ne faut pas prendre en mauvaise part ce que je dis là, et tu dois être certain que je ne désapprouve pas les conseillers de mon royal maître. Pourtant si l'on donne quelques coups à Alost, je ne serai pas fâché d'en prendre ma part.

A Alost, les deux nouveaux venus virent le désordre qui allait augmentant. On commentait de tous côtés les nouvelles de la bataille, et, par une singularité, du reste bien concevable, on allait à la fois se félicitant du triomphe des Français et du malheur de leurs ennemis et se désolant de ce qui allait arriver.

A trois heures, des ilôts de fuyards parurent à l'horizon et vinrent s'abattre sur la ville, criant : Sauve qui peut! Conformément aux ordres venus de Gand, le régiment royal de la couronne fut mis en bataille sur la route pour forcer les Hanovriens à rebrousser chemin; malheureusement le régiment

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n'était guère en disposition de faire un bon service; plus encore que les soldats étrangers il avait peur des Français, et les honnêtes déserteurs qui le composaient, revenant à tous propos à leur pensée du matin, laissaient échapper des signes d'uiie grande disposition à la mutinerie.

A quatre heures, la multitude des fuyards devint si grande, et la contenance des braves soldats de la couronne si peii rassurante pour leurs officiers, qu'il fallut faire retirer cette excellente troupe. D'ailleurs elle ne servait à rien; la bataille, disait-on, était décidément perdue.

— Nous allons nous replier sur Termonde afin de couvrir la retraite de ces brigands d'Anglais, disaient entre eux les officiers. Plaise au ciel qu'il n'en réchappe pas un seul. Les coquins î Ils nous plongent dans l'abime! Qu'allons-nous devenir, au nom du Ciel?

Le vieux baron partit comme un héros avec les gardes de la porte, qui furent placés en avant du pont. Là, on se tint coi, en attendant le reste de l'armée, royale. Marvejols n'avait pas grande envie de se réjouir, outre que de sa nature il était peu porté à une gaîté bien expansive. Mais ce soir-là fut peut-être le plus triste de toute sa vie, sans en excepter les pires moments de ses campagnes à l'armée de Condé. Suivant lui, suivant ses calculs, la chute de Napoléon était inévitable ; car la France avait été assez punie de ses forfaits révolutionnaires, et en outre les horreurs commises envers le chef de l'Eglise demandaient un sévère et prompt châtiment. Dieu, évidemment, ne pouvait pas soutenir plus longtemps la vue d'un monstre qui avait porté la main sur tous les trônes, y compris celui de son vicaire. Etait-ce

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loî^iqiie, raisonnable, indiscutable? Certes, oui ! Eh bien, non! Bonaparte en réchappait, et les idées du vieux baron étaient confondues. Il se promenait les mains derrière le dos sur le pont de Termonde, à la lueur du feu du bivouac, et n'ayant plus dans la tète une seule notion du juste et de l'injuste qui ne fût brouillée.

A dix heures du soir, un bruit assez siîigulier commença à circuler parmi les soldats ; des paysans avaient dit que les Français étaient en pleine déroute. On n'y croyait pas trop, lorsqu'à onze heures cette nouvelle se confirma. Le baron leva les bras au ciel, et s'accusa humblement d'avoir vacillé dans sa foi. La bataille de Waterloo était livrée et les destinées de la France changées encore une fois.

Les transes du parti royaliste avaient été trop vives et son inquiétuda de ne jamais revoir Paris trop fondée, pour qu'il ne profitât pas immédiatement des faveurs dont le comblait la fortune. Le roi, les princes, les grands personnages, les petits seigneurs, les ofliciers avec ou sans troupe, e,i\& profcmum vul- (JUS, partie la moins nombreuse de la caravane, tout cela se mit en route pour rentrer dans la capitale du royaume et reprendre possession, qui de son trône, qui de ses hôtels, de ses grandes charges, de ses grosses pensions, qui de son régiment, qui de ce qu'il n'avait jamais eu, et celui-ci enlin de ce qu'il ne devait jamais avoir.

Tout le long de la route on aidait les populations, quelquefois un peu paresseuses, à pousser des cris d'enlhousiasme; mais on ne se contenlait pas de cette occupation toute gratuite; on se remuait beaucoup, on intriguait aussi quelque peu. Julien s'était (ait remarquer et, avec l'aide du dévot comte de Bar-

tas, il se remuait... comment se remiiait-il? Je ne trouve de comparaison suffisante que dans un ancien dicton : il se remuait comme un diable dans un bénitier; mais malgré ses effort, ii allait encore moins vite qu'Octave, appuyé par le double ci'édit du vieux baron et du marquis de Bartannier.

Ce n'était pourtant pas sans quelque ennui secret que le jeime commandant avait vu ce dernier protecteur lui faire part de son crédit. 11 comprenait qu'accepter les services du marquis c'était contracter des engagements, ou plutôt resserrer ceux que son père adoptif tenait pour certain qu'il avait pris. Il témoigna plusieurs fois au baron son déplaisir au sujet des efforts du bon marquis. C'était surtout lorsque ce dernier lui disait d'un ton jovial : Nous réussirons! que le pauvre Octave sentait combien la solidarité d'intérêts s'établissait de plus en plus et devenait menaçante. Il prévoyait la nécessité d'un effort bien vigoureux et bien dangereux lorsqu'il faudrait échapper au bonheur auquel tout le monde s'habituait à croire d'avance. Vingt fois il fut sur le point de se déclarer ouvertement; mais lorsqu'il jetait les yeux sur ce qui se passait autour de lui, et qu'il voyait tant d'affamés prêts à se jeter sur la proie abandonnée par lui, lorsqu'il considérait surtout que beaucoup de ces pauvres gens, faute d'une protection efficace, étaient à peu près assurés de perdre les avantages précaires à peu près acquis par leurs services pendant la courte campagne qui se terminait, il s'arrachait les cheveux, il se plongeait dans le désespoir le mieux senti, mais il ne se trouvait pas le courage de redevenir sous-lieutenant et de retomber de tout son poids, augmenté de celui d'une disgrâce, dans l'abîme des misères d'où il s'était à peine tiré.

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Ainsi donc il se désolait, mais il laissait faire, et le baron et le marquis, excités par l'émulation, sollicitaient du malin au soir, et sollicitaient encore dans la nuit, et eussent volontiers sollicité en dormant.

— ■ Tu marches comme un ange, dit Julien à Octave, ti\ vas un pas de géant, et je te demande ta protection. Te souviens-tu de l'accord que nous avons fait ? Moi, j'ai tenu les conditions de notre alliance, je t'ai fait chef d'escadron ; il faut que tu m'aides à entrer dans la maison du roi.

— Je ne demande pas mieux, répondit Octave ; mais il me semble que ton oncle s'agite joliment : il est toujours installé auprès du duc de R*** ou du comte de G***; il ne quitte un homme en faveur que pour s'accrocher à un autre.

— Et il fait bien, dit Julien ; mais le malheur est que le damné vieillard ne travaille pas seulement pour son pauvre neveu; il a aussi ses visées personnelles : il voudrait être maréchal de France.

— C'est un peu beaucoup repartit Octave.

— Enhn c'est sa marotte; laissons-le s'agiter, puisque nous ne pouvons lui persuader de se sacrifier entièrement à mes intérêts. Revenons à moi. Je voudrais non seulement entrer dans la maison militaire, mais je voudrais aussi qu'on m'accordât une fourniture.

— A toi?

— A moi. Que veux-tu? je sais bien que ce n'est pas chevaleresque, mais c'est très profitable, et je me sens en humeur de passer des marchés ; c'est le moyen d'amasser sûrement et promptement une grosse fortune.

— As-tu des fonds ?

— Pas un rouge liard ; mais je trouverai aisément

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à Paris des prêteurs ou des issociés, comme tu voudras appeler la classe aiuiable de ces gens d'argent qui spéculent en sous-ordre. Bref, si ton père futur veut seulement me recommander à tel et tel que je t'indiquerai, comme je sais pertinemment que nul ici n'a encore pensé aux fournitures, et que tout le monde s'acharne uniquement sur les emplois et sur les grades, je serai le premier eti date, et on me donnera ce que je demande.

— Je me garderai, repartit Octave, de parler au baron ; il ne comprendrait pas qu'un gentilhomme se mît dans les tripotages d'argent; mais j'en soufflerai deux mots à M. de Bartannier, et nous verrons.

Octave avait eu l'idée de faire confidence à Julien de son amour et de ses embarras; mais sitôt qu'il considérait la physionomie vive, animée du feu de la convoitise, ces yeux secs, cette lèvre ironique, il sentait la conhance effrayée déserter ses lèvres et regagner en désarroi le fond de son cœur.

— Décidément, se disait-il, je ne vois personne autour de moi qui puisse recevoir de pareils aveux. Oh est mon pauvre Marcel? il me comprendrait, celui-là! Avec son sang- froid et ses réflexions moroses, il est plein de sensibilité et de douceur ; il me donnerait quelque rude conseil peut-être, mais je pourrais être convaincu de la sincérité du cœur d'oi^i serait sortie la boutade. Décidément, il faut me taire et souffrir jusqu'à ce que je voie Marguerite, ce qui, je l'espère, ne sera pas long.

Octave avait formé le projet hardi de courir auprès de sa cousine. 11 était résolu depuis quelques jours à prendre un de ces partis préparatoires que les amants aiment tant à se proposer, parce qu'ils en tirent le droit d'attendre et de ne rien résoudre.

— Je vais arriver à Paris, s'était dit Octave. Au bout de quelques jours, j'irai trouver le baron ; je lui annoncerai que je veux aller saluer mon oncle : il ne verra dans cette démarche rien que de très naturel. D'abord, il a une vieille candeur qui ne lai permet pas de regarder au fond des paroles de ceux qu'il aime, ensuite il sera heureux de me voir tenir à mes proches, et enfin je ne lui ai jamais donné aucun détail sur l'état actuel de ma famille, je n'ai pas voulu lui parler de liahurot, donc il ignore jusqu'à l'existence de Marguerite. Il pourrait, à la vérité, m'objecter la nécessité de surveiller mes intérêts moimême; mais je le connais, et il sera tout heureux de me voir m'abandonner complètement à lui. Quand je serai auprès de?darguerite5 tout mon avenir sera fixé; il ne me faudra pas une heure pour démêler la route que je dois suivre, et, je le jure, quoiqu'il m'en puisse coûter, soit qu'il faille renoncer à une affection ou mal partagée ou trop faible en mon propre cœur, soit qu'il faille élever le triomphe d'un amour noble et complet sur les ruines de ma fortune, je le jure, je n'hésiterai plus. Si Marguerite m'aime, si elle m'aime sincèrement, entièrement, aveuglément, passionnément; si je vois une femme que mon abandon plongerait dans la douleur, qui m'a pris pour base de ses pensées, qui me regarde comme le maître de son avenir, encore une fois, cent fois, je le jure, je n'hésiterai pas une minute à lui prouver que je l'adore sans arrière-pensée, et que je suis heureux de lui sacriiici'tout au monde. Je me connais mieux que Marcel. Je sais bien que cet abandon du rêve de toute ma vie me coûtera quelque chose, et que pendant une ou deux semaines, à travers l'extase de l'amour, il percera des regrets ardents et brûlants;

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mais je sais aussi que la volonté ferme et inébranlable de ne pas accueillir les criailleries de mon orgueil déçu ne tardera pas à me rendre le calme, et si un jour je venais à ne plus aim^er Marguerite d'un sentiment aussi passionné, et à n'avoir plus pour elle que cet attachement tendre et doux, bonheur négatif, pis-aller misérable qui n'a jamais suffi aux âmes vives, je sais bien encore ce que je sentirais dans mon âme pour remplir le vide qui s'y serait creusé. Ce que j'y sentirais, ce serait mon sacrifice, la fierté de mon dévouement et la vue du bonheur que je donnerais.

Ainsi raisonnait Octave. Voilà les rêves insensés du cœur et la lutte impossible que les âmes romanesques ont la folie d'établir sans cesse entre la réalité et l'idéal! Pourquoi la nature a-t-elle placé dans le sein des plus faibles et des plus vains d'entre nous cette fougue aveugle qui les porte à combattre leur propre essence pour servir des fantaisies passagères? Le cœur emporté par l'amour, et rempli pourtant de sentiments d'une autre sorte, ressemble à un vaisseau conduit par un pilote ignorant, et qui, lancé sur un fleuve mcijestueux, en abandonne les eaux profondes pour s'engager sur les flots turbulents d'un torrent de montagne par lequel, tôt ou tard, il est déposé, à moitié rompu, sur une rive rocailleuse. A quoi sert-il de se tromper soi-même? On a bien mai arrangé les choses de la vie en louant outre mesure des passions qui sont le partage de la jeunesse, qui fourvoient l'âme et ne l'accompagnent jamais dans l'âge mûr. Malheur alors aux esprits sans vraie vigueur, attachés pour toujours à un goût qui doit finir; mieux vaudrait pour eux, mieux vaudrait pour la femme objet de leur sacrifice, qu'ils eussent un

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cœur plus insensible ! Mille douleurs, mille malheurs seraient ainsi épargnés.

Peu de jours après l'arrivée à Paris, la joie fut grande pour Ternove comme pour de Soilles. Julien se vit placé dans les gardes du corps avec son grade de capitaine, et, de plus, doté, grâce à Octave, de la fourniture des huiles de la maison du roi. Gare la tache î avait dit à ce sujet M. de Bartannier, ami déclaré des jeux de mots. Pour Octave, il fut également reconnu dans son grade de chef d'escadron, avec promesse certaine d'être fait colonel à la première occasion, et pour preuve qu'on voulait lui tenir parole, il fut attaché à la maison d'un des princes. Enfm la pairie fut donnée au vieux baron, et le mariage parut en perspective comme la suite immédiate de l'adoption.

— Voilà, se dit Octave, tout organisé pour le mieux. Il n'y a pas de temps à perdre. Si mon voyage tourne au gré de mes sentiments les plus chers, je ne serai ni baron, ni pair de France, ni colonel, mais au moins je serai chef d'escadron. Quant à Julien, j'imagine que mon cher ami est satisfait et va se tenir en repos pour quelque temps.

Julien, en effet, était assez content.

— Mon cher enfant, disait-il à Octave, imagine que j'ai soutiré à mon oncle les roubles gagnés et économisés par lui en Russie, et que cette somme, assez ronde, jointe à quelques petits emprunts, me met à même de faire une spéculation qui dépassera toutes mes espérances. Je ne te demande plus qu'une chose, c'est de m'établir sur un bon pied d'intimité chez Marvejols et chez Bartannier, dont je me tlatte déjà d'avoir gagné l'affection par le piquant de mes calembredaines.

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Comme un matin, la veille de son départ pour Ternove, Octave tournait le coin de ]a rue de Chartres, il se trouva en présence d'un jeune homme vêtu d'une redingote bleue boutonnée jusqu'au cou et fort râpée, lequel lui saisit le bras et lui cria dans l'oreille :

— Je suis, mordieu! charmé de te voir!

— C'est toi, Marcel, dans ce triste équi[)age?Et d'où, diable! sors-tu? Quel métier fais-tu?

— Brigand de la Loire, mon ami, dit Marcel tout bas. Je suis sans ressources et je compte sur toi.

Octave fut attendri jusqu'aux larmes; grâce aux spéculations de Julien, il ne manquait pas d'argent; d'ailleurs il avait bien fallu qu'il m.enât un train de vie conforme, à sa brillante situation.

— Pauvre Marcel I s'écria-t-il en embrassant son ami. Tu as été licencié avec les autres ; je te ferai replacer.

— Nous avons du crédit?

— Pas mal.

— Nous sommes dans les honneurs ?

— Bientôt.

— Alors prête-moi de l'argent.

Octave conduisit Marcel chez lui.

— 0 revers, ô faveurs de la déesse Fortune! s'écria Marcel du ton demi-bouffon, demi-sérieux qui lui était familier, je ne m'attendais pas, en sortant ce matin de mon bouge, à entrer dans un appartement aussi fastueux 1

La conversation, comme on le peut croire, fut longue, approfondie et sans réserve dans les confidences. Elle durajusqu'à cinq heures du soir. A cinq heures. Octave alla faire ses adieux au vieux baron et à la vieille baronne qui l'euibrassèrent en pieu-

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rant, ni pins ni moins que si leur favori partait pour un voyage de plusieurs années.

A huit heures du soir le coupé de la diligence s'ouvrit pour Octave et pour Marcel, et voilà les deux ofliciers eu roule vers Tcrnove.

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