‹ Ternove. Nouv. éd. précédée d'un avantpropos de T. de VisanChapitre 20 sur 28 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Octave éprouva mille sensations délicieuses en découvrant, d'un tournant de la route, le domaine de ses pères, et il tâchait de faire comprendre son émotion à Marcel.

Mais celui-ci, enfoncé dans un coin de la petite voiture louée par le commandant au sortir de la diligence, gardait l'attitude morne qu'il avait prise à la lin de l'explication entre Octave et lui. Il n'avait pas été d'avis que Ternove quittât ses affaires pour retourner à son intrigue ; son intrigue, je dis bien ; Marcel allait même jusqu'à appeler amourette ce que son ami tenait fermement pour une grande et invincible passion. Il lui avait remontré par cent raisons diverses que son devoir d'homme d'honneur le devait obliger à rompre sans retard et absolument une liaison qui ne pouvait avoir que les conséquences les plus lunesies, non seulement pour lui, mais pour Marguerite. Décidément, jamais tendresse ne fut plus combattue. N'était-ce pas un motif de plus pour qu'elle conservât sa force.

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Marcel avait prévenu son ami qu'il fallait s'attendre à trouver à Ternove bien des choses chanofées. L'attaque d'apoplexie du vieux Bahurot n'avait pas eu des conséquences mortelles, mais elle avait mis le meunier dans un tel état, qu'il lui était devenu impossible de régner désormais en maître absolu. Avant le départ de Marcel pour l'armée, l'ordre dans la maison s'était établi de telle manière, que Gérard avait été chargé des affaires intérieures, tandis que Marguerite surveillait ce qui se passait dans les murs du domaine ; on se partageait l'empire d'Alexandre.

La voiture s'arrêta devant le perron ; Marcel et Octave descendirent. Personne ne vint à leur rencontre, personne ne parut.

— Je suis d'avis, dit Marcel, que tu te promènes un instant de long en large sur cette terrasse ; moi, j'irai prendre langue. Si Bahurot est mort depuis mon départ, tu pourras entrer tout droit; si, au contraire, le brave homme s'est remis de la catastrophe, tu ne feras pas mal de gagner mystérieusement le petit bois, où je t'enverrai ton oncle et ta cousine. Tu comprends, j'aime à le croire, qu'il serait fort déplacé de faire le rodomont avec un impotent.

— Allons, trêve de conseils, repartit Octave, j'en passerai par tout ce que tu voudras; mais hàte-toi, je brûle d'impatience.

— C'est bon, continua Henri, reste ici; et si tu ne me vois pas sortir à l'instant, commence ta retraite et gagne le couvert.

Marcel monta les degrés de la terrasse, ouvrit la porte du salon et la referma derrière lui.

Octave, le cœur tout entier suspendu aux mouvements de son ami, conclut d'abord de cette manœuvre que le vieux Bahurot vivait encore ; puis il pensa :

— Qui sait? peut-être mon oncle et Marguerite ne se tiennent plus dans le salon.

11 attendit. Marcel ne reparaissait pas.

— Allons, le meunier n'est pas mort! s'écria-t-il avec colère.

Et tournant sur ses pas, il se dirigea d'un air mélancolique du côté du petit bois.

— Et voilà, se disait-il, comme il me faut aborder ma propre maison; semblable à un voleur qui n'ose se montrer, à un séducteur de filles qu'on peut mettre à la porte? Tout cela finira ! Il faut que tout cela finisse !

Cependant Marcel était entré et avait trouvé toute la famille réunie. Son apparition avait causé une surprise générale et excité des sentiments divers. Chacun avait conclu, en le voyant, qu'Octave ne devait pas être loin.

Auprès d'un feu allumé dans le vaste foyer était assis Bahurot, enveloppé de laine et de flanelle, et entortillé dans son fauteuil comme un enfant. Il n'avait plus, ce brave meunier, les mouvements brusques, l'air insolent, l'œil vif qu'on lui a connus au commencement de cette histoire. Entortillé d'un air sombre dans ses couvertures, il ne ressemblait pas mal à un sanglier qui sent venir sa fin et qui, sans se résigner, se tient immobile dans sa bauge. A l'aspect de Marcel, il y eut dans tout son être un mouvement nerveux; sa vieille physionomie reprit une passagère activité, il attacha des regards durs sur le nouveau venu, mais il ne parla pas.

— Comment va M. Bahurot? dit Henri à Marguerite, après les premiers saluts.

— 11 ne va pas bien, répondit froidement la jeune fille, et il ajoute encore à son mal, parce qu'il ne

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veut presque pas être soigné ; il ne se laisse un peu convaincre que par la vieille Brigitte, notre laveuse de vaisselle. Du reste, il ne parle jamais.

— 11 n'a pas grand tort, le brave homme, reprit Gérard, car, depuis le retour du roi, oa ne vante plus beaucoup Bonaparte, et vous savez que notre gas n'avait pas d'autre nom à la bouche !

— Enfm, monsieur Bahurot, continua Marcel en se tournant vers le m.alade et en s'asseyant à côté de lui, j'espère que vous irez mieux, et que d'ici à peu de jours nous nousproniènerons ensemble sur la terrasse.

Bahurot leva un peu la tète, lit signe à Henri d'avancer son oreille, et lui dit aussi haut que sa faiblesse le lui permettait, ce qui était pourtant tout bas et diflicile à entendre :

— .Qu'est-ce que vous venez chercher chez moi? Marcel eut grand'pitié de cette violence de haine

et de cette ténacité. U prit un air aussi gracieux que possible (il ne lui était pas facile, à lui non plus, d'avoir l'air gracieux) r

— Monsieur Bahurot, dit-il, soyez tranquille, je ne resterai pas longtemps ; mon régiment est en garnison pies d'ici, je suis venu vous faire une petite visite d'amitié.

Le malade répondit à ces phrases conciliantes par un regard plein de méfiance, et Marcel, se trouvant quitte envers lui, se tourna vers Gérard.

— Je vous avoue, mon capitaine, dit-il au vieil oliicier, que je viens de faire une assez longue course, et que je ne serais pas fâché de savoir si j'aurai une chambre ce soir,

Marguerite comprit et coupa la parole à son père qui allait offrir à Marcel d'aller prévenir les domestiques.

— Si vous voulez venir avec moi, dit-elle, nous irons prévenir Thomas de votre arrivée. Mon père, vous voudrez bien tenir compagnie quelques minutes à M. Bahurot.

Sans attendre la réponse du bon Gérard, fort peu charmé de son emploi, Marguerite sortit du salon suivie de Marcel. A peine deux portes furent-elles fermées, qu'elle se retourna et dit d'une voix profondément émue :

— Il est ici?

— Oui, mademoiselle, Octave est ici.

— Où?

— Dans le bois.

— C'est bien ; je vais rentrer dans le salon à l'instant, afin que M. Bahurot ne prenne pas de soupçons. Courez dire à Octave de se tenir là sans sortir, sans se montrer; j'irai lui parler dans une heure.

— Et si les domestiques le voient se cacher, comme ils le verront certainement, vous serez compromise? Cela vous est égal?... A merveille! Aussi bien vous êtes fous tous les deux, n'en parlons plus.

Les deux alliés se séparèrent : Marguerite pour retourner auprès de Bahurot, Marcel pour aller faire un tour dans le petit bois.

11 fut moins étonné que contrarié d'y trouver Octave en grande conversation avec Thomas.

■ — Oui, monsieur, disait celui-ci, Bahurot a été quinze jours entre la vie et la mort; si bien q^uel'on faisait des neuvaines par tout le pays pour qu'il trépassât. Pourtant le gueux, sauf votre re^^pect, en a encore réchappé ! On croit qu'il y a des sorts surlui. Mais il ne parle plus ! ah î dame ! il ne parle plus ! preuve qu'il est protégé du diable.

— Merci, Thomas! merci, mon garçon! Voilà

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M. Marcel qui me cherche ; ne dis à personne que tu m'as vu.

- Ah! pour ça, monsieur, vous pouvez bien être sûr... Car entin, nous savons tous qu'un jour... Ah! dame ! c'est que vous êtes le vrai maître ici ; je l'ai toujours dit, comme chacun peut vous l'assurer! Et encore, c'est que mademoiselle Marguerite... Dame ! je sais bien ce qu'elle pense, mademoiselle Marguerite !

— C'est bon, c'est bon! s'écria Octave, peu flatté d'avoir tout le pays pour confident. Va-t'en, et ne dis rien.

Thomas partit, et, arrivé dans la cuisine de la maison, il réunit tous les domestiques autour de la nouvelle piquante qu'il avait promis de ne pas divulguer. Pourtant il recommanda le secret à chacun.

Tandis que l'arrivée d'Octave était l'objet des commentaires de la gent servile, le commandant s'entretenait avec Marcel qui venait de lui faire part des intentions annoncées par sa cousine.

— A merveille, dit Ternove, je l'attendrai, et toi, que vas-tu faire?

— Je vais rentrer précipitamment au salon pour que Bahurot se tienne en paix, le pauvre homme. Je suis convaincu qu'il se doute de quelque intrigue, et il est capable d'en étouffer sur place. Je souhaite m'épargner des remords s'il vient à mourir.

— Allons, va-t'en, répondit Octave. On fera de son mieux pour prendre patience. Mais que devenir? Me promener? je ne peux pas; ce bois est grand comme la main. Je risque d'être aperçu si j'en sors. Allons, va-t'en! Je vais me calmer.

Quand Marcel fut parti, Octave fit en effet tous

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ses efforts pour se tranquilliser. Il marcha pendant cinq minutes devant le banc de gazon, ornement du milieu du bois ; il s'assit sur une souche dépouillée et se mit à examiner curieusement une fourmilière. Il compta les arbres qui l'entouraient, il eut recours à tous les moyens connus et inconnus pour \uer le temps. Entre autres, il tira sa montre très souvent. Il arriva ainsi à passer une heure et demie; au bout de ces quatre-vingt-dix minutes, il était exaspéré. Mais trop sage pour faire un esclandre, après avoir poussé une reconnaissance inutile jusqu'à la lisière du bois en face du château, il revint s'étendre sur le banc et s'efforça de dormir. Il réussit à tomber dans une espèce d'immobilité pleine d'images bizarres, de projets fantasques, de visions ridicules ou terribles, de trouble, de fatigue et d'ennui. Soudain il entendit du bruit ; il se releva brusquement et le cœur plein d'une joie fougueuse : c'était Marcel.

— Au diable! s'écria-t-il. Oij est Marguerite?

— Elle ne peut pas venir, répondit le lieutenant. Cet abominable Bahurot est un vrai Satan. Il se doute de quelque chose, et deux fois il a péremptoirement défendu à sa petite-fille de sortir du salon.

— Pourquoi avoir obéi? dit Octave furieux.

— Parce qu'on ne peut pas faire à tout moment du scandale, et qu'il y a conscience à tuer à coups redoublés un misérable que la fureur achèverait, et qui ne sait pas se contenir. Bref, Marguerite me charge de te dire de ne pas penser à la voir d'aujourd'hui, si ce n'est dans la soirée.

— Pour Dieu! que vais-je encore devenir jusquelà? demanda Octave d'un air abandonné.

— Tu deviendras ce que tu pourras! s'écria Marcel eu colère ; je ne sais, vraiment, que faire de toi! Un

enfant aurait pins de raison. Tu as voulu venir ici, quand tu aurais dû restera Paris; t'y voilà, et tu me montres une mine de déterré, parce que tout ne s'arrange pas à ton gré? Que diable! on se domine, on se raisonne, on se représente les choses comme elles sont i Tu trouves les ennuis que je t'ai dépeinls, et encore ils ne font que commencer. ïu as voulu faire l'amour, mon cher Céladon? fais l'amour I

Marcel tourna le dos et regagna la maison, renfermé dans sa mauvaise humeur.

Pour lui, qui n'était nullement amoureux, qui avait le cœur dans l'état le plus calme et le plus prosaïque du monde, pouvait-il se trouver une situation plus déplorable que de passer le temps face à face avec les restes intellectuels du père Bahurot et du vieux Gérard? Quant à Marguerite, elle lui causait une autre sorte d'ennui; c'était, pour mieux dire, la partie irritante de sa situation. Il la trouvait à demi folle, et lorsqu'il ne pouvait le lui dire des lèvres, il l'en assurait des yeux. Aussi Marcel était-il très mal satisfait.

Assis dans un fauteuil, vis-à-vis du meunier, il gardait le silence réfléchi qui, en tout temps, lui était ordinaire; mais il se sentait observé par Marguerite; elle le regardait de temps en temps par-dessus sa broderie; elle tenait (faiblesse bien naturelle!) à ce qu'il partageât ses inquiétudes et son chagrin, et lorsqu'il évitait ses regards tristes, il trouvait les yeux féroces de Bahurot attachés sur lui et cherchant à s'assurer par un geste, par un clind'œil, de la vérité. La journée avait paru à chacun composée de deux ou trois journées ordinaires, et ce fut avec un sentiment de joie tout particulier que les hôtes du salon virent baisser la clarté. Du moins c'était un change-

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ment, et un cliangement qui annonçait que bientôt on pourrait se séparer.

Marcel, un peu préoccupé du sort du pauvre Octave, saisit avidement un prétexte pour aller, disait-il, faire un tour dans sa chambre. Quand Henri arriva auprès du commandant, il le trouva encore en grande conférence avec Thomas.

— Voilà ce brave garçon, dit Ternove, qui me donne un conseil assez bon, ce me semble.

— Voyons le conseil de Thomas.

— Je disais à M. Octave qu'il ne pouvait pourtant pas rester ici toute la soirée et se passer de souper. La nuit est close, il ferait bien de venir à la maison, où personne ne le verra entrer, et d'aller dans sa chambre.

— 11 faudra toujours en finir par là, répondit Marcel d'un ton bourru. Le malheur est que tu passeras devant la fenêtre du salon.

— Bah! les volets sont fermés, reprit Thomas.

— D'ailleurs, tu ne peux pas coucher ici ; voilà qui est certain. Ainsi donc, en route!

Quand les trois alliés turent arrivés devantla maison, Marcel dit aux autres :

— Faites le moins de bruit possible.

— Qu'importe? dit Octave ; voilà bien des précautions pour pas grand'chose!

— - Je ne me soucie nullement de lutter contre un homme à demi mort, répliqua sèchement Marcel; il est de certains moments où l'on doit ménager même le dIus misérable ennemi. J'ai failli tuer Bahurot. Ne l'achevons pas ! Si cela te déplaît, je te le demande comme un service personnel ; laisse ce vieillard finir en paix.

Malgré la volonté d'Octave de céder à un désir si

vivement exprimé, le passage ne put s'effectuer sans qeu le grincement du sabre ne trahît les conjurés et ne fît même connaître les précautions qu'ils prenaient pour n'être pas entendus.

Marguerite entendit très bien, et, émue au fond du cœur, elle leva les yeux sur son grand-père, qui tout à coup s'était à moitié soulevé dans son fauteuil, et, le regard et le doigt levés vers l'endroit ob. ron entendait les pas, avait vivement repris à la vie. Au bout d'un mstant, le silence revint.

Bahurot fit signe à sa petite fille d'approcher.

Elle obéit.

Le vieillard lui dit tout bas :

— Ce scélérat d'Octave est ici. Epouse le fils de mon notaire qui a trois cent mille francs de capital, ou sinon je te donne ma malédiction. Double ma fortune, coquine, ou je te déshérite!

Marguerite ne répondit pas un motet alla reprendre sa place à côté de son père. On alla se coucher. Bahurot fut emporté par Pierre et sa vieille domestique favorite, qui tous deux remarquèrent avec stupeur que le meunier avait les joues couvertes de larmes. C'était la première fois qu'il pleurait.

— Maintenant, je vais voir Marguerite enfin! s'écria Octave lorsque Marcel parut dans sa chambre.

— Oui, viens, répondit celui-ci, elle t'attend chez son père.

— J'eusse mieux aimé lui parler seul à seule, dit l'amoureux dépité.

— A quoi bon? répliqua Marcel. Ta cousine pense que vous n'avez rien à vous raconter en secret. Dans les termes où vous êtes placés vis-à-vis l'un de l'autre, plus votre situation sera nettement expliquée et comprise de chacun, mieux cela vaudra.

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— A coup suri s'écria Octavo; Marguerite a raison et toi aussi. Mon oncle et un témoin tel que toi ne peuvent être de trop, et vous verrez avec quel bonheur je vais lier ma vie.

Marcel conduisit Octave chez Gérard.

Auprès de la fenêtre était assise Marguerite, Le vieux gentilhomme se promenait dans la chambre. Lorsqu'il aperçut son neveu, il courut à lui, le prit par la tête et l'embrassa avec la plus vive tendresse.

— Ah! dit-il en pleurant, mon cher Octave, mon cher enfant, te voilà donc revenu!... et dans les honneurs, et apprécié de nos princes ! Tu es un vrai Ternove, toi, et non pas un être dégénéré comme moi ! Tu fais honneur à la race du vieux Antonio ! Mon bon Octave, mon ami!... Embrasse Marguerite! Voilà que ce scélérat de Bahurot va nous fausser compagnie, alors la maison reprendra son lustre, elle sera dignement habitée. Mais, dis-moi, es-tu toujours dans les mêmes sentiments? veux-tu toujours épouser Marguerite? Réfléchis que rien ne t'y force, et que tes biens sont à toi. Aussitôt Bahurot parti, tu es ici le seul maître ; ainsi, encore une fois, tu es bien libre.

— Mon oncle, vous êtes un modèle d'honneur. Si vous voulez bien me considérer comme le fiancé de Marguerite, je serai le plus heureux des hommes. Bien entendu que le consentement de ma cousine est indispensable. Ou plutôt expliquons-nous. Dans la position où je me place, il me semble que je puis être franc et demander la même franchise.

— Très bien ! s'écria Gérard radieux.

— Nous ne sommes pas ici pour nous faire des compliments, continua Octave. Dites-moi, ma chère Marguerite, si vous croyez à uutre bonheur iuLur,

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si VOUS avez assez de confiance en moi pour nVabandonner votre avenir sans arrière-pensée, si vous comprenez assez bien mon affection pour être assurée que ma tendresse ne doive pas vous devenir importune.

Marguerite regarda son père en souriant.

— Eh bien! lui dit-elle, vous ne répondez pas?

— Ah ! il paraît, s'écria Gérard, que c'est à moi t^ répondre aux douceurs qu'on vous dit, ma belle demoiselle ? Je ne sais trop si je m'en acquitterai convenablement; mais enfin je m'en acquitte. Moucher ami, cette petite personne m'a assuré vingt fois c'est-à-dire toutes les fois que je le lui ai demandé, qu'elle avait pour toi une affection entière, et qu'elle serait très heureuse si tu lu prenais pour femme. Mordieu! j'y consens! Eh bien! Marcel, vous restez là planté contre la cheminée, sans dire mot?

— Si fait I j'écoute.

— Mais, philosophe que vous êtes, ce n'est pas assez que d'écouter, on vous permet de vous en mêler.

Marguerite, le teint animé par la joie, les yeux brillants, jeta un regard de reproche triomphant sur le prophète convaincu de mensonge, et, comme pour le confondre davantage, dit à Octave :

— Je suis bien heureuse que votre avenir se soit éclairci cependant. Vous êtes chef d'escadron ; jeune et protégé, vous réussirez très bien, n'est-ce pas ?

— Je l'espère, répondit Octave en étouffant un soupir, car il pensa à la douleur de Marvejols, à la colère de Bartannier, et il ne voulait pas avouer à sa promise tout ce qu'il allait perdre pour elle.

Quant à Marcel, il ébaucha un compliment général qui satisfit tout le monde, car on ne faisait grande

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attention ni à lui ni à ses paroles, et le mariage fut décidé.

On n'avait plus à désirer que la disparition de Bahurot, qu'on était en droit de tenir pour prochaine. Octave assurait aussi qu'il lui fallait, de toute nécessité, faire un voyage à Paris, ne fût-ce que pour obtenir la permission du ministre de la guerre et prendre différentes mesures indispensables pour assurer son avenir. On décida qu'il partirait le lendemain, et qu'à tout hasard on se pourvoirait immédiatement des dispenses nécessaires pour son maria2:e.

Dans la chambre de Bahurot il se passait une scène fort différente. Les deux domestiques ayant déshabillé leur maître, l'avaient couché. Le meunier n'avait pas cessé un seul instant de pleurer, et il avait fini par sangloter. Pierre, qui en avait une peur affreuse, n'osait risquer aucune observation ; mais la vieille Brigitte était moins craintive.

— Dites donc, monsieur Bahurot, dit- elle à la fin, pourquoi pleurez-vous comme un enfant au maillot?

Bahurot fit signe à la vieille femme de se pencher vers lui, et il marmotta en sanglotant :

— Crois-tu qu'il soit bien gai, Brigitte, après avoir travaillé pendant toute sa pauvre vie, de perdre sa pauvre fortune comme je vais faire. Moi, j'espérais la voir doublée avant que de mourir, et je suis sur le point d'être volé par ce mendiant d'Octave, qui va épouser Marguerite! Crois-tu que ce soit bien? Laisse-moi; va-t'en !

— Vous me ferez du bien dans votre testament, n'est-ce pas, monsieur Bahurot? dit la harpie.

— C'est bon ; va-t'en !

Quand Bahurot se trouva seul, il éprouva un tel

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accès de rage, qu'il trouva la force de se soulever sur son lit. Qui peut savoir les pensées heurtées dans ce cerveau troublé par la maladie et la fureur? Peut-être méditait-il quelque vengeance terrible. II étendit le bras vers le llambeau qu'on lui avait laissé, et l'attira à grand'peine vers son rideau, qui prit feu; puis il se laissa retomber sur son lit en riant avec colère. En quelques instants, le vieux meunier agonisant se trouva sous un dôme de flammes.

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