‹ Ternove. Nouv. éd. précédée d'un avantpropos de T. de VisanChapitre 24 sur 28 · CHAPITRE XVIÎ · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIÎ

Le baron, envoyant entrer Bartannier, l'avait saisi par le bras et le tenait encore même après qae le marquis se fut assis.

— Mon ami, mon ami, lui dit-il en riant de son petit rire vieux et saccadé, vous ne savez pas? vous ne savez pas ? Octave devient mauvais sujet !

— Peste! dit Bartannier, raconte-moi cela. Des fredaines narrées par vous, baron, c'est un double plaisir.

— Allons, libertin, reprit M. de Marvejols, il ne s'agit pas de fredaines, il s'agit de dettes.

— Ah! dit le marquis, c'est un peu plus grave. Le chiffre est de?...

— Cinquante mille francs :

— Diable! vous les paierez avec?...

— Voivà la question.

— Comment! mon gaillard, vous faites des cinquante mille francs de dettes? Je ne vous savais pas ce talent.

— Je suis au désespoir, monsieur le marquis, si,

malgré ma prière, M. de Marvejols est venu vous entretenir d'un pareil sujet; je l'avais supplié de garder le silence, et rien ne m'est plus désagréable.

— Bon ! se dit Bartannier, notre jeune homme croit que je vais me poser déjà en beau-père irrité.

— Il est certain, reprit-il tout haut, que vous n'avez pas fait là, mon garçon, un trait dont vous deviez tirer vanité, et pour ma part, avec cette franchise que vous me connaissez, avec ma rondeur de campagnard, je vous donne tort.

— Allons ! dit la baronne ; le pauvre enfant, on l'a déjà bien assez tarabusté ! Voilà deux heures que M. de Marvejols n'est occupé qu'à lui dire des choses désagréables ! Songez plutôt à le tirer de peine!

— Et moi, nettement, je vous déclare encore, interrompit Octave d'un ton fort sec, que je suis très résolu à ne pas accepter l'aide du marquis. 11 est inutile d'argumenter contre moi : je suis décidé et je ne lui demande même pas conseil.

— Devinez-vous pourquoi? dit Marvejols d'un air fin.

— Ma foi, non ! répondit Bartannier en levant les épaules.

Il prit l'air de ne pas se soucier d'en savoir davantage, mais il en grillait d'envie; la conduite de son futur gendre ne pouvait rentrer pour lui dans la catégorie des choses indifférentes, et quoiqu'il ne fût pas un père bien tendre, il n'aurait pourtant pas voulu donner sa fille à un écervelé notoire. Aussi, après avoir ébauché avec distraction deux ou trois observations critiques sur la danse de la BigoLtini, il se leva brusquement, et, entraînant le baron dans l'embrasure d'une fenêtre, il lui demanda très sérieusement comple des folie^i du commandant.

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M. de Marvcjols raconta ce qu'il savait; ce n'était pas beaucoup ; à toutes les interrogations de Bartannier, il opposa le silence dont Octave s'était couvert, et chercha h expliquer cette réserve par des scrupules de délicatesse qui ne pouvaient être, suivant lui, que fort honorables.

Le marquis haussa les épaules :

— Voyez-vous, mon bon ami, votre cher Octave se moque de nous; je dis nous, parce qu'à cause de Claire, je suis, je pense, un peu intéressé dans tout ceci.

— Vous ne connaissez pas la pureté de son cœur, marquis.

— Vous êtes étonnant, ma parole d'honneur! s'écria Bartannier en éclatant de rire. La pureté de son cœur! Je crois, moi, qu'il y a là-dessous quelque sottise. 11 faut que j'en aie le cœur net. Et puisque vous ne voulez pas prier le bon jeune homme d'être franc, je m'en charge. Holà, Octave, venez ici, je vous en prie.

— Marquis, dit M. de Marvejols, c'est une véritable indélicatesse.

— Soit ; je m'en moque. Venez, Octave, mon ami, et racontez-nous votre aiîaire d'un bout à l'autre. Vous comprenez que le baron ne vous laissera pas dans l'embarras. Je crois aussi, morbleu! avoir quelques droits à jouer ici mon rôle, et je suis disposé peut-être assez bien. Du courage, et avouez vos fautes : c'est d'un bon esprit. Allons, une fois! deux fois ! trois fois !

Octave fit mentalement son sacrifice ; mais il vou- 'ut pourtant détendre son terrain pied à pied. 11 était pale, et une sueur froide l'inondait.

— Marquis, dit-il, je suis vraiment désespéré de

répondre à vos bontés par une espèce d'ingratitude; mais, je vous le répète, il m'est impossible de pousser les confidences plus avant, et j'ose ajouter que la tendresse de M. de Marvejols aurait été déjà une cause suffisante pour me faire rompre le silence, si les motifs les plus sérieux...

— J'en suis bien sûr! interrompit le baron en serrant la main d'Octave.

— Monsieur Octave de Ternove, dit le marquis d'un ton moitié railleur, moitié roide, quand on fait des balivernes d'une aussi grosse espèce que les vôtres, on a mauvaise grâce à venirensuite refuser des explications. M. de Marvejols ne vous a pas laissé ignorer les démarches qu'il a faites auprès de moi pour un certain sujet, et la manière dont j'ai accueilli ses ouvertures?

Octave baissa la tête et garda le silence.

— Soyons plus net encore, si cela vous convient, poursuivit l'impitoyable marquis. Vous a'ignorez pas qu'il existe de par le monde une demoiselle de Bartannier?

Octave s'inclina.

— Dont on vous a parlé de devenir l'époux? Pour ma part, j'y ai consenti, vous savez cela. Maintenant je dois vous confesser que, ne voulant pas d'un gendre dépensier et surtout d'un gendre mystérieux, si vous ne vous expliquez comme il faut et à ma parfaite satisfaction, songez -y, il n'y a rien de fait et je me dédis.

— Oh! marquis, dit le vieux Marvejols d'un ton suppn'ant, vous allez trop loin!

— Non pas ; j'ai parlé comme an ange, et je m'en tiens là. Eh bien ! monsieur, quel parti prenezvous?

— Celui de me taire, monsieur, répondit Octave avec fierté.

— De tout mon cœur, répliqua Bartannier rouge de colère. ,Vous me direz dans quelque temps si les iilles cre cent mille livres de rente sont communes aujourd'hui. Baron, madame, tous mes respects !

Le marquis s'élança hors de l'appartement, malgré les cris du vieillard qui le rappelait. Octave, sous couleur de l'accompagner jusqu'à l'escalier, sortit sur ses pas, et, accablé de fatigue, d'émotion, monta dans sa chambre; il se laissa tomber dans les bras de Marcel, et lui dit d'une voix étouffée :

— Mon mariage avec mademoiselle de Bartannier est rompu !

— C'est quelque chose. Et les cinquante mille francs? dit l'officier.

— Je n'en aperçois pas même l'ombre, répondit Octave. Les ruines s'entassent autour de moi. Tout est perdu, je me noie. Demain, à l'heure oij nous sommes, je serai brouillé avec mes meilleurs amis! Je passerai auprès d'eux pour un intrigant, pour un homme sans honneur et sans foi! Eux! des gens si honorables! si dignes de respect! Etre méprisé par eux î Ah ! Marcel !

— Tu portes la peine de ta conduite et de tes sentiments ambigus. Désormais ne songe plusqu'àMarguerite.

— Oh! Marguerite! je ferais mille fois plus pour elle!

— ■ Sais-tu à quoi j'ai pensé? dit Marcel.

— A quoi?

— Le baron recevra demain matin une lettre de de Soilles.

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— J'en suis sûr. Je tombe de fatigue et d'inquiétude. Il faudra pourtant que je paie Julien, et avec quoi?

Le lendemain matin, Octave etMarcel s'épuisaient en conjectures sur la destinée, et cherchaient des expédients qu'ils ne trouvaient pas. On vint leur apporter une lettre.

Dans la situation d'Octave, toute nouveauté ne pouvait être qu'intéressante ; il saisit la missive avec empressement, et au premier coup d'œil il reconnut l'écriture.

— C'est de Gérard I s'écria-t-il.

— De l'important, à coup sûr! dit Marcel. Il ne faut pas de médiocres circonstances pour décider l'oncle Gérard à prendre la plume. Certainement l'hôte que nous avons laissé derrière nous a dû faire des siennes; je m'y attendais. Que dit la lettre?

— Je vais te la lire tout haut : elle n'est pas longue :

« Mon cher neveu,

> M. de Soilles, qui m'a toute l'encolure d'un mauvais drôle, m'a expliqué ta position. Ma fille pense que tu ne dois plus songer à l'épouser ; quant à elle, elle y renonce, et me charge de te le dire. Pour ce qui est des cinquante mille francs, nous sommes en train de chercher un prêteur qui veuille bien prendre hypothèque sur notre pauvre petite Ternove; ainsi ne t'inquiète plus de cette affaire. Je suis fâché de cette conclusion ; j'avais toujours pensé que tu aurais épousé Marguerite. Enfin, pour l'honneur de la famille, il vaut mieux que tu sois pair de France. Souviens-toi quelquefois de ton

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vieux oncle qui t'aime, mais ne reviens plus de longtemps chez nous.

» Je t'embrasse, mon cher enfant, avec ma tendresse accoutumée.

» Ton oncle, » Gérard de Ternove. »

— Voilà une nouvelle tuile I s'écria Octave en jetant la lettre sur un meuble. ?tîarguerite ne veut plus m'épouser! elle m'exile de Ternove! C'est ainsi qu'elle me donne du courage! Mort de ma vie! je vais prendre la poste à l'instant et retourner près d'elle; j'en chasserai Julien à coups d'étrivières !

— 11 est évident, dit Marcel en prenant la lettre à son tour, qu'en dictant de pareilles résolutions à son père, la pauvre enfant croit accomplir l'acte le plus généreux de sa vie. Elle veut te dégager. Le vieux Gérard, j'en suis convaincu, a pleuré en écrivant.

— Marguerite est un ange, reprit Octave; elle se sacrifie pour m.oi et me donne une partie de sa fortune. Je serais un misérable de ne pas faire mon devoir. Quand même je n'aurais pas pour elle cette passion profonde qui m'anime et qui abaisse à mes yeux toutes les grandeurs que je rêvais autrefois, je ne renoncerais pas à elle ! 11 est des dévouements trop beaux pour qu'on ne les accepte pas ! Ainsi tu conçois aisément que cette lettre reste non avenue?

— En tout ce qu'elle dit? fit observer Marcel avec un sourire,

— IN on pas! répliqua Octave. J'accepte les cinquante mille francs ; c'est la seule manière de me tirer honorablement de cette maison-ci. Maintenant je n'ai plus rien à demander à personne et je suis

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maître de mes actions. Je ne crois pas tard or heaiicoup à faire acte complet d'indépendance.

— Tiens, lui dit Marcel avec abandon, ton bon cœur et ton désintéressement me ravissent! Tu vas te casser le cou, tu te jettes dans un trou dont tu ne sortiras pas, tu vas finir par être malheureux comme les pierres ; mais tu le fais gentiment, et cette verte allure me plaît !

Marcel embrassa Octave.

— Monsieur, vint dire un domestique, madame la baronne voudrait vous parler.

— Je descends, répondit le commandant. La bataille va recommencer, Marcel !

— A coup sûr, dit l'officier, la poste n'a pas été moins généreuse pour M. de Marvejols que pour toi ; il y a en jeu quelque épître du de Soilles. Nous marchons à grands pas vers la catastrophe. Certainement. Souviens-toi, Octave, que, bien décidé de ne pas rompre avec Marguerite, tu dois à ta future femme, autant qu'à toi-même, de ne pas te ruiner plus que de raison. Après tout, tu resteras officier supérieur! A ton âge, c'est être heureux ! Et si tu parvenais à conserver quelque autre bribe de ta splendeur...

— Je serai aussi patient, aussi adroit que je pourrai. L'entretien sera long sans doute; reste ici, attends-moi. Quand je sortirai de la lutte, mon cœur aura besoin d'être pansé. Pauvre baron ! Pauvres gens! si bons! si dévoués ! Je n'oublierai jamais leur affection pour moi.

— Bah! jolie affection! sacrifiée au plus sot des préjugés!

— Adieu, attends-moi, aie patience, et surtout ne t'éloigne pas.

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— Sois tranquille, je remplirai consciencieusement mes quatre heures de faction, s'il le faut.

Octave descendit. En entrant dans la chambre de la baronne, il la trouva debout devant h\ cheminée et la ligure armée d'une expression de gravité sévère qu'il ne lui avait jamais vue. Toute la morgue teutonique des aïeux de madame éclatait sur son front et faisait dédaigneusement grimacer sa bouche que l'âge ne grimait déjà que trop. Madame deMarvejols, nous l'avons dit trop souvent pour qu'il soit nécessaire d'y revenir, était loin d'être jeune ou jolie; mais dans la vie ordinaire elle avait une expression de bonté et de bienveillance propre à lui pardonner sa laideur. En ce moment, Octave crut avoir sous les yeux tout un chapitre de chanoinesses jugeant quelque irrémissible délit contre le blason.

Sur une petite table en bois de rose, deux lettres étaient ouvertes, et le commandant les aperçut du coin de l'œil.

— Il y en a une de de Soilles, se dit-il, c'est la plus grande : mais l'autre, de qui diable peut-elle être? Eh! parbleu, de Gérard I mon pauvre oncle se sera mis en grands frais d'écriture.

— Asseyez-vous, Octave, dit la baronne avec son accent germanique. Je viens de recevoir des nouvelles que je vous prie de parcourir. Etendez le bras, s'il vous plaît, et prenez les papiers placés sur ce guéridon. Lisez-les avec soin ; nous en parlerons après.

Octave commença parla lettre de de Soilles ; c'était celle qu'il jugeait la plus importante, et qui l'était en effet. Après de vives et chaleureuses protestations de dévouement pour monsieur et pour madame de Marvejols, Julien exprimait en termes moins vifs l'affection vouée par lui à Ternove. Il déclarait que depuis

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longtemps il avait conçu des craintes sur la conduite de son ami, et que, fort de l'assentiment du baron et de la baronne, il n'avait pas cru mal agir en surveillant Octave, ne pouvant s'imaginer que le commandant abandonnât ses affaires simplement pour aller saluer un vieil oncle dont il lui avait toujours parlé à lui-même avec une légèreté assez grande; qu'il était donc parti et arrivé à temps; qu'il avait vu... (grand Dieu! que n'avait-il pas vu et découvert!) la désolation des abominations ! des meuniers, des meunières, etc., etc. Julien s'en donnait à cœur joie, et roulait avec fureur ses descriptions dans la farine.

Eiîrayé de la faute immense méditée par son ami, lui, Julien, avait cru devoir employer les moyens les plus héroïques ; il avait réclamé cinquante mille francs d'ailleurs régulièrement dus ; il les avait réclamés avec hauteur, avec insistance; mais monsieur le baron et madame la baronne devaient être bien persuadés des sentiments tout à fait purs de son cœur. Il mourrait de honte et de douleur si Ton pouvait le soupçonner d'une bassesse si grande que de vouloir nuire à un ami tendrement aimé. Non ! tout n'avait d'autre but que d'élever des obstacles insurmontables entre Octave et Marguerite de Ternove. Il croyait désormais y avoir réussi (cette phrase fît sourire le commandant). L'oncle avait entendu raison ; la jeune iiile, bien qu'assez sotte, avait iini par comprendre à son tour l'inconvenance d'abuser delà folle exaltatioi d'un jeune homme pour ruiner l'avenir d'un talei it de premier ordre et d'un militaire si bien en cour. Ëniin, il recommandait Octave à l'indulgence de monsieur le baron et de madame la baronne ; et dans la prévision que sans doute le commandant les aurait instruits de sa réclamation quant à la dette,

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il les suppliait de ne pas s'en occuper, de n'y pas songer le moins du monde, et de continuer à lui accorder une part dans leur intérêt, que de constant?if et profonds respects lui semblaient devoir assurer à leur très humble serviteur,

Julien de Soilles.

Cette lettre était un petit chef-d'œuvre. La couleur générale en était une hypocrisie enjouée, faite pour attendrir et séduire les âmes sans soupçons. La vérité s'y mêlait à l'exagération, et partant au mensonge, partant à la calomnie, avec un art merveilleux. Après avoir tout lu, madame de Marvejols avait dû être convaincue, comme son mari, que Gérard et Marguerite étaient des espèces de paysans madrés, acharnés à circonvenir le pauvre Octave ; et cependant aucune phrase, aucun mot ne les accusait positivement. Pour le lecteur ignorant, cette réserve indiquait du bon goût et de la charité ; pour Octave elle trahissait le comble de la periidie, car c'était empêcher toute réfutation : là où l'on n'accusait pas, il était impossible de défendre, et surtout il était impossible de détruire les impressions funestes sortant néanmoins comme des exhalaisons invisibles de ce papier empoisonné.

Quand Octave eut termnné la lecture de la lettre de Julien, la baronne lui fit signe en silence de passer à celle de Gérard.

Cette nouvelle épître n'était que la re[ roduction de la missive reçue par le commandafit. Avec toutes sortes de formules de reconnaissance pour les bontés prodiguées à son neveu, le vieux gentilhomme déclarait qu'aussitôt les hautes destinées de ce cher neveu connues de lui, il n'avait pas hésité, bien que

ce sacrifice fût douloureux, à rompre le projet d'une alliance, rôve de toute sa vie. Il suppliait donc madame de ÀUirvejols de ne pas retirer à Oclave ses bonnes grâces.

Octave remarqua que cette lettre, à ses yeux fort touchante, devait, à la suite des impressions données par Julien, passer pour la production cauteleuse d'un paysan pris en faute et cherchant à s'excuser. Par un calcul de délicatesse, Gérard ne disait pas qu'il payait la dette de son neveu.

Quand il eut terminé cette double lecture, la baronne prit la parole. Elle avait préparé son discours, et la puissance de son indignation lui avait donné jusque-là la force de se contenir et de paraître froide. Nous ne répéterons pas ce qu'elle rappela à Octave au sujet de la tendresse à lui vouée par elle et par son mari, tendresse qui semblait devoir com mander une confiance absolue. Sur ce point, elle avait mille fois raison; elle insista aussi, comme il convenait, sur le rôle étrange que la dissimulation d'Octave leur faisait jouer vis-à-vis du marquis de Bartannier ; enfin elle peignit sous les couleurs les plus vives et les plus vraies l'odieux d'un silence qui acceptait l'affection en ne donnant rien, en ne se faisant pas scrupule de rêver une action criminelle aux yeux de ses bienfaiteurs. Nous ne reproduirons pas ces plaintes, la péroraison seule de la harangue a droit de trouver ici sa place. En y arrivant, madame de Marvejols avait perdu beaucoup de sa première dignité et de son calme. L'émotion l'avait gagnée; elle n'était pas moins effrayée qu'Octave des conséquences de tout ce qui se passait là.

— Voyez, lui dit-elle d'une voix tremblante, quelles sont nos transes! M. de Marvejols est au désespoir;

il n'a voulu ni vous parler ni vous entendre. Dans quelques jours, un jugement va déclarer que vous êtes notre lils, et dans quelques jours, peut-être, je ne puis pas vous le cacher, nous serons séparés pour toujours. Votrs conduite envers nous est coupable ; ce que vous méditez est plus coupable encore. Jamais, je vous l'atteste, ni M. le baron ni moi ne pourrons consentir à ce que vous épousiez mademoiselle Bahurot, la petite-iille d'un homme qui a fait guillotiner M. et madame de Ternove. Parce que nous sommes maintenant au lieu et place de vos malheureux parents, nous ne devons pas souffrir que vous manquiez de piété envers leur mémoire. Je n'ose espérer que la considération du chagrin dans lequel vous allez plonger nos vieux jours vous arrête. La dissimulation dont vous avez fait preuve me donne lieu de craindre en vous le manque de cœur, et dès lors je perdrais mon temps à vous expliquer quel coup affreux ce sera pour nous, à notre âge, de voir anéantir notre dernier bonheur. Mais pensez. Octave, pensez à vous-même! Je sais bien que les vieillards doivent aimer la jeunesse sans s'attendre à beaucoup de retour. Je ne veux donc vous parler que devons. Songez à vous-même ; encore une fois, qu'allez-vous devenir? M. de Marvejols ne veut point entendre parler d'un mariage indigne. Si vous le poussez à bout, il vous abandonnera ; vous n'aurez plus rion. Voici le marquis de Bartannier fort mécontent, et comme il a peu de religion, le pauvre homme! ou que, pour mieux dire, il n'en a pas du tout, il est très vindicatif, lui, il vous nuira ! Réfléchissez, Octave !

Octave ne remuait pas. La vieille dame n'y tint plus, éclata en sanglots, et vint, se mettant aux

genoux du jeune homme assis devant elle, prendre sa tète dans ses mains, et elle lui dit, de l'accent le plus douloureux :

— Octave, mon cher fils, n'abandonnez pas ainsi des parents qui vous chérissent autant que si vous étiez leur véritable fils ! Octave, cher Octave, réfléchissez que vous êtes notre unique joie! Vous êtes amoureux : qu'est-ce que c'est que d'être amoureux aux yeux de Dieu? Mon cher fils, songez que c'est déjà une grande faute, un péché mortel! que l'on ne doit jamais donner à la créature des sentiments qui n'appartiennent qu'au Créateur. Ah! mon Dieu! dans quel état est votre pauvre âme, mon cher enfant! Et encore si vous étiez épris d'une personne honnête! mais de la petite-iilie d'un jacobin! Non, j'en mourrai de douleur!

— Il faut pourtant que je vous parle raison, madame, dit enfin Octave.

— Appelez-moi votre mère! s'écria la baronne en lui serrant les mains.

— Je n'ose pas, car peut-être dans quelques minutes allez-vous m'interdire vous-même de vous donner ce titre si cher.

— Ah! mon Dieu ! l'obstiné ! dit madame de Marveiols.

— Obstiné, non pas; mais je sacrifie à un devoir que vous ne pouvez comprendre...

— Ah ! mon Dieu !

— J'aime mademoiselle de Ternove 1

— Ah ! mon Dieu! le pauvre enfant!

— Je lui ai juré que je n'épouserais jamais qu'elle î

— Ah ! mon Dieu !

— Et cela à une époque où je ne vous connaissais pas, où je n'avais nulle espérance certaine de for-

tune, et ofi, dans son opinion, elle me faisait une grande faveur, une faveur très mal vue par son grand-père, en me permettant de songer à elle.

— Ah! mon doux Sauveur! ne pouvez-vous lui témoigner autrement votre reconnaissance? La petitefille d'un meunier jacobin, puissances célestes!

— Ma chère mère, puisque vous me permettez de vous donner ce nom, ne savez-vous pas qu'un gentilhomme n'a qu'une parole?

— Nous la dégagerions, mon ami, cette parole, nous la dégagerions au prix des plus grands sacrilices, s'il en était besoin; mais vous voyez bien vousmême que personne ne songe à vous la faire tenir. Voire pauvre malheureux oncle a eu le bon sens de comprendre la folie de cette alliance. Il vous rend toute liberté.

— Je ne m'en crois pas moins obligé par ma conscience.

— Ah! l'obstiné! grand Dieu du ciel, l'obstiné !

Comme la vénérable dame en était là de ses exclamations, ne sachant plus comment s'y prendre, également scandalisée et désespérée, la porte de son cabinet s'ouvrit, et M. de Marvejols parut. Evidemment le désir d'être digne et la volonté de ne pas choquer Octave l'avaient fait arranger, de concert avec sa femme, cette petite comédie qui lui donnait le rôle d'un homme trop irrité pour se montrer. Longtemps auditeur invisible, mais vivement ému de ce qu'on vient de lire, il s'était contenu et était resté caché dans le cabinet; enlin il n'y tint plus, il ouvrit lentement la porte, et s'adressant à la baronne :

— Cessez, madame, dit-il d'un air majestueux, cessez de supplier d'une manière si peu convenable

ce jeune insensé qui vous doit tout et qui préfère la satisfaction d'une coupable fantaisie à l'accomplissement de ses devoirs. Sa faute est si grande, si inattendue pour moi, que, je l'avoue, je ne puis encore souscrire aux exigences de ma raison en la considérant comme sans remède. Je sais, Octave, qu'en retirant ma main qui vous soutient, vous allez tomber dans un abime de maux; aussi veux-je faire encore tout ce qui sera en moi pour vous rappeler à des idées plus saines. Soyez-en sûr, pourtant! tant que mon cœur battra, tant que j'aurai quelque religion, quelque dévouement à mon roi, quelque sentiment de ce qui est permis ou défendu, tant que je m'appellerai le baron de Marvejols, je ne consentirai pas à votre union avec la petite-fiUe d'un meunier jacobin. Ainsi, n'ayez aucune espérance de me déduire ou de me fléchir, vous n'y réussiriez pas. Je vous donne quinze jours pour bien apprécier votre situation. Passé ce terme, si vous persistez dans vos trames criminelles, odieuses, j'ose le dire, il faudra nous séparer à jamais !

Octave avait grande envie de se lever brusquement, de faire ses adieux en trois m.ots à des amis si doux, si inflexibles et si discoureurs ; mais il sut se contraindre, et, se levant sans rien dire, de peur de laisser échapper quelqu'un des mouvements tumultueux qui remplissaient son âme, il se retira. Dans l'antichambre, le baron courut après lui, regarda s'il ne se trouvait là nulle oreille indiscrète, et ne voyant personne, il lui saisit les deux mains et lui jeta ces mots aans l'oreille :

— Mon bon Octave, d'ici à quinze jours ne nous rendons pas du moins la vie trop amère. Aimonsnous encore pendant le peu de temps qui nous reste j

n'ayons- pas les uns vis-à-vis des autres un air froid et guindé. Ton valet de chambre m'a dit qu'un de tes amis l'avait accompagné et couchait dans ton appartement ^, présente-le-nous, invite-le à diner, nous serons charmés de le connaître.

Octave remercia son protecteur.

— Que l'aire avec des gens de cette espèce, pensait-il en remontant chez lui, que s'accuser de perlidie, de barbarie et de dureté de cœur? Oii vit-on jamais tant d'affection, une amitié qui ressemble plus à celle du chien? Je me sens odieux!

11 trouva Marcel en grande conférence avec le marquis de Bartannier.

La veille, le marquis, après s'être emporté en homme violent, ainsi qu'on l'a vu, avait eu le bonheur de faire un très bon souper en compagnie de gens d'un e3j)rit amusant et déluré. Après avoir beaucoup ri, il s'était trouvé dans une disposition d'humeur qui lui avait fait considérer l'affaire d'Octave sous un jour moins orageux.

— Que diable! s'était-il dit, ce jeune homme peut avoir fait quelque grosse sottise ; mais, après tout, et bien que sa fortune soit assez maigre pour le moment, il sera pair de France, il sera général de fort bonne heure ; il est joli garçon, leste, bien tourné, en crédit, enfin c'est un homme qui me convient pour ma fille. A la rigueur, je le sais, je pourrais, en me donnant un peu de peine, tvoiiver aussi bien, sinon mieux ; mais aussi je pourrais tomber sur un gendre plus âgé, plus méticuleux, plus indépendant de moi par position et trop curieux d'avoir de suite l'administration de mes biens dans sa griffe. Avec Octave, au contraire, je resterai très facilement l'intendant du jeune ménage. Soyons indulgent pour ce

jeune homme, puisque je suis si jeune moi-même, et tâchons de rétablir les choses sur l'ancien pied.

A la suite de tous ces raisonnements heureux, le marauis s'était acheminé de bonne heure vers l'hôtel du baron de Marvejols, décidé à tenter une nouvelle conversation avec Octave. Il était monté directement chez le rebelle, et au lieu de Ternove il avait rencontré Marcel.

L'esprit matois de M. de Bartannier trouva dans la présence de cet ami un rapport avec les mystères dont Octave s'entourait. Il se montra tout aimable pour l'ofhcier en demi-solde, se mit dans un fauteuil, sous prétexte d'attendre le commandant, et commença un interrogatoire. Or Marcel n'était pas un homme qu'on pût faire parler sans qu'il en eut envie. Il n'aurait donc rien appris à M. de Bartannier, si par hasard dans la conversation celui-ci ne s'était nommé. Alors Marcel, sortant de sa réserve, avait de bout en bout raconté les affaires d'Octave à la grande surprise du marquis, lequel ne ménageait pas les exclamations et entrecoupait le récit de l'officier de mille interjections plus ou moins énergiques.

2»Iarcel pensait qu'en faisant toutes ces confidences sous forme d'indiscrétions, il achevait glorieusement l'œuvre dont Octave s'était félicité la veille, et contribuait à la rupture non encore définitive du mariage avec mademoiselle Claire de Bartannier.

Le texte épuisé, les commentaires commençaient entre les deux nouvelles connaissances, lorsque Bartannier vit entrer Octave.

il le reçut par un grand éclat de rire, et en lui tendant la main :

■ — Ma foi, lui dit il, je ne vous savais pas de la

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race des chevaliers errants en fait d'amour ! Peste! coiiuTie vous y allez!

— Ah! marquis! s'écria le commandant avec humeur, je vous en supplie, un peu de repos! Je sors de chez madame de Marvejols où il n'a été question que de ce que vous allez encore mettre sur le tapis.

— Je ne veux pas vous pousser à bout, répondit Bartannier; aussi bien suis-je de votre avis, on a beaucoup trop pris au sérieux cette affaire, qui n'est qu'un enfantillage Je ne croirai jamais, jusqu'à ce que je le voie, qu'un homme d'esprit puisse faire une folie aussi niaise et aussi grosse que celle dont vous menacez Marvejols. Mais, comme il faut en finir, revenez me joindre chez la baronne. 11 ne faut pas que la plaisanterie se prolonge, et je fixerai mon ultimatum. Adieu, mes amis, et, s'il se peut, soyons sages.

Quand le marquis se fut éloigné :

— Oii en es-tu de ton affaire? dit Marcel.

— Tout est découvert, tout est à vau-l'eau. On me donne quinze jours pour réfléchir.

— M. le baron demande monsieur le commandant, dit le valet de chambre en présentant à la porte sa figure officieuse.

— Pourquoi faire? s'écria Octave impatienté.

— C'est qu'il est arrivé du pays de monsieur une jeune dame, un vieux monsieur et M. de Soilles. Us causent en bas avec madame la baronne, M. le baron et M. le marquis.

— Nouvelle complication I interrompit Marcel. Cette fois, allons ensemble!

CnAPITRE XVIH

Octave et i^Iarcel se préparaient donc à se rendre au saioh, quand un visiteur se présenta à leur porte et leur barra le passage.

Ce n'était autre que Julien de Soilles.

A la vue de ces deux jeunes gens, que son aupect surprenait un peu et ne semblait pas charmer, Julien sourit avec la bonne humeur dont il couvrait d'habitude ses secrets sentiments, et, leur tendant la main à tous deux :

— Allons, dit-il, point de rancune. Octave, point de bouderies! Je vous fais les avances, et pourtant vous m'avez joue un véritable tour d'écolier! Savezvous bien que j'ai craint un moment de rester à Ternove quelque huit jours, tant je supposais que vous aviez bien pris vos niesures? Mais, grâce au ciel, vous n'avez pas été assez lins, et n'accusez que votre maladresse de mon retour. AJlons, messieurs, une physionomie moins sombre et moins rébarbative I J'arrive, comme vous en êtes sans doute informés déjà, avec de la compagnie. Quoil vous restez muets?

— Je ne sais ce que je dois penser, dit Oclave avec hauteur; et si...

Julien lui coupa la parole.

— Encore une fois, cent fois, épargne-toi les airs de matamore. A quoi bon nous menacer du geste et de la voix, non plus comme des héros d'Homère, mais comme des portefaix prudents décidés d'avance à ne se faire aucun mal? Crois-moi, Octave, touche là! Il n'y a pas dans tout ceci de quoi nous brouiller! J'en fais juge M. Marcel lui-même. Qu'as-tu à me reprocher? Si tu peux m'accuser d'égoïsme, je te sauve en travaillant pour toi! Dieu merci, j'ai réussi, et te voilà hors de tout danger, et malgré toi.

— A quoi toutes tes intrigues vont-elles aboutir? repartit Ternove d'un air dédaigneux.

— A ce que tu n'épouseras pas mademoiselle Marguerite!

— Je ne l'épouserai pas?

— Certes, non! et tu vas le voir toi-même.

— Je jure, par le ciel...

— Ne jure ni par le ciel qui est le trône de Dieu, ni par la terre qui lui sert de marchepied, interrompit Julien d'un air railleur. J'ai décidé que tu n'épouserais pas ta cousine, et force me restera. D'ailleurs sois bien persuadé d'une chose...

— De laquelle?

— C'est qu'elle-même donnerait plutôt sa main au diable qu'à toi.

— Tu lui as fait quelque infâme mensonge? Elle est aveuglée par une rouerie de ta façon?

— Quelle touchante politesse! Non, mon ami, non ; il ne s'agit pas d'une femme induite en erreur, mais simplement d'une femme qui... Nous sommes bien généreux, bien magnanime, n'est-ce pas, monsieur

Octave de Ternove? Nous semons les sceptres et les couronnes au pied de l'autel de l'amour? Eh bien ! nous avons une cousine qui se flatte d'égaler Orosmane en générosité !

— Oh! si ce n'est que cela, on lui fera entendre raison,

— Mais, voyons un peu, continua Julien, ce que M. Marcel en pense. Permettez-moi de vous dire, mon cher monsieur, que vous restez là à nous regarder comme ces idoles de bois dont m'entretient mon directeur, et qui, par une particularité assez piquante, avaient des yeux et des oreilles et ne voyaient ni n'entendaient.

— Je ne mérite ni cette apostrophe ni cette comparaison, répondit Marcel, mais je suis fort indécis.

— Indécis sur quoi? demanda Octave.

— Eh ! parbleu ! indécis sur ton mariage ; je ne sais plus ce que je dois penser, vouloir, conseiller, et, je l'avoue, la circonstance est tellement compliquée, que je commence à reprendre mon premieravis. Si tu n'épousais pas Marguerite? Puisque aussi bien elle se détache elle-même de toi? Cette noble fille a raison, sur mon âme I

— Sacrebleu! hurla Octave en frappant du pied.

— Bravo! s'écria Julien, en serrant la main de Marcel.

— J'ai toujours considéré ce projet en lui-même comme une folie, poursuivit Marcel, et ce qui m'avait décidé à en faire pour toi une question d'honneur, c'était l'intérêt de ta cousine. Mais si je me suis trompé, et que la passion, de son côté, soit moins forte ou que le dévouement puisse étouffer la passion, ou bien encore que le raisonnement, aidé de quelques semaines et d'un mari, puisse en venir à

bout, ma foi, je conviens que j'aimerais autant voir ce mariage rompu !

— Voilà parler en homme sensé I s'écria de Soilles au comble de la joie.

— Un moment, continua encore Marcel; il est bien entendu que je suppose dans mademoiselle de Ternove un parfait changement d'idées; car si je découvre que la rupture des anciens projets doit faire son malheur, comme je considérerais Octave comme l'unique cause du mal, il doit alors, je persiste à le penser et à le dire, se sacrifier, si sacrifice il y a!

— Tu m'exaspères, interrompitOctave,par tes tergiversations perpétuelles ! Jamais deux jours de suite du même avis! îdais malgré toi, malgré vous, malgré l'univers entier, je persisterai dans mes résolutions. Marguerite ne peut retirer sa parole, ce n'est pas possible ; et si elle le fait aujourd'hui, c'est, comme l'a dit Julien, par générosité, et la générosité ne tiendra point contre mon amour et mon obstination. Après tout, à quoi bon argumenter ainsi? Tous ces discours n'avancent à rien ; descendons.

— Je te demande bien pardon, reprit Julien, cela m'avance à ce que M. Marcel n'est plus de ton bord, et que tu te trouves seul désormais contre l'univers entier.

— C'est très malheureux! dit Marcel en soupirant. Dans tous les cas, si Octave a tort, il n'en sera que plus têtu.

— Descendons-nous ? Encore une ^ois, descendons-nous?

■ — J'y consens volontiers, dit Julien.

— Et moi, je vous suis.

En prononçant ces dernières paroles, Marcel prit

son chapeau, et une minute après, les trois interlocuteurs entraient dans le salon.

Il était facile de voir que les personnes qui s'y trouvaient rassemblées s'observaient plus qu'elles ne s'entendaient.

Sur le canapé était assise, roide comme un piquet, madame de Marvejols, tenant son éventail à la main avec non moins de dignité qu'elle eut pu le faire dans un portrait destiné à transmettre son image vénérable à la postérité la plus lointaine ; M. de Marvejols était dans un fauteuil, à quelques pas de madame sa femme, et aspirait solennellement de nombreuses prises de tabac. Le marquis s'appuyait nonchalamment sur le marbre de la cheminée, et un sourire gracieux voltigeait sur ses lèvres. Les regards attachés sur mademoiselle de Ternove, il appréciait en connaisseur la question de savoir si elle méritait ou non l'amour d'Octave, et on peut deviner quelle était la signification exacte du mot amour pour le gros marquis.

Devant cet aréopage, Gérard tenait une contenance un peu embarrassée. Le brave capitaine de Champagne n'avait pas beaucoup vu le monde dans sa jeunesse. Gentillionime peu riche, il avait ressenti l'influence d'une époque où la grande prépondérance de« ^amilles de cour et de finance réduisait les cadets des provinces à une condition assez médiocre. .Malgré son nom, il n'aurait alors jamais pu compter que pour un officier de fortune, si par hasard il avait eu dans la tète un grain d'ambition et s'il avait voulu franchir le grade de cajutaine. C'est ainsi que l'ancienne monarcliie faisait les alTaires de ce'te pauvre noblesse qui pourtant, malgré l'ingratitude et les longues perli iies de ses maîtres et do

TiînNovR 267

leurs favoris, se crut encore obligée d'aller se faire assommer dans la Vendée et aux armées lorsque la Révolution éclata.

Pour en revenir à noire sujet, le bon Gérard do Ternove n'avait pas beaucoup l'habitude des salons. En outre, poursuivi sans cesse par le repentir de son alliance avec les Bahurot, il se croyait lui-même déchu et presque déplacé dans toute compagnie respectable, et y devenait d'une extrême timidité. Puis, dans la circonstance actuelle, il avait encore d'autres sujets d'embarras. Il venait pour détruire de ses propres mains le désir le plus ardent de son âme et de toute sa vie ; il venait, poussé par sa fille, par les déclamations de de Soilles ; il agissait à contre-cœur, et pourtant ne pouvait aussi de lui-même que frémir à la Densée d'empêcher son neveu, le hls de son frère aîné, un Ternove, de parvenir à une dignité qui pour lui ne représentait rien moins que la pairie del'ancien régime. Aussi se tenait-il sur sa chaise droit comme un peuplier, le haut du corps en avant, son chapeau entre ses genoux, sa croix de saint Louis pendillant d'un demi-pied à sa boutonnière et baissant comme une jeune iille pudique son front poudré à V oiseau royal.

Tel était le digne et honnête homme que le vieux Marvejols, non moins digne et non moins honnête, con.^idérait avec une métiance comique, le regardant comîue un très rusé et très redoutable intrigant. Les deux vieillards se tenaient ainsi l'un l'autre en échec.

Et Marguerite? Marguerite était assise à côté de son père. Pauvre Marguerite? Julien, ne voulant pas laisser refroidir son enthousiasme, qu'il trouvait trop beau pour le croire bien durable, lui avait persuadé de venir elle-nième à Paris, et s'était empressé

de la conduire chez le baron avec son père, une heure au plus après leur arrivée. En deuil de son grandpère, elle portait une robe de soie noire et une collerette de valenciennes qui encadrait à merve'Ue son charmant visage, ordinairement frais et rosé, mais que la fatigue du voyage et plusieurs nuits d'insomnie avaient couvert de pâleur. Ses beaux cheveux blonds étaient attachés et lissés sur sa tète avec le soin particulier qu'elle leur accordait toujours.

Les femmes ont beau avoir d'immenses chagrins, d'amers désespoirs, de profondes déceptions, lorsque la nature les a douées de beaux cheveux, elles savent toujours réserver la part de soins qui appartient si légitimement k cet ornement merveilleux de leur personne. Quelque vive que soit la souffrance d'une femme aux beaux cheveux, elle trouvera un moment et un long moment pour sa coiffure, et serait-elle près de mourir, elle y songerait encore. Cette charmante préoccupation emporte avec elle une idée de respect pour la beauté qui excite l'admiration et l'attendrissement. C'est encore une des perfections de la nature déjà si parfaite des femmes. Marguerite avait donc ses beaux cheveux merveilleusement arrangés.

Elle était arrivée, déterminée à faire ce qu'elle considérait comme un devoir, à sacrifier Octave à Octave, à tout arranger autant qu'il dépendait d'elle pour qu'il reprît sa liberté, et, avec sa liberté, les grands avantages de sa position. Plus l'abnégation était grande, plus elle y trouvait de charmes; elle se roidissait contre sa douleur, et afin de se donner du courage, cherchait les extrêmes. Pour les âmes dévouées, c'est peu de donner ce qu'on leur demande, quand on leur demande leur propre bonheur; il faut encore livrer tout ce qui pourrait légitimement leur

en rester, ces morceaux précieux d'une féliciié brisée, que plus tard on regrette avec larmes, mais que dans le moment de l'exaltation on repousse intrépidement loin de soi. Non seulement elle ne voulait plus d'Octave, mais, pour rendre à son amant tranquillité et bonheur, elle était résolue, s'il le fallait, à mériter sa haine, à exciter son mépris.

— Ainsi, pensait-elle, il ne me regrettera pas ; jamais plus tard il n'aura l'idée qu'il aurait pu vivre heureux avec Marguerite ; moi, mon devoir bien entier sera accompli, et je mourrai ensuite.

Telle était la femme sur laquelle le bon et honnête Marvejols jetait aussi de temps en temps un regard furtif et eiïrayé, avec la double terreur d'un homme simple et d'un dévot, et qu'il croyait devoir comparer aux dangereuses sirènes de la mythologie. 11 se Tétait déjà dit vingt fois ! Je crois que cest une sirène^ lorsque Julien, Marcel et Octave entrèrent. On présenta Marcel, et chacun s'assit.

Incontestablement les deux hommes habiles de Tasseuiblée étaient Julien et le marquis de Bartannier. 11 serait même difficile de décider si le second était inférieur au premier; ce qu'il avait d'esprit en moins, il le regagnait en astuce matoise ; aussi les forces de ces deux personnages auraient-elles pu se contre-balancer. Ici il n'existait pas de difficultés, ils étaient alliés.

Les autres personnages, y compris Marcel, se sentaient trop smcèremenL émus pour pouvoir diriger les opérations. Cet honneur revenait de droit à l'un des deux hommes forts. Barlannier, ajoutant le privilège de l'âge à celui de l'intelligence, prit le dé.

— Avec la permission de madame de Marvejols, dit-il, occupons-nous de l'affaire un peu grave qui

nous lient réunis. Je sens que mon intervention personnelle ne s'explique pas suffisamment pour M. Gérard de Ternove ; mais je suis l'ami intime du baron, et il veut bien m'bonorer d'une confiance...

— Absolue, mon cher marquis, dit le baron.

— Je ne répugne même pas à dire que certains engagements de famille devaient me faire considérer Oclave comme m'appartonant ou plutôt comme devant m'appartenir d'assez près.

— Trêve d'explications, m^arquis, je vous en conjure, dit le baron. Il est temps d'en venir au fait.

— Le fait est simple. Tout le monde ici le sait, hormis peut-être Oclave. Voici, mon ami, que M. votre on-cle vient de vous faire une déclaration dont je le prierai de vouloir bien lui-même répéter les termes.

— Je ne cache pas, répondit Gérard en poussant un profond soupir, que me prononcer une fois de plus m'est pénible et me semble surabondant.

— Pardonnez-moi, monsieur, reprit le baron d'un ton aigre, il importe que tout le monde ici connaisse son devoir.

— En effet, monsieur, dit le marquis. Expliquezvous, et nettement, s'il est possible.

— Parlez comme on le veut, .dit Marguerite tout bas à son père.

Gérard regarda son neveu de l'œil d'un propriétaire perdant son bien; mais ce regard avait quelque chose d'attendri et de pieux qui eût touché des gens moins prévenus que le baron et le marquis. Puis le vieux capitaine parla en ces termes :

— Mon neveu, j'ai encouragé autrefois vos espérances à la main de ma fille; mais depuis que je connais votre position véritable et le tort que vous ferait

une alliance avec nous, je considère comme une obligation d'iionneur de vous refuser mon consentement... devons refuser mon consentement...

Ici Gérard se tourna vers sa (ille; on lui avait certainement fait apprendre son discours par cœur, et il n'avait pas encore tout dit, soit que la mémoire ou kl bonne volonté lui manquât. Marguerite répondit à ce coup d'œil de détresse par un regard suppliant, et Gérard alors reprit en ànonnant :

— De vous refuser mon consentement; et ma volonté est tellement formelle, que si ma iillc osait y résister, je lui donnerais ma malédiction, et ne céderais jamais à ses instances. Ouf!

11 y eut un moment de silence.

Le marquis s'adressa à Marguerite.

— Mademoiselle, lui dit-il d'un air galant, je comprends tout ce que cette scène doit avoir d'afiîigeant et de pénible pour vous ; mais quelles sont vos intentions?

— D'obéi'' en tout et toujours à mon père, répondit la pauvre lille d'une voix tremblante.

— Ainsi vous n'agréez pas la poursuite d'Octave?

— Non, monsieur, répliqua-t-elle avec fermeté.

— Eh... mais pardonnez-moi si j'ose m'inimiscer dans les arrangements domestiques de votre famille...

Marguerite fit un signe de tête qui pouvait passer pour une autorisation.

— On nous a parlé d'un jeune homme, fils d'un notaire de Charleville, auquel M. votre grand-père vous destinait, et qui est, dit-on, un bon sujet; vous n'avez aucune répugnance à conclure ce mariage?

— Non, monsieur, dit encore Marguerite.

272 TERiSOVE

Sa voix semblait résolue, pourlanl elle sentait son cœur se déchirer; mais, livrée aux fureurs du dévouement, elle était sûre de ne pas faiblir.

— Voilà, ce me semble, qui est positif, dit le marquis de Bartannier en se tournant d'un air digne du côté d'Octave.

— Oui, ajouta le baron. D'une part, M. deTernove te défend de songer à sa fille; d'autre part, mademoiselle ne songe pas à toi...

— Et épouse un notaire, dit Julien.

— Votre position, mon cher commandant, est des mieux expliquées. Si vous étiez assez bon pour répondre, nous saurions ce que nous devons penser de vos réflexions à ce sujet.

— Les voici, répondit Octave en se levant. Mon oncle et ma cousine, par des sentiments qui d'ailleurs les honorent de toute manière, jouent une comédie que je blâme hautement. Si je croyais à leur sincérité, je pourrais être douloureusement affligé ; mais je ne m'abuse pas. Je ne suis pas même ébranlé dans ma volonté première.

— Vous vous trompez, mon cousin, dit Marguerite d'une voix claire, j'aime la personne que je vais épouser et ne songe à aucune autre.

Octave la regarda comme s'il eût été frappé de la foudre.

— Vous aimez le notaire! s'écria-t-il.

— Oui, repartit Marguerite, et je veux .^'épouser, puisque mon père y consent.

— Vous m'abandonnez?

— Oui, dit-elle.

Octave tourna un moment sur lui-même comme s'il devenait fou; et, ne se sentant plus maître de lui, il se précipita hors du salon.

TFRNOVB 273

— Tout Vca bien, murmura le marquis en se frottant les mains.

Ternove avait agi presque sans savoir ce qu'il faisait, et par le sentiment machinal qui porte un être vivant à fuir la souffrance. 11 traversa les appartements en courant. Il n'entendait et ne voyait rien. Il se trouva dans sa chambre, il se jeta sur son lit; il mordit les oreillers en s'y roulant comme un fou ; il se releva, il regarda autour de lui avec stupeur ; tout lui paraissait changé, ou plutôt il ne se rendait pas compte de ce qu'il avait sous les yeux, du lieu même oi^ il se trouvait ; il eût voulu pouvoir arracher son cœur de sa poitrine, car c'était son cœur qui lui laisait souffrir mille morts. 11 n'avait pas une idée exacte, pas une idée entière. Il ne voyait, il n'entendait bruire dans ses oreilles, où tout son sang bourdonnait furieux, que les mots seuls qui le séparaient de Marguerite : Elle ne m aitne plus ! Il n'avait pas d'autre pensée, et ce n'était pas proprement une pensée, quelque chose de déiini, de compris, d'apprécié qui se mouvait là si cruellemenl dans sa tèle, c'était un instrument de torture inconnu dont il recevait les coups sans se rendre compte de ce qui l'accablait.

Heureusement de tels paroxysmes ne peuvent durer. La nature n'a pas donné à l'homme une organisation assez forte pour résister à de pareils accès; elle ne permet pas que les muscles, les nerfs, le sang, la vie soient bouleversés longtemps par une aussi sauvage exaltation. Au bout de quelques secondes. Octave revint à lui-même. La rello «lOu, son triste flambeau à la main, entra d'un pied mor-ne dans les abîmes de son âme, et commença à en inspecter les horreurs. Marguerite le repoussait,

Octave, après avoir contemplé avec effroi son arrêt redoutable, commença à le considérer plus froidement. Longtemps le dosite passionné, qui ne se sépare qu'à de courts instants de l'amour profond, l'égara sur une fausse route; longtemps il s'obstina à se redire à lui-meiite les raisons les plus folles, les plus absurdes pour se prouver que le changement de Marguerite était sincère, et, partant, irrévocable; obsédé d'horribles fantômes sortis de son imagination en délire, il plia sous des jalousies irraisonnées, et maudit mille fois le rival fantastique qu'on avait jeté devant sa pensée. Il trouva possible que pendant son absence un intrus se fut emparé du cœur dont il n'était pas encore bien maître, et que, les observations de Julien aidant, Marguerite se fut résolue à le sacrifier, en se donnant même la gloire peu chère d'un dévouement.

Mais d'aussi frivoles apparences ne pouvaient supporter l'examen. A mesure que son âme, en s'endormantsousla fatigue du mal, le laissait plus maitre de sa raison, il se débarrassa de ses craintes insensées, et enfin il reconnut que ses terreurs étaient sans fondement ! Où était la preuve de son infortune? Se pouvait-il bien que Marguerite en quelques jours eût cessé de l'aimer?

Quelle folie! il aurait fallu que cette jeune fille l'eût trompé au moment même où leurs liauçailles s'étaient faites dans. la chambre de Gérard! il aurait fallu... des impossibilités ! Non, certainement Marguerite n'aimait pas un étranger; Marguerite l'aimait lui, lui seul. A 1 insLint où cette conviction vint luire sur les mouvements encore tumultueux de son àme, tout s'apaisa comme par miracle.

Qu'était-ce que la colère et l'abandon du baron,

la vengeance fie Bartannier, les billets souscrits à Julien, devant le malheur, auquel il avait cru, de n'être plus aimé de Marguerite? Qu'était-ce que toutes les splendeurs dont il s'agissait de se dépouiller, au prix de la perte de Marguerite?

Comme il ne voulait plus rien être, il n'avait plus rien à ménager. Il ne songeait plus à rien conserver pour rééditier sa fortune dans l'avenir; il lui fallait donc ne garder aucune précaution. Son désintéressement {)assait toutes les limites de l'imprévoyance. Sur-le-champ il résolut de renoncer à son grade de chef d'escadron et à son emploi d'officier d'ordonnance. Sans tarder il trancha le nœud gordien et écrivit sa démission ; puis il s'assit sur son lit, et se demanda ce qu'il allait faire du reste de son existence. Le moment était peu favorable pour obtenir une réponse un peu sensée. Il se répliqua à la vérité longuement, mais des choses qui signiliaient seulement qu'il aimait Marguerite, et que cela suffisait et suffirait. Bien entendu, il ne se rendit nul compte de ce que nous analysons si librement ici. Il battit la campagne et ne s'en aperçut pas.

Il n'avait plus de choix. ïernove deviendrait sa demeure, et les clôtures du verger, au moral comme au physique, borneraient son horizon; cette terre allait être chargée d'une assez lourde hypothèque, avec le temps il parviendrait certainement à dégrever le domaine. Il se ferait agriculteur. L'ombre des Tornove n'aurait peut-être pas toute la satisfaction qu'elle aurait eue s'il était devenu pair de France ; mais quoi ! il imiterait, dans sa modestie, la vie obscure de son père et de son grand-père. Déjà il se voyait en veste de bure et en sabois, administrant ses douze mille livres de rente. A chaque pulsation

27G TERNOVE

de son rêve, il devenait plus calme, et déjà il était presque conlent, tant a de puissance le mirage de l'esprit. En réalité, il n'était pas sur la terre, et ne songeait pas à y redescendre. Aussi, entendant retentir de loin le pas ferme de Marcel, il prit une porte dérobée et s'esquiva.

il gagna la rue, puis les boulevards, puis il erra sur les places et dans les coins les plus lointains de Paris. îl alla au Jardin des Plantes. Côte à côte avec les habitants inolTensifs de ce quartier lointain, il regarda les lions et les ours. Il était horriblement las et ne pensait presque plus à rien, pas même à Marguerite. 11 se laissait aller sans rien sentir. Son abattement était si entier, qu'il oublia pendant une grande partie de la journée sa démission dans sa poche. 11 y songea enfin, et, quittant le Jardin des Plantes, il revint du côté du ministère de la guerre et mit luimême sa lettre chez le concierge. Le sacrifice était consommé.

Comme il sortait, il se heurta au détour d'une rue avec les personnes qu'il désirait le plus rencontrer : c'étaient Gérard et Marguerite. Le vieux gentilhomme jeta un cri de joie.

— Viens que je t'embrasse, mon enfant, lui dit-il avec effusion, en jetant les bras autour du cou de son neveu, sans nul souci des passants ; je ne sais pas quel diable de rôle on me fait jouer envers toi, mais le fait est que je t'aime du meilleur de mon âme !

— J'en suis bien sûr, mon oncle, mon excellent oncle, répondit Octave. Son émotion surpassait celle du vieillard.

— Nous sommes au milieu de la rue, dit Marguerite en baissant les yeux pour ne pas regarder son cousin; séparons-nous.

TKRNOVE 277

— Oh! noni repartit Octave. Ce matin vous n'étiez pas vous-mêmes ; d'autres gens parlaient par voire bouche! On vous avait monté la tête!

— l^ardonnez-moi, répliqua froidement Marguerite, nous avons rempli un devoir. Maintenant laisseznous ! Celte conversation dans la rue, outre qu'elle est déplacée, ne pourrait amener aucun résultat; veuillez, mon père, engager mon cousin à nous quitter!

— Octave, tu entends ce que dit ma fille? Marguerite a raison; nous avons agi comme il était nécessaire. Laisse-nous tranquilles. Adieu... adieu, mon pauvre enfant!

Marguerite fit un mouvement marqué pour entraîner son père ; mais Ternove restait toujours planté devant eux et leur barrait le passage. Il était à deux doigts de retomber dans le désespoir furieux do kl matinée; mais par bonheur la pensée lui vint que la dureté actuelle de Marguerite était la conséquence du devoir qu'elle s'imposait; plus de fierté que de vérité entrait donc dans la contenance froide de la jeune fille.

11 se mit à supplier.

— Chère Marguerite, dit-il, songez combien vous êtes dure. Vous voulez changer toute votre existeîîce et la mienne, et c'est devant des étrangers que j'ai appris votre volonté nouvelle et si inattendue! Vous me deviez bien, ce me semble, une explication, ne fûl-ce qu'une marque de pitié. Vous me devez quelque chose; ne vous détournez pas ainsi de moi, je vous en conjure, je n'ai rien fait pour mériter votre haine.

— Nous sommes dans la rue, dit Marguerite en tenant obstinément sa tète baissée. Mon père, allonsnous-en.

— Marguerite a raison, corbleu! Octave, va te promener, mon ami! Nous nous reverrons quand tu seras pair de France.

— Vous ne voulez pas m'entendre? murmura Oclave d'une voix sourde, en passant de l'humilité à la fureur.

— Je n'ai rien à vous répondre, et vous ne devez rien avoir à me dire, balbutia Marguerite. Mon père, partons.

Octave se rangea d'un air glacial ; Gérard et sa fille passèrent. Le jeune homme resta encore quelques instants immobile. îl avait dans le cœur tous les feux de l'enfer. Puis il revint à lui.

— Pauvre Marguerite, pensa-t-il, elle souffre plus que moi! Elle m'aime! Je ne puis pas la perdre ainsi! 11 faut que je lui parle, que je lui ouvre les yeux. A!i ! mon Dieu! je ne lui ai seulement rien dit... Ma démission... Maladroit!

La jeune fille et son père avaient gagné le coin de la rue et disparu. Octave courut et arriva au point où il avait cessé de les apercevoir. Il se tint derrière l'angle d'une maison et regarda. Il vit son oncle et sa cousine marchant fort vite et se retournant plusieurs fois. Evidemment, ils avaient peur d'être suivis par lui. Bien lui prit donc de s'être caché : il ne fut pas aperçu. Quand ceux qu'il épiait eurent passé un autre coin de rue, il reprit son manège et finit ainsi par les voir entrer dans un hôtel de la nie de Richelieu. Bien sûr que là était leur demeure, il se précipita sous la porte cochère en demandant :

— M. de Ternove?

— Il est sorti, monsieur.

— Je vous demande pardon, je viens de le voir rentrer.

— Sa porte est défendue, et il ne reçoit })ersonne. J'ai des ordres positifs.

Octave mit un louis dans la main de son interlocuteur.

— M. de Ternove me recevra, moi.

— C'est au troisième, n'^ 6.

— Bien!

Il monta l'escalier tout pantelant, et frappa. La voix de Gérard cria : Entrez! et au même instant Marguerite ouvrit.

Elle avait ôté son chapeau, et Octave la put mieux considérer qu'il ne l'avait fait dans la rue et chez madame de Marvejols, oii la jeune fille s'était placée à contre-jour, dans une partie obscure du salon.

Elle était horriblement pâle, et, depuis cinq jours que le commandant avait quitté Ternove, changée d'une manière effrayante. Ses grands yeux bleus étaient entourés d'un cercle noir et brillaient de l'éclat de la fièvre; ses lèvres presque blanches étaient serrées l'une contre l'autre. Dans cette physionomie jadis si douce et si calme il y avait une révolution entière, idarguerite n'avait plus que quelques traits de la jeune lille qu'Octave avait aimée autrefois; elle ne paraissait plus charmante de la même façon, mais plus belle mille fois : elle était sublime.

Octave, en voyant les traces de tant de chagrin sur cette ligure divine, eut un mouvementde joie cruelle.

— Elle m'aime donc ! se dit-il.

L'univers entier roulait pour lui sur cette question.

En l'apercevant, Marguerite fronça le sourcil. Il se glissa dans la chambre, et regardé d'un air stupéfait par Gérard, qui n'osa pas lui parler, il alla se mettre dans un coin, le plus loin possible de la

porte, et s'assit. C'était enfantin : mais cela enfin voulait dire qu'il ne s'en irait pas.

Marguerite le comprit bien ainsi et lui dit froidement :

— Que voulez-vous?

— J'ai donné ma démission de mon grade et de mon emploi, dit Octave d'un air humble.

— Vous avez eu tort, c'est une folie ; il faut retirer votre démission.

— Il est trop tard. D'ailleurs je ne le ferai pas ; ni le baron, ni personne ne peut désormais plus rien pour moi; vous voyez que j'ai rompu tous les liens qui m'attachaient aux Marvejols. Regardez-moi, Marguerite !

— Vous agissez comme un insensé et comme un homme sans courage. Vous n'avez rien à demander ici. Allez reprendre votre démission.

— Soyez sure que je n'en ferai rien. Je suis libre comme l'air. Regardez-moi une seule fois, Marguerite!

— Vous allez causer le désespoir de cette famille qui vous aime comme un fils et qui vous a comblé de bienfaits. Cette vieille dame est pour vous meilleure qu'une mère; elle a tous les droits à diriger vos résolutions; retournez auprès d'elle. Rester ici ne vous servira de rien.

— J'ai donné ma démission, je ne retournerai pas chez les Marvejols ; je ne possède plus rien au monde ; je n'ai ni état ni fortune; je n'ai plus que vous seule. Par pitié, Marguerite, regardez-moi une seule fois !

— Pourquoi voulez-vous que je vous regarde? répondit Marguerite. Qu'avez-vous à attendre? et qu'y a-t-il de commun entre nous deux? Il ne faut plus y revenir. Je ne vous suivrai dans aucune con-

tradiction de ce que j'ai fait; je n'ai plus à penser à vous, vous ne devez plus songer à moi. Une vie noble et grande vous réclame ; vos talents ne doivent pas être enterrés dans une existence obscure, et ce serait me charger d'une responsabilité odieuse que de m'imposer le crime de vous avoir détourné de votre avenir.

— Qu'elle est changée ! dit Octave en se tordant les mains.

— ■ Nous avons rêvé ensemble, poursuivit Marguerite, je me suis réveillée un peu tard peut-être; mais enfin je suis éveillée, bien éveillée ; je vois oh je vous entraînais, le mal que je vous causais ; je vous retire ma main ; marchez seul, allez oh. vous devez. Je suivrai toujours avec une joie que je ne veux pas vous taire tout ce que vous ferez d'honorable, mais je le suivrai deloin, et je n'aurai pas l'affreux remords de vous avoir perdu pour vous avoir mal aimé ! Ne restez pas ainsi accablé ; levez-vous, levez-vous, partez ! Votre présence ici est un trouble horrible pour votre oncle, et, si cela peut influer sur votre esprit, une douleur pour moi. Ne parlez pas! Je devine ce que vous allez dire! quelque chose que je ne veux pas entendre I

— Tenez, répondit Octave, vous agissez mal avec moi! Je comprends à la rigueur que nous puissions nous séparer; mais ce ne devrait pas être ainsi.

— Et de quelle autre façon, repartit Marguerite, pourriez-vous être décidé à suivre le seul parti raisonnable?

— ^; vous me parliez avec bonté, si vous étiez pour moi ce que vous devriez être; car vous m'avez aimé, vous avez eu dans votre a me cette attache puissante qui n'a pas quitté la mienne et dont je veux mourir

mille fois plutôt que d'elre délivré... Oh! Marguerite, je n'ai pas été pour vous un indifférent, un ennemi qu'on insulte, qu'on blesse, qii'on déchire à plaisir!...

— Calmez-vous! ne parlez pas de cette façon, dites paisiblement ce que vous demandez.

— Eh bien donc! je disais que si vous m'aviez raisonné et imposé ma part d'un commun sacrifice, j'aurais pu, même désespéré, y souscrire ! Je vous aurais admirée plus encore que par le passé, et pour rester digne de vous, j'aurais, oui, j'aurais obéi à votre volonté ! Je serais sorti d'ici désolé, mais peutêtre résigné; j'aurais retiré ma démission...

— Que ne le faites-vous? s'écria Marguerite; qui vous arrête?

— Ce qui m'arrête?... quand vous m.e traitez avec une hauteur si insultante? quand, sans motifs, sans droits, vous me témoignez une aversion dont je ne sais dire si elle m'étonne ou me déchire davantage, vous me demandez ce qui m'arrête?... Mais si vous voulez un instant être juste, soyez autre, au nom de la pitié! Regardez-m.oi comme jadis, parlez-moi comme à un homme qui ne vous est pas odieux, et alors... Oh! faites-le, Marguerite!

Octave se laissa tomber sur les genoux et prit les mains de sa cousine penchée vers lui. Peut-être avaitelle l'idée de céder aux désirs de son amant... Mais tout à coup, comme effrayée des conséquences de sa faiblesse, elle se redressa, et, avec une froideur mortelle, elle dit :

— Pourquoi tous ces discours? Je ne vous aime pas, je ne vous aime plus !

— Alors, repartit Octave en se levant, rien ne me retient ici. Ailieu, mou oncle, je reste ruiné. Quel-

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que jour je sollicittM'ai de vous un morceau de pain, mais ce sera de loin. Votre fille a brisé mon cœur, et en même temps elle a tué cet avenir qu'elle voulait tant me conserver. Adieu, mon oncle, je n'ai jamais été vraiment aim^é que d'une seule personne, etcotîe personne c'était vous !

Octave sortit.

Gérard s'arrêta un moment pensif devant la porte qui venait de se refermer sur le malheureux amant.

— Quelle triste alîaire! se disait le vieux capitaine. Un si bon garçon! Enfin, il paraît que c'est pour son bien! Le diable m'emporte si je vois goutte dans tout ceci. Et voilà que je pleure comme une bêle!...

En essuyant ses yeux avec ses doigts, il se retourna, et regarda Marguerite assise près de la table et la tète sur son épaule.

— Allons, je parie que tu pleures aussi, lui dit-il. Marguerite! Marguerite! ma petite fille, parle-moi, parle-moi donc!

Il prit la tète delà pauvre enfant entre ses mains, la releva de force; mais elle retomba inanimée sur le bord du fauteuil.

Marguerite était évanouie.

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