‹ Ternove. Nouv. éd. précédée d'un avantpropos de T. de VisanChapitre 26 sur 28 · CHAPITRE XX i · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX i

Ainsi, dans cette même journée où les divers personnages de notre histoire étaient réunis à Paris, chacun d'eux menait de 3on côté un train dévie bien différent.

Octave souffrait, mais demeurait assez maître de sa douleur pour suivre avec courage et résolution le plan de conduite qu'il s'était tracé. Marguerite se voyait presque mourir; mais, décidée à descendre au tombeau plutôt que d'empêcher la fortune de son cousin, elle éprouvait mille remords et s'accusait d'avoir jadis méprisé les conseils de Marcel et riinsi préparé les embarras de ce moment. Sa seule excuse, à ses yeux, était d'avoir ignoré les grands succès préparés à Octave. Gérard se promenait dans le carrosse de son cher marquis ; il roulait ses doigts l'un sur l'autre, et, bien que toujours prêt à suivre en soupirant la volonté de sa fille, chagrin de n'avoir pas son neveu pour gendre et pour héritier, il oubliait souvent ses peines en admirant la douceur inouïe de son véhicule.

Bartannier savourait de plus en plus, sans le savoir, le poison de Famoiir. Pendant qu'il faisait de la fourberie vis-à-vis du vieux Marvejols, et se considérait comme un délicieux roué, le brave marquis s'enferrait de son mieux. Il écoutait parler Marguerite avec une admiration profonde; il la trouvait charmante, ravissante; il n'avait jamais rien rêvé de semblable. Ses connaissances en fait de femmes ne s'étaient formées que dans une assez douteuse compagnie, et l'idée de s'éprendre d'une fille honnête et bien née était pour lui toute nouvelle, car de feu madame la marquise de Bartannier il ne faut parler ; elle avait été de son vivant une grosse demoiselle rougeaude, issue de bonne famille de Languedoc, et gasconnant à faire plaisir. Ainsi Bartannier savourait toute la nouveauté des sentiments qui animaient son cœur, aussi surpris que touché.

Marcel, lui, faisait un peu l'égoïste; le pauvre garçon ne pouvait s'empêcher de se regarder et de se voir sur la grande route de mourir de faim. A un moment où Octave daigna s'inquiéter de ses affaires, il lui exposa sa position.

— Mon cherami, dit-il, sije ne suis pas réemployé, il faudra, pour subsister, que je me fasse commissionnaire. Je n'ai nulle envie d'aller grossir le nombre de mes collègues qui, avec leurs grandes redingotes râpées, leurs cannes pendues par un cordon à la boutonnière, leurs chapeaux gras et leurs grandes moustaches, passent leur vie dans les cafés du Palais-Royal, buvant force petits verres et se posant en avaleurs de royalistes! Si tu possédais quelque petit bien à f^érer, je serais ton intendant (ici Marcel jeta un regard circulaire autour de la chambre), il n'y a pas besoin d'un administrateur pour ton domaine

actuel, outre que l'usufruit seul t'en appartient. Tu ne peux plus me tirer d'embarras maintenant que te voilà brouillé avec le monde entier. Tout à l'heure je n'aurai plus de bottes I

— Tu n'en es pas encore là, répondit Octave, distrait de ses propres pensées. Tu sais que j'ai quelques cents francs, nous les mangerons ensemble comme nous faisions jadis de nos Mppointements, et ensuite quand j'aurai épousé Marguerite...

— Peste! tu vas bien vite; es-tu donc si sûr de ton fait?

— Certain! quand Ternove sera à moi, nous y vivrons en frères.

— Tout cela est bon dans la conversation, mais ne va pas si bien en pratique. Parlons comme des gens ordinaires. Te sentiras-tu beaucoup de répugnance à me donner une lettre pour de Soilles?

— Sans nul doute; mais il s'agit de toi, et je ferai mieux que de te donner un mot, nous irons le voir ensemble.

— Je t'en aurai obligation, repartit Marcel; il m'a promis dernièrement de parler en ma faveur; son oncle peut beaucoup, et vraiment il s'agit de me sauver la vie. Je ne tiens pas à devenir commissionnaire.

— Allons donc voir Julien, dit Octave en prenant son chapeau.

Julien était chez lui quand î\larcel et Ternove y arrivèrent; et aussitôt annoncés, ils furent reçus.

— M'apportez-vous de bonnes nouvelles? dit-il en leur tendant la main de la manière la plus aiîable, et toi, Octave, es-tu revenu au sentiment de tes véritables intérêts? Dès que je te vois ici, j'obtiens du moins une assurance qui m'est bien douce, c'est que

3 1 8 TKRNOVE

tu ne m'en veux pas et que tu comprends ma conduite. Me trompé-je?

— Point, dit Octave avec indifférence. Mais sans nous étendre sur des sujets inutiles, venons à ce qui fait surtout l'objet de ma visite.

Il raconta à Julien, avec autant d'abandon que s'ils eussent été dans les meilleurs termes, la position de Marcel, le besoin que le sous-lieutenant avait de sa solde, l'impossibilité dans laquelle il se voyait luimême de mener cette affaire à bien, et le recours qu'il aval, à son activité et à son influence.

— Désormais, dit-il en terminant, il n'y a que toi sur qui je puisse encore compter, et comme c'est, je pense, la dernière demande que j'aurai à te faire, tu ne me la refuseras pas.

— En aucune manière, répliqua Julien ; M. Marcel peut être assuré que mon petit crédit et celui de mon oncle, qui vaut beaucoup mieux, seront employés dès demain en sa faveur. Et maintenant, permets-moi, Octave, d'en revenir à toi. Je n'ai jamais cherché à le nier, ton affaire m'est tout à fait personnelle.

Octave sourit.

— Tu n'as pas besoin de prendre la chose du mauvais côté, continua Julien; c'est bien simple. Tu pouvais me servir puissamment, tu en avais toute la bonne volonté imaginable, je perds beaucoup en perdant ton secours ; c'est clair.

— Que veux-tu? répondit le commandant, ce qu'il y a de mieux, c'est de n'en plus parler ; le sort en est jeté, prends ton mal en patience.

— Voyons, ne nous fâchons pas, interrompit Julien ; es-tu capable de parler avec moi de sangfroid? Tu me parais prendre une grande confiance dans l'uveair, si j'en }u^e par ton attitude, etjccroi?

que c'est dans la pensée que mademoiselle de Ternove se laissera fléchir.

— Tu dois comprendre que je n'ai pas de conQdence à te faire sur ce sujet.

— D'accord ; mais moi je suis pins confiant et j'ai quelques petits détails à t'apprendre sur lesquels tu ne comptes pas.

— Voyons un peu ces nouveautés.

— Mon cher ami, je suis fâché de t'annoncer que pour le peu de temps que j'ai eu l'iionneur de voir mademoiselle de ïernove, je la connais mieux que toi. Ce que j'avance là peut sembler un paradoxe, et cependant c'est très véritable. ïu ne t3 doutes pas, j'en suis sûr, de ce qu'elle a fait aujourd'hui. Très probablement tu la crois désolée, malade, etc. Nous sommes bien sots, nous autres hommes, quand nous aimons!

— Je vois que tu vas te lancer, dit Octave, dans ces dédales d'accusations qui amusent tant ton esprit; je ne m'inquiète nullement de ce que mon oncle et ma coupine peuvent avoir fait aujourd'hui ni de ce qu'ils feront demain.

— Bah! si jeté disais que le gros Bartannier pense à épouser mademoiselle Marguerite, cela pourrait peut-être émouvoir ta superbe...

— Bartannier et j^îarguerite! s'écria Octave en riant; si tu n'as plus que des moyens pareils pour me détacher d'elle, tu ne me parais guère supérieur aux traîtres de l'Ambigu.

Marcel regarda de Soilles d'un air de doute, et par un geste de tète témoigna de son incrédulité.

— Vous avez tort, continua Julien en les regardant l'un et l'autre d'un air fort sérieux. L'oncle Gérard et sa fille se sont promenés toute la journée

avec le marquis, et se promènent encore à l'heure qu'il est. Je les ai rencontrés en voiture il y a une heure, et l'oncle m'a dit naïvement qu'ils dînaient ensemble.

— Où cela? demanda Octave de la voix incisive d'un homme qui voit poindre en lui l'ombre d'un projet.

— Au Palais-Ro3'al, répondit Julien; et comm.ele marquis m'a confié ce matin, je le déclare sur l'honneur, son désir d'épouser ta cousine, j'en conclus que, peu spirituel comme il est, et peu retenu, il a dû en montrer déjà assez pour que mademoiselle de Ternove, si elle était ce parangon de fidélité que tu crois, l'eût déjà mis de côté et eût renoncé aux promenades.

Octave se leva, rouge comme un coq.

— En voilà assez, mon cher Julien. Je te remercie de tes bonnes intentions; mais, tout bien considéré, je ferai mieux, je crois, de m'en tenir à mon premier avis. Adieu, sois utile à Marcel, et je t'en garderai une éternelle reconnaissance.

Il serra la main de son ancien confident, et sortit suivi de Marcel.

— Es-tu devenu fou? lui demanda celui-ci, en le voyant marcher avec une rapidité sans égale.

• — Et toi, ne devines-tu pas mon contentement? Allons! allonge le pas!

— Où courons-nous ainsi?

— Au Palais-Royal!

— Au Palais-Royal! et que veux-tu faire?

— Quelque chose qui puisse ressembler à un esclandre. Je ne demandais que cela au monde.

Tout en marchant donc fort vite, Marcel dit à Octave :

— Quel homme bizarre tu fais, et, par suite, quel singulier personnage je joue moi-même I Nous sommes tous les deux dans la pire des positions, c'est incontestable ! Tu perds beaucoup, tu perds tout, sans avoir encore la moindre assurance de réussir dans ce qui te fait jeter ta fortune par la fenêtre, et pourtant nous n'avons jamais été si gais!

— Eh! mon ami, repartit Octave, il y a vraiment bien de quoi! Tu n'as jamais observé sans doute, toi qui es un analyseur de première force, qu'au plus fort d'une panie on ait le cœur triste; il n'est pas indispensable de tenir l'enjeu gagné pour croire au succès ; toutes les combinaisons qui vous en rapprochent vous remplissent de joie. L'empereur a été, j'en suis sûr, moins satisfait le lendemain d'Austerlilz que la veille, lorsqu'il a trouvé le moyen de battre l'ennemi.

— Ma parole d'honneur et sans te flatter. Octave, tu aurais fait un grand politique ! C'est dommage ! Rien n'indique l'homme d'action comme le contentement dans le combat. Mais enfin que médites-tu? Parle, tu ne m'as encore rien expliqué.

— Déjouer une vraie comédie, répondit en riant Ternove, car je ne crois pas que nous ayons à exécuter ce que je vais dire à Bartannier. Maintenant Marguerite est à moi, j'en suis sûr!

Ils entrèrent au Palais-Royal. Il était sept heures ; sur la place, Octave montra du doigt à Marcel une voiture.

— C'est celle du marquis, dit-il. Nous arrivons convenablement.

Ils s'engagèrent sous une galerie.

A quelque vingt pas, ils aperçurent Gérard, Bartannier et Marguerite s'acheminant du côté par ou ils

étaient venus, du pas d'honnêtes promeneurs retournant au logis.

Octave tira brusquement Marcel de côté.

— Laissons-les passer, dit-il, qu'ils ne nous voient pas ! Il n'est pas nécessaire, pour TelTet que nous voulons produire, de faire une scène en public.

Ils se placèrent derrière un pilier, et virent leur proie.

Gérard causait avec feu; probablement il racontait quelques-uns des faits et gestes du régiment de Champagne ; Bartannier avait l'air de l'écouter ; mais les deux amis s'aperçurent très bien que le marquis regardait Marguerite en dessous et ne s'occupait que d'elle, tandis que, le bras passé sous celui de son père, elle avait visiblement laissé aller sa pensée à mille lieues.

— Ton de Soilles n'a pas menti, dit Marcel. Le vieux reître en tient pour Marguerite. Est-ce que tu n'es pas jaloux ?

— En toute autre circonstance, répliqua Octave, je le serais! Mais le temps me manque. D'ailleurs, cela ne va pas durer. Ils vont sans doute chez mon oncle?

— Probablement. Il faut les suivre. Attends que j'appelle une voiture.

Marguerite et ses compagnons montèrent dans le landau du marquis ; les officiers se jetèrent dans un cabriolet.

— Suivez cette voiture, dit Marcel au cocher.

En effet, la voiture partit et vint s'arrêter devant l'hôtel de Gérard. Le cabriolet, en écuyer fidèle, n'avait pas perdu le landau de vue un seul instant.

Les deux officiers coururent à la porte, et se trouvèrent presque sur les pas de ceux qu'ils poursui-

vaient, de sorte que le sévère portier n'aurait pu songer à les retenir, même quand il l'aurait voulu. C'était ce que redoutait Octave; mais il ignorait que, par le conseil du martjuis, Gérard avait donné l'ordre de le laisser monter quand il reviendrait, afin de savoir de lui son adresse et, s'il était possible, ses pro-

Une fois dans l'escalier, Marcel dit encore à Octave :

— Laissons la caravane prendre les devants, par le même principe qui nous a fait nous jeter de côté dans le Palais-Royal. Les scandales d'escaliers ne nous conviennent pas plus que ceux de rue.

— Tu as raison, répondit Octave, d'autant plus que nous voilà sûrs de nos gens, et que j'ai à te donner un mot d'ordre. Ne prends pas cette figure conquérante; elle pourrait gâter nos affaires. Revêts la physionomie taciturne, qui t'est plus habituelle : quelque chose de sauvage et de froid ; nous en produirons plus d'elTet sur le marquis.

— Ce n'est donc pas un héros, ton marquis?

— C'est un épicurien, et il n'aime pas se risquer. Le pauvre Bartannier ne s'attendait guère à ce qui

se machinait là contre son amour naissant. Naissant! Je faux, comme dit La Fontaine; cet amour était bien né; bien venu et déjà fort impérieux. 11 avait fallu peu d'heures pour lui donner toutes ses plumes. On a vu le matin déjà la passion fort vive dans le cœur du vieil élégant: elle était devenue de flamme depuis lors. Ce qu'il avait déclaré à de Soilles était sincère ; il pensait sérieusement à épouser Marguerite, et s'il ne s'était pas prononcé encore, c'est que son idée lui semblait ridicule à lui-même. 11 ne savait plus ce qu'il faisait, il n'était plus maître du fil de son intrigue, il trébuchait au milieu de tous les

pièges tendus par sa tactique galante, et si Marguerite, après l'avoir jugé bon homme très fugitivement, avait daigné l'honorer de la moindre attention, elle se fût aperçue sans peine d'un excès de présomption qui avait fait refluer au visage du marquis les plus riches, sinon les plus belles couleurs, il était bien loin des airs victorieux qu'il avait cru devoir prendre d'abord. Il se sentait au contraire tout prêt à se couler humblement sous la pantoufle de Marguerite si cette benoîte pantoufle voulait se soulever pour le lui permettre. En un mot, le pauvre marquis en était à la cécité complète.

On venait de s'asseoir dans le salon de Gérard. Marguerite s'était mise un peu de côté dans l'ombre et appuyait sa belle tète soucieuse sur sa main charmanie. L'enflammé marquis profitait de sa distraction pour la regarder en dessous, et l'oncle Gérard poursuivait tranquillement une interminable histoire, quand Octave parut, suivi de Marcel.

— Mon oncle, dit-il, je voudrais vous dire deux mots.

— Je t'écouterai volontiers, mon ami, dit Gérard, d'autant plus que tu vas me donner ton adresse, ainsi qu'à M. le marquis. Que diable! mon enfant, on ne se cache pas ainsi ! Tu n'aurais qu'à être malade, on ne saurait oij aller te prendre !

— Quoi ! monsieur le marquis, dit Octave d'un ton froid, vous voulez savoir mon adresse?

— Que veulent dire ces façons. Octave? demanda M. de Bartannier.

Il avait d'autant plus de facilité à répondre aux paroles sèches du commandant par un air d'humeur, que la subite entrée des deux officiers avait troublé ses jouissancub conLcmplalives.

TEHNOVR 325

'^^ Ces façons veulent dire, monsieur, continua le jeune homme plus haut encore, que je vous tiens quitte de toute sollicitude à mon égard.

■ — Je ne vous comprends pas, repartit brusquement Bartannier; à la vérité, je vous crois depuis quelques jours un peu timbré, mais je ne vous savais pas si promptement devenu fou à lier. Enfin, à qui ou à quoi en avez-vous?

— Puisque vous le prenez sur ce ton, poursuivit Octave, je craindrai moins de vous démasquer en face!

— Me démasquer! dit Bartannier surpris.

— Je voulais vous ménager, mais vous n'en valez pas la peine.

— Réellement, mon pauvre neveu, tu as perdu l'esprit, s'écria Gérard sortant de sa surprise, ïu viens chez moi insulter M. le marquis! insulter ton meilleur ami! car il est ton meilleur ami!

— Oui, il aime beaucoup trop notre famille!

— Tu trouves mauvais que M. le marquis me témoigne de l'intérêt ! s'écrie le bon Gérard.

— Ecoutez, mon oncle, reprit Octave gravement, je viens de chez M. de Soilles.

— Tu peux être tranquille de ce côté, dit Gérard, je paierai tes dettes.

— Je viens de chez Julien avec M. Marcel, ici présent, et il nous a fait part d'une conversation de M. de Bartannier. C'est là ce qui me force à venir vous rendre ainsi ma visite.

Bartannier devint très pfde.

— Il y a un malentendu, murmura-t-il.

— Je le crois, poursuivit Octave ; vous concevez, monsieur le marquis, que la présence de ma cousine m'impose de grands ménagements.

32(5 TERNOVR

— Octave, je crois cjue l'on vous en a imposé, dit Barlannier d'un air sûr de lui.

— De quoi s'agit-il? demanda Marguerite.

— De vous, ma cousine; M, de Bartannier avait cru pouvoir espérer...

— De grâce. Octave, s'écria le marquis hors delui, ayez un peu de considération pour moi, qui vous ai toujours aimé comme...

Octave fut impitoyable ; il se tourna vers Gérard :

— Vous n'auriez jamais cru à des projets semblables, n'est-il pas vrai, mon oncle?

— Ma foi non, dit Gérard; d'autant plus que je ne comprends pas bien encore de quoi il s'agit. Est-ce que M. le marquis aurait eu des prétentions à plaire à Marguerite?

— 11 me semble, mon père, dit la jeune fille en se levant et avec un sourire tranquille, que voilà faire beaucoup durer un pareil entretien. M. le marquis a cru sans doute pouvoir s'amuser à nos dépens ; il nous a traités en provinciaux. Mais si son plaisir a assez duré, il est temps d'y mettre fin en nous séparant.

— Ah î mademoiselle, reprit Bartannier, les intentions les plus pures, les plus honorables ont, je vous l'assure...

— Idonsieur le marquis, interrompit Gérard, voilà une aventure tout à fait fâcheuse. Je me vois forcé de ne plus vous recevoir. En vous priant d'agréer mes très humbles salutations, je crois pouvoir vous demander la permission de vous reconduire.

Le marquis se tourna vera Octave, et serrant les poings :

— Monsieur de ïernove, lui dit-il, nous nous rêver-

rons ! Vous entendrez parler de moi! Corbleuî oui, je me vengerai de ce trait-là!

Et il partit.

— Tu viens, dit Gérard à Octave, de nous débarrasser de la peste la plus dangereuse, un hypocrite ! Le faquin trouvait à écouter mes vieilles histoires un plaisir dont je m'étonnais moi-même. Je conçois ses égards maintenant! Mon ami, tu vas passer la soirée avec nous, Marcel aussi ; n'est-il pas vrai, Marcel ?

— Mon père, murmura Marguerite, que faitesvous ? Oubliez-vous la parole donnée à M. de Marvejols? Pensez-vous qu'on peut nous accuser?

— De quoi, Marguerite? demanda Octave impétueusement.

Il ne jouait plus la dignité offensée ni la roideur. Aussitôt qu'il s'était retrouvé aux prises avec son amour seul, il était redevenu vrai comme l'or. 11 contemplait sa cousine avec des yeux ardents ; il eût voulu se précipiter à ses genoux, presser le bas de sa robe sur ses lèvres, le couvrir de baisers et de larmes. Tandis qu'il attendait la réponse à sa brusque interrogation, mademoiselle de Ternove tenait les yeux baissés et tardait à répondre. Elle avait peur qu'un tremblement dans sa voix, en trahissant son émotion, ne laissât percer son amour. Quand elle se crut sûre d'elle-même, elle répondit :

— On peut accuser mon père de basse intrigue, moi d'un calcul égoïste, vous d'agir comme un enfant; mais ne revenons pas sur un sujet épuisé! Partez, Octave !

— Vous avez raison, mordieu raison! s'écria Ternove avec violence ; il faut que je m'en aille! Chère, mille fois chère Marguerite, vous ne savez pas que

328 TKRNOVE

VOUS ne réussirez point à me détacher de vous! Fallut-il... Je dis des folies! Adieu! adieu!

Il se jeta comme un fou sur la main de sa cousine, l'embrassa à plusieurs reprises avant que cette main put lui être retirée, et s'enfuit, toujours suivi de Marcel qui se conduisait avec le sang-froid et la discrétion, signes distinctifs des confidents de la tragédie classique.

En arrivant dans la rue, Octave fut saisi par Bartannier, qui d'un bond lui sauta au collet à la grande admiration du cocher et des valets de pied surpris déjà que leur maître, au lieu de monter en voiture, restât à se promener en gesticulant devant la porte de l'hôtel.

— De quoi s'agit-il? demanda Octave subitement calmé par cette brusque accolade.

— Monsieur, vous m'avez indignement insulté!

— Vous voulez séduire ma cousine et me forcer au silence?

— Vous m'avez fait mettre à la porte d'une maison où...

— Vous vouliez séduire ma cousine?

— Moi qui vous ai aimé comme un fils, qui allais vous donner ma fille, ma fortune, vous n'avez pas eu même assez d'égards pour...

— Vous laisser séduire ma cousine?

— Sangdieu ! monsieur de Ternove, trêve d'injures ! Je ne vous ai pas attendu pour faire assaut de plaisanteries ! Savez-vous bien à qui vous avez affaire ?

— Oui, à un homme d'un âge très mûr et d'un cœur très tendre.

— Et d'un bras très long !

— Et d'une main de gendarme ; je vous prie de ne pas tant chiffonner mon collet.

— Monsieur de Ternove, je vous ruinerai ! je vous poursuivrai! je vous externriinerai !

— Vous êtes plus colère que je ne croyais !

— Monsieur de Ternove, vous m'avez maintenant pour ennemi mortel, je vous en avertis, à moins que...

— Je ne vous laisse séduire ma cousine?

Bartannier bondit comme un lièvre à une nouvelle blessure. Il avait les yeux hors de la tête ; il cherchait une réponse foudroyante, accablante, il ne trouva rien de mieux que ceci :

— Je vais chez Marvejols, monsieur!

Il se jeta dans sa voiture qui partit comme lèvent. Octave et Marcel riaient.

— Tout va bien, dit Octave : je tiens maintenant mes affaires dans un ordre admirable.

— Je crois, en effet, que tu ne seras pas colonel.

— J'y ai mis bon ordre moi-même.

— Ni pair de France 1

— Voilà Bartannier qui va m'en éviter la peine.

— Et ton héritage de Marvejols ?

— Et ma baronnie ?

— Te voilà ruiné à plat, et je t'en fais mon compliment.

— Oui, mais ton compliment sent l'ironie ; je te supplie de le rectifier, en ajoutant que je n'épouserai pas la belle Glaire de Bartannier.

— Allons, dit Marcel en se frottant les mains, nous sommes des coquins bien heureux, nous voilà perdus sans ressources!

— N'aie pas d'inquiétude pour ce qui te concerne, reprit Octave d'un ton plus sérieux; laisse-moi seulement me débrouiller dans mes affaires.

— Oui, l'embrouiller. Que faisons-nous maintenant?

330 TEn.NovE

— Ma foi, ce qu'il te plaira.

— Estimes-tu que ta journée ait été bonne ?

— Je la crois admirable, et des meilleures et des plus victorieuses.

— Bon, allons au spectacle pour tuer le temps.

— Au fait, pourquoi n'irions-nous pas nous réjouir? Je suis sûr que Marguerite sera à moi !

Bartannier apparut au milieu du salon où madame de Marvejols et son mari continuaient à déplorer la conduite d'Octave et tous les malheurs qui en étaient la suite. Il tomba comme une bombe, rouge, furieux, bondissant; il ne pouvait pas parler en arrivant. Enfin, quand il eut respiré pendant quelques instants avec force, il s'écria :

— Votre Octave est le dernier des misérables!

— Ouf! dit le baron.

— Oh ! s'écria la baronne.

Dans ce double cri il y avait de la surprise, de la douleur, du mécontentement : tout partait du cœur.

— Vous l'avez vu ? dit M. de Marvejols.

— Oui, chez son oncle.

— Le malheureux, cria la baronne, il y passe sa vie ! Ces intrigants ont su le trouver dans son trou, car l'homme de la police nous a fait dire que c'était un trou! Que i'ait-il, le malheureux enfant?

— 11 est perdu pour vous, dit le marquis. C'est le pire des enragés! Un homme sans principes, sans religion, sans foi, sans loi, un monstre! Ah! je le crains bien, mes amis, ajouta-t-il avec un geste pathélique, je crains bien que nous n'ayons réchaufie un serpent dans notre sein.

— Quoi; dit le baron en saisissant la main du marquis, serait-il jacobin?

Bartannier aurait juré dans ce moment, pour faire

TRRNOVE 331

perdre Octave, qu'il l'avait vu, de ses yeux vu, poignarder Henri IV. Il n'hésita pas et prononça ces mots terribles :

— Nous n'en pouvons pas douter, c'est un jacobin ! Son oncle lui-même demande à en être débarrassé ! Vous ne vous faites pas l'idée de ce qu'il est? D'abord, insolent!

— Non, dit la baronne avec aigreur; il a le caractère le plus doux. S'il est jacobin, c'est déjà bien assez. Il est très doux et très affectueux avec ceux qu'il aime.

— Ou qu'il flatte, le misérable! hurla Bartannier, et lâche comme la lune!

— Ne dites point cela, reprit le baron ; je sais pertinemment qu'il est brave comme un César.

— Ah! vous le défendez! s'écria le marquis en frappant du pied et en poussant un rire de démoniaque, vous le défendez quand il vient de m'insulter, moi, oui, moi, de la manière la plus grossière!

— Vous m'épouvantez, marquis ! s'écria M. de Marvejols ; au nom du ciel! de quoi s'agit-il donc? En ce moment, livré à la colère, vous ji'gez sans impartialité! Songez, marquis, songez qu'avec les jeunes gens il faut toujours de l'indulgence!

— Mais entln que vous a-t-il donc fait ce pauvre Octave, dit la baronne, pour que vous l'appeliez jacobin?

Bartannier se trouva presque embarrassé. Dans sa fureur, il avait si fort accumulé les accusations et les invectives, qu'il n'avait pas pris garde à la grande difficulté de faire comprendre au baron et à sa femme combien Octave était cou|>abIe à son égard.

— Eh bien! marquis, parlez donc! dit la baronne.

— Oui... reprit Bartannier en cherchant ses mots,

332 TKRNOVE

je suis allé, comme je vous Tavais promis, chez M. Gérard de Ternove, pour lui demander l'adresse de notre drôle.

— Trêve d'épithèles, je vous en prie, dit sèchement la baronne, cela n'ajoute rienàl'intérêtde votre récit.

Bartannier se leva avec emporlement :

— Madame, s'il ne m'est pas permis de m'exprimer librement sur le compte de ce bandit, je vais sortir et ne vous reverrai de ma vie. Permettez-moi de dire que M. Octave de Ternove est un drôle, parce que je pense que c'est un drôle, morbleu! Je disais donc... c'est cela, j'y suis! je le trouvai là coquetant auprès de sa cousine; puis...

Ce n'était pas la bonne volonté qui manquait au marquis pour faire une histoire bien effroyable des crimes d'Octave, mais l'imagination. Il suait à grosses gouttes. 11 tremblait de prêter le flanc, il était tout à fait égaré, il ne savait trouver un mot de plus. Ses auditeurs attendaient bouche béante ; il se leva avec une véritable furie.

— Ah ! dit-il, vous le défendez toujours ! Vous ne voulez pas croire à ses turpitudes !

— Mais, marquis, vous ne nous expliquez pas!

— Gens aveugles, restez donc dans votre entêtement ; pour moi, je m'en lave les mains. Mais, sachezle bien, jamais votre M. Octave de Ternove ne me sera de rien! non, de rien! Aurait-il autant de mille livres de rente, autant de titres, autant de grades que j'ai de cheveux sur la tête, je ne lui donnerais pas ma fille, entendez-vous! Vous pourrez en faire votre société, votre fils, votre camarade, s'il vous convient, mais pour moi, lorsque j'aurai la chance de le rencontrer ici, je n'y mettrai pas le pied. Enfin, je le tiens pour le dernier des...

Le marquis resta un moment au milieu du salon, la bouche ouverte, remplie évidemment d'injures incohérentes, puis, se jetant brusquement sur la porte, il l'ouvrit, partit, et on l'entendit dans l'antichambre s'en donnant à cœur joie et ressemblant à Eole entouré de ses outres grandes ouvertes.

Le baron et la baronne étaient restés confondus.

— Bien évidemment, dit M. de Marvejols, notre pauvre marquis a eu une discussion avec Octave, et peut-être celui-ci n'a-t-il pas eu assez d'égards pour son âge ; mais il va trop loin.

— Il va trop loin, dit la baronne, c'est un brutal. Si Octave n'a pas sa fille, il en trouvera aisément une autre. Voulez -vous que je vous dise mon avis?

— J'écoute, ma chère.

— Nous savons où demeure notre malheureux enfant. Eh bien, baron, faisons une démarche qui peutêtre touchera son cœur et le ramènera à de meilleurs sentiments. Demain, allons le voir, jetons-nous à ses pieds, s'il le faut, mais qu'il ne nous abandonne pas!

Le baron leva les yeux au ciel.

— Vous êtes un ange de bonté, s'écria-t-il, et s'il n'est pas ému profondément, c'est que le cœur est gangrené; le ciel alors nous ordonne de le rejeter loin de nous! Oui, ma chère, nous irons, nous lui parlerons, et j'ai un ferme espoir que, touché d'une aiîection si vraie, il reviendra de la passion coupable qui l'égaré et tombera à vos pieds complètement chani^ô et coaverli.

Page 1