CHAPITRE XV
Après les premiers mots d'étonnement :
— A te parler franc, dit Octave d'un air contrarié, je suis charmé de te voir, mais je ne t'attendais pas. Quelle fantaisie singulière t'a pris de quitter tes occupations, tes plaisirs, pour me poursuivre aussi loin?
— Manière toute nouvelle de souhaiter la bienvenue! s'écria Julien. J'accours, je me précipite dans tes bras, je viens te jurer que je ne peux vivre sans toi, et tu me reçois aussi cavalièrement! Tu ne connais, mon pauvre Octave, ni les devoirs ni les plaisirs de l'amitié !
— Trêve de plaisanteries, reprit le commandant, et mets-moi au fait de ce que tu viens chercher?
— D'abord, répondit de Soilles, je n'ai nullement l'intention de jouer au fin avec toi. Demain, tu sauras tout; pour le moment je suis accablé de fati:5ue et hors d'état de prononcer deux phrases sans bâiller dix fois ! Fais-moi donner une chambre, que j'aille
TF.RNOVE ' 201
me coucher avec Tespoir d'être bientôt présenté à ta famille. De quoi se compose-t-elle, la famille?
Octave se sentit mal à Taise. Il ne pouvait cependant pas dissimuler l'existence de Marguerite.
— Mon cher ami, dit-il, ma famille n'est plus au grand complet depuis la nuit dernière. J'ai perdu le beau-père de mon oncle.
— Ah ! j'en suis fâché I mais tu ne parais pas partager mon afiliction? N'en parlons plus. Cette perle douloureuse réduit ton entourage à...?
— Mon oncle d'r.bord.
— Oui; cet oncle que tu aimes tant et qui t'a fait quitter Paris. Ensuite?
— Ensuite, ma cousine, la fille de mon oncle, mademoiselle Marguerite de Ternove.
— Ah î... tu ne m'avais jamais soufflé mot de cette parenté-lfi.
— Pardon ! je t'en ai parlé mille fois.
— Tu le veux? j'y souscris ; mais je ne m'en souviens pas. Quel âge a celte cousine?
— Quelque chose comme vingt ans.
— Hé! hé! je commence à craindre que ton attachement pour ton oncle ne soit plus vif que je ne l'aurais cru. Tu passes ainsi le temps entre l'hiver elle printemps, entre le régiment de Champagne et une jolie fille?
— Il Y a encore ici Marcel, tu sais, cet officier de chasseurs, mon ancien camarade, dont je t'ai déjà parlé ?
— Je comprends. Mais, mon ami, Ternove me paraît un fort joli séjour. Pour peu que tu aies su mettre en œuvre les divers éléments d'intrigue qui s'y trouvent réunis, il y a de quoi composer un vrai roman en action ! J'imagine que j'arrive à temps pour
202 "^^^^"Wfm^^^^^^^^^m
prendre ma part de la fête, et que demain je vais me trouver au milieu d'un paradis bucolique tel que savait en dépeindre M. le chevalier de Florian, sans faire tort à M. Gessner.
— Ecoute-moi tranquillement, reprit Octave ; puisque te voilà ici, où personne, pas même moi, ne te souhaitait, tu vas me faire le plaisir de t'y comporter de façon à ne pas déranger certaines intentions fort arrêtées que je nourris.
— Très bien I
— Envers mon oncle, tu seras discret et réservé ; je n'ai pas jugé à propos de l'initier à tout ce qui me touche ; il ignore même mes relations avec les Marvejols comme avec Bartannier. S'il venait à les apprendre sans mon aveu, j'en serais certainement très blessé.
— Tu fais bien de me prévenir.
— Quant à Marcel, je ne te conseille pas de îc prendre trop à la légère, attendu qu'il a le coup de boutoir fort à commandement.
— Nous ferons connaissance avec ce sanglier.
— Pour ce qui est de ma cousine...
— J'écoute avec attention.
— Tu voudrais bien la considérer avec le respect convenable et ne te permettre aucun de ces persiflages qui te sont familiers. Pour tout te dire en quelques mots, je suis fiancé à mademoiselle de Ternove, et sous peu de semaines je l'épouserai.
Julien sauta sur sa chaise.
■ — Tu l'épouseras ! Miséricorde de Dieu ! Es-tu fou? faut-il qu'on t'enferme? aspires-tu à la camisole de force? Comme j'ai bien fait de partir! Ah! que j'ai bien fait d'écouter le vieux Marvejols ! Moi (|ui croyais ne servir qu'un caprice sentimental 1
— C'est Marvejols qui t/envoic?
— Ah! mon pauvre Octave, quelle niaiserie! Va, nous causerons demain ; je tombe d'envie de dormir.
Octave quitta Julien, et courut à la chambre de Marcel.
— Julien de Soilles vient d'arriver ici, il est député par le baron de Marvejols; je ne sais pas ce qu'il veut organiser. Bref, c'est un homme dangereux. Je crois que je suis perdu.
Marcel avait soulevé sa couverture pour écouter son ami qui se tenait debout près du lit, un flambeau à la main, la figure bouleversée. îl remit soigneusement ses draps [)ar-dessus ses oreilles, et du fond de son lit prononça cet oracle :
— Je le sais pardieu bien que tu es perdu ! ce n'est pas une raison pour me réveiller en sursaut. Demain matin nous verrons ton jeune homme, et nous lui parlerons ; va te coucher.
De bonne heure Octave fit demander à Julien s'il pouvait le recevoir. Celui-ci vint lui-même apporter la réponse dans le jardin, où se trouvait le commandant.
Ternove courut à son visiteur, et passant son bras sous le sien :
— Maintenant, lui dit-il, tu vas me raconter...
— Pourquoi je viens troubler tes amours?
— Tu ne troubles ni ne troubleras rien, sois-en sûr.
— Je le désire, puisqu'il te plaît ainsi. Sache donc que le soir même de ton départ, le vieux baron m'a écrit de passer chez lui. Je me suis empressé d'accourir. On ne sait pas, tu ne sais pas toi-même à quel point cette vieille rti;|ue mérovingienne a du crédit.
— Tu me ferais plaisir de parler de M. rie Marvejols avec plus de respect.
— C'est bon. A peine donc ai-je reçu le message, que j'arrive. Je trouve le baron assis tendrement sur un canapé, aux côtés de la baronne, lui tenant la main et lui faisant de petits discours mielleux, suivant l'usage des gens qui donnent des consolations. « — Mon Dieu! monsieur le baron, m'écriai-je en prenant un air de circonstance, que se passe-t-il? quel chagrin peut affecter ainsi madame la baronne? » Entre nous, je crois pouvoir te dire que la douleur de la Marvejols s'exprimait par des grimaces trop laides pour...
— Non, tu ne peux pas me dire de telles choses. J'aime la baronne comme ma mère, et tu m'es désagréable en faisant sur son compte des quolibets de mauvais goût.
— Très bien. Je m'empresse donc de ïïîettre au vent toute ma sensibilité, et je demande le pourquoi de rigueur. Le baron me répond d'un air de nourrice affligée : « Mon ami, Octave est parti à six heures, et nous ne pouvons pas supporter une telle séparation.
(( — NonI nous ne pouvons pas la supporter, s'écrie madame de Marvejols en levant les yeux et son mouchoir au ciel, et je sens bien que je ne vivrai pas sans ce cher enfant!
)) — Vous entendez? repriten faux bourdon M. de Marvejols, madame la baronne peut en mourir!
)) — Oui, dit madame la baronne, avec le même geste que tout à l'heure, j'en mourrai certainement! »
— Tu ferais mieux, interrompit Octave impatienté, de laisser là tes pasquinades et d'arriver à la lin.
TERNOVE âOo
-- J'y suis, à la fin. A[)rès beaucoup de lamentations, le baron me pria de sauver la vie à sa femme, de te courir après, de te rejoindre, et de te supplier, au nom deleuralîection pour toi, de ne pas rester plus de huit jours absent. Vois comme tues devenu indispensable à ces deux vieillards! J'ai été trop charmé de me rendre utile pour ne pas accepter cette honorable mission; me voici donc, et je repartirai avec toi.
— Tu conviendras, dit Octave, que l'affection de mes chers parents adoptifs est un peu tyrannique?
— Toutes les passions sont exigeantes, et lorsqu'elles paient bien, on n'a rien à leur reprocher. Mais, toi, tu veux donc épouser ta belle cousine?
— Oui; je te prie de me garder le secret auprès du baron jusqu'à ce que je divulgue la chose moimême.
— Ainsi, mon ami, continua Julien en clignant des yeux, tu vas me planter là sur la route poudreuse de l'ambition et t'enterrer dans l'honnête médiocrité? C'est ainsi que tu respectes notre alliance jurée?
— Mon Dieu, tu n'as que faire de mon aide, tu marches fort bien tout seul, et parce que M. de Marvejols ne me protégera plus, est-ce une raison pour qu'il te prenne en grippe?
— Non, mais pour qu'il m'honore de son indifférence.
— Tu as ton oncle de Bartas.
— Une jolie bête î Depuis qu'il est dévot, grâce à mes excellents conseils, il est tombé dans le dur esclavage d'une danseuse, et je ie crois à deux doigts de me déshériter pour la haine mortelle que me porte cette belle dame. Du reste, mon ami, tu es libre certainement do te rendre heureux à la façon !
Marche, cours tresser des myrtes, enlace des guirlandes et ne te donne pas la peine de regarder si tes ébats joyeux jettent tes amis par terre comme des capucins de cartes... Tu veux te marier, marie-toi... Quel est ce grand garçon qui vient vers nous?
— C'est Marcel. Je vais vous présenter Tun à l'autre.
— Volontiers. Belle encolure ! figure ouverte ! air soldat et d'assez mauvais ton. Je soupçonne ton ami Marcel d'avoir peu vu le monde. N'importe, il doit être agréable convive.
— Marcel, dit Octave quand l'ofiicier fut à portée de l'entendre, voici M. Julien de Soilles.
Marcel tira sa pipe de dessous ses moustaches blondes, regarda le nouveau venu d'un air poli, mais scrutateur, et salua.
— Monsieur, dit de Soilles avec coquetterie, notre ami Octave m'a si souvent parlé de vous, quej'avais le plus vif désir de faire votre connaissance. L'un et l'autre, vous voudrez bien m'admettre, je Tespère, dans votre admirable duo de sentiments; je le changerai en trio, et je pense que personne ne s'en trouvera plus mal.
Henri salua de nouveau et recommença à fumer. Au bout de quelques secondes, pour ne pas laisser le silence se prolonger plus longtemps, il demanda :
— Que dit-on à Paris ?
— Sous quel rapport? répondit Julien avec un sourire aimable.
— Sous celui des officiers à la demi-solde ; c'est le seul qui m'intéresse.
— Mais je crois que tous ceux qui n'ont pas des opinions bonapartistes trop enragées seront replacés.
— Seriez-vous assez bon pour m'expliquer ce
TiîRNOVË
qu'on entend par des opinions bonapartistes trop
enraj^^ces?
— Je serais embarrassé, reprit Julien, pour vous en donner une définition exacte. Ainsi je sais de pauvres diables considérés comme tellement dangereux, qu'on n'a pas voulu leur rendre leurs compagnies d'infanterie, bien qu'ils n'aient jamais autrement marqué par leur dévouement impérialiste, tandis que tel général assez publiquement attaché à l'usurpateur gouverne aujourd'hui en toute tranquillité soit un département, soit même une division militaire. J'ignore jusqu'à quel degré d'eiïervescence vous portez votre admiration pour l'empereur, mais je suis bien sûr qu'étant l'ami d'Octave, vous ne pourrez manquer d'être employé.
— Ceci me rassure, dit Marcel. Non pas que j'aie le culte de ma profession; je vivrais fort bien sans faire promener des hommes du corps de garde à la caserne et retour, mais il faut vivre.
— Vous raisonnez on ne peut mieux. Maintenant, dis-moi, Octave, qui je vois là paraître sur le seuil du salon?
— Mon oncle et ma cousine.
— Mademoiselle de Ternove me semble d'une incomparable beauté. J'ai maintenant moins de peine à te comprendre.
— Es-tu sincère? dit Octave d'un air de doute.
— Si je le suis! s'écria Julien. Admettriez-vous, monsieur Marcel, que mon admiration fût jouée?
— Ma foi, monsieur, répliqua froidement Henri, je ne m'entends pas beaucoup en enthousiasme ; usant peu moi-même de cette faculté de Famé, je ne la devine jamais bien chez les autres, et on pourrait médiocrement jouer la comédie sur ce point que je
ne m'en apercevrais pas. Mademoiselle de Ternove est certainement fort bien.
Ici la conversation des jeunes gens se termina.
Ils étaient arrivés devant le salon. Octave présenta Julien à son oncle et à Marguerite. Celle-ci honora de peu d'attention l'officier des gardes du corps ; mais Gérard crut devoir faire un accueil tout particulier à un homme qui avait le bonheur de voir presque tous les jours face à face le roi de France et de Navarre. Outre ce mérite rare et transcendant, Julien en possédait un autre bien frappant aussi pour le brave Gérard ; c'était sa bonne humeur. Avant dix minutes, l'ancien capitaine et le jeune officier spéculateur étaient déjà les meilleurs amis du monde, avaient échangé force plaisanteries de l'ancien et du nouveau régime, et le vieillard ne se tint pas de déclarer qu'avant de connaître M. de Soilles, il doutait qu'il y eût encore des jeunes gens en France.
— Regardez, par exemple, mon cher neveu, poursuivit le vieux gentilhomme : quand monsieur daigne se réjouir, il sourit, jamais ne rit! jamais ne plaisante! jamais ne se laisse aller à la moindre boutade joyeuse. Marcel est de même : en quinze jours on n'entend pas ici un éclat de rire ! Ah ! monsieur de Soilles! la révolution, cette odieuse révolution! elle laissera des traces qui ne s'effaceront que bien lentement, je le crois!
— Je suis assez de cet avis-là, dit Marcel.
— Et moi aussi, repartit Julien.
— Enfin, tant est que vous, monsieur de Soilles, vous êtes un vrai jeune homme vif et gai, comme on était de mon temps, monsieur! et probablement vous devez cet avantage précieux à ce que vous avez été élevé en Russie! N'en parlons piusj iaissez-rnoi seu-
TERNOVR 209
lement vous remercier de la gaîté apportée par vous dans celte maison.
— Mais vous êtes pourtant ici, ce me semble, dit Julien, dans un moment où la bonne humeur devrait régner?
--- Avez-vous déjà reçu les confidences?... s'écria Gérard avec effusion.
~ Pas le moins du monde, interrompit Octave, effrayé d'un pareil début.
Il connaissait trop bien son ami pour ne pas le redouter, d'autant plus qu'il en avait eu seulement quelques atteintes fort douces.
— Oh! reprit Julien en jouant la surprise et la confusion, je suis d'une rare indiscrétion; mais je croyais...
— Tu ne croyais rien, repartit encore Octave.
— Pardieuî je croyais ton mariage avec mademoiselle assez avancé pour qu'au sein de ta famille, dans une intimité comme celle où nous voici, on pût en parler librement.
— Sans doute, répliqua Gérard, il en est ainsi, et je reçois volontiers vos compliments.
— Parlons d'autre chose! cria Octave hors de lui.
— Mais quel sujet plus intéressant? poursuivit de Soilles, toujours du même air candide; puis-je avoir une autre pensée que ton bonheur? Croyez le bien, monsieur, continua le bourreau en se tournant du côté de Gérard, Octave a pour mademoiselle votre lille un sentiment profond, vrai, sérieux et prouvé par d'immenses sacriiices !
Ici Octave interrompit Julien :
— Pour la dernière fois, n'insiste pas sur des affaires de famille dans lesquelles tu t'entremêles sans qu'on t'en ait prié. Tu n'as rien ici à apprendre
2i0 TîîaNovE
à mademoiselle de Ternove; elle sait tout ce qu'il est besoin qu'elle sache.
— Quelle soupe au lait! il est fort colère, votre neveu ! s'écria Julien en riant,
— Quand on le contrarie, repartit Gérard, il devient lion ; mais il a tort, et je vous fais d'avance des excuses qu'il vous priera tout à l'heure d'accepter. Continuons de causer.
— Eh bien! oui, continuons, reprit Julien; mais n'adressons plus d'éloges mal reçus au seul homme qui de nos jours préfère l'amour à la pairie !
— Bon ! se dit Marcel à demi-voix, où tout cela va-t-il aboutir ?
Octave, violemment agité, éprouvait une tentation visible de jeter son ami et allié par la fenêtre.
Marguerite, étonnée, regardait l'interlocuteur; et Gérard, ne comprenant pas, mais approuvant de la tète, déclara son neveu digne d'être comparé aux anciens paladins.
— Oui, poursuivit de Soilles avec sang-froid, oui, c'est chose rare de nos jours que de renoncer par amour à la pairie, à l'avancement dans l'armée, aux faveurs des princes, à un litre de baron et à une femme charmante.
— Que signifie tout cela ? demanda Marguerite.
— Monsieur de Soilles, cria Octave, vous allez me faire oublier que je suis chez moi!
— Monsieur de Ternove, répondit Julien d'un ton glacis l, lorsqu'on a des amis en démence, on les traite comme des malades, et, l'accès passé, ils vous remercient. Je m'étonne que M. Marcel, ferme et raisonnable ainsi qu'il semble l'être, m'ait laissé l'emploi que je remplis aujourd'iiuii
TERNOVE 2il
— Diable ! se dit Marcel, il paraît que chacun de nous va entendre ses vérités.
— Mademoiselle, poursuivit Julien, laissez-moi vous apprendre que M. de Ternove, en agissant comme il le fait ici, se conduit avec la plus rare ingratitude envers M. le baron de Marvejols, son bienfaiteur, son père adoptif ; et, de plus, il insulte grièvement M. le marquis de Bartannier, dont il avait promis d'épouser la fille, que j'oserais vanter si je ne vous avais vue.
— Julien, vous vous moquez de nous ; je vous ferai remarquer que la personne dont vous parlez est contrefaite.
— Celle opinion n'a pas toujours été la vôtre, continua Julien imperturbable, et mademoiselle apprendra qu'il n'y a pas plus de huit jours vous étiez fort empressé auprès de Glaire.
— C'était un peu léger, tu me permettras de te le dire, murmura Gérard.
— Singulier petit homme, pensa Marcel, et fort curieux à voir se démener,
— Vos calomnies et vos propos me fatiguent, dit Octave. Quand il vous plaira, nous irons nous expliquer mieux.
— 11 ne me plaît point en ce moment. Je ne sais d'ailleurs ce que vous prétendez de moi; si c'est un duel, vous devez savoir que je ne me battrai jamais avec vous; j'ai. Dieu merci! une réputation assez faite pour me passer de commettre une sottise; quoi que vous puissiez rouler dans votre esprit de projets sinistres et assez ridicules, j'épuiserai tout pour vous empêcher de faire... comment dirai-je?... Ma foi! je dirai le mot, pardonnez-moi, mademoiselle... défaire une action déshonnèle.
— Quoi! monsieur?...
— Oui, Octave! déshonnête! Vous avez avec mademoiselle de Bartannier, et plus encore avec M. de Marvejols, des engagements que vous ne pouvez pas rompre ainsi.
— Je ne te croyais pas, dit Gérard, en si belle passe. Dès lors, mon cher ami, rien de plus simple; il te faut réfléchir. En te mariant à Marguerite, tu calcules mal, comme monsieur le donne à entendre un peu durement. D'ailleurs, si tu as des engagements...
Octave sortit de la salle à manger dans un état d'excitation complet. Il aurait voulu étrangler Julien sur la place, et se jurait de lui faire un mauvais parti aussitôt qu'il pourrait le tenir entre quatre yeux. En s'abandonnant ainsi à la fureur, ïernove se trouva tout à coup plus décidé que la veille h épouser Marguerite, dût-il se perdre absolument, et Julien, qui ne pouvait connaître l'effet produit par sa brusque attaque, continuait son œuvre de dévastation en toute liberté. A Gérard et à Marcel il raconta sur nouveaux frais les grands succès, les belles espérances du commandant ; autant qu'il put même, il les exagéra. Il fit du baron de Marvejols un portrait féodal des plus rembrunis, et à cette époque, où chacun, amis et ennemis, croyait au retour du bon plaisir^ il eut peu de peine à persuader Gérard et Marguerite qu'Octave, tombant en disgrâce, pouvait aller jusqu'à la prison d'Etat. Marcel resta moins crédule. Julien dépeignit en couleurs ass3z vives les relations entre Octave et mademoiselle Bartannier, et, attaquant amsi le cœur et l'esprit, faisant appel au dévouement, à l'affection, à la vanité même, il réussit beaucoup mieux que n'avait pu le faire Marcel, dont
TEUNOVE 213
les arguments n'avaient jamais été dirigés que contre la raison.
Au bout d'une heure Gérard, pleurant d'un œil, était convaincu ; Marguerite, abattue extrêmement, navait pas prononcé une seule parole et s'était retirée dans sa chambre, en proie à une douleur qui déchira le cœur de Marcel, mais qui ne fit pas la moindre impression sur celui de Julien, et enfin lîenri et de Soilles restèrent seuls dans la salle à manger.
— Maintenant, dit Marcel, le quart d'heure de Rabelais est arrivé ; vous allez payer les frais de votre éloquence à Octave.
— Gela m'inquiète peu, répondit Julien; ce qui me tourmente bien davantage, c'est de savoir votre opinion sur tout ceci.
— J'imite Brid'oison, repartit Marcel : je ne sais que penser. Avant d'être de votre bord, il m'est nécessaire de vous connaître un peu mieux. Mais ce soir je serai probablement en mesure de vous donner mon avis.
— A votre aise, répliqua Julien.
En ce moment on vint prévenir Marcel que Marguerite le demandait. Il s'empressa de se rendre aux ordres de la jeune lille; de Soilles sortit aussi de la salle et alla à la recherche d'Octave.
Marcel trouva Marguerite dans une agitation, dans un émoi terribles. Tant qu'elle était restée au salon, maîtresse d'elle-même, elle avait su contenir ses angoisses, elle ne les avait pas livrées aux yeux profanes. Seule maintenant, avec un confident dévoué, elle ne prenait plus garde à ses larmes, les laissait couler, se tordaitles mains, se frappait le front, enfin donnait librement toutes les marques d'un violent désespoir.
Henri fut consterné non moins que surpris d'une telle puissance de douleur; pour la première fois depuis qu'il la connaissait il la voyait sortir du calme majestueux, ce charme si grand de sa personne; il la voyait s'agiter comme une biche blessée. Certainement il n'avait pas d'amour pour elle et n'en ressentit jamais; mais cette énergie de souffrance le prit au cœur; il eut comme un vertige d'admiration. Il devina alors que les poètes ne mentaient pas et qu'on pouvait réellement adorer une femme lorsque cette femme ressemblait à Marguerite et s'animait comme elle de cette beauté vivante et sympathique que la passion seule peut donner. Elle pleurait, elle se débattait, elle demandait secours. Marcel sentait son cœur se fondre.
Elle lui prit les mains.
— Que faire? dit-elle.
— Comment! que faire? répondit-il en secouant l'émotion qu'il éprouvait et en prenant un ton à demi rude; que faire? mais d'abord il ne faut pas vous désespérer. Si vous perdez ainsi la tête, comment pourrez-vous vous conduire?
— Tout est fini, poursuivit-elle. Pour la première fois je trouve Octave coupable ; vous ne pouvez savoir tout ce qu'il y a de poignant dans cette pensée ! Etre obligée de blâmer ce qu'on a admiré, d'accuser ce qu'on a chéri! Quelle épouvante j'ai dans l'àme! Mon bon Marcel, je me sens mourir! Vous avez entendu ce que ce jeune homme a dit! Octave nous a tous trompés! Il aime une autre femme!
— J'ai peine aie croire, repartit Marcel; cette circonstance m'étonne. Jamais je n'ai vu la duplicité dans Octave, il aurait médité un mariage avec mademoiselle Je Barlannier?i^iais alors, qu'aurait-il voulu
faire de vous? Allons, sonijez-y un peu; il n'y a pas à tout cela grande vraisemblance! A moins que... il n'ait espéré vous séduire? Mais pardon, vous vous indignez e* à bon droit ; quelque fou que soit Ternove, encore une fois, il est incapable d'une scélératesse. Je ne .vois donc plus qu'une seule supposition un peu probable.
— Laquelle, mon ami?
— C'est qu'au milieu de ses tergiversations et de ses faiblesses, Octave aura adressé quelques gracieusetés à la fille du marquis. Eh! il ne faut pas vous révolter! Que diable! je vous ai prévenue! Je ne savais pas, à la vérité, que le vent de la faveur ferait aller si vite et si bien la barque de notre ami; mais je vous l'avais donné pour ambitieux, et il aurait fallu me croire. Soyez juste, aussi! comprendriez-vous qu'un pauvre sous-lieutenant se vît enlevé tout à coup à sa misère, enrichi d'une épaulette qui vaut quatre fois plus que la sienne, mis en perspective d'un avancement plus grand encore, de la pairie, d'un titre, de tout ce que vous voudrez, et qu'il n'hésitât pas? Voyons, faites un effort, soyez juste; serait-il possible qu'il n'hésitât pas?
Marguerite se prit à pleurer plus fort, et se cacha la tète dans les mains. Le raisonnement de Marcel était trop évident pour ne pas la frapper. Tous les arguments de son intérêt personnel furent réduits à néant. Marcel eut peur d'avoir dépassé le but et outré l'expression de la vérité. Cependant il fallait bien qu'une fois la lumière se fît autour du cœur de la iille de Gérard !
Hélas ! Marguerite n'en était plus à ces jours où, livrée au despotisme de Bahurot, elle s'obligeait ellemême, par esprit d'opposition, à l'amour d'Octave;
2J6 TERNOVE
C8 malheureux amour, si factive à sa naissance, était devenu trop réel ; les habitudes du cœur, les rêves de la pensée s'étaient également tournés au gré de cet appel. A force de se représenter le dévouement à son cousin comme un devoir, comme une vengeance noble et légitime, ce dévouement était devenu un plaisir, un bonheur, un besoin. Marguerite aimait éperdument Octave; et si, il y avait quelques mois, elle eût pu encore renoncer à lui sans un profond chagrin, aujourd'hui un tel sacrifice demandait des efforts trop grands. Marcel l'apprit alors Marcel, qui n'avait connu que des amours de garnison, était cependant bien digne de voir une passion profonde et malheureuse se mettre sous l'abri de ses consolations. 11 tenait les mains de Marguerite, les serrait dans les siennes ; mais, trop ému lui-même, il ne trouvait rien à dire.
— Mon Dieu ! mon Dieu! s'écria la jeune fille en levant au ciel ses yeux noyés de pleurs, que devenir? Si Octave aime cette autre femme et s'est joué de moi, il est le dernier des hommes! Faudrâ-t-il donc me consoler par le dédain? Oh! non ; je ne me consolerai jamais! iVlarcel, mon pauvre Marcel, vous qui m'aimez, dites-moi quelque chose! A quoi puisje me résoudre?
— Ecoutez-moi avec attention, dit Henri après un mom.ent de silence; je n'ai pas besoin devons rappeler combien jusqu'à ce jour j'ai été contraire à cette malheureuse affection ; je vous ai représenté à ce sujet, à vous, ainsi qu'à Octave, tout ce qu'on pouvait: vous n'en avez tenu compte. Maintenant, ma chère demoiselle, je change d'avis. Il faut qu'Octave tienne ses engagements. Vis-à-vis des domestiques de la maison, des paysans du village, il s'est
posé comme votre futur mari ; ce petit monsieur musqué qui vient ici nous faire tant d'algarades, Ta trouvé dans cette situation ; j'en suis très fâché pour la fortune à venir de mon camarade, mais il vous épouserai II vous a conduite au point où il ne peut plus vous abandonner sans vous laisser compromise, et je ne lui reconnais pas le droit de vous traiter avec cette légèreté. Enfin, s'il avait encore de l'hésitation ou de la répugnance, je sens en moi assez de cette éloquence qui suit les convictions honnêtes, pour vous assurer que je le persuaderais ; mais comme je suis bien certain qu'il vous aime...
— Il m'aime ! dites-vous, s'écria Marguerite ; mais cette femme, Marcel, cette femme? vous n'y pensez pas? Son ami de Paris, ce jeune homme, ne i'avez-vous pas entendu ?
— Bah ! répondit Marcel, il faut aussi savoir dans quelle proportion la vérité peut avoir part aux aflîrmations de M. de Soilles.
— Octave s'est bien mal défendu, murmura Marguerite.
— Moi, je suis sûr qu'il vous aime, reprit Marcel à bout de moyens de conviction.
— Vous croyez? Mais alors ce jeune homme nous aurait donc abusés !
— Je n'y vois rien d'improbable. Qu'il ait été question d'un mariage pour Octave, c'est fort naturel ; mais comme il vient ici pour vous épouser...
— Vous-même, vous avez trouvé hier au soir qu'il hésitait !
Marcel se tut un instant, puis, frappant du pied :
— Tenez, dit-il, nous discutons ici dans le vide. Ne nous hâtons de rien conclure, ne prenons pas de parti, et surtout de parti violent, jusqu'à plus entière
information. Que savons-nous des horizons mouvants qui se présenteront à nos yeux? rien absolument. Avons-nous en face des montagnes, des rochers infranchissables, ou tout simplement des nuages amoncelés qu'une minute va séparer, fondre et faire disparaître? Il faut attendre pour juger.
— Quoi! dit Marguerite, attendre pour savoir si Octave m'aime ou s'il me trompe? si je suis la victime ou l'idole? si je suis heureuse ou malheureuse? On ne peut pas attendre de telles choses !
— Je ne sais pas ce qu'on peut ; mais il faut vous résoudre à la nécessité. Je tâcherai que le supplice soit de courte durée, et c'est pourquoi je vous quitte pour revenir bientôt. Je cours chercher des renseignements, faire causer ce Parisien, interroger Octave, prendre de l'un et de l'autre tout ce que je pourrai en tirer. Tout fmira mieux sans doute que vous ne le craignez.
En prononçant ces mots, dont l'intention était moins banale que le sens, Marcel serra la main delà jeune fille et sortit de l'appartement.
Après son départ, Marguerite se laissa tomber sur le canapé en pleurant de tout son cœur. Elle montrait peu de courage, il est vrai, pas du tout d'énergie ; mais c'était la première douleur vraiment rude que lui donnait l'amour. Avec cette passion on supporte tout vaillamment ; perte de fortune, de rang, chagrins de mille espèces, injustices des hommes, on supporte tout, hors le doute de n'être pas aimé; on ne se plie pas à l'idée d'être trahi. Aussitôt que ces cruels fantômes apparaissent, toute fermeté, toute constance vous abandonne ; votre ame s'afTaissç, ce qui la soutenait tombe : on n'est plus rien I
On n'est plus i-ien!... Que dis-je?et quelle faus-
TERNOVE âlO
seté ? On le croit ainsi ! Et quel est le sentiment plus vivace que l'amour! Qui se cramponne avec plus de force à l'existence, à l'espérance? Il n'en est aucun. Ce qu'on avait cru ne pouvoir accepter, on l'accepte, lorsque la nécessité le veut: on s'accommode du pire; on pensait mourir à tel ou tel coup? Point" Ton survit! On aime ! on aime ! heureux ou malheureux, trahi ou servi fidèlement, on veut toujours aimer, et la vie ne quitte ce sentiment fatal qu'après de longs martyres. Marguerite ne le savait pas alors, et elle se croyait au moment d'expirer ou de perdre la raison, parce que le soupçon touchait son cœur la première fois. Mais la pauvre enfant ne faisait que d'entrer dans les plaines désolées où l'amour traîne ses esclaves. Combien ils étaient sages, ces vieux chanteurs de la Grèce antique, lorsqu'au milieu de leurs banquets ils injuriaient l'Amour en l'appelant: Cruelle divinité !
Marcel s'était mis à la recherche d'Octave et de Julien, qu'il savait par un domestique s'être éloignés de la maison. Il parcourut le jardin sans les rencontrer, et enfin un bruit de voix parvenu jusqu'à lui le guida dans le bois où le commandant avait, l'avantveille, trouvé une retraite, alors que Bahurot mourant régnait encore. Les deux amis étaient assis côte à côte sur le petit banc, et causaient d'une façon, à ce qui semblait, assez paisible.
— C'est étrange ! pensa Marcel ; est-ce qu'en effet Octave tromperait Marguerite?
Il fronça le sourcil, et abordant les deux jeunes gens avec l'imagination teinte en gris d'un juge d'instruction :
— Je vous dérange, messieurs? dit-il.
— Quant à moi, nullement, répondit Julien; je
suis prêt à parler devant vous, si Octave m'y autorise. Octave se mordit les lèvres.
— Messieurs, dit-il, je joue ici un sot rôle. Vous me supposez l'un et l'autre ballotté entre vous deux et manquant d'une volonté précise; en cela vous êtes dans Terreur. Rien ne m'empêchera d'épouser ma cousine. Vous l'entendez, Julien! je parle, je crois, de façon assez péremptoire.
— Que M. Marcel juge de la difficulté que j'apporte à vos projets. Consentez-vous à le prendre pour arbitre ?
Octave répondit par un geste d'acquiescement empreint de quelque embarras: mais Julien ne parut pas se soucier de ce mécontentement mal déguisé.
— Aujourd'hui, dit-il, M. de Ternove est mon débiteur pour une somme qui dépasse cinquante mille francs. Vous dire de quelle manière il se trouve dans cette situation, comment je l'ai intéressé dans mes affaires, comment je lui ai avancé ces fonds pour mener un train de vie nécessaire à son ambition, indispensable, j'en conviens, mais de beaucoup disproportionné à ses ressources personnelles, cela doit vous être parfaitement indifférent; il suffit que le commandant ne nie pas la dette.
Marcel regarda Octave d'un air stupéfié. Un signe de tète de celui-ci le convainquit que Julien disait la vérité. Le jeune garde du corps poursuivit son propos avec aisance, en s'adressant toujours à Marcel :
— Or, mon cher monsieur, vous concevrez parfaitement que, n'étant pas un usurier, je n'eus jamaisjusqu'ici la moindre velléité d'abuser de ma position. Je savais parfaitement que M. de ïernove me paierait, car il devait un jour en avoir tous les moyens, et j'escomptais, comme on dit, ses projets futurs. Je
n'anro.î?? jamais supposé qu'il voulût lui-même assassiner sa fortune. Mais dans les circonstances actuelles, tout est bien changé : donc mes intentions ne peuvent plus rester les mêmes. Décidez-en, je vous prie. M. de Ternove ambitionne une félicité qui va le mettre tout à fait hors d'état de faire honneur à ses engagements ; et s'il lui piaît de se ruiner, peut-on me faire un crime de redouter la perte de cinquante mille francs ? D'un autre côté, n'est-ce pas un procédé d'ami que de faire sentir à Octave, par un argument vraiment ad hominem^ combien sa romanesque détermination est féconde en conséquences funestes?...
— Ainsi, dit Marcel à Octave, tu dois cinquante mille francs à monsieur?
— Ternove en vaut plus de deux cent mille, je pense, répondit Octave orgueilleusement.
Julien se mit à rire.
— C'est-à-dire, murmura-t-il, que tu vas payer tes dettes de garçon avec la dot de ta femme? C'est de bon goût! Nos pères ne faisaient pas autrement.
Marcel était atterré. 11 ne voyait pas d'issue, et se perdit dans un dédale de réilexions. Ni Octave ni Julien ne cherchaient à l'en distraire. Le premier se tenait barricadé derrière une exaltation sombre et cette exaspération aveugle qui persuade aux garnisons assiégées de se faire sauter. Le second avait évidemment confiance dans la portée de ses arguments, et attendait. Marcel rompit le silence.
— Mon cher monsieur, supposons que notre ami épouse mademoiselle de Ternove, que comptez-vous faire '^
— Je ne puis pas perdre mes cinquante mille francs, je ne suis pas assez riclie pour cela.
222 TRRNOVE
— Ainsi, vous...
— Ainsi, je poursuivrai; ne nous effrayons pas des mots.
— C'est un peu roide.
— C'est ce que vous voudrez.
— Monsieur sera payé, s'écria Octave. Un mot seulement : quand voulez-vous commencer vos poursuites?
— Aussitôt que votre projet d'alliance avec mademoiselle de Bartannier sera décidément rom.pu.
— 11 l'est! et je donne ma parole d'honneur que je n'épouserai point cette jeune personne! Je n'en ai jamais eu la volonté, je ne l'ai jamais dit, et tout ce que vous avez donné à entendre ce matin était, permettez-moi de vous le dire, de la dernière inexactitude.
— Bah ! dit Julien en riant.
— Mon pauvre Octave, reprit gravement Marcel,, je ne vois pas de moyen det'empècher d'aller en prison. Désormais engagé comme tu l'es vis-à-vis de ton oncle, tu dois épouser ta cousine ou n'épouser personne. Voilà mon avis ; je suis aise qu'il se trouve conforme au tien.
Octave serra avec force la main de son ami. C'était la première fois depuis bien longtemps qu'ils s'entendaient.
— Un moment, je vous prie, interrompit Julien. Remarquez qu'avant votre mariage vous serez déjà perdu de réputation.
— Cordieu ! vous allez un peu loin ! dit Marcel en regardant le jeune élégant avec hauteur.
— Chacun joue son jeu, répliqua Julien, il ii'est pas donné à tout le monde de s'élever jusqu'au partait désintéressement.
TKRNOVE 223
— MoTisieur, repartit froidement Marcel, si nous étions ici pour nous picoter, je vous tiendrais tète, mais d'autres occupations nous réclament. Mon cher Octave, tu épouseras Marguerite ; attends néanmoins que tes aiîaires soient débrouillées ! J'imagine que la nécessité d'un délai te saute aux yeux?
— Assurément, répondit Octave, j'ai le vent et la marée contre moi ; pourtant je ne désespère pas de m'en tirer ! monsieur de Soilles, bien que nos positions réciproques soient fort différentes de ce qu'elles ont été jusqu'ici, j'espère que vous ne me ferez pas l'injure de quitter la maison de mon oncle à cause de nos dissensions?
— En fait de procédés délicats, dit Julien, je sais tout ce que je dois attendre de vous. Du reste, je n'abuserai pas de cette hospitalité généreuse, car dans deux heures je repartirai pour Paris. Vous ne m'avez pas donné tout à fait votre dernier mot, sans doute: je viendrai vous le demander avant de monter en voiture.
Les trois jeunes gens se saluèrent, et Julien s'éloigna.
— Je ne peux pas imaginer, dit Marcel, comment tu pourras te tirer de presse ; dans tous les cas, souviens-toi que ne pas tenir parole à Marguerite serait maintenant une lâcheté insigne.
— Je suis charmé de t'entendre parler ainsi, s'écria Octave ; mais ne te tourmente pas, assieds-toi là, et écoute-moi bien ; je vais te développer un projet qui vient de me passer par la tète.