LES VOLSQUES
Tite-Live a suivi le texte, si exact dans tous les détails, ne le serait-il pas dans celui-ci ? On connaît le soin des Romains à tenir, à transmettre à la postérité les comptabilités de ce genre, et probablement le chiffre donné vient d'une source officielle. Certes il ne faut pas lui accorder une confiance trop absolue ; mais si les résultats d'un calcul fondé sur lui ne doivent pas être invraisemblables, pourquoi rejeter cet unique élément d'une recherche curieuse et importante ?
On peut, ce me semble, supposer que les deux mille cinq cents prisonniers formaient plus de la moitié des combattants Anxurnates ; mettons que quinze cents aient péri dans l'assaut et dans le massacre : on aura pour le contingent un total d'environ quatre mille. 11 ne s'agit pas ici d'une expédition lointaine, c'est la ville même que l'on défend ; d'autre part, nous savons par le contexte qu'il n'y a aucun secours étranger: par cofiséquent le nombre des défenseurs d'Anxur ne représente que des Anxurnates, et représente évidemment tous ceux en état de porter les armes. Le temps du service militaire va, chez la généralité des peuples anciens, à peu près de vingt ans à soixante : en cas do tumulte, et surtout de siège, ce sera plutôt plus que moins. Aussi comptons seulement de population mâle désarmée, — enfants, adolescents, vieillards et autres — six mille têtes. Cela fait dix mille en tout. Il faut remarquer toutefois qu'une cité habité pagatimy comme l'était celle des Anxurnates, surprise par une marche rapide, telle que celle de Fabius, avait dffficilement pu réunir toute sa population dans Voppidum. II est à penser que des campagnards cherchèrent refuge dans la montagne. De plus, dans la prise delà ville, quelques hommes durent s'échapper. La population Anxurnate ne disparut pas de ce coup. Dans tous les cas, au chiffre ci-dessus s'ajoute la population féminine, d'un cinquième au moins plus nombreuse que la population masculine, soit douze mille têtes. Nous arrivons ainsi à un total de vingt-deux mille personnes libres, qui passerait certainement de beaucoup vingt-cinq mille, en tenant compte des éléments que nous avons laissés en dehors. A cela il convient d'ajouter le nombre assez considérable d'esclaves que pouvait posséder un peuple «riche d'une antique opulence. »
Telle était au cinquième siècle, la population de l'Anxur volsquè. Celle de la Terracine romaine ne remonta jamais au même chiffre.
Du reste Anxur, pour cette fois, ne resta aux Romains que quatre années. Leur garnison se gardait mal ; elle n'était pas au complet et se sentait négligée, toute l'attention de la République
étant alors au siège de Véies. Les marchands volsques entraient, séjournaient librement, les soldats s'absentaient : si bien qu'un jour de Tannée 402 la garde des portes fut surprise, et la garnison ne put résister. La perte en hommes fut petite, dit Tite-Live, parce qu'il n'y avait guère là que les malades : tous les autres étaient àleurs affaires dans lacampagne ou dans les villes voisines. Mais la position était perdue (1).
Aussi l'année suivante, 401 , L. ValeriusPotitus, tribun militaire, consulari polestate^ fut-il chargé de la reprendre. Il commença par ravager et dépeupler toute la campagne, puis il donna l'assaut à Anxur. Il fut repoussé, et dut se résoudre à l'assiéger dans toutes les formes. Mais ce siège dura peu : la garnison, un jour de fête, négligea de se bien garder, et la ville fut prise ('2).
Quatre ans après, 397, les Volsques vinrent à leur tour l'assiéger (3). Mais il ne paraît pas qu'ils l'aient prise, car on ne trouve point qu'elle ait cessé d'être sous la domination romaine.
Elle y était certainement à l'époque où les Romains firent avec Carthage le traité célèbre que M. Mommsen rapporte à l'année 348. Dans cette convention de commerce et de paix maritime, le SrifiLoç TappaxiviTwv figure parmi les ÔTn^xoot de Rome qne les Carthaginois s'engagent à respecter (4). Tarracina est le nom romain d'Anxur.
L'intérêt que les Romains avaient à en demeurer les maîtres était grand. 11 augmenta dans les années qui suivirent l'invasion gauloise. A mesure que se poursuivait là conquête du pays des Volsques, la République se trouvait en contact avec des populations nouvelles qu'il importait de surveiller. Les Samnites particulièrement, qui commençaient à étendre leur empire hors de leurs montagnes natales, lui donnaient beaucoup à penser. Bientôt elle eut avec eux des relations directes: une alliance en 354, une guerre en 343, furent les premiers actes de cette longue rivalité d'où elle sortit maîtresse de l'Italie. Anxur devint alors pour elle une position de premier ordre. Elle gardait vers la Campanie l'entrée même de son empire. Dans ses murs passait la route par où l'ennemi pouvait pénétrer dans la grande plaine qui va jusqu'à Rome. Elle était la dernière cité de l'empire vers le midi, le port e plus loin de la capitale, la gardienne de la frontière et la porte
(1) Liv., V, 8.
(2) Liv.,V, 12, 13.
(3) Liv., V, 16.
(4)Pol.. III. 2-2. g il
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ouverte pour entrer chez l'ennemi. La vallée du Trerus n'était pas encore toute romaine ; les Eques, les Herniques, les Volsques en occupaient la plus grande partie ; ses débouchés vers le cours du Liris appartenaient aux Samnites, aux Sidicins, aux Campaniens ; les légions ne pouvaient pas encore tourner les Lepini par le nord. Pour entrer dans les terres nouvelles, il leur fallait franchir le Saltus ad Lautulas. Ce déâlé, qui aujourd'hui est un passage, était alors un cul-de-sac. C'est la main de Thomme qui Ta ouvert sur plus de deux kilomètres entre les rochers de TAcquasanta et la Marina de Terracino (I). Mais alors le revers sudest du S.Angelo, abrupt et en partie à pic, était battu directement par les flots du golfe d'Amyclae; il n'existait, le long du littoral, aucun passage entre la plaine de Fundi et la plage de Terracine. Au Canneto di Campagna, près duquel quatre sources abondantes versent leurs eaux légèrement saumâtres, était probablement le lieu précis qu'on appelait les Lautulx. Puis le défilé s'allongeait sur une distance de plus de 4 milles, marécageux et sauvage, entre le lac de Fundi et les montagnes, qui n'ont pas un passage praticable. Parfois serré entre celles-ci et les marais où le lac s'extra vase jusqu'à ne laisser que la place d'une route, il s'élargit en d'autres endroits jusqu'à former deux petites plaines, l'une après l'Epitafio, l'autre après la Portella, sous Monticelli S. Biagio. Puis commence la plaine plus large au fond de laquelle est Fundi. Il n'y avait, pour y pénétrer en venant des teiTOS Pontines, que la vieille route qui faisait, en passant dans Anxur même, le tour des montagnes dos Volsques. Grimpée à la Piazza de Paladini (2), elle descendait en pente raide sur le flanc des monts Cucco et Giusto, et, arrivée au bord du lac, s'engageait dans le défilé, prudemment appuyée aux montagnes: j'ai reconnu sur plusieurs points quelques traces de son soubassement. Au pied de la montagne qui porte aujourd'hui Monticelli, elle se divisait probablement. La route circulaire du pays volsque continuait vers le nord par les gorges de Vallecorsa pour se replier autour des Lepini ; une autre s'enfonçait au nord-est dans les montagnes de Lenola, pour aller, par Fabrataria et Frégelles, remonter le Liris jusqu'à Sora^ mais auparavant, sous Monticelli même, s'était détaché le chemin de Fundi. Tel était Tunique passage qui pût porter les armées romaines soit dans le pays des Aurunces, soit derrière le massif des Volsques, soit au pied des
(1) Voy. ch. VI.
(2) Yoy. ch. lî.
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montagnes samnites. Telle était aussi Tunique ligne de retraite qu'elles eussent en cas d'un échec (1). Tel était enfin le pas qu'il s'agissait de tenir fermé, si Ton voulait que les terres Tontines fussent à Tabri d'une invasion. C'étaient les Thermopyles du Latium. De là, l'importance d'Anxur pour la République, surtout après l'acquisition de Capoue.
On le vit tout de suite, dès 342, dans la révolte de l'armée de G. Marcius Rutilus (2). Le signal partit d'Anxur. La cohorte qui s'y trouvait occupa la Piazza de' Paladini, « ad Lautulas^ saltu angusto inter mare ac montes ; » et de là, recueillant tous les détachements qui arrivaient de Campanie, forma le noyau d'une armée rebelle que rien n'arrêta jusqu'à 8 milles de Rome.
Cependant les derniers débris de l'indépendance volsque succombaient. Privernum se souleva la dernière, 327; elle fut réduite l'année suivante, et Rome domina sans conteste, non seulement sur les terres Pontines, mais sur les cités des Lepini. Le sort de celles-ci ne nous intéresse pas pour les affaires de Terracine; mais le sien est intimement lié à la destinée du bassin Pontin. La clé de son histoire est dans celle de ce sol dont forcément doit vivre son peuple, et il est nécessaire de savoir ce que les Volsques en avaient fait pour comprendre ce que les Romains en firent.
L'histoire du sol pontin dans l'antiquité est la matière d'un autre ouvrage (3). Je l'y raconterai tout entière telle qu'une longue exploration du pays permet de la saisir en détail. Mais certains faits sont nécessaires à connaître pour l'histoire de Terracine.
Des cinq régions naturelles dont se compose le bassin Pontin, deux intéressent surtout Terracine : ce sont celles aujourd'hui appelées la Palude et la Macchia, Elles sont en partie à elle et font presque tout son territoire : — la première , féconde quand elle est cultivable et pernicieuse quand elle ne l'est pas, aussi dangereuse par son voisinage que nécessaire pour ses produits, à la fois pestilentielle et nourricière, source de richesses et de mort ; la seconde couvrant de ses halliers épais où les mares n'assèchent jamais, d'où les insectes et la fièvre chassent l'homme, la soi-disant dune qui s'étend, aussi large et à peine plus haute qu'eux, entre les marais Pontins et la mer. Cet immense territoire, long d'une trentaine de milles et large en tout de dix à quinze, est aujourd'hui, nous le savons, dans une condition bien meilleure
(1) Liv. IX. 23, 25; XXII, 15; Diod., XIX. 72.
(2) Liv. VII, 37; App., Samn., I, i ; Dionys., XV, 3.
(3) La Via Appia et les Terres Pontines (en préparation).
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qu'il n'a été par le passé; la transformation est récente et tous les détails nous en sont connus (1). Mais s'il était dans l'antiquité tel que l'a trouvé Pie VI , si la Palude particulièrement était un désert de tourbe, d'eau, de roseaux, de bois et de broussailles, si, dépourvue d'êtres humains, elle était abandonnée aux caprices de cours d'eau sans écoulement sur un sol sans consistance, si sa surface était incultivable et si son air était mortel, il sera difûcile d'expliquer la prospérité des cités «olsques, et particulièrement d'Anxur.
Or voici ce que nous savons. Pline, sur l'autorité de Mucien, nous dit que les marais Pontins n'ont pas toujours existé, et qu'ils occupent la place de vingt-quatre villes disparues (2). Vingt-quatre villes, c'est beaucoup : cela en fait une chaque deux kilomètres. Supposons seulement des vici , des lieux habités quelconques, réduisons chacun d'eux aux proportions les plus modestes : il n'en restera pas moins vrai que la plaine Poutine, qui est un marécage au temps de Pline, a pu contenir autrefois une nombreuse population fixe. C'est là un fait constaté par la plus ancienne histoire de Rome. Il y avait là des villes : nous savons les noms de quelques-unes, bien que difficiles à identifier. Il y avait là des campagnes : elles étaient fertiles et bien cultivées. Il y avait là des hommes, et ils vivaient et prospéraient. Dans quelle mesure, où et comment ? c'est l'affaire d'une autre étude : il suffira ici d'établir le fait.
Tarquin l'Ancien, ditDenys d'Halicarnasse (3), marcha contre les no(jLevTTvoe (un Latin écrirait Pomptini), qui habitaient la ville de Suessa. De tous les peuples d'alentour ils étaient le plus florissant , et leur bonheur excessif les rendait gênants aux voisins. La guerre de Tarquin contre eux est racontée avec détail. On en admettra ce que l'on voudra ; mais il en ressort toujours l'impression que les textes anciens consultés par l'auteur donnaient les Pomptini pour un peuple puissant et riche. Après la prise de Suessa Pometia, tous les hommes en âge de porter les armes sont tués ; les femmes, les enfants , le reste de la population mâle sont emmenés captifs, et la foule des esclaves, « oôSà àpt6(jLYi0îivai pSSeov, » est donnée aux soldats. Tout ce que renferment viUe et territoire est livré au pillage ; l'or et l'argent
(1) N.-M. Nicolai, De' BonificamenH délie Terre Pontine. 1 volume in-folio, Rome, 1800.
(2) Plin., H. iV., III, 59.
(3) Dionys., il. fl., IV, 50.
seulement sont mis à part. Tarquin alors en prélève la dîme, qui doit servir à édifier le temple de Jupiter Capitolin , et distribue le reste aux soldats : il y eut, dit Denys, cinq mines d'argent par homme , et la dîme consacrée aux dieux se monta à quatre cents talents. Sans doute les chiffres donnés par Denys pour cette époque n'ont pas grande valeur. Mais il les avait pris quelque part, et, pour que la tradition que lui ont transmise les vieux textes en donne d'aussi élmés, il faut que les peuples Pontins aient laissé un grand renom de richesse. En efiFet Tarquin aurait, à ce compte, trouvé à Pometia quatre mille talents de métaux précieux , soit plus de vingt-deux millions de francs, valeur absolue : — somme immense pour un temps où un morceau de cuivre de 1500 grammes était une somme (1)! Il est vrai que le même calcul ne lui donnerait qu'une armée d'environ quatre mille hommes, ce qui, en soi très vraisemblable, le devient moins quand il s'agit de s'emparer d'une pareille place. Il est inutile d'insister : comme chiffres, il est trop évident que le compte donné par Denys ne signifie pas grand'-chose ; il nous montre seulement ce qu'était Siiessa Pometia. On la voit, dans la suite du même livre, servir de magasin et de quartier général à Tarquin pendant une campagne contre les Sabins (2).
Tarquin, parmi les colonies qu'il fonde, en met une à Circeii, colonie importante, puisque le roi en confie la conduite à son propre fils Aruns. Denys d'Halicarnasse dit qu'il fit très bien ; car Circeii commande la plaine Poutine « IIwfAevTTvov toSiov, » la plus grande du Latium. Il ne dit pas les marais Pontins (3).
Des événements peu postérieurs montrent le pays Pontin évidemment florissant et riche. Les Romains, pressés par Porsenna, envoient demander du blé aux Latins, à Cumes, « xal dç Tiç ev tÇ nwfAevTiv(j) 7re$i(j) 7c<{Xeeç » (4). Denys nous dit que les Latins refusèrent; mais Larcins et Herminius, envoyés dans les cités pontines, en obtinrent toutes sortes de vivres, et ravitaillèrent Rome parle Tibre. Plus tard, en 492, sous le consulat de T. Geganius Macerinus et de P. Minucius Augurinus, Tite-Live, d'accord avec Denys d'Halicarnasse, nous montre les Romains cherchant à acheter du blé « in Volscis Pomptinoque (5). » C'est
(1) Mommsen, Hist de la Monn, rom„ trad. Blacas, t. I, p. 175.
(2) Dionys., A, B., IV. 63.
(3) Dionys., A. B., IV. 63; Liv., I, 56.
(4) Dionys.. i.[B.. V, 26 ; Liv., II, 9.
(5) Liv., II, 34; Dionys., A. B., VII, 12.