‹ Ternove. Nouv. éd. précédée d'un avantpropos de T. de VisanChapitre 4 sur 28 · IV AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

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de cette fine intelligence d'avoir toujours marié aux études austères les Heurs riantes de la poésie.

Gobineau fut surtout un romancier et un délicieux fantaisiste. A travers les gros volumes d'ethnologie, et comme en-dessous, telle une source fraîche qui s'égoutte entre les racines d'un bel arbre, filtre une veine imaginative, une perpétuelle création de conteur et de psychologue. Chaque ouvrage scientifique de Gobineau trouve son complément et, si l'on ose dire, son contre-sujet dans un roman, un recueil de nouvelles, un poème.

C'est pourquoi le jeune Arthur, tout en fréquentant un certain nombre de savants, se mêle à une société plus alerte et plus enjouée, composée d'artistes et d'écrivains de son âge, décidés comme lui à se {"rayer un chemin dans la carrière des lettres

Le critique qui, un jour, jettera les yeux sur ces petits cénacles où s'échangent les premiers vers, où se communiquent les premières confidences de l'ambition, où sont mis en commun les partis-pris puérils, les opinions étroites, violemment défendues, — ce critique-là aura fait avancer d'un ^rand pas la psychologie de l'homme de lettres à ses Jébuts. Gobineau n'a garde de manquer à la règle. .Mais comme la fierté et l'instinct aristocratique dominent chez lui et demeurent la caractéristicjue de son tempérament comme de son œuvre, il veut que ce cénacle s'entoure de mystère et porte un nom Boiiore. Est-ce le souvenir des Treize de Balzac ou des Frères Sérapion qui a prévalu? toujours est-il que ceux qui composent ce cénacle s'appellent les Scclti

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— les choisis — ceux qui s'élèvent au-dessus du vulgaire.

Cette aimable association très fermée, où l'amour du nom s'alliait aune grande admiration pour la civilisation médiévale et pour les féeries de l'Orient, comprenait des jeunes gens nobles, habitués du Café Anglais et se désignant par des appellations mystérieuses. C'est ainsi qu'Arthur s'était métamorphosé en Zuccarelli. Ils ont décidé de signer leurs ouvrages d'un nom générique : les Cousins d'Isis, et le premier volume de Gobineau : Les adieux de Don Juan, porte en tète delà couverture ce titre cabalistique.

Entre ses maîtres d'orientalisme et ses camarades, les Scelti, Gobineau emploie ses loisirs à noircir du papier. Peut-on appeler cela des loisirs? La vérité est que, tout préoccupé de se créer une situation dans les lettres, Gobineau travaille rudement. Nous le surprenons à courir les salles de rédaction et, disons le mot, à placer sa copie. Ceux qui ont connu des débuts semblables, et ils sont légion, n'auront pas de peine à imaginer l'existence fiévreuse de ce jeune homme faisant antichambre chez les directeurs de journaux, assiégeant les revues, fréquentant les confrères influents.

Enfin la fatigue inhérente aux démarches quotidiennes et aux veilles studieuses l'étreinl. Un beau jour, hanté de la nostalgie de la province paisible, Arthur écrit à ses parents : « Il me semble que l'on doit bien et fraîchement travailler sous les arbres de notre manoir. J'ai le cerveau brûlé de travail et je suis dans une période de repos. » Et sa sœur Caro-

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line ajoute : « Il apportait toute une gerbe de travaux commencés, arabes, persans, hindous, 11 traçait des inscriptions en caractères arabes sur toutes les portes, récitait les vers avec enthousiasme, lesquels étaient écoutés avec une non moindre admiration et copiés sérieusement. Enfm le père etles deux enfants étaient joyeux et pleins d'espérance. C'était la première étape. >

Ainsi nous retrouvons Gobineau à Redon à l'heure où paraît Ternove.

Tcrnove est, avec le P?i,sonmer chanceux ^ retrouvé par M. Robert Dreyfus dans un cabinet de lecture de la rue Saint-Lazare, le roman de Gobineau le plus rare, le plus difficile à se procurer. M. André Hallays le mentionne comme formant trois petits volumes in-12 édités à Bruxelles en 1848, à la librairie de Tarride, rue de l'Ecuyer, n" 8, vis-à-vis de la rue de la Fourche.

L'exemplaire que je possède et qui a servi à la présente réédition est bien conforme à la description de M. André Hallays. 11 existe cependant une autre édition du même roman qui a complètement échappé aux investigations des admirateurs de Gobineau, je veux parler de celle parue également à Bruxelles en 1848, mais à la librairie Meline, Cans G'®, et en deux volumes seulement, dans le format in-16. Le seul exemplaire que je connaisse sous cette forme appartient au poète Paul Valéry, qui, jadis, le découvrit dans une boite des quais, et qui a bien voulu me le confier pour me permettre de collationner son texte

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avec mon propre exemplaire de chez Tarride. Pour que ce roman ait parn ainsi la même année chez deux éditeurs et dans des formats diiïérents, il faut sans conteste que Ternove ait suscité un certain mouvement de curiosité. Je n'ai pu toutefois découvrir, dans les chroniques littéraires du temps, aucun écho du succès de ce livre.

Un seul fait demeure certain : Ternove fut écrit et terminé à Redon en 1847 et offert à Bertin, directeur des Débats, qui l'accepta après corrections*, (je roman porta d'abord le titre d'Octave et Marguerite, noms des deux principaux personnages. Il parut en feuilleton du 22 octobre au 23 décembre et semble avoir obtenu un gros succès de publication. Gobineau ne se tient pas de joie et ne cache pas son naïf orgueil de paraître au rez-de-chaussée dans un grand quotidien. Le 20 octobre 1847 il écrit à son père :

(c J'ai enfin la bonne nouvelle que je tenais le plus à l'annoncer. Mon roman de Ternove paraît dans les Débals, S'il a du succès, ce sera une bien grande affaire pour moi; s'il n'en a pas, c'est encore une grande victoire et qui m'ouvre bien des portes. Un roman dans les Débats met un écrivain hors de pair avec les grimauds au milieu desquels les malintentionnés étaient encore jusqu'ici en droit de me confondre. »

1. C'est du moins ce que nous apprennent deux lettres inédites de G'bineau à son beau-fièie Jules Monnerot, datées de Redon l'une du 28 juin, l'autre du 20 octobre i847, et fort instruclives, au suj'jt des occupations iidéraires de notre auluur à cette époque. Le manuscrit de Ternove fut payé 2.000 francs par Berlin à Gobineau.

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Et quelque temps après :

« Je ne crois pas que ce roman ait un succès éclatant d'intérêt, i) ne vise pas à l'effet, c'est plus philosophique et plus une étude de caracttres qu'un roman de journal, mais par cela même le succès sera restreint aux gens de lettres et purement littéraire et à la portée des êtres réfléchis; cela vaut mieux pour nous parce que le fait seul d'être dans les Débats frappe suffisamment les imbéciles. »

Voilà qui est admirablement dit.

Ternove peut se résumer ainsi : une histoire d'amour à travers les événements politiques de 1814 et de 1815. L'on se convaincra d'ailleurs que ces événements politiques ont un tel retentissement sur deux jeunes cœurs passionnés qu'ils tiennent souvent, au cours du roman, la première place. Ne nous en plaignons pas et rappelons que le père d'Arthur, Louis de Gobineau, émigra pendant les Cent Jours et suivit à Gand ie comte d'x\rtois. Il rentra en France avec Louis XVllI et devint capitaine à la Garde royale. Arthur a utilisé, pour son récit, les mémoires écrits par son père. Analysant jadis le sujet de Ternove dans une revue littéraire, j'écrivais : « Il serait du plus grand intérêt de connaître ces mémoires et de les comparer au roman. Il y a là-dedans des portraits piquants et certainement pris sur le vif, des physionomies morales qu'on devine vraies et observées avec un amour stendhalien; bref, des documents humains de premièreimportance. C'est pourquoi tout me porte à croire que le jeune Arthur a fait les plus larges et les plus nombreux emprunts aux mémoires de son

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