‹ Ternove. Nouv. éd. précédée d'un avantpropos de T. de VisanChapitre 25 sur 28 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Dans ce moment la porte s'ouvrit et Gérard vit entrer Julien de Soilles, suivi du marquis de Bartannier.

— Messieurs, dit Gérard en se levant pour répondre au double salut des arrivants, je suis désolé de vous recevoir dans un si triste moment ; mais, vous le voyez, ma fille est très malade, et, à vous parler sincèrement, je ne sais comment venir à son secours. Il y a bien plusieurs moyens indiqués en pareil cas, tels que de brûler de la plume sous le nez, de faire respirer des sels particuliers, de...

Pendant que Gérard discourait ainsi avec un ton pleureur, de Soilles, du premier coup d'œil, avait compris l'état de la jeune fille; et, laissant le père à son discours, il s'était élancé vers une fenêtre, l'avait ouverte, était revenu à Marguerite, et la secouant avec quelque brusquerie, lui faisait en même temps respirer un flacon de vinaigre anglais.

Soit que l'évanouissement de mademoiselle de Ternove tùt à sa lin, soit que les soins du ieune

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homme eussent obtenu une heureuse influence, Marguerite ouvrit bientôt ses beaux yeux, et à travers la langueur qui voile encore les sens au sortir d'une pareille mort, elle se rendit compte de la présence d'étrangers dans la chambre. Elle éprouva alors de la honte et du chagrin, sentiments qui, tout pénibles qu'ils fussent, eurent du moins ce résultat de hâter en elle le retour à la vie. Elle se releva sur son fauteuil, et resta silencieuse: mais certaine rousreur témoigna de son mécontentement et de son embarras.

Bartannier crut devoir engager la conversation.

— Nous sommes vraiment aux regrets, mademoiselle, de nous présenter devant vous d'une manière aussi inopportune. J'espère que vos forces reviennent peu à peu?

Marguerite s'inclina sans répondre.

— Mon Dieu, continua le marquis, rien n'est plus effrayant et par le fait moins dangereux que de pareilles indispositions; pour moi, j'en ai été souvent le témoin fort involontaire, je vous assure, attendu que j'éprouve toujours, à voir quelqu'un souffrir ou même en avoir l'air, un sentiment désagréable; mais une dame de ma connaissance...

De Soilles crut devoir interrompre un propos qui tournait fort inutilement aux confidences.

— M. de Bartannier et moi, mademoiselle, dit-il, nous sommes désoles de notre indiscrétion; mais, venus ici pour un intérêt qui nous est commun à tous, et en véritables amis de votre famille, nous vouGi'ions vous entretenir quelques instants, ainsi que monsieur votre père.

— Je ne sais pas bien, monsieur, répondit Marguerite avec un effort, comment il peut être utile que

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monsieur et vous parliez à mon père. Cependant je crois qu'il ne refusera pas de vous entendre. Je vous demanderai la permission de me retirer auparavant quelques minutes avec M. de Ternove. Qu'en pensez-vous, mon père?

— Je serai charmé de me mettre à la disposition de ces messieurs, dit Gérard avec un salut des plus courtois.

Marguerite sortit du salon, et il la suivit. Julien tira Bartannier à l'autre bout de l'appartement.

— Voulez-vous me permettre, monsieur le marquis, de vous faire une petite observation?

— Je vois à votre air, monsieur de Soilles, que c'est une leçon que vous allez me donner.

— Jamais je ne voudrais me le permettre !

— Je vous le permets, moi ; dites ce que vous blâmez dans ma conduite.

— Je ne blâme rien ; néanmoins je crois m'apercevoir que vous prenez feu avec une vivacité qui m'eiïraie. Vous avez voulu venir ici pour considérer plus à votre aise la belle châtelaine de Ternove, et, sur mon âme, au bout d'une minute vous êtes vaincu !

— Non, mon ami, mais elle me semble adorable I Je n'ai de ma vie rien vu d'aussi charmant!

— Gardez-vous de laisser soupçonner de pareils sentiments, monsieur le marquis ! La belle Marguerite serait implacable dans son dédain, et elle nous ferait jouer un sot personnage en nous mettant à la porte. Pardonnez-moi si je vous dis la vérité comme elle est.

— Croyez-vous donc, de Soilles, que cette jeune fille soit réellement un dragon de vertu?

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— Je ne suis pas non plus fort crédule de ma nature; niais quant à mademoiselle de Ternove, autant que je puis la connaître, elle me paraît sous beaucoup de rapports une exception.

— Sur mon âme, vous m'échauffez le cœur, de Soilles ! dit le gros marquis. N'allez pas croire toutefois que je sois amoureux! Je suis un trop vieux renard pour me laisser prendre aussi vite et comme un niais ; mais vraiment l'histoire romanesque de cette jeune personne, sa beauté, ses grâces... Ma foi, de Soilles, je suis piqué, je suis piqué, vous dis-je. El, mauvais railleur, poursuivit le marquis en souriant, vous regardez mes cheveux gris avec dédain ! Qui sait! j'ai souvent prouvé pour ma part que les vétérans étaient d'excellents soldats.

Un rire poli de Julien accueillit cette dernière saillie. Gérard et sa tille rentraient dans le salon.

Pendant que le marquis et de Soilles s'étaient amusés entre eux, Marguerite, souffrante et se sentant presque mourir de douleur, avait fait la leçoo à son père.

— De quelque façon qu'on vous parle, lui avaitelle dit, ne cessez jamais de renoncer à vos projets d'autrefois. Ne manquez pas de vous montrer très satisfait de ma résolution.

— Laquelle?

— Mon prochain mariage avec un notaire.

— Commenl! c'est donc très sérieux? Tu n'aimes pas Octave? Oh! les femmes ! les femmes I

. — Mon père, il est nécessaire que vous en témoigniez à ces messieurs votre contentement.

— Je veux être pendu si je pense un mot de ce que tu vas me faire dire... Quel dédale?

— Vous le direz?

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— Eh bien! oui! Pauvre Octave! Oh! les femmes!

— Ne gémissez pas ainsi, mon père, ce n'est pas le moment. J'ai voulu vous parler en particulier pour que vous ne montriez rien qui ressemble à des regrets.

— Vous exercez sur moi une affreuse tyrannie, ma fille, dit le vieux Gérard avec conviction; mais vous m'avez tant et si bien répété qu'il s'agit du bonheur d'Octave, de l'honneur de la famille, de votre bonheur à vous-même, que je veux bien entrer dans vos idées. Souvenez-vous-en toutefois, je ne prends la responsabilité de rien; si cela tourne mal, il ne faudra pas m'adresser de reproches.

— Comment vous trouvez-vous, mademoiselle? demanda Bartannier en s'approchant de Marguerite avec l'air du plus profond intérêt.

— A merveille, monsieur; mais vous avez quelque chose à dire à mon père?

— Ah ! mon Dieu, repartit de Soilles, c'était au sujet des mauvaises affaires d'Octave. M. le marquis et moi nous venions vous supplier de ne pas vous en mêler. Maintenant que le commandant n'a plus que des relations de parenté avec vous, vous ne devez pas engager votre foriune pour acquitter des dettes qui lui sont personnelles : cela ne serait pas juste.

Marguerite regarda son père, qui, n'ayant pas de thème préparé sur un sujet aussi important, hésita une seconde, craignant de lâcher quelque sottise; mais, se voyant contraint de parler, il suivit le mouvement de son cœur.

— Messieurs, dit le vieux Gérard, je n'ai pas la prétention de passer pour immensément riche; cependant, en tant que gentilhomme campagnard, ma fortune est honorable. Je me trouverais donc fort

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coupable, il me semble que ce ne serait pas très bien... je crois que ma fille pense comme moi, que je ne puis laisser mon neveu clans l'embarras.

— Vous avez raison, mon père, reprit Marguerite pour l'encourager.

— Dès lors, messieurs, continua Gérard d'une voix solennelle, tout en vous offrant les expressions de ma reconnaissance pour votre démarche, jevous renouvelle mes offres quant à l'hypothèque à mettre sur mes biens. Mon neveu est mon neveu, corps diable I

— Je crains, monsieur de Ternove, dit Bartannier, que votre générosité ne vous égare ; mais puisque absolument vous voulez répondre pour Octave, n'en parlons plus. Permettez-moi seulement de vous affirmer qu'au milieu des chagrins dont nous sommes tous abreuvés, je suis heureux du moins de vous avoir pu connaître!

— Monsieur le marquis, répondit Gérard en s'inclinant, vous me comblez !

Le marquis saisit avec un empressement qui n'était pas joué la main du gentilhomme.

— Monsieur de Ternove, s'écria-t-il, lorsqu'on a vu quelqu'un se conduire avec la noblesse d'âme!..,

— Oh monsieur!

■ — Oui: monsieur, avec la noblesse d'âme et la hauteur de principes!...

— Oh' monsieur le marquis!

— Oui! monsieur, de principes! la magnanimité, je puis le dire sans emphase, et le désintéressement sans exemple!...

— Monsieur!

— Oui, monsieur, ce désintéressement est sans exemple de nos jours. Quand on a vu, dis-je...

— Monsieur le marquis, vous me rendez tellement confus que...

— Monsieur de Ternove, je suis rempli pour vous d'une estime si complète...

— Agréez-en tous mes remercîments.

— Et je vous demande la permission de rester votre ami, ainsi que le serviteur de mademoiselle.

■ — Eh bien! répliqua Gérard enthousiasmé à son tour, j'ai vu peu d'hommes dont la figure exprimât autant de loyauté et d'honneur. Je l'avouerai, puisque vous m'autorisez par vos obligeantes paroles à vous exprimer ma pensée tout entière, dès les premiers moments vous m'avez inspiré une confiance toute particulière; je me suis dit : Voilà un gentilhomme qui... ma foi... Monsieur de Bartannier, je crois que nous nous convenons parfaitement!

— J'en suis sûr, et puisque nous en sommes dans de tels termes, je viendrai, sans dire gare, vous rendre visite souvent et jouir du plaisir de votre entretien.

— Ne trouvez-vous pas, mademoiselle, dit de Soilles à Marguerite, que ces deux messieurs onll'air d'avoir dix-huit ans? Il est rare de voir des cœurs aussi chaleureux.

— Enfin, reprit Bartannier en serrant toujours la main de Gérard, comptez sur moi. Pour le moment, mademoiselle semble encore si souffrante que je ne puis abuser de vos bontés en demeurant; mais je reviendrai bientôt. Adieu, mademoiselle; soignezvous, je vous en conjure, pour votre bon père, et, j'os« ajouter, pour vos amis et les siens.

Après le départ des deux confédérés, Gérard revint à sa fille en frottant les mains :

— Ma foi! dit-il, nous avons décous'ert là un loyal et digne homme.

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— Il me semble très expansif et peu spirituel, répondit ^Marguerite d'un air indilî'éreiU. xMon père, je me trouve si fatiguée que je vais me retirer chez moi.

— Es-tu malade?

— Non, je suis fatiguée.

— Alors bien, re[)Ose-toi, ma tille. Je ne suis pas non plus fâché de me coucher de bonne heure. Rien ne lasse comme de piétiner dans ces rues bruyantes, au milieu des voitures et sur des pavés gras. J'ai bien grande hâte d'être de retour à Ternove.

Après quelques propos de cette espèce, Gérard se décida enlin à s'en aller; il donna à sa hlle un baiser sur le front, et, bien que sept heures du soir eussent à peine sonné, sans remords il s'enfonça dans ses draps, où il dormit bientôt d'un sommeil irréprochable.

Il n'est pas besoin de parler de Marguerite. Ne sait-on pas dans quel triste état ses courageuses résolutions ont mis son cœur? Pour nous, c'est trop de chagrin que de la suivre dans sa chambre et d'y rester avec elle. Laissons-la donc s'enfermer dans ce retrait plus lugubre mille fois que dans le tombeau, car dans le tombeau on est seul, très inanimé, et là elle était vivante etlivrée à l'essaim turbulent et cruel de ses pensées.

Suivons plutôt Bartannier et de Soilles s'acheminant vers le boulevard des Italiens de ce pas allègre et sautillant familier aux gens enchantés d'euxmêmes. Bartannier surtout, avec son ventre déjcà fort rond, son teint (leuri, ses cheveux blanchissants, coquettement arrangés par un coiffeur habile, est si content, si heureux, qu'il ne touche pas la terre. De SoiUes serait fort calme s'il ne sentait l'utilité départager la joie du marquis.

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— De Soilles, s'écria Bartannier, elle est ravissante, et je la crois spirituelle comme les anges !

— Voilà bien l'amour, répondit Julien en riant ; elle n'a point parlé î

— N'importe! ce qu'elle a dit était délicieux, et, vous pouvez m'en croire, je m'y connais. Peu d'iiommes ont autant que moi pratiqué la société des femmes.

— Dans tous les cas, vous avez été fort diplomatique, et votre colloque avec le vieux Gérard est une de ces ruses d'amoureux comme nous en applaudissons tous les jours dans les livres. Vous avez été sublime !

— Allons donc !

— Sublime I je le répète et n'en démords pas.

— Flatteur !

— Je n'aime pas d'ordinaire à me répéter; mais si vous me poussez, marquis...

— Eh bien! ma parole d'honneur, oui, j'ai été sublime ! Quoique ma modestie en souffre, il faut trancher le mot; il n'y en a pas d'autre dans la langue française pour exprimer ce que j'ai été!

— Vous voilà impatronisé dans la maison!

— Au mieux avec le père !

— Qui vous regarde comme son meilleur ami !

— Les maris, les pères, et bien souvent les frères, sont, il faut le répéter quoiqu'on l'ait dit cent fois, bien étranges ! Mais je parie que vous n'avez pas compris le plus beau de mon exploit? Bah î vous êtes trop jeune !

— Hé! hé! trop jeune, reprit Julien. Voulez-vous parler de vos airs indiiïérents?

— Précisément! Remarquez bien que non seule-

ment le père est fasciné, mais la fille elle-même n'a pas éprouvé un moment de crainte.

— Enfin, les préliminaires sont admirables ; il faut voir la suite.

— Oui, je vais vous offrir un bel exemple à méditer; mais, puisque je vous sers de professeur, sachez que la première condition du succès est de ne jamais devenir ni paraître trop épris.

— Vous suivez mal, ce me semble, un si utile précepte, dit de Soilles, car vos yeux brillent comme des escarboucles.

— Nous allons y remédier, répondit le marquis en clignant de l'œil. Un tour à Tortoni me distraira, et vers onze heures ou minuit j'ai une petite intrigue qui va m'occuper. Demain, quand j'aborderai la divine Marguerite, j'espère être froid comme glace.

— Heureux entre les heureux I s'écria de Soilles.

— Vous ne venez pas à Tortoni? interrompit le marquis en voyant que le jeune homme faisait mine de le quitter.

Il avait le cœur gonflé et voulait jaser. Il avait besoin d'un confident et redoutait un peu la solitude.

— Je suis désolé de ne pas vous tenir compagnie, puisque vous êtes assez bon pour le désirer, repartit Julien, mais j'ai un rendez-vous chez le ministre de la maison du roi pour une affaire assez entortillée.

— Vous me raconterez cela, dit le marquis d'un air amical, je vous servirai peut-être à quelque chose.

— Vous pouvez beaucoup, répondit Julien.

— Je ferai tout ce qu'il faudra; adieu, de Soilles. 11 serra la main du jeune homme, qui le quitta.

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Le marquis continua sa route en balançant sa canne toujours du même air vainqueur.

— C'est décidément un bon petit garçon que cet enfant-là, se disait-ii ; un peu intrigant peut-être, et hypocrite : mais quels sont les gens qui ne sont ni hypocrites ni intrigants! Il faut bien que tout le monde vive, et moi-m^ème je ne suis pas un saint... diable, non, je ne suis pas un saint!

Il se replongea avec délices dans l'admiration de sa stratégie. Bercé par mille pensées bizarres, il arriva à Tortoni ; il ne trouva ce soir-là personne qui pût l'amuser. Vers onze heures, ennuyé et devenu morose, il alla se promener seul sur les boulevards, et peu à peu se prit à songer à Marguerite d'une façon toute sérieuse et bien inusftée pour ce galant admirateur des danseuses de l'Opéra.

— Il /it d'abord (route singulière que prend l'esprit !) toutes sortes de critiques plus ou moins judicieuses sur la beauté de la jeune ilUe. Mais il iinit par convenir que cette beauté était parfaite, et que ce qui lui manquait en agacerie lui était rendu avec usure en décence et en grâce sévère.

— Par exemple, se dit-il tout à coup, elle est beaucoup mieux que ma lille.

Cette comparaison lui vint tout naturellement à l'esprit, mais sans qu'il comprît pour quelle raison. M. Bartannier n'était pas un philosophe, et analysait peu ses sentiments. Cependant, de ce qu'il l'avait faite, il en résulta qu'il pensa à l'élégance de manières, à la distinction charmante, au ton exquis de mademoiselle de ïernove.

11 vint ensuite à songer à la position dans le monde d'une personne qu'il trouvait si belle, si spirituelle, de si bon goût, si senaée et si forte. Il sa-

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vait de point en point l'histoire et ses relations avec Octave. Il les savait par Marcel dans les plus amples détails, par de Soilles, puis par Gérard lui-même, et toutes les versions ne lui avaient pu rien apprendre qui ne fût favorable au caractère de Marguerite.

— C'est un bon cœur, se dit-il.

.11 y pensait profondément. De moment en moment il s'enfonçait davantage dans sa contemplation.

— Ma foi, se dit-il encore, cette petite personne m'intéresse vraiment beaucoup.

Au bout de quelque temps, il ne s'aperçut pas luimême qu'il ne s'ennuyait plus; il avait oublié son isolement et fut tout surpris, lorsque après une rêverie silencieuse il regarda à sa montre et vit qu'il était minuit passé.

— Diable ! diable ! ma belle doit être d'une humeur de dogue! Je ne risque rien de me dépêcher! Ma distraction va me coûter cher !

Il hâta le pas et se rendit au logis de la dame. Le porlier lui dit qu'elle n'était pas rentrée.

— Encore plus inexacte que moi ! pensa-t-il. Il faut que les hommes soient bien sots pour s'occuper de pareilles créatures î Elles se ressemblent toutes : qui connaît l'une connaît l'autre, ({ui a été trompé par l'une sait d'avance la manière dont l'autre le trompera. Je n'ai, ma foi, pas grande envie de monter! Je me suis promené toute la soirée seul comme un ours... J'ai, je crois, mal à la tête... c'est ma migraine. Pour me faire rire ce soir, il faudrait bien de l'esprit!... Décidément je rentre chez moi, et demain matin j'irai voir Claire à son couvent. Il y a au moins trois mois que je ne me suis donné ce plaisir paternel et essentiellement moral.

Tout en parlant ainsi, le marquis de Bartannier revint à son hôtel. Il était sur la grande route d'une de cevS passions de vieillard peu intéressantes pour la galerie, mais terribles pour l'amant quand elle est malheureuse, ou pour la femme aimée, quand celle-ci, à un titre quelconque, est forcée de la couronner.

Pendant ce temps, Marguerite, qui ne se doutait pas de l'impression qu'elle avait faite sur le marquis de Bartannier, continuait à s'encourager dans son sacrifice. Elle combattait les mouvements insensés de son cœur, cette divine faiblesse qui seule rend digne d'amour. Elle se jurait pour la centième fois qu'elle mourrait peut-être, mais qu'Octave serait riche et heureux ; et, déjà blessée de mille douleurs, elle était résolue à en alTronter encore de plus poignantes.

Le lendemain de cette journée, si féconde en émotions diverses, à une heure inusitée, à sept heures du matin, le valet de chambre du marquis soulevait ses rideaux et venait lui dire que madame la baronne de Marvejols le faisait prier de passer chez elle à l'instant même.

— Que le diable emporte la vieille caricature I hurla le marquis en se détirant les bras et en bâillant comme un four. Me réveiller de si bonne heure, quand je n'ai pu fermer l'œil de toute la nuit I je crois que je suis ensorcelé.

Le marquis passa encore un assez long temps à se tourner et à se retourner dans son lit, maudissant la baronne. Sa nuit avait été détestable, et il s'abandonnait à cette songerie creuse familière aux gens qui restent volontiers couchés le matin.

Il est bien extraordinaire, se disait-il, que j'aie rêvassé ainsi. Cette petite campagnarde me tient à

cœiirl Ce serait une sollise, car si j'allais ne pas réussir auprès d'elle, je me donnerais un embarras dont je me passerai à merveille. A quoi n'ai-je pas été rêver! Jean, viens me faire la barbe et m'habiller. Quel temps fait-il?

— Monsieur, il pleut à verse.

— Et quelle heure est-il?

— Monsieur le marquis, il est sept heures un quart.

— Sept heures un quart! Et la baronne m'envoie chercher à sept heures un quart "^ Ah çà! mais elle est folle, cette bonne dame ! N'as-tu pas toujours pensé que la baronne de Marvejols avait la cervelle tournée? Voyons, Jean, dis? toi qui es un garçon d'esprit... Donne-moi mes bas!

Toute la conversation entamée avec le valet de chambre n'avait d'autre but que de lanterner. Enfin le marquis prit un parti vigoureux, sauta à bas de son lit en jetant vivement les couvertures de côté, et s'écria :

— Il faut en iinir, levons-nous !

Il s'habilla avec lenteur. A l'âge où il était parvenu, on n'est plus généralement très vif, et l'on est souvent très prétentieux. De plus, il était distrait et préoccupé. Ainsi donc le marquis, sans se soucier des graves motifs qui avaient dû porter la baronne à envoyer chez lui à une heure si matinale, passa-t-il beaucoup de temps, le temps de rigueur, à sa laborieuse toilette; puis il fît avancer sa voiture, se jeta dedans avec une plus grande disposition à la brusquerie que de coutume, et cria au cocher :

— A l'hôtel de Marvejols !

Très peu d'instants après il arrivait chez ses vénérables amis, qui l'attendaient impatiemment.

CUAPiTRE XX

La baronne était en bonnet de nuit. Si l'art n'était pas fait pour elle, le négligé l'était encore bien moins. Cette réllexion impertinente traversa l'imagination du marquis, très sensible, trop sensible aux charmes et aux défauts féminins. Le baron, en robe de chambre à ramages, faisait pendant à sa femme.

— Mille pardons de vous avoir fait déranger à une pareille heure, dit M. de Marvejols.

— Ah! marquis! s'écria la baronne en versant un torrent de larmes, vous ne devinez pas ce qui nous arrive ?

— Je ne devine rien! mais il s'agit sans doute de quelque nouvelle escapade de cet écervelé d'Octave?

— Ahl marquis! il me fera mourir! dit la vieille dame en redoublant ses pleurs.

— Il-la-fera-mourir! répéta le baron en insistant d'un air convaincu, et moi aussi il me mettra dans le tombeau. J'ai rattaché toutes mes affections à ce jeune homme, j'ai vu en lui mon héritier, je l'aime de toute mon âme, car il est plein de mérites de

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toutes sortes, mais il se conduit en ce moment d'une façon bien extraordinaire!

— C'est tout simple ! dit Bartannier d'un air leste:

Amoûr, amour, quand tu nous tiens, On peut bien dire adieu prudence !

Enfin qu'a-t-il fait encore?

— Racontez cela au marquis, monsieur le baron.

— Hier soir, vers dix heures, au moment otinous allions nous retirer, ce monsieur qu'Octave a ramené de Ternove m'a fait demander un entretien. J'y ai consenti, après avoir hésité toutefois, car sa figure ne me revient pas : je lui trouve l'air bonapartiste et jacobin. Bref, je le fis prier d'entrer dans mon cabinet. Il y vint et me remit une lettre d'Octave...

— Ah, mon Dieul le pauvre enfant! s'écria la baronne avec un redoublement de sanulots.

Bartannier, qui n'était pas très sensible, s'impatienta.

— Ma chère baronne, si vous ne modérez pas votre douleur, il est impossible que M. de Marvejols et moi nous consc^vion^^ nos nerfs dans un état de tranquillité convenable. Calmez-vous, je vous en conjure, ou bien [)ermettez-moi de passer dans une autre pièce.

Cette menace effraya la baronne, qui mit un mouchoir sur ses yeux et ne pleura plus que tout bas.

— Eh bien! reprit Bartannier, le grand m.onsieur vous remit une lettre ; qu'est-ce qu'elle disait, celle lettre?

— Elle était fort respectueuse, fort pleine d'affection, reprit M. de Marvejols, mais le pauvre Octave m'y déclarait qu'ayant le malheur de nourrir mali^ré moi un atta<hemejit invincible, il croyait de soi

devoir et de son honneur de me remercier de toutes mes bontés et de renoncer à ce que je pouvais pour lui. Quand j'eus lu cette lettre, je m'écriai involontairement : Grand Dieu! M. Octave m'aurait-il abandonné? Le messager, qui est certainement un bonapartiste, me répondit pourtant d'une manière assez convenable que M. de Teriiove avait déjà quitté mon hôtel pour n'y plus revenir, et que son appartement était tout à fait à ma disposition. J'avoue que je trouvai le procédé d'une violence extraordinaire.

— D'autant plus fou, fit remarquer Bartannier, qu'en vous cajolant un peu, mon Octave, à en juger d'après votre faiblesse ordinaire, aurait fini par tout obtenir.

— Quant à cela, marquis, vous vous trompez, interrompit le baron d'une petite voix douce, mais très péremptoire. J'aime Octave avec sincérité; je serais au désespoir de le perdre, mais j'aimerais mieux le savoir mort que marié à la petite-fille d'un meunier jacobin qui a plus ou moins trempé dans l'assassinat de ses malheureux parents. Sur ce chapitre, mon cher ami, il n'est pas nécessaire de me faire de la morale, je suis et je serai toujours sans pitié. Malgré mon affection si tendre, la conduite d'Octave, sous ce rapport, me semble indiquer une grande dépravation de cœur. Ainsi ne parlons pas d'indulgence.

— Bref, reprit Bartannier, Octave est donc sorti de l'hôtel comme on fait d'un logement garni?

— Absolument, dit le baron, il l'a fait^

— Il est parti, alors?

— Parti, et je ne l'ai plus revu! Très étonné de ce que le grand monsieur me racontait, je lui exprimai, bien qu'en termes modérés, une partie des

sentiments éveillés en moi parla circonstance. Je lui dis, entre autres choses, que je ne pouvais croire Octave capable de se perdre ainsi, et que, suivant moi, après quelques jours de réflexion, il finirait par comprendre ses devoirs, sinon envers notre amitié et notre dévouement pour lui, du moins envers luimême, son nom et ses principes politiques, que je sais excellents. Le grand monsieur me répondait peu de chose.

— Il y avait peu de chose à répondre en effet, interrompit le marquis; peut-être n'était-il pas aussi rassuré que vous, et pensait-il qu'il fallait plus de quelques jours de réflexion pour convertir notre extravagant.

— Je lui donnai, poursuivit le baron, des raisons très fortes et très convaincantes, et entre autres je lui dis : « Puisque Octave veut absolument se marier, qu'il épouse mademoiselle de Bartannier, préférable par tant de raisons à mademoiselle de Ternove; car enfin, une femme ou une autre, tant que l'Eglise n'en a pas fait votre compagne, c'est tout un I »

— Voilà qui était puissamment raisonner, dit Bartannier gravement ; je suis bien surpris que votre interlocuteur ne se soit pas rendu à un avis si lumineux. Il n'a pu manquer d'en être frappé?

— 11 a souri, répondit naïvement le baron, et puis il m'a salué et est sorti.

— De sorte que je vous vois, ainsi que madame la baronne, tout à fait séparé d'Octave?

— Ce qui me fait le plus de peine, s'écria la baronne, c'est que le pauvre enfant, maintenant qu'il est seul, va s'abandonner à bien des inconséquences, et peut-être en venir à épouser cette intrigante I

— Je ne puis le croire, non! dit le baron; noni

ce serait une éiormité dans un homme bien né !

— Eiiiin, le sort en est jeté, la guerre est déclarée 1

ici Bartannier se mit à fredonner un air d'opéracomique :

Une croisade est déclarée ! (Bis.) Monsoignour, vous allez cueillir

Des palmes immortelles Et combattre les infidèles !

J'espère, ajouta-t-il, que vous allez pousser les hostilités avec vigueur. Il faut absolument sauver Octave malgré lui !

— Voilà précisément pourquoi nous vous avons envoyé chercher de si bonne heure ; nous ne savons franchement comment nous y prendre, madame la baronne et moi.

— En réfléchissant un peu, nous pourrons en venir à bout. Voyons...

— Avant de nous mettre à réfléchir, interrompit le baron, je désire que vous répondiez à une question.

— De quoi s'agit-il?

— Avez-vous retiré votre bienveillance à Octave ? Oh! mon cher marquis, je vous en conjure, ne prenez pas toutes ses folies trop au sérieux.

— Octave est un enfant; il agit avec une légèreté dont je me suis justement offensé. Gomment donc? Mais pour nommer les choses parleur nom, il nous a envoyés prom^ener moi et ma iille.

— Oh! vous exagérez.

— Jt n'exagère rien. Mais, du reste, soyez tranquille, baron, si je désire ce mariage, c'est surtout à cause de vous. Mon Octave aurait toute la fortune qu'il n'a pas, et ne serait pas sur le point de devenir

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votre filsadoplif, que je n'en voudrais maintenant à aucun prix. Mais vous êtes là, et si nous réussissons à mater votre jeune homme, vous l'enverrez me faire des excuses, et je vous promets de lui pardonner après une courte semonce.

— Que de bonté! s'écria le vieux Marvejols. On ne trouve une si prodigieuse délicatesse que dans les gentilshommes de la vieille roche! A présent, ditesmoi ce qu'il convient de faire.

— Franchement, répondit le marquis, vous me prenez au pas de course; laissez-moi y rêver quelques minutes.

Le marquis se leva et se promena de long en large dans l'appartement, del'air d'un homme qui médite. La méditation n'était pas chose inconnue à ISI. de Bartannier, en tant qu'elle s'applique aux intérêts positifs de la vie ; aussi eût-il peut-être imaginé l'expédient qu'on lui demandait s'il l'avait cherché tout autre jour. Cette fois, il fut lui-même bien étonné ; car il se trouva tout distrait. 11 ht une douzaine de tours, mais très inutilement.

— Eh bien ? dit le baron.

— Que nous conseillez-vous, mon cher marquis, demanda la baronne.

— Ma foi, je suis confondu, dit M. de Bartannier en se frappant le front; je n'ai jamais eu moins d'esprit qu'aujourd'hui.

— C'est extraordinaire! reprit le baron.

— 11 est bon de vous dire que j'ai passé une nuit affreuse. J'ai eu des espèces de rêves agités, des insomnies; bref, je n'ai qu'à peine fermé l'œil. Pour le moment, voici toutefois l'avis que je vais vous donner. Savez-vous ouest Octave?

— Non.

— Son grand monsieur n'a pas voulu vous faire cette confidence?

— Il l'a refu^-ée obstinément, tout en se disant désolé d'obéir à Octave. Il m'a affirmé cependant que son ami m'écrirait sous peu de jours pour me faire part de ses résolutions ultérieures.

— Dès lors j'ai deux avis à vous donner : le premier, c'est d'écrire un mot à la police afin de faire rechercher et découvrir la retraite du fugitif; le second, celui que je trouvais tout à l'heure, c'est de parlementer avec lui, de manière à le faire causer, et de prévenir toutes ses mesures en les rendant inexécutables. Cette façon de temporiser, en l'empêchant de commettre des sottises irrémédiables, aura encore l'avantage de nous donner du temps pour nous reconnaître.

— A merveille, répliqua le baron; mais Octave a déjà pris les devants sur nous, il a donné sa démission de chef d'escadron et d'officier d'ordonnance!

— Quoi! s'écria Bartannier, il a fait un coup pareil, et vous me parlez de choses et d'autres avant de mole raconter! Mais, mon cher baron, vous n'êtes pas de ce monde ! Faites-moi tout de suite le plaisir de monter en voiture et de courir chez le ministre, chez vos amis, chez les miens, pour empêcher la démission d'être acceptée. Ma parole d'honneur, je ne vous conçois pas! ajouta le bouillant marquis en se croisant les bras sur la poitrine.

— Ne vous fâchez pas! ne vous fâchez pas ! dit M. de Marvejols avec un petit geste pacificateur exécuté des deux mains; je vais m'habiller à l'instant. Je serai parti dans une heure au plus. Le marquis a raison, ma chère amie ! Dieu nous a donné en lui un

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iiomme de bon conseil, je vous l'assure. Mais, marquis, ne viendrez-vous pas avec moi?

M. de Bartannier rougit légèrement, ce qui ne lui était pas Va'oituel; aussi ce trouble subit et très promptement surmonté ne Fétonna-t-il pas moins que toutes les émotions dont il était assailli depuis la veille.

11 répondit au baron de la voix tranchante qui lui était habituelle :

— Je fais mieux que celai je vais aider le ministre de la police et peut-être bien mettre la main sur notre Octave dès le premier coup.

— Vous êtes un homme admirablel Gomment vous y prendrez-vous donc?

— D'une manière bien simple. Je cours chez M. Gérard de Ternove; je suis sûr qu'on y a ou qu'on aura bientôt des nouvelles de notre énergumène.

— Quoi! dit madame de Marvejols avec une expression de profond dégoût, vous ne craignez pas, marquis, de vous commettre avec de pareilles gens?

La rougeur monta de nouveau au front de Bartannier, mais cette fois par colère. Il leva les épaules et dit à la baronne :

— A qui en avez-vous? Pourquoi traitez-vous si lestem.ent M. de Ternove? En admettant même, ce qui n'est pas vrai, qu'il persiste à faire épouser sa iille à Octave, ce n'est encore qu'un pauvre homme occupé à bien mener sa barque, chose fort permise.

^-Bah! s'écria le baron avec humeur, un gentilhomme qui a pu épouser une paysanne ne me laisse pas une grande opinion de sa moralité!

— Préjugés gothiques! murmura le marquis; je ne vois pas du tout que cette famille mérite tant de ré-

probation, et je me liens fort honoré qu'ils veuillent bien me recevoir. Fort honoré, j'insiste sur le mot! Et je vais de ce paF;, c'est-à-dire quand l'heure convenable sera arrivée, savoir des nouvelles, oui, des nouvelles du père et de la fille, et m'enquérir de ce qui concerne Octave.

Le baron ne tenait jamais tète à aucune discussion, il n'aimait pas les controverses; parler haut, crier, cadrait mal avec la douceur de ses manières; mais, non plus, il ne cédait jamais une ligne de son terrain, et malgré l'air convaincu avec lequel le marquis, dans le jugement duquel il avait tant de confiance, défendait la famille de Ternove, il continua à sourire d'un air incrédule et resta bien persuadé que son ami allait passer la matinée à s'encanailler.

Après un moment de silence destiné par lui à faire comprendre sa désapprobation à Bartannier, fort indifférent à ce sujet, il annonça son intention d'aller s'habiller.

Bartannier aussitôt s'éloigna. Il suivait la pente naturelle de ses désirs en se faisant conduire chez Gérard. Par un hasard lieureux, il rencontra l'ancien capitaine et sa fille au moment où tous deux sortaient pour se rendre chez un notaire. Gérard allait prendre les arrangements nécessités par la grosse hypothèque dont il voulait charger son bien. Le marquis offrit à ses nouveaux amis une place dans sa voiture, et le bonheur de se trouver dans un si somptueux équipage redoubla chez Gérard l'admiration et la sympathie que Bartannier avait déjà eu l'art de lui inspirer.

Marguerite s'anima en parlant des affaires de son cousin; elle fit preuve de sagesse, de jugement, de raison, et ea outre d'une délicatesse extrême. Le

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marquis l'écouta avec une attention qui à chaque, moment s'accrut. La jeune fille, ne voyant en lui qu'un vieillard auquel elle croyait naïvement une grande sympathie pour son père, et qui d'ailleurs eut assez de tact pour ne parler d'Octave qu'avec l'apparence d'une vive affection, se laissa aller à quelque confiance. Bcirtannier fut ébloui. Cette âme relorte sentit, à cinquante-cinq ans passés, toute la puissance de l'amour. Le vieux galant fut pris d'émotion sincère; enfin, tant que dura la promenade, que Bartannier eut l'art d'allonger le plus possible, la bonne intelligence persista et, bien mieux, s'accrut.

— C'est un bon homme I pensait Marguerite; il aime Octave.

— Comme il fallait se quitter à la fin, Gérard déplora un tel malheur, et si bien, que sa fille ne vit nul inconvénient à lui accorder la faveur qu'il sollicita tout bas d'inviter Bartannier à dîner pour le jour même.

Le marquis accepta avec devrais transports de joie.

En quittantMarguerite et son père, Octave, à force de souffrir, était retombé dans une quasi insensibilité. Il se trouvait pourtant la puissance de résister au destin qui lui était fait ; cette force, il ne l'empruntait pas à sa volonté, mais son être tout entier conspirait à repousser la conjuration formée contre lui. 11 avait cette inertie qui vient à bout de tant d'obstacles, puis la résolution bien arrêtée de pousser les choses à l'extrême et de se réduire lui-même à une telle position de ruine et d'abandon que Alarguerite finirait bien, ne fût-ce que par générosité, par prendre d'autres sentiments.

Octave était st^ir enfin que la dureté de sa cousine était affectée et sa rigueur plus feinte que véritable.

Tout l'excès même du détachement de la jeune fille lui attestait la fausseté de son changement. Elle avait été trop loin, elle s'était montrée trop sévère, trop de hauteur avait succédé dans ses façons à sa honte naturelle. Octave savait hien que, môme envers les indifférents, elle n'était point froide comme elle avait voulu le paraître avec lui, et il ne se pouvait pas que du jour au lendemain il fût devenu pour elle un ohjet d'horreur. Il jugeait maintenant toutes choses avec tant de sagacité, parce qu'il était arrivé au dernier période de la souffrance jalouse et colère, à ce 7iec plus ultra que, un peu plus près, un peu plus loin, finit toujours par rencontrer la passion. Son parti était pris, il n'avait plus qu'à imiter ces conquérants obstinés qui, pour ne pas manquer une proie, brûlent les vaisseaux qui les ont amenés et renoncent à la retraite. Il était donc rentré à l'hôtel de Marvejols et avait fait part à Marcel de sa résolution.

— 11 faut, mon ami, lui avait-il dit, qu'avant une heure nous ayons quitté ce lieu-ci, et je m'en vais avec la ferme volonté de n'y plus revenir. J'ai un fiacre en bas, nous allons y transporter tes effets et les miens, et chercher un gîte ailleurs.

11 avait mis Marcel au fait de ses résolutions.

— Je commence, avait répondu celui-ci, à trouver de quoi admirer dans ta conduite. Réellement tu montres une volonté. Ta passion ressemble à une vraie passion, et si plus tard tu ne réussis pas, tu pourras te dire, en conscience, que tu n'as rien ménagé. Si encore, après avoir réussi, tu te repens, eh bien! mon cher, tu te consoleras par le juste orgueil d'avoir fait des sottises hardiment et convenablement.

Une fois installés dans leur fiacre avec leur bagage,

Marcel et Octave s'étaient demandé où il était à propos de se rendre.

— Pourvu que nous allions quelque part, dit Marcel. Mais, voyons, permets : as-tu beaucoup d'argent?

— Encore douze ou quinze cents francs, répondit Octave; et toi?

Marcel mit la main dans son gousset et en tira six francs.

— Mets cela dans la bourse commune, c'est ma quote-part jusqu'au premier du mois, dont nous sommes encore séparés, si je compte bien, par une vingtaine de jours. Dans le grand naufrage que tu prépares, je me vois, moi aussi, échouant sur la grève et restant indéfiniment à la demi-solde. Enfin, soit! Je dépose mon grade perdu sur l'autel de ton amour j

— Il sera question de cela plus tard, dit Octave. Où allons-nous?

— Il faut un appartement très bon marché, extrêmement bon marché.

— J'y songe, repartit Ternove; j'ai notre affaire I Cocher, mène-nous au grand hôtel d'Austrasie, rue de la Harpe.

— Peste! dit Marcel, quel changement! passer du faubourg Saint-Honoré au faubourg Saint-Jacques ! Encore un sacrifice à l'affection ! Ce ne sera pas la dernière offrande î

Quand le sous-lieutenant contempla le grand hôtel d'Austrasie, cet horrible bouge d'où nous avons vu partir Octave pour la retraite de Gand, il fut plus certain que jamais que les passions tendres menaient loin. Le logenscrit, il le trouva hideux; mais il en prit son parti ; il était habitué à tout et beaucoup

trop philosophe pour se tourmenter d'un logis plus ou moins confortable. Octave, l'auteur de la misère présente, n'y songeait même pas. Et pourtant sa vie avait été si différente 1 il s'était si bien habitué aux raffinements du luxe et de l'élégance! Lui qui avait été cité un moment pour le bon goût de ses toilettes, pour ses chevaux, maintenant relégué dans un hôtel garni de septième ordre, il n'avait pour lui et son ami qu'une seule chambre!

— Combien de temps, lui dit Marcel, crois-tu que durera le })locus? car, si nous n'avons en perspective que deux ou trois mois de misère, je serais d'avis de ne pas exagérer les choses ; nous sommes assez riches pour prendre deux chambres.

— Tu es un pauvre politiqîie, répondit Octave; puisque je suis ruiné complètement, il faut que j'en aie l'air, et que je passe pour encore plus misérable dans ce moment-ci que je ne le suis réellement ; dès lors Marvejols et tout le monde sauront ce qu'ils ont fait. Dans ce but, tu vas porter toi-même ma lettre d'adieux au baron ; il te demandera où je loge, tu refuseras de le lui dire.

— Si je refuse de le lui dire, notre triste position ne produira guère d'efi'et sur lui, puisqu'il ne la saura pas.

— Au contraire, en lui en faisant confidence, tu le porterais à se tenir tranquille chez lui, et il croirait que tu exagères. ]\iais toi n'avouant rien, il n'aura pas de cesse qu'il n'ait découvert mon refuge, et comme alors il verra les choses par lui-même, il en sera plus frappé.

— Vraie comédie !

— Vraie tragédie, mon enfant! Oublies-tu que dans peu de temps, si Marguerite continue à me

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repousser, cette misère affectée ne sera que trop véritable ? 11 faut au moins que le baron ait du remords de m'avoir réduit à l'extrémité. Peut-être encore...

— Quoi! tu espères le toucher?

— Fort peu, j'en conviens, je le connais trop ; mais je suis de la race de ceux qui, bouillants ou lièdes, ou froids, malades ou bien portants, réduits à la dernière ressource, à demi morts si tu veux, ne perdent jamais l'espérance.

Octave avait écrit alors sa lettre au baron de Marvejols, et Marcel Tavait portée. Nous savons quel en fut Feiïet.

De son côté, le baron, après le départ de M. de Bartannier, avait fait sa toilette, et après quelques paroles de consolation et d'espérance et de tendres adieux à madame de Marvejols (car ces deux époux, modèles de tendresse, ne se quittaient jamais volontiers, même pour quelques heures), le vieil émi<^Té monta en voiture et se rendit au ministère de la guerre.

Il avait assez de crédit pour voir tomber à ses pieds les barrières qui séparent les simples mortels des demi-dieux bureaucratiques ; il s'introduisit discrètement dans le sanctuaire oi^ les chefs de division rendent leurs oracles, et s'informa de cette péiition adressée si étourdiment par Octave pour obtenir la faveur d'être mis à la porte. A sa grande surprise, il apprit que la démission avait été reçue et acceptée aussitôt par le ministre. Ce fut un véritable désespoir.

— Gomment! s'écria-t-il, une pièce remise ce matin même ! D'où vient cette précipitation sans exemple?

— 11 est vrai, répondit le chef de division avec un

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air de supériorité, que nous suspendons généralement plus longtemps les décisions administratives; mais le cas était spécial, les circonstances commandaient beaucoup de vigueur... Entin la démission de M. le chef d'escadron de Ternove a été acceptée; c'est un fait désormais accompli.

— Mais, monsieur, dit le baron, j'ai peine à comprendre une telle hâte qui prive S. M. d'un bon serviteur.

— Je crois, monsieur, dit le sphinx avec ce sourire, pro[)riété particulière des bureaucrates et des gendarmes, que vous ne connaissez pas bien les antécédents de M. de Tei'nove. Vous m'inspirez trop de respect pour que je n'enfreigne pas la règle; je vais les placer sous vos yeux.

A un coup de sonnette, un garçon de bureau, interpellé de l'air dont un satrape persan peut s'adresser à un de ses eunu(jues, apporta un volumineux dossier; le baron fut prié de parcourir les états de service du pauvre Octave : ce n'étaient que récris contre son insubordination, accusations sournoises, qualiiications d'iiomme dangereux. Voilà pour la période impériale. Quant à la période royale, il n'y avait que deux notes ; elles en valaient un million : l'une le signalait comme ayant <les relations trop fréquentes avec des bonapartistes connus, des officiers en demisolde, par exemple; l'autre comme n'étant jamais aperçu dans les églises.

Quand M. de Marvejols eut examiné ces témoignages accablants, le chef de division rendit le dossier au garçon de bureau, et se levant :

— Vous voyez, monsieur le baron, qu'avecla meilleure volonté devons être agréable, il m'est complètement impossible de répondre à vos désirs. Le ministre

a d'ailleurs disposé de l'emploi de M. de Ternove auprès du prince en faveur du neveu du générai B...

— Que Hi'apprenez-vous là? s'écria le pauvre baron ; le général est un bonapartiste notoire !

— Nous espérons le rattacher, réponditThomme de plume.

M. de Marvejols prit congé et se retira, trop certain de ne rien obtenir s'il ne faisait remonter jusqu'aux princes ses supplications. De ce côté seulement il pouvait espérer encore.

11 allait donc courir aux Tuileries. Tout à coup, il s'arrêta, saisi d'une réflexion subite. Puisque le mal était fait, ne risquait-il pas de se compromettre inutilement s'il insistait sur ce qu'Octave ne voudrait peut-être plus accepter? Le retour du jeune homme à des idées raisonnables n'était pas certain. Le baron le savait très ferme dans ses volontés; et pourquoi se mettre dans le cas de mépriser la généreuse indulgence de ses maîtres? Fort attristé et secouant la tête, il se demanda donc s'il ne restait plus rien à faire au monde pour son fils d'adoption. En vérité, il restait peu de chose.

11 se borna donc à chercher la demeure du fugitif. Octave avait bien calculé ; le baron de Marvejols ne pouvait soutenir l'idée d'ignorer le lieu oià s'était réfugié celui qu'il chérissait plus que personne au monde après sa femme et son roi, ou, pour mieux dire, son roi et sa femme. Le vieux gentilhomme se fit donc conduire au ministère de la police.

11 fut reçu par le chef auquel il s'adressa avec non moins d'égards que par le bureaucrate de la guerre. Ces deux puissants personnages avaient entre eux cette différence que le premier affectait quelque chose de la hauteur guerrière du commandement, tandis

que l'autre semblait vouloir indiquer, par son air discret et scrutateur, le monde de secrets enfoui sous son front.

M. de Marvejols lui soumit sa question, et il y répondit avec la réserve commandée par les graves mystères dont il était incessamment préoccupé. Toutefois il ne cacha pas que bientôt la personne indiquée par M. le baron serait dépistée, si cependant elle n'avait point déjà gagné la frontière et cherché son salut à l'étranger. •

Ayant remercié Argus, le pauvre colonel s'en revint à son logis, tout triste, et méditant avec douleur sur les défauts subits que Ton découvre dans les jeunes gens ; car de croire à la puissance irrésistible de l'amour, M. le baron de Marvejols n'y songeait pas. Il en était resté, sur cette passion, aux définitions impitoyables du catéchisme; il n'y pensait qu'en rougissant, si parfois il y pensait, car tout porte à croire que son imagination était trop pure pour aller jamais s'arrêter sur de pareils sujets. Peu s'en fallait qu'il considérât Octave comme un homme sans moralité ; et s'il n'avait pas encore porté un jugement aussi sévère, convenons que c'éîait par suite de cette faiblesse, de cette partialité que les esprits les plus rigides voient se dresser entre eux et leurs principes toutes les fois qu'il s'agit d'un être aimé.

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