‹ Terracine; essai d'histoire localeChapitre 36 sur 60 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Terracine choisie à l'époqae barbare pour de grandes destinées. Constructions au Monte S. Angelo et enceinte qui les relie à la ville. L'histoire ne sait rien , la tradition attribue le tout à Théodoric : Tinscription de Mesa. Tout est du même temps. C'est l'enceinte d'une ville nouvelle avec une place d'armes pour les soldats. Probabilités en faveur de Théodoric. La Porta in Posterula. Plan général et système de défense de la nouvelle ville projetée. Théodoric remet en état la Via Appia, le patrice Décius bonifie la Fêlude. Le projet sur Terracine n'est pas exécuté. Destruction de l'empire de Théodoric : avec la domination byzantine commence le moyen âge en Italie..

Voici un événement qui , complètement accompli , eût pu être le plus grand de Thistoire terracinaise ; et il a laissé comme trace le monument le plus considérable du pays. Il ne s'agit ni plus ni moins que d'une seconde fondation de la ville. Mais Thistoire est muette, les textes manquent totalement, on n'a aucune espèce de témoignage ni sur sur son époque, ni sur son auteur.

Au sommet du Monte S. Angelo, à moins de 300 mètres en distance horizontale du rivage , mais dominant la place Victor Emmanuel d'environ 230 mètres , dont cent à pic et cent en montée presque inaccessible, se dressent les restes d'un grand monument connu dans le pays sous le nom de Castello di Teodorico ; de là part une enceinte garnie de tours, qui, descendant par derrière le long du côté accessible du S. Angelo, va trouver la route du Ritiro, et la suit en l'enclavant jusqu'au moulin à huile de S. Francesco, en face du mur du jardin de l'hospice : — grand ensemble où tout est problème , depuis le nom de l'auteur jusqu'à la destination de la partie la plus belle.

La construction au sommet du mont (1) présente vers la Marina

(1) Voy. pi. IL

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une série de douze grandes arcades reposant sur une terrasse large de 4"n,90 et portée par un mur grossier d*une épaisseur de 1">,10. Ces arcades, dont les proportions sont belles, ont environ 6»,50 de haut et plus de S'^.bO de large ; leurs pierres ont une corniche fort simple faisant chapiteau. Le développement total de la façade est de 62», 25. Chaque arcade a 3™,90 de profondeur, et elles communiquent entre elles par des portes voûtées de 0",90 de large : si bien que Tensemble forme un grand portique ouvert par-devant et divisé en douze travées.

Le mur de fond de chacune de ces travées est percé d'une ouverture, alternativement porte et fenêtre ; et toutes ces ouvertures donnent dans une longue pièce voûtée, de la même hauteur que le portique, large de S^jôO et close aux deux extrémités. Le mur de fond de cette longue pièce est appliqué contre le roc, et, à 20 mètres d'une de ces extrémités, une petite porte basse donnait accès dans une grotte.

La façade de la construction qui regarde vers le sud-est a une longueur de 50 et quelques mètres. Elle présente cinq arcs de môme largeur que ceux de la façade principale , mais diminuant de hauteur à raison de la pente très rapide du rocher. Les arcades sont pleines ; la saillie de la voûte et du pilier n'est que de 0",60*

La façade N.-O. présente quatre arcades semblables, diminuant de même de hauteur suivant la pente , mais les trois dernières ouvertes, d'une profondeur de 6"*, 10, et communiquant entre elles par des portes. Celle de la première conduit, en descendant quelques nîarches, dans la longue pièce du fond de la façade S.-O. Après la troisième est une autre arcade, plus étroite, par laquelle un passage voûté en pente donnait accès à l'étage supérieur.

Il suffit d'un coup d'œil pour reconnaître dans cette construction une forme de ces soubassements à fornices si communs dans l'antiquité et dont le forum de Terracine même offre tout près de là un très bel exemple. Celui-ci a été fait pour obtenir une esplanade sur la pente abrupte de la montagne.

Cette esplanade , qui dépasse ses côtés de plusieurs mètres en longueur, se termine au pied de rochers taillés fort irrégulièrement par la nature et par la main des hommes, mais qui se dressent à pic et supportent l'étroit plateau dont se compose la sommité du mont. Elle était entourée d'un mur épais d'environ 0«>^60 et renfermait deux citernes creusées dans le roc et maçonnées , Tune longue de 9 mètres, l'autre de 6.

Les ruines de constructions existant sur cette esplanade nous

font voir divers bâtiments dispersés , quelques-uns fort petits , quelques mètres à peine de côté. Le plus grand, un carré d'environ 20 mètres porté sur un rectangle plus long, peut être d'époque postérieure. Us sont disposés sans aucune symétrie ni entre eux ni avec les côtés de l'esplanade. A l'angle Nord, un passage entre deux murs grimpe sur les rochers jusqu'au plateau supérieur.

Celui-ci , qui par son angle Nord se rattache lui-même à l'enceinte , est semé de divers débris , la plupart d'époque récente. Mais ce qui est bien d'époque ancienne, ce sont les murs dont il est entouré. Sur le côté qui regarde l'esplanade inférieure s'observent les restes d'un simple mur de clôture. Mais sur les deux qui viennent se joindre au point de départ de l'enceinte, l'ouvrage est un peu plus compliqué. Le côté N.-O. présente deux murs, l'un au bord du plateau, l'autre plus bas, au milieu des rochers. Le côté Nord, qui est la continuation même de la fortification extérieure, offre aussi deux murs, et entre eux un chemin couvert, sur lequel se voient des débris d'arcades, et d'où l'on accédait, sans doute par un escalier, à un massif carré situé à l'angle commun des deux fronts et de l'enceinte. Ce massif portait probablement un réduit, qui n'avait pas besoin d'être bien haut, placé ainsi au point culminant de la montagne , pour faire un poste de guetteur. Quelque chose d'analogue paraît avoir existé à l'autre bout du chemin couvert.

Telle est la construction connue dans le pays sous le nom de Teodorico ou de Castel S. Angelo.

A quelque distance, en dedans toujours de l'enceinte, il y en î^une autre appelée S. Angioletto. C'est en effet une copie en petit du grand soubassement de la première. Il est visible qu'on a calqué l'un sur l'autre : mêmes arcades, même longue pièce derrière; puis une série de citernes, de terrasses, et, dessus, des ruines un peu de tous les temps. Des signes certains font recon* naître que des moines ont habité là ; et ce sont en effet les restes du couvent de S. Arcangelo. La construction, bien que très gros* sière et n'étant après tout qu'une fort laide réduction du Teodo* rico , doit remonter à la même époque. On ne s'expliquerait pas en effet cette similitude autrement. Il est même possible qu'elle ait été faite expressément pour y mettre des moines par le roi barbare qui voulait créer là une nouvelle Terracine.

L'enceinte qui part de l'angle des deux fronts Nord court d'abord pendant une soixantaine de mètres en ligne droite dans le prolongement du côté N.-0.> puis tourne à gauche et descend le long

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de la pente rapide jusqu*à la route du Ritiro. Avant le tournant est une porte voûtée toute simple. Le mur d'enceinte, haut d'environ 6n»,50 et épais de deux , ofifre , tous les 40 mètres environ , une tour ronde, plus élevée de 2 mètres. A Tun de ses coudes est une poterne, bouchée dès le temps de la construction. Arrivée à la Strada del Ritiro , Tenceinté la suit pendant une cinquantaine de mètres, puis la traverse et la côtoie de l'autre côté jusqu'au moulin à huile , contre le soubassement antique de laquelle elle se termine par deux arcs et un bastion carré. L'espace qu'elle embrasse, entre Teodorico, le mur continu, S. Francesco et le bord à pic de la montagne, dépasse certainement 10 hectares. C'est deux fois et demie plus qu'il n'en faut pour loger la ville haute de Terracine ; et cela paraît en effet l'enceinte d'une autre ville à côté et au-dessus de celle-ci.

La tradition du pays attribue ces travaux à Théodoric. Suivant les uns, Théodoric aurait construit au sommet du Mont le palais dont la partie inférieure subsiste encore , et l'aurait rattaché, à Terracine par l'enceinte que nous voyons. Suivant les autres , il aurait eu la pensée de construire là une ville au sommet de laquelle eût été son palais , et il serait mort avant d'avoir pu élever autre chose que les murs de l'une et le soubassement de l'autre. Bien entendu, il n'existe aucun texte à l'appui de ces opinions, et l'histoire de Théodoric est complètement muette sur Terracine. Je ne puis leur trouver d'autre source que la célèbre inscription de ce roi existant en double exemplaire à Mesa , dans .les marais Pontins, et dont une troisième copie était et est encore à Terracine (1). Il y est dit que Théodoric « a rendu à la circulation et à la sécurité le Decennovium de la Via Appia et les endroits de la route qui , sous tous ses prédécesseurs , étaient inondés par les eaux réunies des marécages de droite et de gauche. » Le reste de l'inscription parle des travaux du patrice Décius , chargé de l'exécution de l'ouvrage. De plus, deux lettres du recueil de Cassiodore (2) révèlent l'existence d'une grande entreprise dirigée par ce même Décius pour dessécher les marais Pontins. C'est évidemment sur ces bases que s'est fondée l'histoire de Théodoric venant habiter Terracine pour procéder au dessèchement de la Palude. Interrogeons les monuments.

Enceinte et constructions sont certainement toutes du même temps. L'appareil est partout le même : le mur est fait de moellons

(2) Cassiod., Vau, II, 32, 33.

de calcaire, en général petits, et revêtu d'opus incertum assezgrossier dans Tenceinte, plus fin, et qui serait digne des maçons romains dans le grand soubassement. Toutes les parties forment un ensemble , et ont été certainement conçues et exécutées du même coup.

L'époque à laquelle elles appartiennent semble bien celle de la transition entre les Romains et le moyen âge. Ce caractère est surtout frappant dans Tenceinte. La maçonnerie et l'appareil sont romains ; mais la forme de la fortification et son style annoncent déjà des temps postérieurs. Les tours sont rondes, complètement en dehors , tangentes seulement à la courtine , au lieu d'y être encastrées. Leurs créneaux ont les embrasures s'élargissant en dehors. Pas un réduit dans les tours , pas d'escaliers aux murs ni nulle part. J^es défenseurs devaient grimper dessus avec des échelles et se tenir au sommet ,• protégés par un muraillon de 1 pied d'épaisseur quand ils étaient sur la courtine, et par des créneaux de 1 mètre de haut quand ils étaient sur les tours. La porte n'est nullement défendue : c'est un simple arc, sans tours qui le protègent, sans barbacane ni moucharabi, sans même une herse , car on en verrait la coulisse. On ne trouve là ni la science simple de la fortification romaine, ni le luxe de précautions et de défenses que le moyen âge apprit des Orientaux. De plus, indice plus grave , la maçonnerie est fort mal faite. On voit que le mur a été fait par assises successives , verticales et horizontales , en trois ou quatre fois , et on n'a pas pris la peine de les raccorder. Elles sont seulement posées l'ane sur l'autre, au grand détriment de la solidité. Tout cela a un air hâtif : c'est monté au plus vite , par des gens très pressés. Il en est de même des constructions du Gastel S. Angelo ^ sauf le soubassement aiix douze grandes arcades , qui est soigné et solide.

Que sont ces constructions, et pourquoi furent-elles faites? Les traditions ont-elles raison ?

Une chose est certaine : c'est que le grand soubassement n'a jamais porté un palais. Le mur qui entoure la plate-forme est trop faible pour avoir été le gros mur d'un édifice de 60 mètres de façade. C'est une simple clôture, il n'y a pas à en douter, et, dans quelques parties qui paraissent avoir peu perdu, on voit que sa hauteur n'excédait pas 2m,50. En dedans était une espèce de cour, dans laquelle on ii\it des bâtiments là où on en avait besoin, sans s'occuper do la symétrie. Et par le fait, invisibles de Terracine, d'où l'on n'apercevait que les belles arcades et le petit mur , caches par la plate-forme supérieure à qui venait par la montagne, ils n'avaient pas besoin d'être monu-

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mentaux. Sur la plate-forme supérieure, c'était la même chose , avec cette différence que Tun des côtés de la clôture faisait partie de la fortification , et que l'autre , regardant cependant Tintérieur, était également renforcé pour pouvoir être défendu. Ou l'impression que donne une longue étude est trompeuse, ou bien cet ensemble n'est pas la demeure d'un souverain , fût-il Ostrogoth. L'aspect est d'un corps-de-garde , et ce n'était pas autre chose. En haut de l'enceinte se trouvait le plateau qui terminait la montagne; on l'entoura d'un mur pour en faire une place d'armes ; mais comme il était bien trop petit , on en accommoda un autre au-dessous en bâtissant le soubassement à arcades. Ce soubassement lui-même pouvait servir à loger des soldats. Convenablement arrangée , la grande pièce derrière le portique devait être un dortoir très passable. Dessus on construisit, avec la même hâte que l'on faisait l'enceinte, des espèces de baraquements permanents, placés sans ordre là où il sembla le plus commode de les mettre. L'installation suffisait pour un bon nombre d'hommes, qui devaient fournir, encasd'attaque, desdéfenseursàl'enceinte continue. Au cas où elle eût été prise , la place d'armes pouvait encore se défendre , séparée du reste par le double mur du Nord-Ouest. Une seule objection peut se faire, c'est que le soubassement est trop beau. Mais, dans des proportions aussi grandes , c*est une œuvre qui n'admet pas le médiocre : mal faite , elle tombera par terre. Dans tous les cas, il serait possible qu'on eût eu l'idée de faire là un palais, idée abandonnée ensuite. La ville nouvelle qui devait garnir la pente du S. Angelo ne s'éleva pas davantage. Il n'en fut fait qu'une maison , au-dessus d'une espèce de vallon. Les ruines de cette maison, assez grande, se voient encore ; et elle est faite d'ailleurs sur une ancienne maison romaine. Le projet d'une capitale à Terracine a pu séduire un chef de ces temps-là. La forte situation de la ville , surtout si on lui adjoignait Tinaccessible S. Angelo , et son genre de défenses naturelles, marais Pontins d'une part, marais de Fondi de l'autre, sont justement ce que l'on cherchait : c'était là l'attrait de Ravenne ; mai* ici l'air était moins mauvais , au sommet d'un tel promontoire. Ne préjugeons donc pas la pensée de qui a fait le grand soubassement ; qu'il ait projeté un palais , c'est possible; ce qui est sûr, c'est qu'il ne l'a pas fait et que les ruines sont d'une caserne (1) : d'où la montagne prit son ancien nom,

(l) Westphal, Guida per la campagna di Romaf p. 22, TappeUe « un campo fortificato del re Teodorico. »

qu'elle garda concurremment avec Tautre, Monte délia Guardia. On ne peut attribuer ces ouvrages qu'aux Lombards, à Narsès, ou à l'empire éphémère des Goths. Dans ce dernier cas, des indicessérieux désigneraient Théodoric. Le premierde tous est qu'après lui son empire tombe en décadence. Il n'était pas mort depuis dix ans que Bélisaire débarquait en Italie , et, dès ce jour, il n'y eut plus un moment de repos pour ses successeurs. A moins donc que d'attribuer à la régente Amalasunthe , sa fille , les constructions du S. Angelo, il semblera naturel de les rapporter à son règne. D'un autre côté , ces constructions ne sont pas les seules de leur espèce. L'enceinte de la Terracine ancienne , bien que remaniée et transformée au moyen âge, laisse voir, en divers endroits , des réparations des bas temps. Il est certain qu'on la doubla vers les Arène , de manière à lui faire embrasser la Via Âppia impériale , qui ressortait par une porte au-dessous de la pointe sud-ouest de la seconde terrasse du Forum. Là fut établie la montée ancienne de Posterula , celle que Pie VI a remplacée par une route. C'était par cette porte qu'on entrait en venant du quartier de la Marina. Or, cette porte, faite en pierres de taille dont l'une porte une épitaphe antique (1) , montre , sur la *clé de voûte de son arc , une croix de forme allongée , que Matranga disait reconnaître pour celle de Théodoric (2). Il paraît bien que celui-ci a fait travailler à Terracine. Qu'il y ait habité, c'est autre chose. Mais son patrice Décius y est venu : il [avait fondé une compagnie d'actionnaires pour le dessèchement des marais Pontins , et ce n'était ni de Ra venue ni de Rome qu'il en pouvait conduire les opérations. D'assez nombreuses ruines, dans la partie de la Palude terracinaise où passent TAmaseno et la Pedicata,

(2) /. C. A., Bull, I8îi3, p. 36. Cf. Città di Lamo, p. 156-7. et pi. XI. L'attribution n'est pas trop sûre. Il est évident que cette porte doit être postérieure à Théodose, la croix immissa sur les édifices publics étant fort rare avant le cinquième siècle. Mais cela ne prouve pas d'une manière certaine qu'elle date de Théodoric. Sa construction n'est pas mauvaise ; sa corniche est simple et bien faite ; mais ce qu'il y a d'important à noter, c'est que les parties du mur voisines sont également en pierres de taille au lieu d'être en opus tncertuntt comme le reste de l'enceinte barbare. Toutefois, les parties supérieures et les baies au-dessus de l'entrée sont d'un appareil analogue. D'ailleurs, cette porte servit peu. La fouille qui permit à Matranga de la faire dessiner tout entière a montré qu'elle est murée en pierres de taille qui semblent du même âge : si jamais elle a été ouverte, ce n'a été que peu de temps. Il est possible que ces travaux datent, au moins en partie, de Bélisaire, dans les guerres de qui est mentionnée Terracine , ou du gouvernement de Narsès.

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et le long de la route des Marutti, sont peut-être des restes de son œuvre. Le Fiumicello di Terraciua, aujourd'hui à sec et remplacé par le canal de Navigation , date probablement de cette époque , car il n'existait pas quand le port fut fait , et on le trouve sans cesse par la suite ; c'était sans doute un de ces « plurimi alvei qui ante non » au moyen desquels Décius essaya de faire évacuer les eaux des marais : il le fit déboucher au fond du port, après force sinuosités pour contourner le Colle ^ le Montone , et, semble-t-il bien , certains massifs de constructions plus ou moins en ruines.

Enfin, fait caractéristique, l'énorme soubassement à gros blocs du jardin de S. Francesco avait dû perdre antérieurement ses assises supérieures ; le temple était sans doute ruiné ; elles furent alors remplacées par des assises d'opus incertum tout à fait semblables à celui de l'enceinte, et posées de même l'une sur l'autre sans lien , sans raccord. La masse de ruines qui était dessus fut ainsi soutenue et empêchée de rouler au bas du mont. Bien plus, le mur de clôture du jardin actuel pose sur les restes d'une muraille semblable, contre laquelle s'appuient en dehors des débris de contreforts. Sur le côté qui regarde le Nord , une espèce de saiHie carrée a dû être un petit bastion. Ainsi aux deux extrémités de la nouvelle enceinte se trouvaient deux places d'armes , capables toutes deux, en cas qu'elle fût prise , de s'isoler et de se défendre. L'une était créée exprès sur la cime du S. Angelo, l'autre était formée par l'amas de constructions demi-ruiuées qui existait à S. Francesco. Ces constructions elles-mêmes, — peut-être, on l'a vu (1), enfermées dans l'enceinte primitive d'Anxur, — allaient en tous cas retrouver la plate-forme où se dresse aujourd'hui le château. Celle-ci formait une autre forteresse, élevée au-dessus de la ville haute, et pouvant aussi s'isoler. Enfin, il y avait l'ancienne ville, enfermant dans ses murs restaurés et agrandis les deux branches de la grande route, l'ancienne Appla et la nouvelle , le chemin d'en haut et celui d'en bas, la voie des Volsques et celle des Empereurs. Ainsi deux villes et trois citadelles, toutes contiguës et unies, pouvant se défendre ensemble et 'séparément, tel était le plan nouveau. Le faubourg de la Marina semble seul être demeuré en dehors du système de défense : il faut en conclure que le port était déjà assez dégradé pour avoir bien perdu de son importance.

On a vu que probablement dès lors VAppia était interrompue

(1) Voy. ch. II.

au delà du Pesco Montano (I). L'inscriptiou de Mesa, avec toute vérité sans doute, afBrme que dans la Palude elle était fort détériorée, et que sous tous les règnes précédents elle était sans cesse inondée. Cependant Procope, qui la décrit au temps des successeurs de Théodoric, la montre intacte et meilleure que jamais (2). Seulement, ignorant son histoire, il attribue tout ce qu'il voit au premier fondateur, Appius. C'est lui, dit-il , qui fit cette voie, et qui lui donna son nom. « Elle fait cinq journées de route pour un homme qui marche bien , car elle va de Rome à Capoue. La largeur de cette voie est assez grande pour que deux cfiars s'y rencontrant puissent passer. Elle est remarquable entre toutes. En effet, tout le pavage , qui est fait de pierre meulière (?) d'une espèce dure, a été apporté sur place par Appius d'un pays éloigné, la contrée n'en présentant nulle part. Il fit polir et aplanir les pierres, les fit tailler en polygones et ajuster les unes aux autres sans attache métallique, ni d'aucune sorte. L'assemblage et l'ajustage sont parfaits : on dirait, non que ces pierres ont été arrangées, mais que c'est la nature qui les a mises ainsi. Et, depuis un si long temps , bien qu'elles donnent passage chaque jour à un nombre infini de chars et à toutes sortes de bêtes , cependant il n'est nulle part arrivé que l'ordonnance fût rompue ; pas une ne s'est usée, pas une n'a diminué, pas une n'a été déplantée par la trépidation. » Il n'importe pas de répéter ici que, dans le territoire de Terracine (3), le pavage de la voie Appienne datait de Trajan. Il suffît de constater que , sous Justinien, la route était en bon état , et que Théodoric ne se vante pas en vain quand il dit l'avoir restaurée.

Tout le long du Decennovium, il est impossible de voir aucune trace de son travail; la route moderne a fait disparaître l'ancienne en lui empruntant son tracé. Mais, dans la Valle^ où l'on foule encore pendant deux milles le dallage de Trajan, on a trouvé, dans la partie où il est recouvert par les terres, les traces de quelques retouches. Près de l'Arco di S. Caterina, un sondage a montré le trottoir restauré avec un morceau de corniche provenant sans doute du temple voisin (4). Ainsi les gens de Théodoric prirent un peu tout ce qu'ils trouvèrent, pour la route comme pour les murs. Le long de celle-là, au-dessus de S, Francesco,

(l) Voy. ch. VIII.

(2)Procop., B. G., I, 14.

(3) Voy. ch. V et VI.

(4) Notizie degli Seavi, l. c.

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ils ont détruit pour faire ceux-ci tous les sépulcres qui la flanquaient. Plus loin, les retouches au pavage se reconnaissent facilement. Car la route est toute pavée en calcaire blanc^ comme aux âges antiques ; et, passé Piazza de' Palatini, on trouve en plusieurs endroits des polygones de lave noire employés à la rapiécer. Or il n'existe aucun gisement de lave , ni dans le voisinage , ni dans la contrée, et celle-ci est identique à celle àesselci de VAppia. C'est donc de sa chaussée qu'ils proviennent. Comme elle était rompue et hors d'usage précisément dans cette section, on prit des pierres de son pavage pour 'raccommoder celui de la route qui servait seule désormais. Prenant donc sans cérémonie les matériaux où ils les trouvaient, les ingénieurs du roi des Goths ne firent sans doute pas une belle œuvre, mais, sur les monts et dans la Palude , ils rétablirent un passage où depuis longtemps on ne passait plus.

On conserve dans l'escalier du palais de la Bonification un gros dé de pierre (1) avec des lettres , qui fut trouvé dans les marais Pontins auprès de l'Appia, au mille LV. Divers autres, tout à fait analogues pour la forme et pour l'inscription, se sont rencontrés à d'autres milles. Ils datent peut-être du roi des Goths. Son nom manque, mais les lettres sont de fort basse époque, et ce que nous avons du texte, la fin, est justement Tun de ses titres : « bono rei piiblicse nato. » Théodoric a droit au nom de bienfaiteur de Terracine aussi bien que de Tltalie. Personne , depuis Trajan et Antpnin, n'avait autant fait pour la cité. Il rétablit la Via Appia, telle du moins qu'elle pouvait l'être; il encouragea une grande entreprise de bonification des marais Pontins, qui eut sans doute quelque succès (2); il restaura peut-être et agrandit l'enceinte et les défenses de la ville, projetant de la doubler, d'en faire une grande cité et une grande place militaire ; et peut être aussi fonda-t-il le plus ancien de ses monastères, ou du moins celui qui le précéda.

De tout cela , que résulta-t-il pour la prospérité de Terracine ? Il est difficile de le dire. Les vestiges de cette époque ne se distinguent pas aisément de ceux de Tâge immédiatement antérieur ou des années qui vinrent après. Toutefois, les constructions de basse et de très basse époque sont nombreuses. Au Nord de la ville, hors de la Porta Nuova, les parties inférieures de grosses maisons, caves, conserves d'eau, existent encore. Bien des tombeaux, sur TAppia restaurée et sur la route d'en haut , sont aussi de la

{Tj Voy. Appendice E.

même fabrique : ils sont en général grands, prétendant à Tarchitecture, et ont dû certainement coûter cher. Au-dessus de la route, avant d'arriver à la Piazza de' Paladini, soilt les ruines d'une habitation, grande; et ce n'est pas la seule. Il paraît donc permis de croire à un retour de population et à une prospérité relative.

On connaît, sous Théodoric, un évêque de Terracine, Martyrius, qui assista aux conciles et synodes de Rome en 495, 499, 502 et 504, et un autre après lui. La liste de l'Eglise terracinaise le nomme Enchère. En 539 , dans l'île de Ponza, il souscrit avec quatre autres évêques une lettre du pape saint Silvère contre l'antipape Vigile installé par Bélisaire; mais il signa seulement : a Episcopus Terracinensis (1). »

Dans les campagnes de Bélisaire, Terracine est trois fois mentionnée par Procope , mais il ne s'y passe rien d'important (2). C'est seulement dans les marais Pontins, le long du Decennovium, dans un endroit pour nous introuvable et que l'auteur appelle Regeta (3), qu'a lieu l'élection de Vitigès. Mais bientôt arrive Narsès, et le royaume des Gojhs succombe.

Ici finit pour l'Italie la période de l'histoire romaine. Théodoric ne s'était pas donné pour un conquérant étranger ; c'était seulement, du moins il le disait, un rex barbare tenant un membre de l'Empire. Il n'entendait, en feignant de le croire, abandonner rien de sa souveraineté ; mais il laissait subsister une sorte de fiction légale. Du reste , assez peu importait , à lui et à l'Italie : quand elle fut rattachée de fait et de nom à l'Empire, elle trouva ses nouveaux maîtres bien moins romains que le roi des Goths. Théodoric « victor ac triumphator , semper Augustus, bono rei publicse natus , cuslos liber latis et propagator Romani nominis (4), » était bien, avec sa cour latine, ses généraux barbares, son sénat , son administration toute romaine ,• l'héritier des empereurs d'Occident. Son règne, avec les Symmaque, les Boëce, les Gassiodore , est encore dans la tradition : il continue et clôt les temps antiques. La domination byzantine commence pour l'Italie le moyen âge.

Ici finit pour moi l'histoire de Terracine. Il me reste seulement à faire voir ce que devinrent ses antiques débris , le sol qui en était couvert et le peuple qui y vivait.

(l>Ughelli, Ital Sder., I, 1290.

(2) Procop., B, G., Il, 2, 4, 5.

(3) Procop., Ibid,f I, 15.

(4) Inscription de Mesa, voy. App. E.

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