CHAPITRE XVI
— Tu devines sans doute, poursuivit Octave, quelles seront à Paris les premières démarches de Julien?
— Ma foi, dit Marcel, il va mettre ses créances entre les mains des avoués et obtenir contre toi une prise de corps ou quelque chose de pareil ; je n'ai pas grande connaissance de toutes ces affaires-là.
— Tu n'y es pas, répliqua Octave. Ainsi qu'il te l'a dit lui-même, Julien n'a rien d'un usurier; il ne voudra pas perdre l'argent que je lui dois ; mais ce n'est pas ce qui lui tient le plus au cœur. Il songe à quelque chose de plus pressé.
— Et à quoi, s'il te plaît?
— Il va courir chez M. de Marvejols raconter ce qui se passe ici. Certes, il y en a bien assez pour enflammer l'indignation du vieil émigré ; mais comme Julien n'a jamais dans toute sa vie pu raconter un lait d'une manière exacte, il brodera, embellira, augmentera mes crimes, et, autant qu'il sera en lui, excitera la colère de mes protecteurs.
— Ceci, c'est de la méchanceté gratuite.
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— Point (lu tout! c'est delà cliarité bien entendue. Julien pensera à lui-même. S'il ne s'agissait que de lui céder ce que je ne veux pas, à savoir la main de mademoiselle de Bartannier et tout ce qui s'ensuit, le marché serait facile à conclure; mais je crains qu'il ne vise à me remplacer dans l'esprit du vieux baron, qui peut encore me tirer de peine, et c'est ce que je n'entends pas souiîrir.
— Corbleu î tu crois que le baron peut te tirer de peine?
— Eh! vraiment, penses-tu que si je vais me jeter dans ses bras, si je lui avoue ma position vis-à-vis de de Soilles, il me laissera mettre en prison? Tu ne le connais pas, ni surtout sa femme ! Ils donneraient pour moi jusqu'à leur dernier sou, et l'idée de les affliger n'est pas ce qui me préoccupe le moins dans mes emnarras ! Ils ont, du reste, assez de crédit pour me trouver la grosse somme qui me mangue. Bartannier, au besoin, la leur prêterait... Mais, non, je ne dois pas me servir de Bartannier !
— Que le diable t'emporte i s'écria Marcel. Au milieu de ces intrigues ma raison se perd, et à tous moments je ne sais plus où j'en suis. Sais-tu que si tout cela n'est pas précisément m.aUioniiète, ce n'est pas remarquablement loyal? Tu vas emprunter une véritable fortune, ce qui me sufiirait, à moi, pour être heureux toute ma vie avec une petite cahute et un carré de choux, à un brave et digne homme qui t'aime de tout son cœur, et que tu trompes sur une affaire capable, suivant toi, de le réduire au désespoir quand il viendra à l'apprendre ! Je ne voudrais pas, d'honneur, être à ta place !
— Eh! répondit Octave, pour marcher un peu dans cet infâme monde où l'on se casse les jambes à toute
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minute contre des obstacles ridiciiîes, force nous est d'abattre quelques justes scrupules î II faut avant tout se défendre.
— Je ne t'envie pas ce beau système, dit Marcel. Pourquoi n'essaies-tu pas plutôt de parler de Marguerite au baron... à mots couverts?
— Je sais déjà sa réponse. Je vois son indignation, j'entends ses cris d'iiorreur.
— Et à la baronne?
— Ce serait encore pis. D'ailleurs nous verrons plus tard. Pour lutter contre Julien, il ne s'agit pas d'être franc. C'est un homme capable d'employer toutes les roueries contre moi.
— Ainsi, résumons-nous. Tu ne voumis pas partir hier et tu pars dans une demi-heure?
— Hier, jeté l'avoue, répliqua Octave, j'ai éprouvé quelques hésitations. Je regrettais un peu la position que je vais perdre.
— Je comprends, interrompit Marcel avec amertume, quand ton amour ne rencontre plus d'obstacles, il faiblit. Aujourd'hui que tout est conjuré contre toi, tu es plus épris que jamais. Grande leçon que je reçois là! Vois-tu, les véritables auteurs de ta passion sont Bahurot et moi! Je veux être pendu si je m'oppose jamais aux sottises que tu me proposeras. Eniin revenons à nos moutons. Tu pars à l'instant?
— A r instant, et tu viens avec moi.
— Volontiers. J'imagine que je ne servirai pas peu à te remonter de temps en temps, car si tes affaires vont trop bien, tu ne voudras plus épouser Marguerite.
— Tu me calomnies !
— El il faut que tu l'épouses !
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— Bon ! s'écria Octave, ardent comme un néophyte; mais puisque Julien prétend se mettre en route dans deux heures, nous n'avons pas une minute à perdre. Va commander tous les chevùvix à la poste, nous prendrons les deux voitures qui s'y trouvent, une pour toi, une pour moi ; nous nous arrangerons ainsi de manière à ce que la poursuite lui devienne difOcile.
— Gordien! nous allons nous amuser, dit Marcel en se frottant les mains ; dans une demi-heure rejoins-moi au bout du village, tout sera en ordre.
— Va donc!
Tandis que Marcel gagnait la Longuée au pas accéléré, Octave entra dans sa chambre, et il écrivit la lettre suivante à sa cousine :
« Marguerite, ma bien-aimée , n'ayez aucune crainte : la terre et le ciel peuvent se conjurer contre mon amour; puisque vous m'aimez, que vous me l'avez dit, que Marcel le pense, que tout m'en assure, oh! chère âme, n'en doutez jamais, rien ne nous séparera! Je ne saurais vivre sans vous î Etsi je vous sacrifie quelque peu de chose, c'est que tous les intérêts de l'ambition me paraissent aujourd'hui bien mesquins. Je serai bientôt de retour pour ne jamais vous quitter. Le voyage que je voulais retarder hier, je l'entreprends tout de suite : soyez sans inquiétude, il sera heureux !
(( Je ne me défendrai pas contre les calomnies. Jamais je n'ai aimé mademoiselle de Bartannier ni songé à elle. Tout mon crime fut peut-être de laisser ceux dont je dépendais rêver une union impossible; mais ne croyez pas un seul mot contre ma sincérité. Je vous chéris uniquement; jamais je n'ai pensé qu'à
VOUS, je ne serai jamais qu'à vous seule. Ah! Marguerite, vous seriez bien incrédule, bien cruelle si vous doutiez de mes promesses !
)) Il ne faut pas non plus vous inquiéter des causes de mon départ, Peut-être M. de Soilles vous aura-t-il laissé entendre que j'étais son débiteur pour une somme considérable : c'est vrai; mais je réussirai à me débarrasser de ce fardeau ; ne vous occupez pas de mes ennuis, ni des moyens qu'il me faudra employer. Tout ira pour le mieux.
y> Encore un mot. Julien va peut-être rester plusieurs jours à Ternove. Engagez mon oncle a le traiter comme mon hôte. Pour vous, défiez-vous de lui; il est insinuant, flatteur, adroit et fourbe consommé. 11 ne reculera devant aucun moyen pour me noircira vos yeux, car mon mariage avec vous ruine une partie de ses espérances.
» Adieu, ma bien-aimée Marguerite ; pensez à moi comme à l'être qui vous aime le plus uniquement, le plus passionnément en ce monde. Dans peu de temps, encore une t'ois, dans quelques jours je serai à Ternove. Mon oncle doit prendre soin que rien ne puisse retarder notre union. Qu'il s'informe de toutes les pièces nécessaires. Grâce au ciel, elles doivent toutes se trouver à la Longuée pour vous comme pour moi.
» Adieu, votre mari vous baise les mains avec une tendresse sans bornes.
» Octave. »
Le commandant ne jugea pas à propos de remettre cette lettre lui-même. 11 craignait, par trop d'allées et de venues, par un mot arrêté au passage, de donner l'éveil à Julien. Il appela Thomas.
— Tiens, lui dit-il, prends celte valise, porte-la, en courant, à rextrémité du village, et veille surtout à n'être vu ni de M. de Soilles ni de son domestique. Je t'avertis que si l'un ou l'autre t'aperçoit, je te fais chasser du service de mon oncle.
— Ah! monsieur Octave! vous n'y pensez pas! Un vieux serviteur !
— N'importe ! Fais attention ! Au bout du village, tu trouveras M. Marcel, et tu m'attendras là.
— Oui, monsieur Octave.
— Pars, malheureux, et dépêche-toi!
— Soyez tranquille, il n'y a pas de danger.
Les menaces d'Octave avaient en effet stimulé le zèle de maître Thomas. Si l'amour aiguise l'esprit des filles, la crainte de perdre une bonne place inspire aussi de l'activité aux valets, à moins qu'ils ne soient comme l'Antonio de Beaumarchais, bien déterminés à ne jamais renvoyer un bon maître.
La valise et Thomas arrivèrent doncpromptement au village, oii Marcel était déjà en faction devant deux épouvantables berlingots attelés de tous les chevaux que la poste avait pu fournir.
— Tiens! tiens! dit Thomas.
— Tu es surpris, hein ! répliqua Marcel, amateur goguenard des conversations niaises qu'on entend tenir aux paysans.
— Dame, oui ! Est-ce que c'est vous qui partez, monsieur Marcel!
— Oui, mon ami.
— Je pense bien que M. Octave va venir vous dire adieu, pour sûr.
— Tu as deviné, le voilà.
— Thomas, dit Octave qui arrivait, prends cette lettre, et aussitôt rentré au château, ce que tu ne
feras pas avantunebonne demi-heurej tu m'entends ?. . .
— Oui, monsieur, j'entends bien.
— Eh bien! dans une bonne demi-heure tu remettras cette lettre-ci à mademoiselle Marguerite.
— Oui, monsieur Octave.
— A personne autre... prends-y garde!
— Oh! je comprends bien, répondit Thomas avec un gros rire. Tiens, vous partez aussi?
11 y avait là cinq ou six gamins du pays, arrêtés dans la dernière admiration par le spectacle incomparable de deux hommes montant en voiture.
— Tiens! tiens! tiens! poursuivit Thomas avec une surprise croissante, voilà pourtant M. Octave qui s'en va aussi! Bonjour, monsieur Octave! Bonjour, monsieur Marcel! Bon voyage! à l'honneur de vous revoir! Bon! les voilà en route! C'est drôle tout de même de voir des chrétiens se mettre dans des boîtes! Pour où est-ce qu'y s'embarquent comme ça tous les deux? Pour Paris, c'est sur! Bah! je m'en vas boire un coup chez le père Branchu avant de porter ma lettre, came passera bien ma demi-heure.
Tandis que Marcel et Octave gagnaient Julien de vitesse, celui-ci avait jugé à propos de s'attacher à M. Gérard de Ternove, et de chercher un biais pour lui faire rompre le mariage de sa iille. Comme tous les gens prédestinés à de grands succès, de SoillcM était extrêmement tenace dans ses résolutions, et nu dédaignait aucun moyen, si grand ou si petit qu'il put être.
11 s'était donc empressé d'aller rejoindre Gérard sous une tonnelle du jardin, où l'ancien capitainiî était, suivant son usage, occupé à lire Y Almanach royal de 1787.
— Mon Dieu, monsieur, dit le jeune garde du corps
d'un air caressant et à demi gai, il me semble que j'ai apporté du trouble dans votre maison, et j'ai du grandes excuses à vous faire.
— En vérité, répondit Gérard, vous avez eiïci.i"0uclié tout le monde, et si bien, que je m'attends dans ce moment-ci à apprendre de votre bouche que vous allez vous battre avec mon neveu.
— Soyez parfaitement tranquille sur ce cliapitre. Octave et moi ne pourrions que nous couvrir de ridicule en nous faisant une eslalilade l'un à l'autre. Non, nous ne voulons pas nous égorger; lui, seulement, aurait désiré mon silence plus complet, et moi je voudrais, pour lui, qu'il n'épousât pas mademoiselle votre iiile.
— Vous me permettrez de vous faire observer, mon cher monsieur, dit Gérard, que vous me saluez là d'un singulier compliment.
— Oh! ne vous formalisez pas de mes paroles, je vous en conjure, s'écria Julien. Personne plus que moi n'a de respect pour mademoiselle de Ternove et pour vous; mais...
Julien commença à développer au vieux Gérard ce thème que nous connaissons déjà, des obstacles que la raison devait opposer à l'union des deux cousins, il débita son plaidoyer en le bourrant indifféremment de tous les arguments qui lui vinrent à l'esprit. Mais en quelques instants il comprit, aux réponses de Gérard, à quel homme il avail affaire, et s'empressa aussitôt de reorendre et de faire briller aux feux de son éloquence toutes les raisons qui pouvaient frapper davantage le vieux gentilhomme. Il insista avec chaleur sur la ruine certaine de l'héritier de la maison de Ternove.
— Quoi ! s'écria-t-il, il se présente une fortune
unique, miraculeuse! il s'agit de relever d'un seul coup la gloire d'une famille ancienne et honorable ! et point ! Votre neveu méconnaissant ses devoirs les plus sacrés, ce que, vous et moi, nous lui avons entendu cent fois mettre au-dessus de tout! votre neveu va se jeter dans la misère, et ave^- lui toute sa race ! Gomment paiera-t-il les cinquante mille francs qu'il doit ? il ne lui reste qu'une m.anière de se tirer d'embarras, et je vais vous la dire ; il s'est lui-même laissé aller dans un moment d'emportement à m'indiquer ce moyen : c'est de vendre Ternove !
— Vendre Ternove! répétale vieillar dépouvanté. Le vendre encore une fois! le vendre nous-mêmes!
— Je conclus, dit Julien, que votre neveu ne peut pas épouser sa cousine.
Gérard appuya son menton sur sa canne et resta plongé dans une muette et douloureuse méditation. Enfin il releva la tête :
— Mon cher monsieur, reprit-il, je ne sais pas au fond si vos intentions sont aussi pures que vous le dites ; mais vous avez la raison de votre côté. Vous m'avez à peu près convaincu. C'est peu de chose, je vous en avertis ; on ne m'écoute guère ici, et surtout on ne me consulte jamais. Cependant, comme il s'agit de l'honneur de ma famille, je ferai un eiïort. Je parlerai à Octave, je parlerai à Marguerite.
Gérard se leva en prononçant ces mots et prit une physionomie solennelle dont peut-être il ne s'était pas permis l'usage depuis le temps où il donnait des ordres dans le régiment de Champagne. Il avait une juste idée des difficultés de sa négociation, et se battait les flancs pour se donner le courage d'aller jusqu'au bout. Julien, lui voyant des dispositions aussi bonnes, lui lit ses adieux, tourna quelques
phrases polies sur son chagrin de porter ainsi la désolation dans une famille si unie, et s'achemina vers la maison pour appeler son domestique. Suivi de ce dernier qui portait sa valise commvî Thomas avait fait de celle d'Octave peu d'instants auparavant, Julien arriva à la poste et demanda des chevaux. Nous savons déjà la réponse qui lui fut faite.
Il comprit parfaitement.
— J'imagine, se dit-il, que mes deux braves amis vont prendre la précaution de me priver de chevaux pendant quelques postes encore. Ainsi, tous mes efforts pour arriver avant Octave chez le vieux Marvejols seraient sans résultat. J'ai été deviné. Pour ne pas perdre de temps, il faut tourner mes batteries ailleurs et faire brèche d'un autre côté. D'ailleurs, si je réussis à empèdier ce mariage, que m'importe la continuation de l'atlachement des Marvejols ! Au contraire ! Octave, une lois sa passion étranglée et enterrée, m'élèvera des autels, et je lui serai plus indiî^pensable que jamais ! Puisque me voici retenu pour quelques heures dans ce trou maudit, achevons notre ouvrage et prenons patience. Mon brave Octave, nous verrons qui jouera le plus serré de nous deux !
Laissons le château de Ternove à ses agitations, laissons le vieux Gérard rentrer dans l'emploi des pères nobles, Marguerite revenir à la vie, à la joie, en lisant la lettre de son amant, Julien développer ses intrigues improvisées, et suivons Octave et Marcel sur ia route de Paris. Le chemin fut franchi lestement. Le troisième jour, la chaise de poste entrait dans la cour de l'hôtel.
Le commandant s'empressa de conduire Henri à son appartement, l'y installa, et se rendit sans tarder
au salon, où le colonel et la baronne poussèrent en l'apercevant un égal cri de joie et s'empressèrent de le serrer alternativement dans leurs bras.
Il s'abandonna de la meilleure grâce du monde à ces aiïectueux embrassements.
— Octave, dit madame de Marvejols, qu'avez-vous été faire de si pressé à Ternove? Pourquoi nous laisser là? Pourquoi abandonner vos affaires, vos amis? M. de Bartannier n'en revenait pas! Il assurait, en riant, que vous deviez avoir laissé dans votre pays quelque petite intrigue! Vous savez que le marquis a toujours des idées de ce genre, le pauvre homme! Enfin votre oncle aurait pu attendre, ou bien venir à Paris où je serais très heureuse de le recevoir.
La vieille dame ne faisait pas tous les jours d'aussi longues harangues; mais le bonheur de revoir son cher Octave la rendait éloquente.
— As-tu rencontré M. de Soilles? demanda le baron quand sa femme se fut arrêtée pour s'essuyer les yeux et sangloter sur le cou d'Octave.
— Oui, mon père, il est venu à Ternove. Il m'a rapporté le désir que vous aviez de me revoir, et m.e voici.
— C'est un bien brave jeune homme, reprit M. de Marvejols; je suis heureux de te connaître des amis pareils. Tu ne peux croire à quel point il t'aime! Ce n'est pas seulement de l'aii'ection, c'est du dévouement! Il ne prononce pas ton nom sans dire : « Ce bon Octave! ce cher Octave! » 11 te porte aux nues! il t'adore ! Je le recommanderai bien puissamment au duc de P***, car dans ce moment, m'a-t-ii assuré, il a besoin d'un coup d'épaule.
— Je suis exactement dans le même cas, et par la
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faute de ce parfait ami, inunmira le commandant en s'asseyant sur le sofa à côté de madame de Marvejois.
— Comment cela?
— Cet excellent Julien, dont vous prenez si fort les intérêts, ce Julien qui est venu me chercher à Ternove par pure amitié pour moi, par déférence pour vous, ce même Julien s'est tout simplement empressé de déclarer qu'ayant des lettres de change signées de moi, il allait m'envoyer galamment à Sainte-Félagie, si je ne payais sans retard.
— Quelle horreur! s'écria le baron. M. de Soilles est incapable d'un pareil trait !
— Mon père, je vous en donne ma parole d'honneur; je n'invente rien. Je suis à sa discrétion, et il prétend en user.
— i*ourquoi lui dois-tu? Combien lui dois-tu?
— Je lui dois, vous savez vous-iïiôme pourquoi. Je n'ai que ma solde ; puis-jeavec cet unique revenu et le vôtre, que vous mettez si généreusement à ma disposition, mais qui déjà suflit à peine pour maintenir votre rang dans le monde, puis-je soutenir le train de vie dont Bartannier m'a tracé le menu, et qui lui semble indispensable dans ma position? Je ne pouvais vraiment faire autrement que d'emprunter.
— Je savais, poursuivit le baron, qu'il te fallait emprunter; mais ce que je ne conçois pas, c'est que M. de Soilles ait été ton prêteur, car, entre nous, il n'a rien.
— Que ce qu'il gagne, et les fonds de ses associés "Jans la fourniture des huiles. Si ses rentes sont modestes, il lui passe et il lui reste beaucoup d'argent dans les doigts, je vous l'assure ! Bref, il m'a prêté, et il veut ravoir sor Argent.
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— Tu ne m'as pas dit combien.
— Vous allez vous effrayer.
— Malheureux enfant! murmura la baronne en lui serrant les mains, soyez tranquille, nous paierons.
— Enfin, continua le baron, tu dois...?
— Cinquante mille francs.
Il y eut un silence complet, profond, lugubre.
Au bout d'un instant, le baron se leva, fit quelques tours dans l'appartement, puis revint se mettre en face d'Octave. Il regarda son iiisadoptif avec le sourire le plus affectueux, et soupira :
— Enfant prodigue!
Si douce, si attendrissante que fût cette réprim^ande, elle déplut à la baronne.
— Vous n'y songez pas, dit-elle à son mari ; Octave ne mérite aucun reproche. Nous voulons pour lui de grands succès ; avec sa jolie figure, ses talents et surtout sa naissance, il doit prétendre à tout, et dans ce temps misérable il est impossible qu'il arrive à rien s'il ne fait pas un peu d'étalage. Vous avouez vous-même qu il devait emprunter.
— Sans doute, sans doute : je ne lui en fais pas un crime! Je ne t'accuse pas, mon pauvre Octave ! ne va pas t'imaginer cela! Donne-moi la main, mon ami.
Octave était ému, ému jusqu'au fond de l'âme ; il se sentait prêt à fondre en larmes et à se jeter dans les bras de son père pour lui tout avouer. Mais quoi! c'était la perte de son amour... Il aperçut au milieu de son transport intérieur l'image de Marguerite en pleurs, et contint ses sentiments.
— Pourquoi, demanda le baron, M. de Soilles te fait-il cette algarade? il doit avoir un motif?
— Il en a un sans doute, mon père, répondit Octave, et qui n'est pas à son honneur. De Soilles ne montre ici ni amitié ni probité.
— Raconte-nous cela.
— Non, dit le jeune homme; vous me permettrez de garder le silence. Je ne puis vous rien confier; des considérations graves me ferment la bouche. Ici je suis malheureux de toute façon, et surtout par l'apparence que je me donne de manquer de confiance en vous.
— Ne t'en afflige pas! interrompit le colonel; du moment que tu ne peux me prendre pour ton confident sans être, à ce que je crois, indiscret sur les affaires d'autrui, je serais coupable de t'interroger davantage. Toute la question se réduit à trouver les cinquante mille francs étales donner à M. de Soilles; or, je n'ai pas cette somme, tant s'en faut, et je ne vois qu'un seul moyen de me la procurer : c'est, moD enfant, delà demander à M. deBartannier. C'est un homme du monde, un peu trop peut-être, et je voudrais lui voir plus de piété ; il comprendra ton embarras; et, soit qu'il paie comme avance sur la dot de sa fille, soit qu'il trouve un moyen d'éluder les réclamations pressantes de ton créancier, je suis sûr qu'il te sera fort utile.
Octave mit sa tète dans ses mains. S'il acceptait le secours de Bartannier, il s'engageait envers lui, et courait au-devant du mariage qu'il voulait fuir; ou bien son silence obstiné, déjà peu loyal, devenait une improbité. D'autre part, reculer... écarter l'intervention du marquis ! Que de louche dans une telle conduite! L'amour de ses parents adoptifs était grand, mais il fallait pourtant leur supposer un peu de sens commun, et sur tant de réticences il était
irriTiossible qu'à la fin ils ne fissent pas des réflexions dtîiavorables.
Toutes ces pensées, tous ces calculs, toutes ces combinaisons d'inconvénients se présentèrent en foule à son imagination désespérée. En une seconde il les avait vus, pesés, il savait de point en point sur quelle mer dangereuse il naviguait. Il se leva avec agitation et dit au baron :
— Je vais vous paraître bien coupable, mon père, car dans tout mystère on est enclin à supposer une faute, mais je vous déclare qu'il m'est impossible de contracter aucune obligation envers le marquis de Bartannier.
— Malheureux enfant! s'écria M. de Marvejols en levant les bras au ciel, tu ne veux plus épouser sa fille î Est-il bien vrai que tu ne veuilles plus de Claire ?
— iiélléchissez, Octave, réfléchissez, mon ami, dit la baronne ; n'allez pas faire une folie ; pourquoi ne voulez-vous pas vous adresser à M. de Bartannier?
Octave, en voyant cette explosion de craintes chez ses parents adoplifs, se dit en lui-même : Un pas de plus en avant, et je me noie.
Il fit un pas de côté.
— Pour ce qui est d'épouser mademoiselle de Bartannier, dit-il, vous vous hâtez trop en me supposant décidé à me retirer; je n'ai rien dit de pareil, et je ne vois pas pourquoi cette jeune personne serait mêlée à ma répugnance pour l'intervention de son père.
— Mais, dit le baron, le marquis est un excellent et honnête homme qui t'aime infiniment.
— Je n'en doute pas ! Et je suis plein d'estime et (Je reconnaissance pour lui.
— Qne (le mystères ! dit le baron ; à tout moment je me casse le nez sur un secret ! Tu ne veux pas être aidé par Bartannier? Que faire? Je suis convaincu que toutes tes réticences ne sont que des niaiseries. Tu as sans doute en tête quelque exagération chevaleresque?
Cette explication convenait à Octave ; il la reçut par un sourire qui plut au baron ; mais le commandant, au lieu de se sauver ainsi, tomba au beau grand milieu de toutes les fondrières dont il se croyait sorti.
Au moment où le baron, réjoui du sourire d'Octave, lui frappait sur l'épaule de l'air d'un sage raillant une trop scrupuleuse vertu, la porte du salon s'ouvrit à deux battants, et l'on annonça :
— M. le marquis de Bartannier.
— Octave déjà de retour? s'écria le marquis. Embrasse-moi, mon commandant! Bonjour, cher baron! Madame la baronne, permettez-moi de vous présenter les hommages d'un ancien et fidèle adorateur. Ouf! laissez-moi m'installer dans ce bon fauteuil. Je viens des Tuileries, où l'on étouffe ! J'ai vu des femmes ravissantes, sur ma parole!
Il a déjà été trop souvent question du marquis de Bartannier dans ce récit pour qu'il soit superflu de le présenter d'une manière plus précise au lecteur. 11 vaut la peine d'une digression. Ce personnage, appelé à jouer un rôle important dans la destinée d'Octave, était un fort grand propriétaire du Midi, un homme qui possédait une fortune considérable en terres, et qui, par une bizarrerie dont on pourrait citer quelques autres exemples, n'avait presque rien perdu pendant la révolution. Ses biens, d'abord mis sous le séquestre, avaient été dégagés par une mère,
par (les tantes adroites et bien conseillées; le marquis lui-même, aimé de ses paysans, n'avait pas voulu émigrer, et, caché dans une de ses fermes, il y avait passé tout le temps de la Terreur sans être inquiété. Le Directoire lui avait été favorable ; il n'était pas homme à vivre mal avec un gouvernement quelconque ; il possédait à fond cette philosophie politique qui fait surnager les gros propriétaires au-dessus de tous les régimes. Sous l'Empire, il avait accepté une clef de chambellan, aiin de n'être pas taquiné, et, une fois ce gfir.;e de son dévouement accordé à la nouvelle cour, il s'était soigneusement tenu dans une opposition muette et humble qui lui avait permis de conserver l'estime du faubourg Saint- Germain.
Son long séjour à la campagne avait développé chez lui à un assez haut degré les vertus et les idées rurales. Il était devenu paysan par l'âme, et retors comme un fermier. A Paris, il s'était mêlé sous main à quelques affaires industrielles qui lui avaient été très profitables ; mais son triomphe, c'était l'agriculture. Il se vantait d'y être maître passé, et parlait aussi volontiers élève de chevaux, engraissage des bœufs, culture des pommes de terre et prairies artificielles que l'aurait pu M. Mathieu de Dombasle lui-même. Enfin, l'avoué le plus matois n'était pas plus que lui subtil et entendu en affaires.
Avec toutes ces qualités et la vie qu'il avait menée, et la préoccupation constante de sauver et d'augmenter sa fortune, et tous les sacrifices dont il avait fait hommage aux nécessités du temps, on peut croire que M. de Bartannier avait peu d'enthousiasme politique. Il était toujours sur ce point de l'avis du gouvernement; toute "ois ses liaisons de famille et aussi
un certain penchant naturel lui avaient rendu facile l'adoption de la cocarde blanche. Sa petite opposition à Bonaparte l'avait plus tard servi ; et quand le roi de France avait été bien installé sur le trône de ses pères, la clé du chambellan impérial s'était métamorphosée en prétendu instrument de torture où sa fidélité aux Bourbons avait été martyrisée par le despote impitoyable.
Plusieurs amis et parents aidant, cette donnée s'était fait accueillir, et M. de Bartannier, reçu au sein des fidèles, et des plus purs fidèles, avait artistement édihé un crédit et une influence, qui ne le cédaient à aucun crédit, à aucune influence même mieux mérités. Chaque jour les rendait d'autant plus solides que, riche et ne désirant rien pour lui-même, il ne demandait que des faveurs faciles et se contentait de solliciter pour autrui. 11 était tellement estimé, que ses opinions voltairiennes ne lui nuisaient en rien. D'ailleurs, en 1815, le moment n'était pas encore venu où la profession de foi catholique devait rigoureusement couronner l'expression des sentiments royalistes. i*uis le marquis ne se souciait pas de s'enfoncer trop avant dans les doctrines exclusives qu'il voyait poindre. Très occupé de son bien-être, très amoureux de ses plaisirs, il ne rompait pas en Visière aux politiques du temps ; mais, satisfait de la gloire de ses aïeux, de ses cent mille livres de rente en fonds de terre, il ne prétendait point à se mêler dans des intrigues dont, en homme de sens, il ne croyait pas le triomphe très assuré.
Encore un mot sur le marquis. Nous venons de dire qu'il songeait beaucoup à ses plaisirs. En eli'et, outre ses autres mérites, il appartenait à cette race heureuse de boas vivants, absidus à l'Opéra et aux
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netits théâtres, moins pour l'art dramatique en lui- Lème que pour ses desservantes. Celte pass.on, ou "C^mieux^dire, ce goût vif éta.t peut-être, plus encore que son penchant décidé pour la bonne cheie, la cause de sou manque d'orthodoxie religieuse.