CHAPITRE XIV
La flamme se concentra pendant quelque temps dans la chambre du frénétique Bahurot. De ses langues destructives elle alla toucher le lit etles meubles les plus proches, et dévora tout en silence. A mesure qu'elle s'étendait, elle acquérait plus de force et d'audace, et rampant sur le parquet, se courbant sous le plafond, elle sifflait comme un serpent à travers des nuages épais de fumée. Ainsi allumé au milieu de la nuit, l'incendie, à coup sûr, aurait servi lidèlement la rage vindicative du meunier, et, comme les anciens rois d'Asie trahis par le sort des batailles, l'ambitieux jacobin aurait eu la joie de voir mourir son empire avec lui et des victimes suivre ses funérailles ; mais le hasard, ce contradicteur ordinaire des potentats et des meuniers, ne permit pas que ce projet grandiose pût s'accomplir.
Le valet de ferme aperçut de sa lucarne une grande lueur rouge resplendir dans la chambre de M. Bahurot. La pensée et la crainte du feu, si famihères aux habitants de la campagne, lui vinrent aussitôt
dans l'esprit; il sauta à bas de son lit, à demi vctu, vint carillonner à tour de bras à la porte du manoir, en criant comme un possédé :
— Au feu ! an feu! Monsieur Gérard! Monsieur Octave! au feu! Monsieur Marcel, au feu! Ohé, Thomas! Pierre! La maison brûle! Ouvrez donc, fainéants ! La vieille maison est en flammes !
Ce terrible vacarme ne tarda pas à pénétrer jusque dans la chambre de Gérard, où se tenait une conversation pourtant si absorbante. Marcel, appuyé toujours contre le marbre de la cheminée, fut le premier dont les oreilles en furent frappées.
— Que se passe-t-il? s'écria l'otlicier en ouvrant la porte.
il n'eut besoin de demander à personne des renseignements nouveaux. La fumée, passant sous le seuil, remplissait déjà le corridor. S'il restait du temps pour porter secours, il n'en restait guère. Marcel, par un cri terrible, par un appel énergique, mit fin à la conversation des amoureux et aux extases du bonhomme Gérard. Tous, après lui, s'élancèrent hors de l'appartement et coururent vers la chambre de Bahurot. Pendant ce temps, les coups redoublés du valet de ferme avaient entin réussi à dissiper le sommeil de Pierre et de Thomas, et à appeler aux fenêtres des mansardes les visages et les cornettes effarouchés des servantes. Toute la maison se trouva sur pied ; l'entrée fut ouverte au vigilant gardien du salut public, et le plus grand, le plus heureux tumulte succéda au repos dangereux qui avait favorisé les premiers progrès de l'incendie.
Marcel, comme on à pu l'observer déjà dans les différentes^ phases de cette histoire, était l'homme de situations pareilles. Son sang- froid natif, son imper^
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lurbaMe tranquillité d'âme, le mettaient d'abord de plain-pied avec les catastrophes les plus imprévues; et n'ayant besoin de perdre aucune minute à se calmer lui-même, il était toujours prêt à faire rentrer dans l'ordre tout ce qui s'en écartait, ou du moins à tenir tête au péril. Le premier, il avait entendu les cris ; le premier il était arrivé dans le corridor; le premier enlin, franchissant en courant l'espace assez long qui séparait l'appartement de Gérard de celui de son beau-père, il avait pénétré, malgré les flammes, jusqu'au lit de Bahurot. Arracher le paralytique au foyer de brandons et de flammes qui pétillaient autour de lui avec rage, et le charger sur ses épaules, ce fut à peine l'affaire d'un instant. L'officier, à demi étouffé, s'élança avec son fardeau et se heurta contre Octave, qui allait criant :
— De l'eau ! apportez de l'eau!
— Prends le bonhomme, lui dit Marcel, mets-le en sûreté, n'importe où; il faut jeter par terre le dais du lit. De l'eau! de l'eau!
— Eh! c'est ce que je demande à cor et à cri!
— Apportez donc de l'eau, malheureux! de l'eau! et une hache 1
Les valets avaient, comme c'est l'usage, à peu près perdu la tête. Octave emporta Bahurot et alla le mettre sur un lit dans une chambre placée à l'autre extrémité de la maison, puis il revint en toute hâte. Marcel suppléait aux secours, qui n'arrivaient que lentement, par l'intrépidité de son zèle ,- il arrachait les rideaux enflammés avec ses mains, et s'agitait au milieu du feu comme s'il eût été de la race des salamandres. Enfin la pompe fonctionna; les seaux commencèrent à circuler ; Gérard, descendu dans la cour, avait réussi à organiser du puits à la chambre
une espèce de chaîne, et lorsque Octave et son ami eurent bravement joué de la hache, que les meubles, les tentures, les boiseries, brûlés, déchirés, souillés, eurent été jetés pêle-mêle par les fenêtres dans le jardin, on put espérer avec quelque raison de sauver le manoir.
En effet, deux heures de travail, grâce à l'épaisseur et à la solidité des murs, suffirent pour borner l'action du feu, et vers le matin tout danger ayant disparu, les dernières flammèches étant éteintes, les deux jeunes gens, noirs comme des cyclopes, cheveux et mains brûlés, couverts d'habits déchirés, entrèrent dans la salle où Ton avait porté BahuroS, et où Marguerite et une servante s'étaient retirées. Peu d'instants après arriva Gérard, qui, de son côté, revenait couvert de gloire par la manière distinguée dont il avait dirigé les travaux de la chaîne.
Marguerite était surtout préoccupée du sort de son fiancé, et en le voyant reparaître dans un si effroyable désordre, elle eut un moment d'angoisses réelles et le crut dangereusement blessé ; elle voulut à toute force considérer elle-même la gravité des brûlures d'Octave avant de se laisser aller à aucune félicitation ; elle en lit de même pour Marcel, et ce ne fut qu'après s'être assurée que son amant et son ami ne garderaient aucune trace fâcheuse de leur courage qu'elle consentit à entendre que la maison était sauvée et que le dégât n'avait même que fort peu d'importance.
— Mais Bahurot? demanda Marcel avec vivacité. Marguerite le montra du geste sur un canapé, et se détourna.
Octave et Marcel s'approchèrent: ils écartèrent en frissonnant le drap blanc dont on avait convertie
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visage du meunier. Le vieil homme, horriblement brûlé, la figure parsemée d'ampoules, les bras et la poitrine plus maltraités encore, ne bougeait pas : il était mort.
Marcel rejeta le linceul sur le défunt.
— Mademoiselle, dit-il à Marguerite d'un air grave, rentrez dans votre chambre, vous n'avez rien à faire ici.
La fille de Gérard hésita. Cette con.science délicate, cette âme si pure et si droite s'interrogea avec crainte ; elle redoutait, en suivant le conseil de Henri, de blesser quelque convenance ou quelque loi morale. Le cadavre qui là, sous les plis de la toile, attristait et elîrayait ses regards, était celui de son plus proche parent après son père, celui d'un vieillard, et elle tremblait de se trouver coupable, lorsque plus tard elle viendrait à se rappeler le peu de regrets dont elle aurait payé le tribut à une mémoire que le devoir semblait la contraindre de révérer. Mais ces scru* pules soudainement éveillés en elle furent impuissants à effacer le souvenii* poignant des mois terribles que la dureté implacable du vieux meunier venait de lui faire passer. Depuis le départ d'Octave, elle avait trop souffert par l'atroce tyrannie de Bahurot pour que toutes les sources de l'indulgence et du pardon n'eussent été taries en elle. Son âme, révoltée par l'injustice, endurcie par l'insulte, envenimée parle mépris, ne pouvait plus donner, même au devoir, un seul mouvement de respect pour l'être qui avait cessé de vivre. Elle s'efforça en vain de sortir de ce lugubre état de négation ; elle ne put trouver en elle-même que la tristesse et l'horreur enfantées par les circonstances affreuses de la mort de son persécuteur, et cette imagination si douce, ce cœur d'or-
flinaire si compatissant, cette intelligence si noble et si portée aux plus admirables elîusions de la tendresse, se trouva froide comme le marbre devant la dépouille de celui qui était pour elle le plus dur, le plus haineux, le plus cruel des hommes.
On ne l'accusera pas d'insensibilité; on ne lui reprochera pas d'avoir préféré le souvenir de l'offense à la mansuétude. La vertu n'est pas la mort de tous les instincts personnels, et le devoir n'oblige pas à se renoncer soi-même. Il était impossible que Marguerite n'éprouvât pas, dans ce moment d'ailleurs terrible, un émoi comparable à celui du prisonnier qui voit son geôlier lâcher le bout de sa chaîne ; à côté de Bahurot privé par la mort de la puissance dont il l'écrasait, elle voyait malgré elle surgir l'apparition charmante et si souvent invoquée de sa liberté. Elle pouvait s'abandonner désormais sans réserve et sans crainte à ses inspirations généreuses ; aimer en toute sécurité, se dévouer sans être injuriée, mettre tout son avenir sur Octave; elle n'allait plus trouver autour d'elle que des affections.
Marguerite ne voulut point se faire honneurd'une sensibilité dont elle ne ressentait pas les atteintes. Elle avait horreur de Ihypocrisie, et surtout dans les moments où le respect doit au moins commander la sincérité. Elle se contenta donc de se mettre à genoux à quelques pas du canapé et de faire une prière dont il serait diflicile d'apprécier la ferveur. Cette obligation, ou, pour mieux dire, cette formalité remplie, elle sortit de sa chambre sans porter ses regards sur aucun de ceux qui s'y trouvaient.
Quand la porte se fut refermée derrière elle et la servante qui la suivit :
— AllouF, dit Marcel, convient-il de passer ainsi
toute la nuit à nous regarder les uns les autres; Bahurot vint de terminer sa carrière d'une façon qui réclame l'intervention de la justice. Vous ne vous soucieriez pas sans doute de voir arriver quelque procureur du roi à cheval sur un mauvais soupçon? Hâtons-nous donc d'aller raconter les faits exactement à M. le maire.
— Vous avez, ma foi, raison, dit Gérard; sans compter que je ne serai pas fâché d'être débarrassé le plus tôt possible de ce diable de Bahurot. Il ne se peut pas qu'un pareil homme n'ait de la propension à faire du bruit après sa mort, et, pour moi, je serais médiocrement flatté s'il venait la nuit me tirer par les jambes.
— Eh bien! dit Octave, je vais aller réveiller le maire, qui me saura médiocrement gré de cette attention.
— Il n'importe, répondit Marcel, cours ; et en passant par la cuisine, fais monter une partie des domestiques pour organiser ici une veillée. Vous devez tenir tous deux, messieurs, à ce que les choses se passent aussi convenablement et décemment que possible?
— Sans nul doute, s'écria Gérard; je suis même très fâché que le pauvre Bahurot n'ait pas eu au moins le temps de se réconcilier avec le ciel, dont pendant sa vie il a dû singulièrement lasser la patience, par parenthèse.
— Je n'y avais pas songé d'abord, reprit Marcel ; et donc tu ne feras pas mal non plus de passer chez le curé et de nous l'amener avec son sacristain.
— Et force eau bénite, dit Gérard d'un air sentencieux.
Malgré les prévisions sinistres de l'ancien capi-
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faine de Champagne, et le soin tout particulier avec lequel il épia pendant le reste de la nuit le corps du meunier, cet hommage est dû à la vérité et à la mémoire de feu Nicolas Baîiurot de déclarer solennellement que le dit feu M. Bahurotnc bougea pas une seule fois.
A six heures du matin, Octave reparut, escorté du maire, du curé, du sacristain, et d'une notable partie de la population du village, empressée de commenter la nouvelle du jour. Le magistrat suprême de la Longuée se fît rendre un compte exact de l'incendie de la nuit, et pour chacun et pour tous il resta prouvé et avéré qu'une lumière mal placée près des rideaux du vieillard paralytique avait été l'unique cause du triste événement que personne ne déplorait. Dieu seul et le romancier apprécièrent la part que la volonté humaine prit à l'accident que nous savons être un suicide avec préméditation d'assassinat non suivie d'effet. Mais voilons à jamais ces secrets funèbres !
Les détails n'avaient été ni difficiles ni longs à donner, et tous les interrogatoires se ressemblèrent; ceux des domestiques mirent dans le plus grand jour les services étonnants que chacun avait rendus: c'était à Pierre, c'était à Thomas, c'était au garçon de ferme, c'était même à la cuisinière que le salut commun était uniquement dû. M. le maire fut d'autant plus expéditif dans ses recherches du vrai qu'Octave conçut l'heureuse idée de lui toucher quelques mots d'un déjeuner assez bien entendu dont il prétendait récompenser ses peines; le curé ne fut pas insensible à la même confidence faite adroitement par Marcel. De sorte qu'à une heure, non seulement le procès-verbal était clos, mais encore M. Bahurot, bien et dûment empaqueté dans la robe d'hiver, robe
d'été de messire Jean Chouart, avait pris pour toujours possession d'un terrain, le premier peut-être de ses biens dont il n'eût spolié personne; en un mot, il était enterréj et les survivants songèrent au déjeuner.
Tout s'y passa bien. Gérard, Marcel et Octave, aidés du curé, eurent à la vérité quelque p^ine à contenir le maire dans les strictes convenances, tant ce magistrat se montra disposé à rendre justice aux vertus énergiques du défunt.
— Bahurot a été autrefois mon adjoîEi, n'écria M. le maire; c'était bien le plus grand brutal!...
On retint M. le maire sur cette dangereuse pente. M. le curé, d'une voix onctueuse, essaya même, à l'instigation sournoise de Marcel, de faire un petit éloge du meunier; c'était une tâche laborieuse; on lui sut gré de la bonne volonté, et peut-être plus encore de la stérilité de son compliment. Toutefois, comme le digne ecclésiastique imagina d'affirmer que M. Bahurot, malgré son peu de piété apparente, n'avait du moins jamais donné dans des erreurs philosophiques bien caractérisées, Marcel conçut pour lui la plus haute estime, et comme il le dit lui-même plusieurs fois depuis :
— Ce brave prêtre, seul au monde, a trouvé quelque chose de vrai à dire à la louange de Bahurot!
Ainsi passa le vieux meunier, ainsi se dénoua son existence, ainsi disparut son triste pouvoir. Toute la moralité que l'on peut extraire en magnifiques et pompeuses expressions de la fragilité des superbes est gravée depuis longtemps, il le faut espérer, dans la mémoire de ceux qui lisent ces pages ; gardonsnous donc d'insister, et revenons promptement cà ce qui nous concerne davantage, c'est-à-Jiie à la suite
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(le notre récit, à l'impression sérieuse que ce grand événement produisit sur l'esprit d'Octave.
Ce fut un coup de théâtre, ce fut un changement à vue qui s'opéra dans ses sentiments, avec non moins de soudaineté que dans sa position. Maintenant personne ne lui disputait plus le terrain ; aucune volonté ne l'exilait de Ternove; aucune main ne s'avançait plus pour le repousser loin de Marguerite. Il était bien heureux, cet amoureux et passionné Octave! Toutes les difticultés, touchées par la baguette d'un enchanteur, s'étaient subitement évanouies, et il pouvait se comparer au prince du conte de fées qui, au moment donné, voit s'aplanir les montagnes, tomber les remparts, se dissiper les enchantements et les obstacles magiques qui le séparaient de sa belle. Dans cette heureuse situation, le commandant Octave de Ternove, après le premier moment de joie passé, se trouva tellement libre d'agir comme il lui conviendrait le mieux, qu'il se défia tout à coup de ses propres intentions et jeta un regard circulaire sur sa destinée. Maintenant qu'il n'avait plus à combattre, à lutter, à conquérir de vive force, il vit apparaître et sortir du fond de sa pensée, où jusque-là toute autre volonté que celle de conquérir Marguerite avait été sévèrement conhnée, le spectre attristé de son ambition, qui se colla contre son cœur et lui communiqua je ne sais quel frisson glacial dont son être tout entier éprouva le malaise.
A la vérité il ne lui donna pas gain de cause, mais il lui répondait faiblement, et les arguments qu'il trouvait pour défendre son amour lui paraissaient à lui-même sans valeur. C'est que jusque-là jamais cet amour extatique, cet amour emporté, cet amour turbulent n'avait pris le lemps ni conçu même la volonté
de se considérer froidement lui-même et de combattre les obstacles autrement qu'en les niant. Une fois tranquille, il se trouvait faible et chagrin.
Mais tandis que Ternove était en proie à ces agitations si diiïérentes de celles qui depuis plusieurs semaines l'avaient constamment possédé, tout autre se montrait l'humeur de son entourage. Gérard ne se sentait pas de joie; pour ce vénérable vétéran, la restauration ne datait en réalité que de ce jour-là ; avec Bahurot mouraitle jacobinisme en ce qu'il avait de plus pratiquement désagréable pour le capitaine de Champagne. Aussi, tout en gardant le décorum convenable devant les étrangers et les domestiques, s'en allait-il dans les corridors se frottant les mains ; et lorsque, le soir venu, la famille se trouva réunie et seule dans le salon, il s'écria avec un accent indicible de félicité intérieure :
— Ah çà! nous n'avions pas compté sur ce coup de fortune?
— En vérité, non ! répondit Octave d'un air contraint.
Gérard mit les mains derrière son dos, et se promena dans l'appartement en homme extrêmement agité par l'excès du bonheur. Marguerite regarda Octave, surprise du ton froid de sa réponse, qui frappa également Marcel; mais, mieux instruit que la jeune fille et du caractère, et des sentiments secrets, et de la position de son ami, il se tordit la moustache et murmura sourdement :
— Trop de contentement finit par gêner. Octave entendit fort bien et comprit à merveille.
Pour y répondre d'une manière victorieuse, il alla s'asseoir à côté de sa cousine, lui prit les mains et les baisa en disant :
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— Aussitôt que les allaires de la succession vont être réglées, je courrai à Paris; j'y resterai quinze jours au plus et je reviendrai pour toujours !
— Et pourquoi ne partirais-tu pas demain même? interrompit Marcel avec une insistance un peu ironique. (Ju'a-t-on besoin de toi ici pour régler les affaires? Est-ce que M. Gérard ne suffit pas ?
— Pardieu ! dit Gérard, il ne s'agit pas de soulever un monde I Gendre et petite-fille, Marguerite et moi nous passerons dans toutes les difficultés comme des éléphants à travers une toile d'araignée.
— Mais, repartit Octave, je ne voudrais pas m'éloigner avant de m'ètre rendu un compte un peu exact de la succession.
— Ne sauras-tu pas tout cela dans quinze jours? continua Marcel. Dans quinze jours, tu auras tout terminé à Paris, le ministre aura accordé ta permission de mariage, tes amis t'auront fait leurs félicitations, promis sans doute aussi la continuation de leurs bontés passées, monseigneur je ne sais qui t'aura serré dans ses bras, et tu nous reviendras alors avec les plus belles espérances d'avenir.
— Il ne parle pas mal, ce brave Marcel, dit Gérard, et j'incline décidément vers son avis. Que vas-tu faire ici pendant un mois peut-être? L'amour? Ma chère iille, mon cher neveu, vous aurez le temps quand vous serez mariés; je ne vous parle pas de la facilité plus grande...
— Pas de légèretés de l'ancien régime, mon capitaine 1 s'écria Marcel; soyons sérieux! Octave n'a réellement pas besoin d'être ici. Qu'il s'ei, aille, et que dans quinze jours il nous revienne. Eh! pardieu! je ne comprends pas quelles entraves, quelles lenteurs, quels retards il apporte lui-même à ce que
nous savons tous si bien être son bonheur! A moins que ce ne soit le culte de la modération !
— A quoi bon toute cette discussion? murmura Octave. Doutes-tu, ainsi que mon oncle, de mon empressement à devenir l'époux de ma chère Marguerite? Non pas, dites-vous? Alors, laissez-moi faire mes démarches personnelles quand et comme je voudrai. Tout cela n'est pas si facile que vous voulez bien l'imaginer. A quoi sert la précipitation? A embrouiller, à retarder ce qu'on voudrait conclure. Il est bon qu'avant d'arriver à Paris, j'y écrive. Il faut que je reçoive des réponses ; j'ai plus de difficultés à ménager que vous ne le semblez croire; j'ai des intérêts fort compliqués à débattre, de fort délicats. Et si par un hasard vous trouvez, malgré votre confiance, des embarras ici, qui pourra les résoudre ? Mon oncle n'est plus assez jeune pour courir à droite et à gauche, et se démener avec les gens de loi.
— Ceci est très évident, marmotta Gérard, qui, outre l'avantage d'être de l'avis de celui qui parlait, fut charmé de voir son neveu disposé à lui épargner jusqu'à la possibilité d'un souci.
— Je trouve aussi que vous avez raison, Octave, dit innocemment Marguerite. Pourquoi tant se presser?
— Sans compter beaucoup d'autres motifs qui m'arrêtent, ajouta Octave avec tendresse, je ne vous ai qu'à peine vue, chère Marguerite, un instant hier au soir, un instant aujourd'hui, et voilà tantôt cinq grands mois que je cours les champs! Un peu de repos n'est pas du superflu après tant de tourments, et enfin pourquoi me disputer si fortmon bonheur? J'en jouis, laissez-le-moi savourer à ma guise! Ne sommesnous pas sùi'à de l'avouir?
— Aussi, monsieur Henri, s'écria la jeune fille en riant de ce rire joyeux et sincère qui part d'un cœur sans soupçon, pourquoi nous tourmentez-vous? Que vous importe qu'il reste ici? Croyez-vous que nos affaires puissent en souffrir?
— Hé! hé! mademoiselle, attendre n'a jamais rien valu !
— Que veux-tu dire? répliqua Octave d'un ton un peu menaçant.
— Ce que je dis, et pas autre chose. Tu ferais mieux de ne rien retarder ; mais après tout, vous êtes d'accord, vous êtes satisfaits, agissez comme il vous plaira le mieux.
Octave blessé, et se voyant soutenu, prit à son tour l'offensive.
— Laissez gronder Mr.rcel, s'écria-t-il en se tournant vers sa cousine. Je sais ce qui le tourmente, et il y a un moyen de le calmer.
— Et qu'est-ce qui me tourmente, s'il te plaît?
— Le désir de t'en aller.
— J'en conviens. Malgré le plaisir que j'éprouve dans cette maison, j'ai besoin d'être à Paris.
— Pourquoi? demanda Gérard.
— Parce que je suis à la demi-solde et que je voudrais être replacé. Octave m'a promis des merveillesmais s'il s'amuse à penser à ses plaisirs de cœur au lieu de s'occuper de ses intérêts véritables et de ceux de ses meilleurs amis, je ne vois pas comment je pourrais compter sur ses protestations.
En achevant ces mots, il regarda Octave d'un air sérieux qui en disait fort long. Le commandant, se voyant bien entièrement deviné dans ses tergiversations, prit honte de lui-même et baissa la tête en siience.
Marguerite et Gérard ne voulurent pas non plus blâmer le raisonnement d'Henri; seulement ils en prirent une mauvaise impression, en croyant s'apercevoir qu'un peu d'égoïsme perçait dans les paroles de Foflicier. Ils lui reprochèrent en eux-mêmes d'exploiter à son profit l'heureuse position de son ami, et, sous un prétexte honorable, de lui refuser la consolation si légitime de se reposer quelques jours auprès de ses plus chères aiîections.
Pour Octave, heureux s'il avait pu ainsi prendre le change! sa conscience, ou du moins son amourpropre en eût été plus tranquille. Mais il savait trop combien Marcel était désintéressé. 11 sentait au dedans de lui mille ressorts s'agiter qui l'humiliaient et lui faisaient mal, et son plus ardent désir à ce moment aurait été de pouvoir dérober ses impressions et son trouble à l'œil scrutateur de son ami. ïl prévoyait que ce lui serait une tentative bien difficile, et que son Mentor voudrait provoquer une explication nette aussitôt que le tète-à-tète s'établirait entre eux, et que chacun serait rentré dans son appartement, ïl raisonnait juste. Après les bonsoirs pleins d'eiïusion et de tendresse de Marguerite et de son oncle, il eut beau vouloir gagner sa chambre d'un air dégagé, Marcel l'y suivit et se chargea luimême de fermer la porte. Puis, ayant bourré sa pipe, le sous-lieuteii^;i:t l'alluma, s'installa commodément dans un fauteuil, et, après avoir lancé dans les airs deux bouffées d'épaisse fumée, il commença ainsi l'interrogatoire si fort redouté par Octave ;
— Voyons, expliquons-nous un peu clairement, si c'est posiibie. Je ne comprends le moindre mot ni à ce que tu fais ni à ce que tu rumines. ïa cousine etie vieux Gérard a'en vont donnir sur les deux
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oreilles, c'est le lot de la candeur; maïs pour moi, je ne suis pas aussi calme, et je demande un peu de lumière pour débrouiller l'e'cheveau de tes volontés. A Paris, bouillant d'impatience, tu voulais, coûte que coûte, arriver ici, et savoir, disais-tu, si Marguerite t'aimait. Hier au soir, non moins ardent, tu t'es précipité les yeux fermés dans un mariage qui, tout décidé qu'il était, restait néanmoins encore dans les brouillards des temps futurs. Aujourd'hui que le père Bahurot, en mourant, a chassé les nuages, et que tu peux à ton gré épouser ta belle, voilà que tu hésites?
Octave répondit :
— Je ne sais à qui tu en as. J'aime Marguerite et je l'épouse. Que la cérémonie ait lieu quinze jours plus tôt, quinze jours plus tard, qu'y trouves-tu à reprendre? Supposons même qu'en demeurant ici je perde mon temps, tu as mille moyens de t'expliquer ce qui peut être une faiblesse sans le traduire par un manque de foi. Et d'ailleurs j'ai des motifs sérieux.
— Ah ! eniin 1 Lesquels?
— Franchement, ce n'est pas sans quelques regrets que je renoncerai aux chances inouïes que la fortune me jette.
— Peste ! voilà du bon sens. Continue.
— J'ai donc pensé qu'il était aussi par trop absurde d'écrire à M. de Marvejols : « Je me marie ; je vous plante là; n'en parlons plus! » Outre l'absurdité, ce procédé renferme encore une façon d'ingratitude grossière qui me blesse outre mesure. Le baron m'aime, et je le respecte de tout mon cœur.
— Très bien! Autant que je démêle ta pensée, tu vas, avant la noce, entreprendre le sauvetage de tes intérêts naufragés sur la plage de l'hymen ?
— Je serai sincère avec toi. Je voodrais gagner un peu de temps.. Madame de Marvejols est une excellente et tendre personne; le vieux colonel est la perle des hommes, une âme exquise ! Si par bonheui le réussissais à mettre mes deux braves amis en face dt! Marguerite, s'ils la pouvaient connaître, ils apprécieraient ses vertus, ses qualités si aimables, sa beauté, et certes je parviendrais à les émouvoir. Il est vrai que je resterais encore brouillé avec Bartannier, et le pauvre marquis travaille avec bien du zèle à me faire épouser sa fille. Mais, après tout, que sait-on ? Bartannier respecte beaucoup M. de Marvejols; son accès d'humeur passé, peut-être serait-il possible de l'adoucir. Bref, mon cher ami, je veux bien perdre quelque chose en épousant Marguerite...
— Oui, dit Marcel, tu voudrais perdre le moins possible; je ne vois à cela rien que de fort naturel. Eh bien! moi, je te dis que, par affection peur ta cousine, par devoir, par conscience, parhonneur même, tu ne devrais pas l'épouser! Je n'ai pas besoin de te renouveler tous les raisonnements sur lesquels je me suis épuisé depuis que cette déplorable passion s'est mise dans ta tête; dans ta tête, dis-je, et non dans ton cœur! Mais sérieusement et pour la dernière fois, réfléchis à ce que tu fais! Laisse là les grands sentiments, retourne à tes affaires que tu regrettes, quoique tu aies peine à l'avouer, et ne compromets pas l'avenir et de toi et de ta femme. Deviens un grand personnage et laisse-nous en repos!
Octave fit un tour dans l'appartement.
— J'ai donné ma parole à mon oncle... murmura-t-il enfin.
— Je m'offre à t'en dégager demain matin, et dans un an à te ramener à Ternove, ici, où tu trouveraj
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marguerite mariée à n'importe qui, très consolée et fort heureuse.
— Bonsoir, répondit Octave en levant les épaules.
— Ta persistes à jouer l'amoureux?
— Bonsoir, te dis-je!
— Tu es entêté, et voilà tout.
Marcel se leva et sortit fort ému pour un sceptique aussi consommé.
x\près son départ, Octave continua sa promenade inquiète à travers la chambre; il cherchait à concilier mille désirs, mille projets inconciliables. Soudain il entendit dans le corridor parler et rire aux éclats. Il regarda la pendule, minuit était près de sonner. Un peu étonné, il ouvrit sa porte.
Un beau jeune homme se jeta dans ses bras avec effusion.
C'était Julien de Soilles. Octave resta atterré. Il ne l'attendait ni ne le souhaitait.