CHAPITRE PREMIER
Dans un coin presque perdu de la Champagne, non loin de la frontière de Belgique, en ces cantons sauvages où les vénérables débris de la forêt des Ardennes recouvrent de chênes et de tailli«4 un sol montueux et semé de roches, est un village appelé la Longuée. Les fondateurs de la cité rustique ont pittoresquement placé leur patrie à peu de distance d'une petite rivière appelée la Semoy, qui ne partage pas Tobscurilé dans laquelle l'histoire a laissé le hameau ; elle figure çà et là dans maints récits de ces aventureuses expéditions que tentaient au xvi* siècle les lansquenets et les chevau-légers français etespagnols, les uns contre les autres, pour la défense ou pour rattaque des Pays-Bas. Outre que la Semoy a pour des yeux d'artiste des courbes, des caprices, des colères pleines de charmes, elle est encore peuplée de truites et d'écrevisses ; et les saumons même, qui remontent la Meuse, ne dédaignent pas de fréquenter en grand nombre son lit rocailleux.
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Dans la journée qui commence cette histoire, et qui, au dire du calendrier, était la seizième du mois de mars 1815, sous les aunes et les saules plantés confusément au bord de la Semoy, se tenait à quelque distance du village un personnage qui n'admirait guère la beauté pittoresque du pays, et qui tout bonnement péchait.
11 péchait, mais non pas avec l'attention scrupuleuse d'un mercenaire ou d'un amateur déterminé ; son panier de joncs, jeté à ses pieds, plongeait à demi dans l'eau. Plusieurs heures s'étaient déjà écoulées depuis que le jeune homme avait hincé son appât, et pourtant une seule pauvre truite, probablement bien étourdie, était prise ; il péchait, mais nonchalamment, et pour avoir l'air de faire quelque chose. Sur l'herbe, à ses côtés, un livre gisait à moitié ouvert, et c'était bien la preuve que les captures qu'il méditait ne suffisaient pas à le distraire.
Le rêveur ainsi inoccupé au moment oii la France entière se mettait en émoi pour le retour de l'empereur, était, à en juger sur le costume, un militaire. Dans sa liberté campagnarde, il avait à la vérité revêtu un pantalon de toile grise et dégagé son cou des entraves de la cravate, mais il portait une veste d'uniforme dont la couleur verte, les boutons et les attentes d'épaulettes ne pouvaient indiquer que le rang glorieux d'officier de chasseurs.
De beaux cheveux noirs bouclés, un teint brun et pâle, un front large sous lequel brillaient de grands yeux d'un bleu sombre, une bouche serrée dont les lèvres lineinent dessinées exprimaient à volonté le dédain, la colère ou des sentiments plus aimables ; une stature élancée et svelte, tous ces avantages extérieurs donnaient au jeune pêcheur ce grand air
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de flistiru'tion et fie suj»ériorité qui vaut toujours qu'on le remarque. En aussi peu de mots que possible, je viens de présenter mon héros. 11 s'appelle Octave de Ternove. Maintenant il ne nous reste qu'à l'épier dans son occupation distraite.
Ses sourcils étaient froncés ; il regardait l'eau sans lavoir. Mais bientôt cette préoccupation finit sans doute par le fatiguer, car il retira sa ligne, en visita les hameçons dont un goujon rusé avait su sans encombre enlever les appâts, remit les choses en ordre, rejeta son fil dans le courant, planta, contrairement à toute sagesse, sa hampe dans l'herbe, et prenant le livre dédaigné par lui quelques instants auparavant, recommença à lire. Mais il avait à peine parcouru quelques pages, que, derrière lui, dans le sentier, un pas assez traînard se fit entendre. Quelqu'un arrivait en sifflant d'une façon tout insouciante.
Octave avait de loin reconnu son visiteur. Il ne leva pas la tête.
— Est-ce ainsi que tu comptes nous avoir un plat de plus pour le souper? lui cria une voix rude; tu resterais huit jours et huit nuits sans rien attraperen t'y prenant de la sorte.
— Bah ! répondit Octave.
Son interlocuteur recommença à siffler, descendit du rocher sur la rive en s'aidant des rameaux d'un tremble, prit la ligne et commença à pêcher dans les règles. Ce nouveau venu était un grand jeune homme blond, à l'air ferme et sérieux, dont le teint avait certainement bravé les intempéries de plus d'une mauvaise Sciison. Sa physionomie, moins finementdessinée peut-être que celle d'Octave, montrait dans le calme profond qu'il respirait un caractère de placidité et de force bien éloigné de l'apparence agitée de
son ami. Henri Marcel portait la veste du même régiment qu'Octave.
Eu prenant la ligne il avait cessé de siffler et s'était livré tout entier et avec conscience à sa nouvelle occupation ; il ne montrait pas même l'envie de parler, non plus que si la solitude la plus complète eût régné partout à la ronde ; mais son voisin, ennuyé et nerveux, ne put longtemps soutenir ce silence.
— Henri ? s'écria-t-il tout à coup.
— Eh bien ? répondit Henri, je ne parle jamais à la pèche.
— Laisse ta pêche pour ce qu'elle vaut ; il n'y a pas le moindre fretin dans ce misérable pays, grommela Octave d'un ton d'humeur.
— A tous les cœurs bien nés... dit posément Henri; tu calomnies la Semoy ! Voilà une superbe truite I as-tu rien à me communiquer qui lui soit comparable ?
— Les journaux sont-ils arrivés ? qu'annoncent-ils?
— Eh ! ne m'as-tu pas supplié hier au soir de ne plus l'entretenir des affaires publiques? Malepeste! je me garderais de t'en dire un mot. Ne serait-ce que la seule pensée de voir recommencer la conversation héraldique, généalogique, politique et assommante qui s'est engagée entre toi et ton oncle, je me ferais couper en morceaux plutôt que de ne pas te complaire.
— Voyons, répondit Octave, prends que je suis l'homme le plus inconséquent, le plus irrésolu et parions sérieusement. Admets que cette nuit et ce matin j'ai battu la campagne et que je suis raisonnabb; seulement à cette heure. Suppose, si cela t'a^^rce, que tous mes projets de retraite absolue
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étaient autant de billevesées, et que je n'ai su ce que je disais lorsque j'ai parlé de ni'enterrer dans ce hameau comnu' un hérisson dans sa haie, et de renoncer au service. Et, toutes ces suppositions admises, causons.
— Je ne connais pas, répondit posément Marcel, de supplice comparable à celui de vivre avec les irrésolus ; mais comme je savais parfaitement, lorsque tu m'as communiqué tes desseins, qu'autant en emportait le vent, je ne suis nullement surpris de tes variations, et n'ai aucun besoin de te traiter de fou; la chose est faite et parfaite.
— Rien de mieux, reprit Octave ; mais enfin qu'estil arrivé à Bonaparte ? L'a-t-on arrêté sur la route de Grenoble!'
— Arrêté ! enfant que tu es ! Il continue sa marche fort heureusement ; les troupes envoyées contre lui recrutent son armée. L'empereur entrera dans Paris en triomphe... Bon! voilà que ça mord ! Il faut que ces benêts de poissons soient diablement affamés pour se laisser prendre malgré notre bavardage.
— Je me doutais que l'empereur passerait! dit Octave d'un air méditatif; et il se perdit de nouveau dans ses réflexions.
Henri se garda de l'interrompre. Il prenait à la pêche un intérêt réel, et réussit mieux en quelques minutes que son compagnon n'avait fait en plusieurs heures.
Après un silence assez long, Octave reprit la parole.
— Enfin, dit-il, tu conviendras que notre cher pays de France est dans une situation curieuse !
~~ Il est certain qu'il ne dépérit pas faute de
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maîtres; malheur toujours peu à craindre, au demeurant.
— Comme tu prends ton parti aisément! s'écria Octave d'un ton d'amertume.
— Halte-là! riposta Marcel; tu te prépares à monter sur tes grands chevaux et à me parler du haut de l'Hélicon; tu vas me prêcher l'importance des événements qui donnent à l'Europe une commotion dont les contre-coups se feront sentir dans tous les coins du monde! Laisse là ta rhétorique. Malgré mon flegme, je ne suis pas un pire citoyen que toi, et je ne te crois pas plus digne de la palme civique parce que tu auras poussé en cadence des hélas! bien inutiles sur des malheurs auxquels toi et moi, chétifs que nous sommes, ne pouvons rien!
— Tu parles de rhétorique, répondit Octave, mais tu y excelles ! Dis-moi tout simplement ce qu'au milieu du conflit pourront devenir deux très minces ))ersonnages de ta connaissance, Henri Marcel et Octave de Ternove.
— Bien, reprit Henri, je vois que la question se réduit aujourd'hui à des proportions assez simples. Je t'en félicite. Tu étais hier fort dithyrambique, ne t'en déplaise, et l'oncle ne l'était pas moins.
— Puisque tu approuves mon langage de ce moment, fais-moi l'amitié d'y répondre.
— Très volontiers! Tu veux savoir...
— Je veux savoir d'abord ce que tu comptes faire. Procédons avec ordre ; ensuite nous viendrons à moi.
— Ne suis-je pas officier en congé ?
— Tu as cet honneur.
— Quand mon congé finira, je rejoindrai mon régiment.
— Et si le régiment entre en campagne?
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— J'entrerai en campagne de même; c'est assez naturel.
— Pour le roi ? contre le roi ?
— Pour le régiment. Sais-je, moi, quelles seront les circonstances qui pourront influer sur la conduite du corps auquel j'appartiens ? J'imagine, et ici, je raisonne en philosophe, que la position géogi'aphiquede la garnison, les intérêts personnels du colonel seront juges suprêmes de notre iidélilé au petit-lils de Saint Louis ou de iriotre dévouement au vainqueur d'Austerlitz ; mais ce sont là des questions trop ardues pour un soiis-lieutenant, etje ne suis nullement disposé à les traiter. J'irai là où sera mon drapeau, de quelque couleur qu'on l'ait teint pendant mon sommeil, plus porté d'ailleurs, je te Favoue, à sabrer des Prussiens que des bonapartistes.
— Noble insouciance ! dit Octave en souriant ironiquement.
— Je ne la donne ni pour noble ni pour belle, repartit Henri ; mais lorsqu'on n'a pour toute fortune que sa solde, et que, la solde manquant, le pain doit manquer de même, que fort peu de personnes s'intéressent à vous, et que par un hasard tout providentiel vos vrais amis sont aussi gueux que vousmême, mon avis est qu'on est en droit de ne songer qu'à soi. Encore une fois, ce n'est pas sublime, mais c'est raisonnable, strictement raisonnable. Quant à toi, tu te garderais bien d'une pareille philosophie.
Un des grands torts que j'ai toujours remarqués dans ton caractère, c'est d'être possédé de la manie déjouer un rôle vis-à-vis de toi-même, chaque fois qu'il se présente une circonstance délicate. Tu as trop de franchise et de générosité pour jamais faire des dupes et tromper le prochain en te peignant en
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plus beau que tu ne crois ; mais en ce moment tu cherches à te persuader, ainsi qu'à moi, que les destinées de ton pays, et les droits respectifs des potentats, sont les causes uniques du trouble où je te vois plongé.
Octave rougit légèrement. Il ne put disconvenir en lui-même que l'analyse de Henri ne fût frappante de justesse.
Marcel reprit :
— Ainsi, mon cher, épargne-toi les frais d'une rhétorique inutile ; conserve tes phrases patriotiques pour d'autres que pour moi, et puisqu'il te plaît de changer encore une fois d'avis sur la conduite que tu vas tenir, confie-moi tes nouvelles idées.
— Lorsque j'ai prétendu, hier au soir et ce matin, dit Octave, abandonner le service et renoncer à toute espèce de carrière, j'ai eu tort certainement, et je ne fais nul scrupule de convenir que Marguerite et toi vous avez eu pleinement raison contre mon oncle et contre moi. Ce n'est pas à mon âge... Mais je n'ai pas besoin de justifier mon nouveau changement par les raisons que tu m'as données toi-même pour le provoquer. Ce qui me trouble singulièrement à cette heure, c'est de savoir quelle cocarde je vais prendre.
— Et voilà mon paladin ! dit Marcel en riant. Ne te fâche pas ; je t aime mieux ainsi que te guiiidant sur des échasses où tu n'as que faire de monter. A chacun sa profession. La nôtre, mon ami, et c'est triste à dire, ne s'étend pour le moment qu'à ne pas mourir de faim.
— Et à devenir quelque chose, ajouta Octave avec un sentiment de profond orgueil.
— Je te laisse la seconde partie, répliqua Marcel.
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Mais, pour rester clans notre affaire, c'est donc là ce qui t'embarrasse? Tu ne sais pas si tu es bonapartiste ou royaliste? Ma foi ! je serais de même à ta place. Va ! ce que tu as de mieux h faire, c'est de regagner le régiment et de ne pas faire parler de toi.
— J'ai assez vécu dans l'obscurité, repartit Octave avec amertume ; dussé-je être fusillé par l'un ou par l'autre des deux partis, il faut que j'en sorte. Si je ne profitais du moment où tout va se trouver à la débandade pour me pousser plus haut, je mériterais de n'être jamais rien. Maintenant, je l'avoue, je suis incertain sur le parti qu'il me faut prendre.
— Eh bien ! mets deux billets dans un chapeau, l'un pour le roi, l'autre pour l'empereur, et tu sauras dans une minute de quel côté tu dois tirer. Isolés comme nous sommes, dans un petit village des Ardennes, tu ne peux, aussi promptement qu'il le' faudrait, trouver de meilleurs motifs de détermination. Mais j'ai assez de pêche pour aujourd'hui, et il ne sera pas mal à propos de regagner la maison ; c'est aussi par trop pastoral que de passer sa vie sous les hêtres.
A ces mots, les deux amis plièrent leur ligne, s'armèrent de leur panier, et commencèrent ce qu'ils auraient pu appeler leur mouvement de retraite. Tandis qu'ils vont ainsi cheminant dans les sentiers qui les ramènent au logis, je crois à propos de mettre le lecteur un peu mieux au fait de ce qui regarde le héros de cette histoire.
Ainsi qu'on peut déjà le supposer par la conversation précédente, le caractère d'Octave de Ternove était pétri d'éléments multiples et destiné soit à de grandes joies, soit à de violents chagrins, mais jamais à la connaissance réelle et sérieuse du bonheur.
Les circonstances avaient contribué à développer celte nature liévreuse et singulière. Peut-être, si son enfance n'eût été soumise à aucune de ces fortes épreuves qui ont brisé, déformé ou réformé nos parents à la lin du dernier siècle. Octave eût-il été semblable au plus insignifiant des campagnards ou des hommes de salon ; mais, pour son malheur, il avait dès ses premiers pas dans la vie, et alors que la toupie ou le cerceau auraient dû l'occuper uniquement, contemplé les résultats les plus hideux et les plus funestes des commotions politiques; bien plus, il avait joué le rôle instructif de victime.
Sa famille était d'origine espagnole, et l'établissement de ses aïeux dans le pays datait de l'époque où le duc d'Albe gouvernait les Pays-Bas au nom de Philippe II. Le premier de Tierranôva établi dans la paroisse de la Longuée, était un certain soudard, don Antonio, qui après avoir remporté comme palmes de ses campagnes force blessures par tout le corps, avait couronné tous ses sacrifices par la perte d'une jambe. Ce dernier point obtenu, le héros castillan avait jugé convenable de prendre femme. Il s'était uni à une bonne iille flamande et avait fait souche d'honnêtes gens sur les bords de la Semoy.
Ainsi descendus d'un aventurier peu fortuné, les Ternove n'avaient jamais été fort riches ; pourtant, en 1793, leur petit avoir de six à sept mille livres de rente suffisait à assurer l'estime du voisinage, et on ne se faisait pas tirer l'oreille dans le canton pour les déclarer tout à fait dignes de respect. Funeste sentiment, déplorable condescendance! car ce fut à cette unanimité de bonne opinion que M. de Ternove, le père d'Octave, brave gentilhomme qui n'avait de sa vie tourmenté que les lièvres, et dont un
gortt prononcé pour l'horlogerie avait embelli l'existence, dut le triste honneur de paraître devant le tribunal révolutionnaire et d'être condamné à mort, comme de raison, à titre de conspirateur, de cidevant tyran, d'espion des Autrichiens, d'ami de Pitt et de Gobourg, et d'émigré. Sa femme, excellente ménagère, partagea son sort, et son frère, qui avait servi vingt ans dans le régiment de Champagne, et qui, avec sa croix de Saint-Louis, était rentré dans la maison paternelle, espérant y finir doucement ses jours, s'échappa non sans peine et réussit à s'enfuir dans les bois, où il passa plusieurs semaines à errer comme un sauvage, conduisant par la main Octave, alors âgé de cinq ans, et dont l'imagination resta frappée à jamais des spectacles qui, en quelques heures, s'étaient déroulés sous ses yeux.
Les plus grandes calamités sont peu de chose en elles-mêmes ; car si effrayantes, si énormes qu'on les veuille imaginer, leur effet réel est rarement de tout détruire ; partant, leurs coups sont réparables, et quand bien même elles brisent tout, elles sont soumises à l'oubli, et sur les ruines formées par elles une nouveauté s'élève immanquablement qui ôte à tout le monde le souci du mal passé. Mais ce qui ne se perd pas, c'est le souvenir des formes que les calamités ont revêtues ; ce sont les détails, les apparences qui pourtant n'ajoutent rien au fond. A l'âge qu'avait Octave, si on fût venu lui annoncer la perte de son père, de sa mère et de toute sa fortune, s'il lui avait fallu se préparer à errer avec son oncle de ville en ville, pour chercher des moyens d'existence, il est à peu près certain qu'il n'aurait conservé que peu de mémoire de si tristes nouvelles, ou que du moins son caractère n'en aurait pas été profondé-
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ment modifié. Mais les choses ne s'étaient point passées ainsi.
C'était au milieu de la nuit que les mandataires de la commune avaient paru dans la chambre où il dormait auprès de ses parents. Il avait été réveillé en sursaut par le bruit. Les pleurs, les gémissements, les cris l'avaient fait se lever à demi sous ses rideaux, et il avait vu ses parents, les deux servantes et le domestique de la maison se parler vivement, la terreur peinte sur le visage, et courir dans Ja chambre comme des gens privés de raison. 11 se souvenait de les avoir entendus dire : « Ah I mon Dieu I nous sommes perdus ! » Il avait vu une douzaine d'hommes barbus, fort mal accoutrés, ivres pour la plupart, armés de fourches, de piques et de sabres, qui, en jurant comme des possédés, s'étaient rués sur les habitants de la maison et avaient ordonné d'apporter du vin. Pendant un temps qui lui avait semblé bien long, il avait entendu, avec une épouvante qui le glaçait, les cris de joie et les vociférations de ces misérables ; il avait vu l'un d'eux frapper sa mère et la renverser sur le plancher; puis, comme un rêve effrayant, tout, subitement, s'était effacé.
Les citoyens avaient entraîné ses parents ; sans doute sa pauvre mère, tenue par le poignet brutal de quelque énergumène, trouva moyen d'adresser un dernier regard, bien douloureux certes, au petit lit 011 était blotti son fils ; mais Octave ne se rappelait pas d'avoir vu un tel regard : les enfants n'ont pas l'attention éveillée sur de pareilles circonstances ; il se souvenait seulement que, lorsqu'on avait entraîné sa mère, la robe de nuit de la pauvre fp.mme était toute déchirée et souillée de boue. Soudain il s'était trouvé seul. Nul bruit ne se faisait plus entendre
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dans la maison, et il avait eu soiisJes yeux le désordre affreux de la chambre; tout y était renversé el brisé, liormis un guéridon, où, par hasard, la lampe de nuit était restée allumée. Octave s'était mis à pleurer tout bas, n'osant faire plus.
Ensuite il avait entendu des pas dans l'escalier et son cœur avait baltu plus vite sous la pression de la crainte. La porte entre-bàillée s'était ouverte, et l'enfant avait vu paraître son oncle. C'était à une circonstance tout heureuse, que le pauvre officier avait dû de n'être pas présent à la maison et soumis au triste destin de son frère. Le matin même, il avait été invité par le meunier du village à venir pêcher et chasser, et comme le digue homme s'abandonnait volontiers aux plaisirs de la bonne chère, il était resté fort tard, joyeusement occupé à boire et à se rappeler les chansons gaillardes de ses jeunes années. 11 avait même été sur le point de se coucher au moulin, comme il le raconta depuis plus de cent fois à son neveu et à tous ceux qui avaient occasion de jouir de son entretien ; mais ayant quelques verres de trop par la cervelle, à toute force il s'était obstiné à revenir au logis. En entrant dans la chambre de son frère, où il était tout surpris d'être arrivé au beau milieu de la nuit, il se dégrisa subitement. Il alla au lit du petit neveu et l'interrogea ; mais, ainsi qu'il le disait, il n'en put rien tirer que des larmes. Du reste, il n'avait pas, au fond, grand besoin d'explications. A cette époque-là, une maison renversée de haut en bas et des nobles disparus, ce n'était pas merveille, et M. Gérard de Ternove crut ne pouvoir rien faire de mieux que de saisir Octave, de l'habiller le plus cliaudeaient possible avec ce qui lui tomba sous la main, de le prendre à &on cou et de gagner
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la forôt. L'espace ne devait pas lui manquer pour se promener à couvert. Aussi ce ne lut pas le déni de protection des sylvains et des dryades qui le força bientôt à chercher un autre asile, mais bien la nécessité, cette sombre déesse, qui lui démontra sans peine qu'un ancien capitaine au régiment de Champagne ne pouvait continuer longtemps à se nourrir de fraises et de framboises pour tout aliment. Le pauvre Octave était devenu d'une maigreur affreuse, et son oncle, outre ses propres rhumatismes, craignant à chaque instant de le voir mourir, se résolut à jouer un coup de partie. Il sortit du bois par une belle soirée, belle dans le sens oi^i la prennent les gens qui n'aiment pas la lumière ; il pleuvait à verse, et on n'y voyait non plus que dans un four ; il sortit du bois, et se rendit avec son neveu à l'entrée du village de la Longuée, où demeurait son cher meunier. Le meunier était bien son ami ; mais le capitaine le connaissait de longue date pour fort républicain, très intéressé et passablement brutal : il avait donc beaucoup hésité avant de se confier à sa foi.
Il frappa à la porte, et pendant que le maître du logis, dont le capitaine entendait les gros sabots, descendait l'escalier pourvenir ouvrir, peu s'en fallut que le régiment de Champagne ne battît en retraite. Mais quoi! aller retrouver un ordinaire de framboises et de fraises, ce n'était pas une pensée supportable. Le meunier parut enfin, et Gérard fit sa déclaration suivie de sa proposition.
— Mon ami, lui dit-il, tu sais que mon frère et moi nous n'avons jamais été bien taquins. Montre-toi honnête homme en me faisant, ainsi qu'à mon pauvre neveu, la charité d'une croûte de \)uin et d'un verre de bière.
Le meunier se gratta la tête ; mais, c/est une remarque qu'il faut faire à l'honneur de l'humanité ; dans les cas ordinaires, et il est aussi rare de voir triompher des sentiments complètement mauvais que de complètement bons; le paysan n'avait jamais eu qu'à se louer de ses seigneurs, il fut généreux; il donna en rechignant un morceau de pain à l'oncle, un autre au neveu et un verre de bière à chacun ; puis, sans vouloir entendre parler de les recevoir chez lui, il se contenta de leur indiquer dans le bois une cabane de charbonnier qui lui appartenait et où il leur permit d'établir leur résidence, les assurant qu'on ne viendrait pas les troubler, au moins de son fait, dans la possession de cet asile peu somptueux, où il comptait leur porter lui-même, une fois par semaine, leur très frugale nourriture. Du reste, si le meunier se montra peu libéral dans ses dons gastronomiques, il ne ménagea pas ses paroles lorsqu'il s'agit d'instruire Gérard du sort de son frère et de sa belle-sœur. Il raconta tout au long comment il les avait vus monter sur l'échafaud, et ne fît grâce d'aucun détail au pauvre officier qui l'écoutait en pleurant, mais pourtant avec moins d'émotion que l'enfant de cinq ans cramponné à sa main.
Le séjour dans les bois avait été le complément de la scène nocturne pour l'imagination exaltée d'Octave. Les nuits passées sur la mousse, au pied d'un arbre, à l'abri d'un roc, tandis que le vent soufflait et que la chouette faisait entendre son cri funeste aux alentours, avaient donné à l'enfant cette espèce d'excitation nerveuse qui rend les yeux fixes et l'esprit si ardent et si désordonné ; qui conduit à la tristesse éternelle ceux qu'elle ne mène pas à la folie, et
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qui, assez commune chez les peuples primitifs, exposés plus que nous par leur vie en plein air à éprouver ces mystérieuses terreurs dont la nature est pleine, élève pour eux tant de têtes déréglées au rang tragique de prophètes. Gérard craignit longtemps pour la raison de son neveu. 11 n'était, lui, ni homme d'esprit, ni même tout à fait homme de sens; c'était une cervelle vide. Mais en revanche il avait l'àme la meilleure, la bonté la plus complète. Il ne sut pas, sans doute, analyser subtilement le caractère de la maladie qu'il découvrit dans Octave, il n'en vit pas la portée; mais les causes en étaient si faciles à reconnaître, qu'il ne put prendre le change. Il s'efforça de calmer autant qu'il était en lui cette extrême exaltation, et l'instinct de sa bonté le fit réussir aussi bien que réussit l'instinct.
Octave ne devint pas fou ; mais il resta triste, et l'imagination de cet enfant, établissant entre ellemêmb et le milieu dans lequel elle avait été transportée une espèce d'équilibre, régularisa l'exaltation et en lit un trait de son caractère qui ne s'effaça jamais. Le point de départ de son esprit, ce fut pour toujours la scène nocturne où il avait perdu sa famille et le temps qu'il avait passé en proscrit sous les ombrages mystérieux et funèbres des bois.